« Mon Dieu... qu'est-ce qu'il fait chaud aujourd'hui. »
Ce jour-là, Astie, non, Tie, était allongée à plat ventre sur le sol, à profiter de la brise du ventilateur de Mamie 107. Elle en louchait presque à force de regarder sa frange danser dans le vent quand Tata 203 écarta le rideau de l'entrée et entra.
« Euh, Mamie... Je crois qu'il s'est passé quelque chose de terrible... »
D'habitude, Tata 203 aurait commencé par la prendre dans ses bras en s'extasiant sur sa mignonnerie. Mais quand le regard de la voisine glissa sur elle sans s'arrêter, Tie pencha la tête.
« Qu'est-ce que tu racontes ? Il est arrivé des ennuis à quelqu'un ? »
« Non, ce n'est pas ça, c'est que... »
De nouveau, Tata 203 jeta un coup d'œil furtif vers Tie, puis détourna les yeux. Le regard de Tie se posa tout naturellement sur l'enveloppe que la voisine tenait, une enveloppe en papier toute froissée qu'elle serrait comme la laisse d'un chiot qu'on ne peut pas se permettre de lâcher.
« Tu ne vas pas encore faire toute une histoire pour rien, j'espère. À chaque fois, tu fais peur à l'enfant... »
Mais quand l'enveloppe fut ouverte, Mamie 107 se tut. Sans le ventilateur, des gouttes de sueur coulaient sur le front de Tie. Le silence s'étira dans le minuscule studio, et pendant un moment on n'entendit plus que les cigales.
« ...Qu'est-ce qu'on fait. »
Mamie se retourna d'un bloc et serra Tie contre elle.
« Qu'est-ce qu'on fait ! Oh, mon Dieu, qu'est-ce qu'on va faire ! »
Puis elle éclata en gros sanglots. Tie cligna des yeux dans ses bras, tout ahurie. Tata 203 reniflait elle aussi. Tie ne comprenait pas ce qui se passait, mais elle sentit très vite que quelque chose n'allait pas.
Conformément à l'article 12, alinéa 1 de la loi sur les services funéraires, les restes des défunts non réclamés ont été traités, et le présent avis est publié afin que les proches survivants puissent réclamer les cendres inhumées.
Parce que ce jour-là, cela faisait dix jours que Papa n'était pas rentré.
« Services funéraires...? »
C'est quoi, ça ? Restée seule après que Mamie et Tata 203 furent sorties en courant, Tie relut le papier encore et encore. Il était plein de mots difficiles. Il y en avait pourtant un qu'elle connaissait.
« ...Défunt, ça veut dire une personne morte. »
Prise d'une peur soudaine, elle reposa le papier. Ses doigts s'agitaient dans le vide, et son regard tomba sur le carnet d'autocollants TaniPang que Seul-hui lui avait donné à la maternelle. Seul-hui avait utilisé presque tous les autocollants, mais le préféré de Tie, celui de Ttonapang, était toujours là.
« Montre-moi ta magie qui brille~ Attrape, attrape... »
En fredonnant le générique de TaniPang, Tie décolla avec soin l'autocollant de Ttonapang. Puis elle se glissa hors du 107 pour aller dans le 106 et en rapporta l'un des prospectus que Papa gardait. Au dos blanc du prospectus, elle écrivit avec un feutre, en lettres bien appliquées : Faites que Papa rentre à la maison. Personne dans la classe des Cailles n'écrivait aussi proprement qu'elle. Elle n'oublia pas non plus de bien appuyer l'autocollant de Ttonapang sous le point final.
« Papa... »
Papa, qui racontait toujours des histoires étranges. Papa, qui croyait venir d'un empire appelé Talocium et que c'était aussi la patrie de sa fille. Il disait qu'il avait été un paladin incroyablement puissant dans ce monde-là, que chaque jour il punissait les monstres et les méchants, et qu'il était le plus grand des héros, admiré de tous.
Tie secoua la tête. Bien sûr, elle avait cru à tout ça jusqu'à ses trois ans environ. Papa était tellement cool que son cœur battait à tout rompre, et elle en avait même veillé après neuf heures du soir. Mais maintenant, elle avait quatre ans. Elle était grande, assez grande pour comprendre les choses. S'il avait vraiment été le plus grand paladin, aimé de tous, il aurait forcément été riche. Or Papa et elle n'étaient pas riches. Ils étaient plutôt du côté pauvre, en fait. Chaque été, ses copains de maternelle partaient en vacances, mais Papa et elle n'étaient jamais partis en voyage. C'est comme ça qu'elle l'avait compris.
Et Papa n'avait presque aucun jour de repos. Il travaillait le week-end, à la fête des enfants, à la fête du Hangeul, à Noël. Quand elle demandait pourquoi Papa travaillait autant, les grandes personnes de Gold Apartments répondaient que son métier ne rapportait pas grand-chose pour toute la peine qu'il y mettait. C'était difficile à saisir, mais elle en avait compris l'essentiel : même en travaillant dur, Papa ne gagnait pas assez pour lui acheter un nouveau carnet d'autocollants TaniPang. Mais ça ne la dérangeait pas, parce que Papa valait cent fois, non, mille fois plus qu'un carnet d'autocollants TaniPang. Elle avait toujours trouvé Papa formidable et admirable de travailler si dur.
« Chacun a son histoire, hein. Regardez le gars du 106. Avec une tête pareille, si jeune, pourquoi il vivrait au jour le jour ? Il fait ça pour la petite, voilà pourquoi. Il a peur qu'on la lui prenne. »
« Mais c'est bizarre, non ? Même les immigrés en situation irrégulière, il leur suffit d'obtenir un visa ou je ne sais quoi, non ? Tie a déjà quatre ans, ils devraient bientôt déclarer sa naissance... »
« Mais sa naissance ne peut même pas être déclarée ! Et s'il essayait maintenant, vous croyez que la mairie fermerait les yeux ? Un immigré clandestin, hein ? Les amendes s'ils se font prendre, vous n'imaginez même pas. Et notre Tie pourrait aussi être expulsée vers son pays. Le petit du 106 ferait de la prison ici. Quelle cruelle séparation ça ferait. »
« Enfin, moi, je suis juste contente que la directrice de la maternelle en bas se soit révélée quelqu'un de bien. Si elle avait continué à refuser de prendre Tie, la petite aurait pris du retard en un rien de temps. »
« Tie a toujours été assez futée pour s'en sortir, je crois. En toutes ces années, je n'ai jamais vu une gamine pareille. Elle a pratiquement appris à lire toute seule ! Au fait, le petit du 106 n'a toujours pas dit de quel pays il venait ? »
Elle avait entendu les commérages des voisins à moitié endormie et en avait appris beaucoup, mais elle était heureuse de vivre avec Papa.
« ...Snif. »
Une goutte de morve tomba sur le bout de papier, et Tie retint son souffle. Des larmes coulaient sans qu'elle s'en aperçoive. Dégonflée, elle enfouit son visage entre ses mains. Il fallait que Papa rentre vite à la maison.
« Papa... »
Le mot défunt tournait sans cesse dans sa tête. Elle se recroquevilla en boule et ferma fort les yeux, se répétant que ce n'était pas possible, que le mot défunt ne voulait pas dire Papa.
Elle dut s'endormir à un moment donné. Quand elle se réveilla, tout était sombre autour d'elle. Mamie 107 ne revint que tard dans la soirée, trempée par la pluie, une boîte en carton détrempée à la main. Tie ouvrit la boîte et la fixa, la bouche entrouverte.
Papa va vivre avec Tie pour toujours. Un jour, on retournera sûrement dans notre patrie, et dans une maison beaucoup plus grande et plus propre, je ferai sourire ma Tie.
Elle avait pourtant même utilisé l'autocollant de Ttonapang. Ce qui était arrivé, ce n'était pas Papa. Elle fixa très longtemps les trois caractères inscrits sur l'étiquette, boîte d'effets personnels. Elle savait ce que ça voulait dire, elle avait déjà vu ce mot dans un drama. Alors, sans avoir vécu longtemps ensemble, sans être retournés dans leur patrie, sans avoir fait sourire sa fille, Papa était parti en la laissant derrière lui. Voilà, c'était fini.
Tard dans la nuit, laissant derrière elle les ronflements de Mamie 107, Tie sortit à pas feutrés de la pièce. Elle se glissa dans le 106, à deux pas de là, la pièce où elle avait vécu avec Papa, rien que tous les deux. Sur la commode au fond, il y avait la boîte d'effets personnels que Mamie y avait posée. Tie grimpa sur la commode et souleva le couvercle.
« ... »
À l'intérieur, il y avait le chapeau que Papa portait toujours, quelques clés et un portefeuille, posés là, tout tristes. Elle inclina la boîte pour mieux voir, et quelque chose tomba avec un cliquetis. Tout au fond gisait un collier dont le cordon était cassé. Celui de Papa... Elle le ramassa sans réfléchir. C'était le collier que Papa gardait toujours dans sa poche intérieure, celui qu'elle n'avait jamais pu regarder de près. Elle retira le cordon cassé et prit dans sa paume la pierre qui y pendait, la gorge serrée. Elle croyait presque sentir la chaleur de Papa dans la pierre.
À l'instant où les larmes lui montaient aux yeux...
Boum...
Le plafond trembla soudain. Elle sursauta et leva la tête, puis cette fois une vibration très nette parcourut le sol.
BOUM...!
Elle recula en trébuchant, et une lumière aveuglante inonda sa vision.
« Pourquoi tu pleures ? »
Tie cligna des yeux, la bouche grande ouverte. La petite pierre qui avait glissé de sa main flottait dans les airs, déversant une vive lumière par ses contours.
« Un... un caillou vient de parler... »
À cet instant, quelque chose jaillit du sommet de la pierre avec un petit pop : une minuscule tête noire, de la taille d'un poing d'adulte. Tie regarda, bouche bée, des yeux rouge rubis, un nez, une bouche et des oreilles éclore à la surface de la pierre.
« Pourquoi tu pleures ? »
Quand la deuxième question arriva, elle reprit ses esprits. Méfiante au début, elle finit par trouver le courage de parler.
« M-Mon papa... »
« Je vois. »
À cet instant, la créature de pierre, qui voyait lui pousser bras, jambes, queue et ailes, lui coupa la parole. Elle se lécha plusieurs fois les petites pattes avant, puis reprit :
« Alors cet homme est mort ? »
Le regard de Tie vacilla.
« ...Papa... Papa est... »
« Tu veux que je le ramène ? »
Jusqu'à ce qu'elle entende ce que la créature de pierre dit ensuite. Celle-ci fixa Tie, secoua la tête avec un petit brrr, puis reprit la parole.
« Je te demande si tu arrêterais de pleurer si je ramenais ton père à la vie. »