« Il faut les sauver ! »
À ces mots de Tie, Basto fronça les sourcils. Rudy venait de conduire Marianne, qui était à deux doigts de s'évanouir, dans une chambre d'amis, et il ne restait plus dans la salle à manger que Basto, Nordics, Veil et Tie.
« Les sauver comment, gamine ? Tu vois pas ce qui se passe dehors ? »
Veil pointa le doigt vers le haut du mur, où se trouvait une petite fenêtre. À travers la vitre embuée, on voyait la pluie tomber à verse.
« Je suis jamais monté sur un bateau, mais je sais une chose : si tu prends la mer par un temps pareil, tu meurs pour rien. »
« Mais Veil. Écoute-moi. »
Veil referma la bouche. Tie replia ses doigts un à un, le visage soucieux, en parlant.
« Pour l'instant, on n'a pas d'argent, et on est encore une guilde montante pas très connue. Mais... »
Tie jeta un regard autour d'elle, très sérieuse, puis chuchota aux trois autres.
« La magistrate est super riche. »
Un silence s'installa dans la pièce. Voyant que tout le monde restait figé, l'air perplexe, Tie enchaîna vite.
« Je l'ai déjà remarqué : tout ce qu'elle a au poignet, c'est de l'or ! Ses boucles d'oreilles aussi, c'est de l'or ! Son collier aussi, c'est de l'or ! »
« ... »
« Et elle n'a même pas une ride sur le visage ! C'est parce qu'elle les a effacées avec de l'argent. Je l'ai appris quand j'habitais à Jongno-gu. »
Dans la tête de Tie remontèrent les voisines qui, devant la télé, se lamentaient sur leur sort.
« La mère de Yeon-seo, comment elle fait pour ne jamais vieillir, cette femme ! »
« Ah là là, évidemment ! Imaginez tout le chouchoutage qu'elle se paie chaque jour. »
« Vous l'avez dit. Si je pouvais me coller autant d'argent sur la figure et repasser mes rides à plat, je mourrais heureuse ! »
C'est ce jour-là que Tie avait appris que si on se collait de l'argent sur le visage, on ne vieillissait pas, qu'on pouvait avoir moins de rides que tout le monde et une peau qui restait ferme et tendue. Exactement comme la magistrate !
« Si on l'aide, la magistrate voudra nous payer en retour. »
En Corée, elle n'était qu'une petite fille de maternelle comme les autres, mais la Tie d'aujourd'hui était mercenaire, et pas n'importe laquelle : maître de guilde du tout jeune Agavert. Elle avait décidé qu'être mercenaire, c'était un peu comme être célébrité ou idole en Corée. Gagner beaucoup d'argent une fois devenu célèbre, c'était exactement pareil. Le problème, c'était de savoir comment devenir célèbre, et...
« Alors, le gars du 101, ça se passe comment, le boulot ? »
« ...Pas terrible. Il n'y a pas tant de gens prêts à investir, finalement. »
« Cette histoire d'agence ou je ne sais quoi, toujours pas réglée ? »
« On essaie sans arrêt de trouver un accord, mais ils glissent des clauses bizarres dans le contrat. De leur côté, je dois juste être une nuisance, j'imagine. »
Chanteur-compotier, c'était ça ? Chanteur-compo... bref, le gars du 101, qui faisait quelque chose dans ce genre, avait buté sur ce même problème. Il voulait devenir célèbre, mais pour devenir célèbre, il fallait d'abord de l'argent, à ce qu'il disait.
« Il n'y a pas que l'argent. Les relations d'école, de région, de famille, tout ce système pourri, j'en ai ras le bol. Tie, quand tu seras grande, colle-toi aux riches et aux politiciens dès le départ. Tu me remercieras plus tard, grand frère te le dit. »
Se souvenant de tout ce que lui avait dit le gars du 101, Tie reprit.
« Collons-nous à la magistrate ! »
« ...Se coller à quoi ? »
« On se fait un réseau ! Quelqu'un a dit que la vie, c'est une affaire de réseau ! »
« ... »
« Avec un réseau, on peut changer toute notre vie ! »
En vérité, elle pouvait se procurer de l'argent sans peine en demandant à ses copains os de lui rapporter des bijoux. Mais ça revenait aussi à piller les tombes des autres, et il y avait une limite. Et s'il n'y a pas de tombes dans le coin, je n'en aurai pas. Tandis qu'en se rapprochant des riches et en leur prenant de l'argent sous couvert d'investissement, il n'y avait plus aucune limite !
« Et quand on ira au quartier général de l'Ordre des chevaliers sacrés, si on dit qu'on connaît la magistrate, ils nous laisseront peut-être entrer directement. »
Combien de fois, dans les films et les dramas, y avait-il des répliques du genre « Tu sais à qui tu parles ? », après tout ?
Nordics écoutait, la bouche légèrement entrouverte. Il n'y avait rien à redire à ce que Tie venait de dire. Son regard brilla, calme et pensif. Le défunt mari de la magistrate était bel et bien une figure de haut rang, de la classe des capitaines de chevaliers. Et ce n'était pas tout : les deux fils disparus de Marianne avaient eux aussi servi dans l'Ordre. Ils l'avaient quitté depuis, mais tout de même.
« Tu as raison, Tie. »
Basto et Veil tournèrent la tête. Nordics poursuivit d'une voix grave, en les regardant tous les deux.
« La maison Wavrill est l'une des cinq plus grandes fortunes de la Capitale impériale. À la mort de la marquise actuelle, tout cet héritage reviendra à la femme que nous venons de rencontrer, Marianne Wavrill. »
Une étincelle d'intérêt traversa les yeux de Veil, qui avaient eu l'air de s'ennuyer jusque-là.
« Pour de vrai ? »
« En effet. Si nous l'aidons à retrouver ses fils, cela nous servira par la suite de bien des façons. Et si nous pouvions aller jusqu'à nettoyer cette pierre de mana sortie de la mer, ce serait encore mieux. »
Tie hocha la tête.
« C'est exactement ce que je disais ! »
« De plus, nouer un lien personnel avec Marianne Wavrill sera utile où que nous allions. Cela pourrait même nous aider à faire connaître le nom d'Agavert plus loin... »
Mais Basto leva alors la main.
« Je comprends ce que vous dites. Et je suis d'accord pour dire qu'il faut chercher les deux fils de la magistrate. »
« Quelque chose d'autre vous préoccupe ? »
« Cette pierre de mana, là-bas. Elle me gêne. »
Nordics écarquilla les yeux. Basto hésita, puis reprit.
« Quant à la nettoyer... franchement, j'ai des doutes. »
« Moi aussi. Je fais encore des cauchemars de la fois où j'ai failli mourir dans cette grotte de Tenebra'um. »
Veil prit la parole à son tour, frissonnant comme si le seul souvenir lui était insupportable.
« Et en plus elle est pas sur la terre ferme, comment on est censés tuer des monstres en pleine mer ? Avec la tempête qui fait rage dehors, on aura de la chance si on arrive juste à tenir debout... »
« Alors on ne nettoie pas la pierre de mana ! »
Tie l'avait dit gaiement. Surpris par cette réponse inattendue, les trois autres se tournèrent vers elle.
« On ne doit pas faire de choses dangereuses ! Il faut juste sauver vite les fils de la magistrate, et faire peur aux gens pour qu'ils quittent la ville ! »
Nordics émit un hmm grave et se frotta le front.
« Mais les habitants, avec leurs maisons et leurs bateaux, accepteront-ils vraiment de tout quitter comme ça...? »
« Ils disent qu'ils vont garder leurs maisons et leurs bateaux, et puis ils meurent ? Quand on est mort, on ne peut emporter ni sa maison ni son bateau, de toute façon ! »
« C-c'est bien vrai. »
« Et on a aussi la magistrate, alors si on lui demande de leur parler d'un ton trèèès effrayant, comme un tigre, tout le monde s'enfuira. »
Veil hocha la tête. Il se tourna vers les autres, l'air d'avoir pris sa décision, et résuma.
« Donc on retrouve les fils de la magistrate avant la tombée de la nuit, du mieux qu'on peut ? Et on laisse tomber la pierre de mana. »
« Très bien. Une fois les habitants évacués, la Cour impériale pourra envoyer des chevaliers sacrés ou ce qu'elle voudra. »
Nordics acquiesça.
« D'accord ! Allons-y ! »
Peu après, sur ce cri joyeux de Tie qui valait de conclusion, les quatre quittèrent la salle à manger.
Et c'est ainsi que, quelque temps plus tard.
« Merci. Merci du fond du cœur... »
Marianne se tenait sur le quai, le répétant sans cesse. En si peu de temps, ses yeux étaient devenus rouges et injectés de sang. Les vagues déferlantes roulaient jusqu'au quai et lui trempaient les chevilles, mais elle n'y prêtait pas attention.
« Ils ne sont pas revenus au siège du gouvernement, ce qui veut dire qu'ils doivent encore être en mer. Les armateurs me disent que lorsqu'une tempête éclate, les courants changent et que la navigation devient difficile. »
Le bateau de Raul et d'Enzo avait donc peut-être été emporté vers une côte voisine, ou vers une île.
« Je vous en prie... »
Marianne ne put finir et ferma fort les yeux. Elle craignait, sous prétexte de retrouver ses deux fils, de jeter en pleine mer déchaînée des gens qui n'avaient rien à voir avec tout ça.
« Ne vous inquiétez pas, madame la magistrate ! »
Mais cette jeune voix retentit de nouveau. En baissant les yeux, elle vit la petite fille de tout à l'heure, la maître de guilde d'Agavert, qui la regardait.
« Basto a conduit des tas et des tas de bateaux ! Le village de Ban-Anra était au bord de la mer, alors... Et Veil a de très bons yeux, il voit même les choses très loin ! »
Alors que Marianne cherchait quoi dire, les marins qui se tenaient là se pressèrent autour d'elle.
« C'est vrai, madame la magistrate. Ne vous en faites pas. Il reste encore un peu de temps avant le coucher du soleil, on fera tout notre possible pour les retrouver ! »
« Vos fils seront sains et saufs ! »
Marianne sentit sa tension se relâcher un peu et hocha la tête. Bientôt, le bateau accosta le quai. Les hommes convenus montèrent à bord les premiers : deux armateurs de l'Association des armateurs, cinq marins, Basto et Veil.
« Maître de guilde. On se retrouve donc un peu plus tard au siège du gouvernement. »
À l'instant où Basto adressait à Tie un bref signe de tête d'adieu...
« Eh bien, eh bien, vermine. Et où donc comptez-vous aller si vite ? »
Un grand navire vint s'amarrer à côté d'eux.