Tie fut encore plus surprise que Veil.
« Qu... qu... quoi ?! »
Le sang soudain la fit se redresser d'un bond, paniquée. À cet instant, quelque chose apparut devant ses yeux : un petit corps d'un noir de jais, des yeux rouges au regard acéré.
« Kk... Kkamang ?! »
La minuscule créature qui flottait devant elle, c'était sans aucun doute Kkamang !
« Tu m'as dit de me dépêcher de me réveiller, et c'est tout ce que tu voulais me montrer ? »
Mais Kkamang, qu'elle n'avait pas vu depuis si longtemps, se mit à grommeler d'une voix nettement mécontente.
« Tu ne sais même pas gérer une petite insubordination comme celle-ci, et tu veux diriger une guilde de mercenaires... »
Tie était tellement choquée qu'elle en oublia de respirer, les yeux rivés sur Kkamang. Elle n'était pas la seule : tout le monde dans l'auberge regardait Kkamang, les yeux écarquillés de stupeur. Puis la voix de Veil trancha.
« Hé... gamine, toi. »
Veil était figé sur place, sa main ensanglantée toujours levée en l'air, des gouttes tombant une à une.
« Tu viens d'utiliser une invocation pour m'attaquer ? »
Les yeux de Tie s'arrondirent de choc.
« C... ce n'est pas moi ! »
Elle en jurait sur tout : elle ne savait même pas que Kkamang était réveillé !
« Veil, ça suffit. »
Pour une raison inconnue, Basto se précipita à cet instant auprès de Veil. Il pressa un linge sur la main blessée et parla.
« Nordics te l'a dit, non ? Les pouvoirs de Tie ne se sont éveillés que récemment, elle ne les maîtrise pas encore. Et regarde, l'entaille n'est même pas profonde. Ne fais rien que tu regretterais. »
« Non, mais quand même... ! »
« Tu perdrais. »
Veil referma la bouche. Kkamang, perché à côté de Tie, eut un rictus, comme s'il n'avait attendu que cela. Tie observa la petite créature suffisante, puis attrapa Kkamang sans prévenir. Kkamang lui lança un regard qui semblait dire « quoi, maintenant ? », mais Tie jeta un coup d'œil à la main sanglante de Veil et parla avec toute la sévérité dont elle était capable.
« Kkamang, toi... toi et moi, on va dans la Salle de la Vérité. »
Et elle fila à l'étage.
Une chambre rien que pour eux deux. Tie se tint le front en gémissant. Dans son esprit, elle pensait à Hyuna de la classe des Cailles, qui avait un jour fait du mal à une amie.
« Maîtresse ! Hyuna m'a poussée et je me suis écorché le genou ! Waaahh ! »
À la maternelle Hanbit, à Jongno-gu, il y avait une règle très, très importante.
Ne jamais, jamais faire de mal à un ami !
Si c'était un accident, on s'en tirait avec un seul autocollant triste et on pouvait sortir assez vite de la Salle de la Vérité. Mais si c'était fait exprès ? C'était une tout autre histoire.
« Kkamang, toi... comment as-tu pu faire saigner Veil comme ça ? »
Tie était d'un sérieux mortel, mais Kkamang avait l'air franchement ennuyé. Il était étalé à plat sur le sol, seuls ses yeux suivant Tie.
« Qui t'a dit de t'asseoir comme ça quand je te parle ? »
« Mon choix. »
« ... ! »
L'esprit de Tie se vida complètement.
« D... d'habitude, quand la maîtresse gronde, il faut dire pardon... »
La punition était terrifiante, après tout. Si on faisait du mal à un ami exprès, il fallait rester dix minutes entières dans la Salle de la Vérité. On s'asseyait sur la Chaise de Réflexion pour réfléchir, puis la maîtresse entrait et donnait deux autocollants tristes. Quand tous les autres recevaient des autocollants bravo et que l'on était le seul à recevoir des autocollants tristes... Tie rassembla sa résolution. Elle imita l'expression de sa maîtresse et fixa Kkamang d'un regard grave.
« Quoi qu'il arrive ! Il ne faut jamais, jamais faire de mal à quelqu'un. »
« Toi aussi, tu as mordu cet abruti, tu sais. »
Les joues de Tie rougirent vivement.
« Oups. Maintenant que j'y pense... »
Veil s'était montré méchant, alors elle avait mordu sa main sans réfléchir.
« M... mais je ne l'ai pas mordu si fort... »
Kkamang se contenta de renifler. Le visage de Tie s'affaissa un peu. Un silence s'installa dans la chambre.
« Pourtant, tu as bien fait. »
Kkamang parla soudain. Tie leva les yeux vers lui, surprise.
« Bien joué, j'ai dit. De mordre cet abruti, et tout le reste aussi. Honnêtement, je ne pensais pas que tu pourrais en faire autant toute seule. »
Tie demanda timidement :
« ... Vraiment ? »
Kkamang la regarda de ses yeux cramoisis.
« Oui. Tu es arrivée jusqu'à la porte toute seule, sans moi. Je suis même un peu impressionné. Je pensais que tu ne pouvais rien faire par toi-même. »
« ... »
« La vérité, c'est que le pitoyable, c'est moi. Hiberner aussi longtemps juste pour avoir un peu tordu la ligne du temps. »
Tie agita frénétiquement les mains.
« Non ! Ce que tu as fait était incroyable ! Tu as dit que tu avais retourné toute la dimension, non ? Tu m'as dit toi-même que retourner des dimensions, c'est vraiment, vraiment difficile... »
« Ce n'est pas parce que j'ai utilisé trop de pouvoir. Je suis juste faible. »
Tie se tut. Kkamang fixa le plafond sans un mot. Son expression paraissait fatiguée, d'une certaine façon, et complexe. Alors que Tie tendait hésitante la main vers lui, Kkamang ramena son regard sur elle.
« Alors continue simplement à faire ce que tu as fait. »
« Hm ? »
« Cache qui tu es vraiment. Et, tant que tu y es, cache aussi qui je suis vraiment. »
« T... ton identité aussi, Kkamang ? »
Kkamang hocha la tête.
« Oui. Tout le monde semble croire que je ne suis que ton invocation. Laisse-les continuer à le croire. »
Les yeux de Tie s'agrandirent, et son cœur se mit à marteler dans sa poitrine.
« D'accord ! »
Kkamang était l'ami de Tie. Et il semblait que Kkamang traînait une histoire compliquée.
C'est exactement dans ces moments-là que je dois le protéger !
Si les gens pensaient qu'il n'était que l'invocation d'une puissance cachée comme Tie, alors Kkamang pourrait se déplacer dans ce monde avec un peu plus de sécurité. Tie se rapprocha de Kkamang en se tortillant.
« Kkamang, ne t'inquiète pas ! Je garderai absolument le secret que tu es un Pupetmon légendaire... »
« C'est Lukarion. »
À cet instant, la lumière du soleil jaillit par la fenêtre. Éblouie, Tie ferma fort les yeux puis les rouvrit, et le garçon aux cheveux noirs qu'elle avait vu le premier jour était assis juste devant elle. Les lèvres de Tie s'entrouvrirent.
Six ans... non, sept.
Elle ne s'en était pas rendu compte la première fois, mais, à le voir maintenant, Kkamang paraissait avoir à peu près l'âge des enfants de la classe des Faons, les plus grands, filles et garçons. Kkamang parla de nouveau.
« Mon nom. C'est Lukarion. »
« ... Lukarion. »
Tie répéta le nom sans y penser. En plongeant son regard dans celui de Kkamang, elle sentit Jongno-gu lui revenir en force : cette nuit où la pluie battante lui avait trempé le cœur jusqu'au fond. Quand elle avait ouvert la boîte d'effets personnels de son père, Tie s'était dit : c'est donc ça, tomber toute seule dans un bassin glacé ? Ses yeux, son cœur, ses dix doigts, tout était si froid qu'elle avait voulu trouver un trou profond pour s'y cacher pendant cent jours sans jamais en sortir. Mais, à cet instant, Kkamang, non, Lukarion, était apparu.
« Lukarion... »
Il l'avait amenée dans ce monde. Il lui avait donné une chance de revoir son père.
« Lukarion ! »
Avant de s'en rendre compte, Tie avait jeté les bras autour du garçon.
« Merci, Lukarion ! »
C'était le merci qu'elle n'avait pas réussi à dire correctement le premier jour. Lukarion resta immobile dans son étreinte. Des larmes se mirent à couler, et Tie s'écarta vite pour ne pas lui mettre de larmes et de morve dessus. Elle prit la main de Lukarion, puis fit un grand sourire radieux.
« Merci beaucoup de m'avoir aidée... »
Lukarion la fixa, quelque chose de surpris dans l'expression.
« On entre dans la capitale demain, tu sais ! On peut y aller maintenant parce qu'on est une guilde de mercenaires officielle ! »
« ... Vraiment ? »
« Oui ! Papa était chevalier sacré, alors si on va à la capitale, on le retrouvera en un rien de temps ! »
Lukarion hocha légèrement la tête.
« Quand j'aurai retrouvé papa, je te le rendrai, promis ! Et si tu te sens fatigué, tu peux aller dans mon sac à dos et te reposer quand tu veux ! Et puis, comme tu es mon invocation, maintenant, ce serait mieux de t'appeler Kkamang devant les gens, non ? »
« C'est un peu... »
« Kkamang est vraiment le meilleur nom ! »
« ... Alors pourquoi tu as demandé ? »
« Kkamang ! Allons-y ! »
Lukarion se laissa entraîner par sa poigne insistante, à contrecœur mais docile. En franchissant le seuil, il reprit la forme d'un petit dragon. La petite main de Tie était enroulée autour de sa patte avant. Ses yeux d'un rouge rubis se posèrent dans une calme immobilité.
« ... Je le savais. »
À travers la peau où ils se touchaient, il sentait quelque chose se déverser dans son corps en un flot rapide : le pouvoir qui remplissait le corps d'Astie à ras bord. Encore loin d'être suffisant, mais... Lukarion regarda les cheveux duveteux et rebondissants de Tie et laissa son regard briller.
« C'était bien toi. »
À présent, il pouvait en être complètement sûr. Ce jour-là, celle qui l'avait éveillé, c'était sans aucun doute Astie.