Basto ne dit rien. Veil avait raison. Quand il avait trouvé Astie, l'enfant était exposée à tous les dangers imaginables : Briowood, une forêt abritant trois pierres de mana, n'était pas un endroit où laisser un enfant seul.
« Ne tirons pas de conclusions hâtives pour l'instant... »
« Oh, quel noble indécis ! »
La pique de Veil était acérée, mais Basto ne broncha pas. Il se retourna plutôt et alla vers Tie.
« Tie. »
Astie serrait toujours le crâne, le visage entre la culpabilité et l'abattement.
« Avant tout, tout le monde a survécu grâce à toi. Nous te devons une dette que nous ne pourrons jamais rembourser. »
« N... non, moi, j'ai juste... j'ai juste... »
« Mais je pense qu'il vaudrait mieux garder tes pouvoirs absolument secrets pour le moment. »
Tie referma la bouche. Un instant plus tard, ses yeux verts s'arrondirent.
« Pourquoi ? »
Basto y réfléchit brièvement, puis lui donna une réponse franche.
« Tu as dit que tu voulais retrouver ton père. »
Les petites lèvres de l'enfant s'entrouvrirent.
« Si les gens découvrent ce dont tu es capable, il ne manquera pas de monde pour vouloir en profiter. Cela voudrait dire plus d'obstacles sur la route pour retrouver ton père. Tu comprends ce que je te dis ? »
L'esprit de Tie tourna à plein régime. Elle se souvint d'une phrase d'un film de Pupetmon qu'elle avait vu une fois : un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. Et Tie avait des capacités incroyables parce qu'elle tenait de son père. Mais elle ne savait toujours pas vraiment s'en servir et, surtout, elle avait quatre ans. Plus petite que monsieur Basto, incapable de porter deux armes comme Veil.
Et je ne sais même pas monter une chouette tente comme papy devin...
L'expression de Tie devenait de plus en plus sérieuse. Si Basto et Veil étaient un tigre et un lion effrayants, alors Tie était un pauvre petit lapin. Non, attends. Même pas un lapin. Une grenouille. Une chenille. Un bébé poulpe. Tie marmonna, la peur gagnant son visage.
« M... monsieur. Je ne peux pas mourir avant d'avoir retrouvé mon papa. »
Aujourd'hui, pour la première fois de sa vie, elle avait appris ce que cela voulait dire, frôler la mort. Quand elle repensait à ce monstre aux allures de tyrannosaure qui la pourchassait, c'était comme si quelqu'un lui enfonçait le doigt dans la colonne vertébrale, encore et encore.
« O... oui, il faut absolument que je cache mon identité, non ? »
Kkamang n'avait-il pas dit la même chose dès son premier jour ici ? Qu'utiliser une magie trop puissante la ferait pister. Alors on pourrait la chasser d'ici et, pire, son identité pourrait être découverte ! Et si cela arrivait... !
« Il faut que je cache mon identité à tout prix, il faut absolument que je la cache ! »
Elle avait pris sa décision toute seule. Mais elle avait beau pincer les lèvres et réfléchir, elle n'arrivait pas à trouver comment s'y prendre.
Comment cacher mon identité ?
Les lapins, quand ils sont en danger, courent aussi vite qu'ils peuvent et se cachent dans leur terrier. Tie pouvait le faire aussi, mais le problème, c'était que se cacher dans un terrier ne l'aiderait pas à retrouver papa. La peur montait en elle comme des nuages de fumée. Si seulement Tie pouvait avoir l'air aussi effrayante que monsieur Basto ! Même si elle était un peu petite, si elle pouvait au moins avoir l'air d'une experte cachée, comme Veil, ce serait quelque chose !
« ... Hein ? »
À cet instant, une étincelle lui traversa la tête.
Une experte cachée ?
À y repenser, il y avait un moyen. Elle n'avait pas besoin de cacher son apparence. Et si elle faisait seulement comme si elle était quelque chose d'incroyable, exactement comme elle l'était ? Autrement dit : et si elle faisait semblant d'être forte ? Tie fixa ses mains d'un regard vide. Elles étaient petites et potelées, mais il y avait un moyen de faire en sorte que les gens ne la regardent pas de haut.
Dire que je n'ai pas vraiment quatre ans. Dire que je me suis transformée en enfant de quatre ans.
Elle mentirait en disant que, lorsqu'elle défaisait la transformation, elle était en réalité aussi immense, costaude et poilue que monsieur Basto.
... Oh. Alors je serais une puissance cachée.
Certains de ses amis animaux faisaient exactement cela : la pieuvre et le hibou, super forts, mais qui faisaient semblant d'être une algue et un arbre.
« Astie ? »
Basto l'appelait. Tie leva les yeux, l'expression bourdonnante d'excitation.
« Monsieur Basto ! »
« Oui. »
« J'ai sauvé la vie de monsieur Basto, non ? Et vous tenez vraiment à me renvoyer l'ascenseur, non ? »
Basto hésita. Il ignorait ce que « renvoyer l'ascenseur » pouvait bien vouloir dire au juste, mais, d'après le contexte, elle semblait dire qu'il devait payer sa dette, alors il hocha la tête.
« C'est vrai. Je te rendrai ce que je te dois un jour, sans faute. »
« Alors faites de moi l'éminence grise de la guilde de mercenaires ! »
« L'éminence grise ? »
« Faites de moi la patronne des marionnettistes ! »
Tie se lança dans une explication pour Basto, complètement déconcerté. Elle posa le crâne sans mâchoire et se mit à agiter les bras comme elle le faisait toujours.
« Alors voilà ce que je pense : si je deviens celle qui dirige vraiment la guilde, alors comme ça, et comme ça... »
Tandis que ce plan, étonnamment convaincant, se déroulait, les yeux de Veil s'arrondirent. Ceux de Nordics aussi. Et ceux de Basto.
Quelques jours plus tard, à la porte de la Capitale impériale, poste de contrôle n° 1.
« Trois ? Ce n'est pas le siège d'une pierre de mana. Vous avez juste abattu deux ou trois monstres qui rôdaient la nuit. »
Devant les paroles du chevalier sacré qui supervisait le Bureau d'enregistrement, les aspirants mercenaires Jon et Tim affichèrent une déception à l'état brut.
« Rentrez chez vous. Si vous voulez un numéro d'identification, revenez avec un vrai siège à votre actif. »
Donc trois misérables pierres de mana ne suffisaient décidément pas pour devenir mercenaire. Les deux se détournèrent, abattus. C'était décevant, mais le chevalier sacré n'avait pas vraiment tort : pour devenir mercenaire officiel, il fallait assiéger entièrement une pierre de mana. À la différence du drôle de groupe qui attendait derrière eux dans la file.
« Allez-y, prenez votre temps et comptez-les. »
À la voix assurée du groupe suivant, Jon et Tim s'arrêtèrent net et se retournèrent. Ils regardèrent, curieux, le groupe poser sur le comptoir un assez gros sac. Un grand homme barbu. Une jolie jeune femme qui paraissait à peine majeure. Un vieil homme si voûté qu'on s'étonnait qu'il puisse seulement marcher.
... Une gamine ?
Et, pour finir, une toute petite enfant, les bras croisés, un pied en avant, arborant l'expression la plus solennelle imaginable. Le groupe était si étrange que même le chevalier sacré eut l'air sceptique. Mais quand il ouvrit le sac, son visage se raidit.
« C'est quoi, ça ? Ne me dites pas... des pierres de mana de Rikelops ? »
La jeune femme qui se tenait en tête des quatre releva légèrement le menton.
« Exactement. Trois Rikelops. Dix-huit Belios. Et les pierres de mana de deux Vents infernaux. »
Jon n'en croyait pas ses oreilles. Le Vent infernal : n'était-ce pas ce monstre dément qui volait dans le ciel en lançant des boules de feu ? Son regard retourna vers le vieil homme, la jeune femme et l'enfant. Le grand costaud, d'accord, il pouvait comprendre. Mais comment ces trois-là avaient-ils pu abattre un Vent infernal ? Le chevalier sacré semblait se poser la même question. Il baissa la voix et demanda :
« Qui êtes-vous exactement ? »
Naturellement, il avait adressé la question au grand homme qui semblait être le chef.
« Co... comment osez-vous ! "Qui êtes-vous" ?! »
La réponse vint de beaucoup, beaucoup plus bas. Le regard du chevalier sacré descendit. De farouches yeux verts. Des cheveux tressés n'importe comment, avec des mèches qui dépassaient dans tous les sens. Une toute petite enfant, aux vêtements portés de travers, qui fusillait le chevalier du regard de toutes ses forces.
« Quelle impolitesse ! Ne pas témoigner le respect qui convient à cette grande sorcière et nécromancienne ! »
Au même instant, quelque chose émergea du sol en terre battue du Bureau d'enregistrement, quelque chose que personne là n'avait jamais vu. Le chevalier sacré Kaut se figea, les yeux écarquillés, puis tira son épée, le visage vidé de toute couleur.
« Toi... qu'est-ce que tu es ?! »
Un squelette de forme humaine. Un crâne aux orbites béantes et aux dents acérées et nettes. Des toiles d'araignée prises entre les côtes écartées se balançaient dans la brise, et des fragments d'armure brisée pendaient à ses épaules.
« U... un squelette ?! »
Les gens se pressèrent, et des murmures parcoururent les lieux.
« U... une créature des ténèbres. Qu... qui invoquerait une chose pareille... »
Tandis qu'il avançait d'une démarche inquiétante, des mottes de terre tombaient de sa surface. Cris et halètements éclatèrent dans la foule. Kaut serra plus fort son épée, le visage tendu, mais...
« Viens derrière moi, créature. »
À cet ordre, le squelette recula aussitôt. Puis il marcha, aussi naturellement qu'une personne vivante, pour se placer derrière celle qui l'avait appelé : derrière la petite enfant qui venait de réprimander le chevalier sacré.
« ... C'est impossible. »
Kaut fixa le squelette qui se tenait au garde-à-vous derrière l'enfant, comme un gardien, et se raidit. Ses lèvres s'assécha. Son regard descendit. L'amusement et la curiosité désinvolte qui se lisaient sur son visage un instant plus tôt avaient complètement disparu.
« Toi... qui diable es-tu... ? »
Le grand homme qui se tenait à côté de l'enfant tordit son visage en une grimace menaçante.
« Comment oses-tu demander le nom de mon souverain ? Insolent. »
Il s'interposa entre l'enfant et Kaut, son marteau de guerre levé comme une barricade. La perplexité gagna davantage le visage de Kaut. Qui était cette enfant ? Qui pouvait-elle bien être, pour avoir à son service un mercenaire de cette taille ? Et quelle était cette créature des ténèbres qu'elle avait invoquée ?
« ... Haa. »
Un petit soupir traversa la tension. L'enfant qui avait invoqué le squelette se tenait sur un pied, secouant lentement la tête. Elle releva légèrement le menton et parla comme si elle accordait une faveur.
« Assez, Basto. Laisse cet homme tranquille. »