Tesetan ?
Veil fixa l'homme, les yeux ahuris. Ses cheveux pendaient, défaits, comme s'il ne s'était pas tout à fait réveillé. Une expression nonchalante, une démarche sans hâte. Mais ces larges épaules et cette carrure puissante dégageaient une présence tranchante, et quelque chose de féroce se tapissait dans son regard froid et calme. Avant que Veil s'en rende compte, tout son corps s'était tendu.
Alors un monstre, c'est vraiment un monstre, hein ?
L'aura qui émanait de Tesetan était proprement stupéfiante. Sa seule présence semblait écraser tout ce qui l'entourait, ou plutôt, toute l'auberge paraissait écrasée sous son poids.
« Me lever en retard, rien que ça. »
Tesetan bâilla et marmonna pour lui-même. Il parcourut le rez-de-chaussée à loisir, puis son regard se posa sur un point : le comptoir d'accueil, là où se tenaient Nordics, Veil et Basto. Tesetan plissa les yeux et murmura.
« C'est quoi, ça, Rudy ? Tu augmentes le prix des chambres en disant que tu n'as pas de clients, mais les affaires m'ont l'air plutôt bonnes. »
L'aubergiste agita les mains en signe de protestation.
« Les affaires ne sont pas bonnes du tout ! C'est juste un petit pic de haute saison, voilà tout. Bref, dois-je déduire la note de l'acompte que tu as réglé d'avance ? »
Tesetan, qui était resté silencieux, hocha la tête avec indifférence. Il avait l'air de s'en moquer éperdument. Mais, alors qu'il se retournait lentement pour partir, son regard accrocha quelque chose : le haut de l'épaule de Basto, là où la tête de Tie reposait sous le tissu noir. Les sourcils de Tesetan se froncèrent légèrement tandis qu'il examinait la bosse arrondie sous l'étoffe.
« C'est quoi, ça... »
À cet instant précis...
« Boss ! Le bateau est là ! Eh, je vous dis que le bateau vient d'arriver ! »
Une femme aux cheveux roux fit irruption dans l'auberge sans prévenir. La curiosité qui avait affleuré sur le visage de Tesetan s'évanouit. Il lâcha un gémissement pénible, comme si tout cela était trop de tracas, puis tourna les talons. Il passa devant le groupe de Basto de son pas nonchalant habituel, referma la porte dans un lourd claquement, et disparut.
Quelques secondes de silence s'ensuivirent. Veil marmonna.
« C'était lui, non ? Le chef de la guilde Trevaga. »
Basto et Nordics hochèrent la tête.
« Oui. »
Tesetan, chef de la grande guilde de mercenaires Trevaga. Le Diable Appelle-Sang. Le Massacreur de monstres. Le Fantôme. Le Destructeur... Il n'y avait pas une âme dans l'Empire qui n'ait entendu ces surnoms redoutables.
« Sa présence est vraiment hors du commun. »
« Tu l'as dit. Il paraît qu'il utilise une sorte d'escrime bizarre ? »
« Ah, j'en ai entendu parler aussi. C'était quoi, déjà ? "Escrime noble mais vulgaire" ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Tu crois que ce type a inventé un charabia prétentieux pour faire impression ? »
Rudy, l'aubergiste, éclata de rire en les écoutant.
« Ha ha ha ! C'est ça, les rumeurs qui courent sur le chef de Trevaga ? »
Tous les regards se tournèrent vers Rudy.
« Eh bien, ce n'est pas tout à fait faux, je vous l'accorde. Si c'est Tesetan, une réputation pareille lui colle à la peau. »
Basto fronça les sourcils.
« Vous savez autre chose sur lui ? »
Mais Rudy balaya la question d'un geste.
« Ah, même si je savais, je ne pourrais pas le dire. Je ne peux pas me permettre de perdre un habitué, si ? »
Il parcourut le groupe du regard avec un « Bon, alors » énergique, cherchant manifestement à changer l'ambiance.
« Plus important, réglons la question des chambres... »
C'est alors que Tie se réveilla et sortit la tête de sous le tissu. Les yeux de l'aubergiste s'arrondirent. Les pupilles de Tie s'élargirent un peu aussi, mais...
« Qu... qu'est-ce qu'il y a, Basto ! Si on est arrivés, il fallait me réveiller ! »
... l'enfant comprit la situation en un instant, afficha son expression la plus insolente et tapa sur l'épaule de Basto. Puis, à l'instant où ses pieds touchèrent le sol, elle leva haut le menton et fixa Rudy droit dans les yeux.
« Hum ! Deux nuits. À crédit. »
Son exigence éhontée laissa Rudy sans expression. Tie lui tendit pour inspection une plaque de mercenaire encore tiède.
« Moi, le grand Roi Nécromancien d'Agavert, je vous rembourserai trois fois plus tard. »
Elle ne se doutait pas du pli qui lui marquait le front en ligne droite parfaite. Rudy écouta l'explication de Basto et donna une chambre à Agavert. Il parut visiblement abasourdi en apprenant que Tie avait invoqué un squelette à la porte.
« Hmm hmm~ »
Tie fredonna un petit air en repassant dans sa tête le souvenir de la mâchoire de Rudy qui s'était décrochée. La chambre qu'on leur avait attribuée était propre et spacieuse. Deux lits étaient poussés contre des murs opposés, leurs draps blancs et lisses.
« Tu peux te rouler dedans tant que tu veux cette nuit, Tie. »
Tie hocha la tête avec excitation.
« Oui ! »
Le lit que Basto attribua à Tie était celui près de la fenêtre. Elle grimpa dessus et regarda dehors. Au-delà des gens qui s'affairaient sur la place, la mer s'étendait à l'infini.
« Pearl City... »
Ils avaient marché si longtemps sur des routes sablonneuses, et voilà qu'un océan éblouissant se déployait devant elle. Le pays natal de papa surprenait Tie chaque jour, à chaque instant. Elle repensa au rêve qu'elle avait fait sur le dos de Basto.
« Tie, les affaires m'ont l'air plutôt bonnes ? »
Pour une raison inconnue, papa jouait à faire semblant avec elle, dans le rêve. Papa était le client, et Tie était... une sorte d'aubergiste ? Elle avait vaguement le sentiment d'avoir aussi vu le visage de papa.
« Tie, attends-moi ici un moment. Veil et moi devons régler quelque chose en bas. »
Basto parla en posant son sac. Le plan était qu'ils descendent à la salle à manger du sous-sol de l'auberge pour faire un rapide tour de questions sur les parents de Tie. Tie fit passer son sac de son dos à son ventre et répondit gaiement.
« D'accord ! Je reste dans la chambre et je serai sage ! »
Basto sourit et lui ébouriffa les cheveux deux ou trois fois. Quand il fut parti, Tie vérifia que la porte était bien fermée, puis remonta sur le lit. Comme le lit était poussé contre le mur, elle pouvait facilement se jucher sur le rebord de la fenêtre.
« Les garçons sont des bateaux ! Les filles sont des ports... »
Elle se surprit à fredonner une chanson que la tata du 203 chantait tout le temps, quand...
« Hein ? »
Ses lèvres se refermèrent d'un coup. La rue de l'auberge, bondée de gens qui allaient et venaient. Dans une masse de gens qui affluaient vers le port, le dos d'une silhouette familière attira son regard.
« Qu... attends...?! »
Tie bondit sur ses pieds, s'appuyant à la fenêtre. Il n'y avait aucun doute. Une foule de gens en robes cendrées avançait en vague, et, tout devant, cet homme. Elle dégringola du lit plus qu'elle n'en descendit et fila vers la porte. Elle saisit la poignée, l'arracha et fonça vers le premier escalier qu'elle vit : celui qu'elle avait repéré en montant, qui menait à l'entrée de service de l'auberge. Dehors, le monde tourna tandis que Tie s'efforçait de trouver son chemin.
Toit bleu, toit bleu... !
Par ici. L'homme est parti par ici.
Elle esquiva des passants, tourna à un coin de rue et se retrouva à une bifurcation. Les yeux affolés de Tie allaient de droite à gauche, perdue, jusqu'à ce que, tout au bout du chemin de droite, elle aperçoive un homme qui gravissait l'escalier de la jetée.
« Papa ! »
Le mot jaillit avant qu'elle puisse réfléchir. Car, même vu seulement de dos, l'homme ressemblait tant à papa. Ses mains tremblaient, mais elle ne s'en rendit pas compte. Elle continuait simplement à courir. Mais la foule massée le long de la jetée rendait impossible de forcer le passage.
« Pardon, pardon... ! »
Elle contourna un vieil homme corpulent. Elle esquiva une jeune femme chargée de provisions. Elle courut aussi fort qu'elle put, mais chaque fois qu'elle croyait avoir gagné un peu de terrain, l'homme prenait de l'avance. Quand elle eut contourné la cohue pour la dépasser, l'homme était monté à bord d'un immense navire.
« Papa ! Papa ! ! ! »
Éperdue, Tie en oublia complètement de jouer le Roi Nécromancien et hurla à pleins poumons. Mais le profond meuuuh de la corne du navire avala sa voix tout entière.
« Mais qu'est-ce que... ? »
Elle percuta de plein fouet le sac de quelqu'un et bascula en arrière. Son nez piquait, mais Tie se redressa aussitôt comme un culbuto. Vacillant, titubant, elle parvint à peine au tout bout de la jetée. Mais le navire qui emportait l'homme avait déjà quitté le port sans un regard en arrière.
« Papaaaa... ! »
Les larmes jaillirent avant qu'elle puisse les retenir. Elle tapa des pieds et baissa les yeux, mais il n'y avait là que la mer sombre, qui roulait et se soulevait : des murs incrustés de balanes, des algues mortes à la dérive à la surface... Tie serra les poings et cria jusqu'à avoir l'impression que sa gorge allait se déchirer.
« Papa, papa ! ! »
Et alors... Son cri désespéré l'avait-il atteint, finalement ? Un instant, l'homme tourna la tête vers Tie. Leurs regards se croisèrent : Tie, figée de choc, et l'homme sur le navire. Bientôt, Tie sut.
... C'est papa.
Cet homme n'était pas seulement quelqu'un qui ressemblait à papa. C'était bien papa. Mais le père que Tie avait cherché si désespérément, le père qui lui avait manqué plus que n'importe qui au monde...
« ... »
Il la regarda un instant, puis se détourna comme si elle ne l'intéressait pas le moins du monde.