« J'ai volé quoi, déjà ? »
La voix de Basto tremblait, basse. Son expression était complètement déformée. Le chevalier sacré lui répondit.
« Je ne connais pas moi-même les détails. Je ne fais que suivre les ordres qui viennent d'en haut. D'après mes supérieurs, vous vous êtes livré à une conduite indigne d'un mercenaire... »
« Celui qui s'est livré à une conduite indigne d'un mercenaire, c'est Kal ! »
Basto abattit son poing sur la table, et de la poussière tomba du plafond en pluie. Une fureur féroce brûlait dans ses yeux. Cette fois, même Veil parut pris de court et le fixa. Basto poursuivit, la voix brisée d'indignation.
« Dites-moi la vérité ! Kal Woben a-t-il soudoyé vos supérieurs ? Pour s'assurer que je ne puisse plus jamais travailler comme mercenaire ? »
Le chevalier tressaillit. Son regard inquiet et vacillant, le pli entre ses sourcils : tout disait qu'il avait été touché là où ça faisait mal.
« Qui diable soutient Kal Woben pour que la pourriture aille jusqu'en bas ? Dites-le-moi, tout de suite ! »
« Basto Paerix. C'est que... »
« Ça fait une éternité que j'ai quitté la guilde de cet homme ! C'est lui qui me suivait partout pour me voler mon mérite... ! »
Le souffle de Basto sortait en halètements rudes. Il était trop furieux pour que les mots viennent. Tie le regardait, les yeux écarquillés.
Monsieur Basto... il a les yeux tout rouges.
Les yeux de Basto étaient injectés de sang. Ses poings serrés tremblaient faiblement, et sa gorge se soulevait sans cesse. Les sourcils de Tie retombèrent lentement.
Il pense à sa famille.
La famille de monsieur Basto était morte à cause de cet horrible Kal. Tie reporta son regard sur le chevalier sacré. Il observait l'éclat de Basto d'un air complexe.
Il n'a pas l'air d'un mauvais homme...
Tie savait ce qu'était un pot-de-vin. Quand elles regardaient la télé ensemble, la mamie du 107 et la tata du 203 ne cessaient de parler de la même chose.
« Regardez-moi ça ! Il a clairement pris de l'argent ! On n'arrive pas aussi loin sans prendre de l'argent, non ? »
« Madame, de nos jours, ils font ça de façon bien bizarre. »
« Bizarre comment ? Qu'est-ce que vous entendez par bizarre ? »
« Au lieu de caisses de pommes, ils se passent carrément des sacs de marque, au grand jour, non ? »
« Mon Dieu... »
C'est vrai. Un pot-de-vin, c'était quand on donnait de l'argent à quelqu'un, non pas dans des caisses de pommes, mais dans des sacs de marque, en lui demandant de faire ce qu'on voulait. On n'avait pas le droit de faire ça, mais le monde était plein de vauriens...
« Que dois-je faire pour que mon numéro d'identification soit rétabli ? »
Basto gronda à l'adresse du chevalier. Le chevalier pinça les lèvres, puis parla d'une petite voix.
« ... Je connais votre situation. Et je sais très bien que Kal Woben n'est pas un homme respectable. »
« Alors pourquoi... ! »
« À proprement parler, je ne devrais pas vous le dire, mais... »
Le chevalier vérifia que le rabat de la tente était fermé, puis poursuivit.
« La personne que Kal Woben a achetée n'est pas un petit poisson. »
Le silence tomba. Veil fronça les sourcils. Nordics se tut. Tie aussi comprenait vaguement et pencha la tête. Le chevalier poursuivit.
« Le nouveau commandant récemment nommé à la Première Porte. Vous en avez entendu parler ? »
Veil, qui gardait l'oreille collée aux ragots de la porte, plissa les yeux et s'avança.
« Je sais. Les rumeurs courent partout dans le coin, non ? Celui que l'Empereur a installé en personne ? »
Le chevalier lui fit signe de se taire et jeta un coup d'œil vers l'entrée. Il se pencha tout près au-dessus de la table et baissa la voix.
« Même les chevaliers en parlent. Jusqu'à un certain point, on peut fermer les yeux. Mais lui va trop loin. Il se mêle de tout ouvertement, et cela cause des problèmes dans les rangs. »
Les sourcils de Veil montèrent d'incrédulité.
« Et à quoi ça sert de grogner ? On ne le renverra jamais, quoi qu'il arrive. »
« ... C'est exact. C'est bien le problème. »
Le chevalier regarda Basto avec une sorte de pitié.
« Je ne connais pas les montants exacts, mais, vu qu'on vous fait cela alors même que vous avez passé un nouvel examen de mercenaire, je dirais que le commandant a reçu de Kal Woben une somme considérable. »
Basto se tut. Il avait mille griefs, mais le message était clair : il n'y avait qu'une seule issue.
« Donc vous dites qu'il me faut de l'argent ? »
Beaucoup, qui plus est. Le chevalier hocha la tête. Veil laissa échapper un rire creux. Nordics claqua la langue. Basto resta figé, fixant le chevalier d'un air hébété.
De l'argent.
Comme s'il en avait encore. La prime qui lui revenait pour le siège d'une pierre de mana lui avait été volée par Kal, jusqu'à la dernière pièce. Un sombre pressentiment s'insinua dans son esprit : il ne serait peut-être plus jamais mercenaire. Chasser les monstres était le seul fil qui reliait sa vie, la seule chose qui le faisait tenir.
Eve... ce travail que j'ai continué en jurant de vous venger, toi et Lilia...
Le haut de son nez piqua et son souffle se bloqua. Basto baissa lentement la tête. Mais il se reprit, couvrant ses yeux d'une large main.
« ... Veil. »
Il sentait que Veil le regardait.
« On manque de temps, alors prends le chef de guilde et rendez-vous d'abord à la capitale. Je trouverai un moyen ici et je vous rejoindrai plu... »
« Combien Kal lui a-t-il donné ? »
Une petite voix froide s'éleva. Il redressa brusquement la tête. Astie était affalée de biais contre sa chaise, fixant le chevalier droit dans les yeux. Son visage, pour une fois, était en colère.
« Ce Kal, ce vaurien pire qu'un chien errant : combien a-t-il donné à votre commandant ? Je vous ai posé une question ! »
Le chevalier parut décontenancé, mais, après une hésitation, il répondit.
« J... je ne sais pas exactement, mais j'ai entendu dire qu'il avait reçu une sorte de coffre plein de billets... »
C'est alors que Tie se dressa sur sa chaise. L'enfant tendit la main derrière son dos et ôta le sac à dos rose qu'elle portait. Sans un mot, elle l'ouvrit d'un long zzzip, puis le renversa au-dessus de la table autour de laquelle tout le monde était réuni. Des dizaines de choses dégringolèrent et roulèrent sur le plateau : un bracelet d'or gravé de motifs anciens, un collier orné d'un saphir gros comme le poing, une parure de cheveux taillée dans une pierre précieuse que personne n'avait jamais vue. Des perles, des diamants, des grenats, des émeraudes, des rubis, des spinelles, des améthystes, des topazes... Tout cela, c'étaient des choses que les Amis Os avaient ramassées une à une par terre et apportées à Tie le jour du siège de la pierre de mana.
« Dites-lui ceci. La Grande Sorcière, le Roi Nécromancien, lui en donnera encore plus. »
Tout le monde fixa Tie, les yeux écarquillés. Tie se contenta d'incliner la tête sur le côté.
« Il a vendu sa conscience pour un misérable coffre de billets, dans une caisse de pommes ? »
Puis elle ajouta :
« Je ne suis pas du tout comme ce pauvre type ! Dites-lui que je le lui remettrai dans un sac de marque, au grand jour. »
Le chevalier sacré Kaut, qui avait quitté la tente, revint au bout d'une heure exactement.
« ... Basto Paerix. Voici votre nouveau numéro d'identification. »
Avec les papiers d'approbation du nouveau numéro d'identification de Basto en main, il ne restait naturellement sur le formulaire d'enregistrement que la case vide du nom de la guilde de mercenaires.
« On prendra Agavert. »
Tie répondit gaiement quand le chevalier demanda le nom de la guilde.
« Tiens, ce nom est plutôt bien, non ? »
Les yeux de Veil s'écarquillèrent de surprise.
« Ooh, Agavert ! Comment as-tu trouvé ça ? »
Basto et Nordics fixèrent Tie aussi, visiblement impressionnés. Tie leva le menton comme si de rien n'était.
« Je l'ai juste inventé. »
Mais c'était un mensonge.
... Le classement des mercenaires.
Le regard de Tie dériva vers l'énorme feuille épinglée d'un côté de la tente. Pendant que le chevalier était parti, elle l'avait lue de haut en bas, mot à mot. Les petits caractères étaient trop minuscules pour être vus, mais les gros, elle pouvait les lire. Les gros caractères, c'étaient les noms des guildes de mercenaires, celles qui figuraient actuellement au classement continental. Et celui qui avait attiré son regard plus que tout autre était, bien sûr, le nom de la guilde numéro un. En regardant ce nom écrit en lettres épaisses et nettes, Tie avait simplement pensé :
Ooh, si je retourne celui-là à l'envers, ça marche !