« Chef de guilde, je suis désolée. La jeune demoiselle, j'avais promis d'assumer la respon... hkk. La responsabilité de la protéger. »
« Espèce d'entêtée ! À quoi pensais-tu ?! »
« Est-ce que... est-ce qu'Aleric est mort ? »
Papa ne répondit pas. Il serra simplement Tie contre lui et fixa la femme aux cheveux roux. La femme laissa échapper un rire creux.
« Ce n'est rien. Oubliez-nous et filez d'ici. Vous avez la jeune demoiselle à penser, chef de guilde... »
« Je m'en occupe, alors arrête de parler. Ferme la bouche et respire. Doucement. »
Papa plia un genou. Quand son regard s'abaissa, le visage de la femme aux cheveux roux apparut nettement : des veines bleues s'étaient dessinées le long de son cou, battant horriblement.
« Haha, vous savez quoi ? Honnêtement, je trouve impressionnant d'être arrivée jusqu'ici. Un vulgaire coupe-jarret des bas-fonds qui finit par se battre aux côtés du chef de guilde sur de vrais champs de bataille, rien que ça, c'est un honneur. »
Le bras de papa autour de Tie trembla légèrement.
« Et ce n'est pas seulement moi... hkk. Tout le monde pensait pareil. Basto aussi... Aleric, Victor, tous... »
Le regard de la femme dériva un instant vers Tie.
« Depuis votre naissance, ma demoiselle... on passait nos journées à tuer de vilains monstres noirs, mais ensuite on voyait votre mignon et joli petit visage et... »
Tie oublia qu'elle était censée babiller et fixa la femme. Elle ne pouvait pas détacher les yeux de ces pupilles débordantes d'affection.
« Je voulais voir la jeune demoiselle marcher. Je continuais à espérer qu'un jour, elle m'appellerait par mon nom... » Elle s'étrangla. « Hkk. »
La femme prit une inspiration saccadée et sourit faiblement à Tie.
« Ma demoiselle. Restez toujours en bonne santé. Riez beaucoup avec le chef de guilde. »
« ... »
« Toujours, toujours, sans la moindre interruption, soyez heureuse... »
Mais la voix de Livia, qui ralentissait, se tut. Tie fixa les yeux de Livia, rigides de tension : la lumière dans ses pupilles s'était complètement éteinte.
« Uuu ! Uuuuu ! »
Quand Tie se débattit, papa la serra encore plus fort contre lui. Il se pencha et détacha la plaque d'enregistrement de mercenaire qui pendait au cou de Livia. Puis il se mit à marcher vers l'autre côté, d'abord lentement, puis de plus en plus vite.
« Ça va aller, Tie. Ça va aller. »
Papa marmonnait comme un possédé. On aurait dit moins qu'il parlait à Tie que qu'il se jetait un sort à lui-même.
« On peut sortir d'ici. On va sortir, et puis, et puis... »
Mais bientôt, même le marmonnement de papa s'éteignit. Tie regarda avec anxiété du côté où son regard s'était vidé et figé.
« Krrrrk... »
Dans un bruit court et grotesque, des formes surgirent de toutes les directions : d'énormes monstres hideusement difformes, que Tie n'avait jamais vus, se refermaient autour d'eux deux.
« Hk ! »
Tie se réveilla en sursaut, trempée de sueur. Il faisait nuit noire. La lueur des lampes de la place vacillait derrière les rideaux : il semblait faire soir.
« U... un rêve bizarre... »
Tie sentit les larmes monter et serra les poings pour les retenir. Elle essuya du dos de la main la sueur qui perlait à son front.
« Ma demoiselle. Restez toujours en bonne santé. Riez beaucoup avec le chef de guilde. »
L'image de la femme aux cheveux roux restait vive devant ses yeux. Elle n'avait pas fait de rêve aussi réel depuis son cauchemar du T. rex. Tie respira profondément pour calmer son cœur qui battait fort, puis se figea.
« Tout... tout le monde pensait pareil. Basto aussi... Aleric, Victor, tous... »
Autre chose que la femme aux cheveux roux avait dit lui revint soudain. Elle avait dit Basto. La femme avait bel et bien prononcé le nom « Basto ». Un frisson lui remonta l'échine.
Ce n'était pas juste un rêve ?
Plus elle y pensait, plus le rêve lui paraissait étrange : la façon dont les gens appelaient papa « chef de guilde », la mention du nom de monsieur Basto, les monstres. Et Tie était un bébé, aussi. Tie cligna des yeux dans le vague, puis murmura.
« ... C'était quelque chose d'il y a longtemps. »
Car elle venait enfin de comprendre ce qu'était, en réalité, le rêve qu'elle venait de faire.
« Des choses qui se sont passées avant que papa et moi allions en Corée... ! »
Tie bondit hors du lit et se mit à tourner en rond dans la chambre.
« Bon, les amis de la classe des Cailles ! Aujourd'hui, on va apprendre comment se fabriquent les rêves, comme hier. Vous vous souvenez de ce que la maîtresse a dit ? Oh, Yewon lève la main ! Tu veux le dire à tes camarades ? »
« On fait des rêves quand les souvenirs dans la tête d'un enfant s'organisent ! »
« C'est exact ! Notre cerveau range les souvenirs de la journée, ou même des plus anciens, et c'est comme ça qu'on rêve. »
« Maîtresse ! Junsu dit qu'il a fait un rêve quand il était dans le ventre de sa maman ! »
« Ah ! Non, pas du tout ! »
« Bon, bon ! Du calme... »
Le jour de cette leçon, Tie avait levé la main et fait elle aussi un exposé. La partie dont Tie avait parlé concernait « l'inconscient ». Elle se souvenait encore de la maîtresse qui l'avait félicitée de connaître un mot aussi difficile.
« Hmm, hmmm ! Alors l'in-cons-cient, c'est ce qu'il y a dans la tête sans qu'on le sache ! Parfois on peut rêver des choses de l'in-cons-cient ! »
« Ouah ! Notre Tie a appris un mot difficile ! C'est impressionnant ! »
« Oui ! Moi, j'ai du chocolat dans l'inconscient. C'est pour ça que je rêve de chocolat toutes les nuits ! Mais si je mets aussi des bonbons dedans, je pourrai rêver de bonbons ET de chocolat ? Les deux ? Hein ? »
La maîtresse n'avait pas répondu à la question de Tie. Mais une chose était sûre : Tie avait appris quelque chose ce jour-là.
On peut rêver de choses qui se sont passées il y a longtemps !
Exactement comme ce qui venait de se produire. Mais quelque chose clochait.
Pourquoi tout le monde appelle papa « chef de guilde » ... ?
Le chef d'un ordre de chevaliers sacrés s'appelait normalement « grand maître », pas « chef de guilde » : c'était ce que Papy Nordics lui avait dit.
Et monsieur Basto est bizarre aussi, maintenant que j'y pense.
Selon papa, monsieur Basto aurait dû être lui aussi chevalier sacré : papa avait bien dit que c'était l'un de ses subordonnés. Mais monsieur Basto était à mille lieues d'un chevalier sacré, il semblait même mépriser activement les chevaliers sacrés. Il travaillait même comme mercenaire aux côtés de Tie, à présent.
Et tout à l'heure aussi...
Sur la jetée, le papa qui lui avait tant manqué portait une robe cendrée. Normalement, les chevaliers sacrés portaient une armure d'argent ornée de décorations. Donc la façon dont papa était habillé ressemblait moins à celle d'un chevalier sacré qu'à celle de...
Non, non. Ça pourrait être une filature.
Tie se rappela le policier qui faisait des planques près de leur quartier de Jongno-gu. Ce policier était la seule personne à savoir que Tie était une immigrée sans papiers, et il fermait les yeux. Comme il savait que Tie vivait au 106 des Gold Apartments, il passait de temps à autre patrouiller dans le secteur. Comme se promener en uniforme de police mettait les gens mal à l'aise, il portait à la place un vieux tee-shirt usé.
Peut-être que papa fait pareil...
Mais elle avait beau essayer de faire entrer de force les pièces disparates, cela ne faisait qu'embrouiller encore plus les choses.
« C'était un accident. »
Il y a longtemps, l'accident dont papa avait parlé : aurait-ce pu être cette scène horrible de son rêve ? Tous les camarades de papa qui mouraient, et papa qui devait affronter seul une horde de monstres en tenant Tie ? Est-ce que papa... avait battu tous ces monstres ? Il avait dû, puisqu'il avait survécu et s'était enfui jusqu'en Corée. Mais elle ne pouvait pas affirmer que tout, dans ce rêve, était réel.
« Soupir, je ne sais même plus ce qui est quoi... ! ! »
Elle se frappa le front et fronça les sourcils. C'est alors que...
« Tie ! »
La porte s'ouvrit à la volée et quelqu'un entra en courant. C'était Basto, l'air inquiet.
« Monsieur. »
« Ça va ? Comment tu te sens ? Tu as faim ? Veil est parti chercher à manger. »
Basto se précipita, assit Tie sur le lit et la tourna dans tous les sens pour vérifier son teint. Nordics, qui se tenait un pas derrière, s'approcha de Tie lui aussi. Puis il ouvrit la bouche d'une voix grave.
« Tie, il y a quelque chose que j'aimerais te demander. »
Tie hocha la tête, et le vieil homme poursuivit.
« Nous cherchons ton père. Tu le sais, n'est-ce pas ? »
« Oui. Je sais que vous m'aidez. »
« Mais pour retrouver ton père, il y a certaines choses que nous devons d'abord te demander. »
« Comme quoi... ? »
« Peux-tu nous dire le nom de ton père ? Et où vous habitiez tous les deux ? »