Tie présenta en silence ses excuses aux propriétaires des tombes.
Quand je serai riche, un jour, je vous rembourserai... !
D'abord, il fallait retrouver papa. Plus tard, quand elle aurait de nouveau des gemmes, elle les réenterrerait comme il se doit. Basto disait avoir un peu d'argent de côté dans une banque de la Capitale impériale, de quoi se débrouiller pour l'instant.
« Tie, je suis désolé. »
Basto prit la parole à cet instant. Tie s'arrêta net, les yeux écarquillés.
« Je suis un homme fait, et tout ce que j'ai su faire, c'est vivre aux crochets de tout le monde... »
« Ça, on peut le dire », marmonna Veil d'un ton narquois, mais Tie leva frénétiquement la paume et l'agita de droite à gauche.
« Mais non, monsieur Basto ! Tout le monde vit comme ça ! »
Nordics, Basto et Veil se tournèrent tous vers elle.
« Quand il n'y a pas d'argent, on dit qu'on n'en tirerait pas un sou de quelqu'un, même en le rouant de coups. »
C'était ce que la mamie du 107 et la tata du 203 lui répétaient sans cesse. Et ce n'était pas tout.
« Les grandes personnes n'ont pas toujours besoin d'avoir plein d'argent. On envoie ses enfants se marier, puis on se démène, on se débat, et avant de s'en rendre compte, on est endetté aussi. C'est comme ça que tout le monde vit. »
Tie s'essuya le nez d'un geste vif, et tous eurent l'air complètement interloqué.
« ... C'est vrai. Je suppose que oui. »
Basto fut le premier à se remettre en mouvement avec raideur et reprit sa marche. Tie trotta derrière lui, perdue dans ses pensées.
Si seulement il y avait eu des gemmes à Jongno-gu aussi.
Si elle avait eu des gemmes à l'époque, Tie les aurait toutes données à papa. Car, en Corée, papa travaillait si dur toute la journée qu'il était toujours épuisé. Malgré cela, il était du genre à ne jamais laisser Tie le voir en difficulté : au contraire, il lui souriait chaque jour. L'été, il l'éventait jusqu'à ce qu'elle s'endorme. L'hiver, il étendait sa propre couverture sur elle. Les beignets torsadés et le poulet frit entier à l'ancienne que papa achetait en rentrant du travail... ils étaient si, si bons. En pensant à papa, le bout de son nez piqua. Tie baissa la tête sans raison.
Il y avait une chose qu'elle avait comprise tout naturellement en arrivant dans ce monde : être jeté sans prévenir dans un monde inconnu, c'est effrayant et triste. À vrai dire, c'était ce qu'elle avait vécu, elle aussi. Quand elle avait traversé jusqu'à cet autre monde pour retrouver papa, à l'instant où elle s'était retrouvée seule dans cette forêt, elle avait eu si peur, si de la peine. Si elle n'avait pas eu la chance de rencontrer Basto, ne serait-elle pas encore en train d'errer toute seule dans les bois ? Peut-être qu'un T. rex aurait déjà eu raison de Tie... En y réfléchissant, si elle était arrivée jusqu'ici, c'était, au bout du compte, grâce à papa. Parce que papa lui avait raconté des histoires sur ce monde chaque jour, en Corée, Tie avait pu rester en sécurité jusqu'à présent. Et si elle n'avait rien su de ce monde ? Aurait-elle pu former une guilde de mercenaires ? Non. Tie n'aurait pas pu. Et, naturellement, elle se prit à se demander comment ça avait été pour papa. Quand il était tombé en Corée, papa ne savait rien.
« C'était un accident. »
« Un accident ? »
« Oui. Honnêtement, je ne sais toujours pas ce qui s'est passé ni comment. Mais si je continue à chercher, je finirai par trouver un moyen de rentrer. »
« Oui ! Papa peut y arriver ! Tu peux rentrer chez toi ! »
« C'est le plan. Papa va rentrer, c'est certain. Avec sa jolie petite fille. »
Dans ses souvenirs, papa travaillait depuis que Tie était toute petite. Certains jours, il rentrait avec des bleus au visage. Certaines nuits, elle le trouvait assis tout seul, à regarder fixement par la fenêtre. Ça avait dû être si, si dur pour lui... Même si papa ne le laissait jamais paraître, Tie avait pu le sentir : papa était complètement épuisé.
« Tie, monte. Il est plus facile d'avancer vite de nuit si tu es sur mon dos. »
C'est alors que Basto parla. Tie grimpa vite sur son dos et contempla l'horizon lointain.
Papa... attends-moi.
Pearl City d'abord, puis le Quartier des armureries de Populosa. Tie allait retrouver papa. Et quand elle le rencontrerait enfin...
« Même si tu retrouves ton père, il ne saura pas qui tu es. »
Les mots de Kkamang lui traversèrent l'esprit, mais elle s'obligea à chasser cette pensée.
Ce n'est pas grave. Même si papa ne me reconnaît pas.
La mamie du 107 disait toujours qu'il n'y a rien qu'on ne puisse faire si l'on avance pas à pas. Le but de Tie n'avait toujours été qu'une seule chose : faire en sorte que papa ne tombe plus jamais en Corée.
« Astie. Il existe dans ce monde quelque chose qui s'appelle la Loi de la régression du destin. »
La Loi de la régression du destin. Kkamang lui en avait parlé la veille de leur départ. Quelles que soient les circonstances, quelle que soit la vie que l'on revit, la plupart des gens finissent par arriver au même résultat ? En clair, cela voulait dire que papa risquait de tomber de nouveau en Corée dans cette vie aussi, parce que c'était quelqu'un qui y était déjà tombé une fois, dans une autre ligne de temps.
Mais cette fois, Tie va l'en empêcher.
Elle n'avait aucune intention de rester les bras croisés à regarder faire.
Tie va découvrir pourquoi papa a fini en Corée, et faire en sorte que ça n'arrive pas !
Papa méritait d'être heureux ici, dans ce monde, son foyer. L'image de papa en Corée lui traversa de nouveau l'esprit : papa qui fixait les lampadaires par la fenêtre avec ce visage fatigué ; papa qui faisait des grimaces pour jouer avec Tie, même avec des bleus sur les joues ; et, à la fin... papa qui était revenu sous la forme d'une simple boîte d'effets personnels trempée de pluie. Elle serra fort les poings.
Tie va forcément retrouver papa et le faire vivre jusqu'à ce qu'il soit un papy de cent ans !
Cette fois, elle allait absolument, positivement y arriver.
Le lendemain, une aube éblouissante se leva sur la mer.
« Cet endroit n'a pas changé d'un poil. »
Nordics sourit devant l'énorme statue en coquille de perle, emblème de Pearl City. Veil, lui, s'effondra simplement par terre, se tenant le front.
« Vous avez vraiment plus de soixante-dix ans ? Quel genre de vieux a plus d'endurance que moi ! »
Nordics gloussa doucement et tourna le regard vers Basto. Sur le dos de Basto, Astie dormait à poings fermés, sourde au monde. L'invocation qui sortait parfois la tête du sac pour faire du tourisme avait elle aussi disparu quelque part.
« Trouver une auberge devrait être notre priorité. Il y a au moins une semaine de voyage jusqu'au Quartier des armureries de Populosa, alors commençons par nous installer. »
« Alors ce sera l'Auberge du Gant rouge. C'est le seul endroit où l'on peut faire mettre les choses sur l'ardoise. »
L'Auberge du Gant rouge était une auberge de bonne taille qu'un vieux mercenaire à la retraite avait ouverte à Pearl City. Elle avait beaucoup de chambres et acceptait le crédit, ce qui voulait dire qu'elle était toujours remplie de mercenaires, un inconvénient certain. Mais...
« C'est parfait pour recueillir des informations sur les parents de l'enfant pendant notre séjour. »
Basto hocha la tête. Bientôt, Veil reprit son souffle et se leva lui aussi. Tous trois drapèrent avec précaution un tissu noir sur la tête de Tie. Il y avait le problème du redoutable Roi Nécromancien qui ronflait paisiblement, mais, plus encore, l'apparence de Tie attirait l'attention partout où elle allait : des cheveux qui brillaient comme le soleil de l'après-midi, des yeux verts vifs et étincelants. La couvrir était le meilleur moyen d'éviter d'éventuels ennuis. Ils dépassèrent la statue en coquille, traversèrent la vaste place et entrèrent dans le quartier des auberges. En s'enfonçant plus loin, une auberge qui écrasait tous les bâtiments alentour se révéla : l'Auberge du Gant rouge, exactement ce que le groupe de Tie cherchait.
« Je vais voir s'il y a des chambres de libres. »
Nordics disparut le premier par la porte. Au bout d'un moment, Basto réajusta Tie sur son dos et dit :
« ... Il en met, du temps. »
Mais plusieurs minutes de plus passèrent, et Nordics n'était toujours pas revenu. Veil, qui observait en se massant les tempes, prit la parole.
« Entrons aussi, tout simplement. J'ai besoin de m'asseoir quelque part. »
Basto acquiesça à contrecœur. Quand ils poussèrent la porte de l'auberge, ils virent Nordics debout au comptoir, dos à eux.
« Pas de chambre, mais il pourrait bientôt s'en libérer une : que voulez-vous dire par là ? »
Nordics était en pleine conversation avec l'aubergiste, qui ne cessait de jeter des coups d'œil à l'étage en parlant.
« Exactement ce que j'ai dit. Un client m'a bien dit qu'il partirait tôt aujourd'hui. »
« Tôt ? »
« C'est ça. Il a dit qu'il prenait le bateau du matin pour la Capitale. Il devrait quitter sa chambre à l'instant, mais... »
« Héééé, Rudy. »
Comme s'il attendait son entrée, quelqu'un apparut au-delà de l'escalier : des cheveux noirs rejetés en arrière, les deux mains fourrées nonchalamment dans les poches. Le visage de l'aubergiste s'illumina.
« Oh, Tesetan ! Tu pars maintenant ? »