« Hic. »
Astie n'arrivait pas à s'arrêter de pleurer. Mais, même à travers ses larmes, elle s'essuya vivement les yeux d'un revers de main, ramassa la mâchoire par terre et la remit en place sur le crâne en la faisant claquer. Veil et Basto restaient figés, les yeux rivés sur elle. L'enfant poursuivit.
« Papy devin va bien aussi, hic ! Ne vous inquiétez pas, hic ! Il a couru très loin, mais il revient tout de suite ! Il a aussi des médicaments et des bandages dans son sac... »
« Tie. »
Basto la coupa.
« ... Tes mains. »
Astie baissa les yeux. Clac. La mâchoire tomba de nouveau du crâne. Elle la remit en place et leva la tête vers Veil et Basto.
« Ça ? C'est mon ami os ! »
Veil oublia de respirer. Il ne faisait que cligner des yeux, hébété. Seule Tie continuait à babiller comme si de rien n'était.
« Alors, il s'appelle Ami Os, et il est ami avec Ami Os Deux et Ami Os Trois. Il y en a jusqu'à Ami Os Vingt-Trois ! »
La mâchoire tomba encore. Tie fit un petit « eeh » agacé et la remit en place d'un coup sec. Puis elle pencha la tête vers le vide, fit « hein ? » et fronça le nez.
« Qu'est-ce que tu dis ! Veil et monsieur auraient pu être Ami Os Vingt-Quatre et Vingt-Cinq ? On ne dit pas des choses méchantes comme ça ! »
« ... »
« C'était une blague ? Mais une blague, ça n'est drôle que si l'autre trouve ça drôle aussi. Si l'autre se sent mal, alors c'est juste être méchant. C'est ce qu'on m'a dit. »
« ... »
« B... bien sûr que je le sais, tu es vraiment gentil ! Merci d'avoir sauvé Veil et monsieur. Je te le rendrai un jour, même si je dois vendre ma chaumière ! »
Les yeux de Veil et de Basto se croisèrent.
« Tu ne sais pas ce que c'est, une chaumière ? C'est une maison, une toute petite maison ! Un proverbe, tu sais ce que c'est, un proverbe, non ? »
« ... »
« Oh, tu ne connais pas les proverbes non plus ? Ce n'est pas grave. Moi non plus, je ne sais pas tout plein de choses. »
« ... »
« Alors, évidemment ! Je te les apprendrai un par un plus tard. Mais dis, ami, tu peux redemander quand papy devin arrivera ? »
Le cœur de Veil battait de plus en plus fort. C'était pour cela que, quand un os de bras perça la terre juste devant lui, il faillit tomber à la renverse. Et quand cet os désigna clairement quelque chose au fond de la forêt, derrière eux, son cœur manqua de s'arrêter tout à fait.
Clac.
Le doigt d'os levé trembla et laissa échapper un grincement sec. Entre les deux hommes, Tie rayonnait.
« Ouah ! C'est vraiment papy devin ! »
Au loin, dans la direction que montrait l'os du doigt, Nordics, du sang ruisselant sur le front, marchait bel et bien vers eux.
« Mâche bien, bien~ Il ne faut pas faire la difficile~ »
Dans la grotte, une voix claire d'enfant résonnait contre les parois. Basto et Veil, leurs blessures bandées, n'avaient pas dit un mot. Nordics, qui les suivait, restait lui aussi silencieux.
« Épinards, carottes, haricots noirs ! Bon pour les os ! »
Tie tenait toujours le crâne. Elle continuait à lui parler, toute seule.
« Oh, Ami Os Dix-Huit s'est fait mal ? »
« ... »
« Ouaaah, donc quand on va sous terre, on guérit tout seul ? Alors vous n'avez pas besoin de piqûres non plus ? »
Veil et Basto échangèrent un regard. Puis Tie dit quelque chose qui les cloua sur place.
« Hm ? Monsieur, c'est juste là ! »
Tie désignait l'endroit précis où se trouvaient les pierres de mana.
« Regardez ! Les failles ont vraiment disparu ! »
Basto resta planté là, à fixer le sol d'un regard vide. Tie avait raison. Les pierres de mana qui se dressaient côte à côte dans l'obscurité s'étaient évanouies sans laisser de trace. Les failles qui s'étaient formées autour avaient disparu elles aussi.
« Les amis os vivent sous terre, alors ils savent tout ! Ils ont dû s'occuper du reste ! Ouah ! On a assiégé les pierres de mana ! Deux entières ! »
La gorge de Basto s'assécha. Basto et Veil n'avaient pas réussi à éliminer tous les monstres qui sortaient des failles : le fait qu'un Rikelops ait réussi à s'échapper de la grotte pendant le combat en était la preuve. L'idée que les pierres de mana aient pu être complètement assiégées, ils n'avaient même pas osé l'espérer. Basto se détourna de Tie, qui jubilait. Il fit face à Veil et à Nordics, l'expression d'un sérieux mortel.
« Écoutez. Si je ne me trompe pas, Tie est... »
Veil et Nordics hochèrent la tête. À ce stade, Tie s'était assise à l'endroit même où se trouvaient les pierres de mana. Elle avait posé soigneusement le crâne devant elle (sa mâchoire n'arrêtait pas de tomber, alors elle l'avait couché à plat) et parlait de dentistes, ou bien de dents ?
« Alors, quand j'étais à Jongno-gu, la mamie du 107 s'est fait poser des implants ! Quand on se fait poser des implants, on a de toutes nouvelles dents ! Tu devrais peut-être aller chez le dentiste et te faire poser des implants, toi aussi ? »
« ... »
« Hein ? Il n'y a pas de dentiste sous terre ? Alors qu'est-ce qu'on fait... ah, mais tu as une assurance ? Si tu n'as pas d'assurance, les frais médicaux te ruinent. Parce que les implants, c'est vraiment cher. »
« ... »
« Bon, on n'y peut rien. En fait, moi non plus, je n'ai pas d'assurance. Une fois, j'ai eu un rhume et je suis allée à l'hôpital, et papa a dû payer tellement d'argent que j'ai eu de la peine. La tata du 203 a dit que c'est parce que sans assurance maladie, ce n'est pas donné, et que moi, je n'ai pas d'assurance, alors... »
C'était quoi, des implants ? C'était quoi, un dentiste ? C'était quoi, une assurance maladie, et qui était la tata du 203 ? Dans des moments pareils, Tie n'était vraiment qu'une enfant de quatre ans ordinaire : elle divaguait sur des choses qu'elle avait inventées toute seule, elle discutait avec des choses qui ne pouvaient pas discuter. À première vue, c'était le comportement typique d'une petite fille, rien d'étrange.
« Le problème, c'est qu'elle a vraiment l'air de parler à ce crâne. »
Nordics et Veil hochèrent la tête. Il n'y avait aucun doute : Tie ne bavardait pas avec un ami imaginaire en ce moment. Quelque chose que seule elle pouvait entendre et voir. Elle parlait probablement à un véritable squelette.
« Hihihi ! C'est vrai ? Ami Os Quinze a volé la dent d'un méchant monstre ? C'est trop drôle ! Le T. rex doit être furieux. »
« Qu'est-ce qu'on fait ? » marmonna Veil, le visage pâle. « Qu'est-ce qu'on est censés faire de ça ? »
Mais les deux autres étaient tout aussi perdus. La nécromancie, quelque chose qui n'avait jamais existé que dans les légendes, et quelqu'un la pratiquait pour de bon ? Et ce quelqu'un avait quatre ans, sans tuteur en vue ?
« ... Mm ? Oh, vraiment ? On ne peut réussir l'examen de mercenaire que si on a des noyaux de monstres ? Quoi ? Tu vas vraiment ramasser des noyaux pour nous ? »
Et, pour couronner le tout, elle ne semblait même pas se rendre compte de ce qu'elle faisait. Basto se mordit le coin de la lèvre, puis se tourna vers Tie. Il s'approcha de l'enfant, qui bavardait gaiement avec le crâne.
« Tie. »
Astie leva enfin les yeux. À l'instant où il croisa ce visage sans malice, sa gorge se serra d'une nervosité qu'il ne s'expliquait pas.
« Tes squelet... enfin, tes amis os. »
Les yeux de l'enfant s'arrondirent.
« Peux-tu me dire comment tu les as appelés ? »
Tie pencha la tête comme si la question était difficile, et ne parla qu'après un long silence.
« Mais je ne les ai pas appelés...? »
« Alors qu'est-ce que tu as fait, hein ? C'était quoi ?! »
Veil intervint, incapable de se retenir. Tie pencha de nouveau la tête, jeta un coup d'œil à leurs visages et se gratta l'arrière de la tête.
« Je les ai juste... rencontrés. »
« Juste rencontrés ? Des squelettes ? Où ça ? »
« Mais, Veil, ce ne sont pas des squelettes. Ce sont des amis os. »
Veil ferma la bouche. Puis il afficha son plus joli sourire, serra les dents derrière, et demanda.
« D'accord. Des amis os. Où as-tu rencontré tes amis os ? »
« Eh bien, je jouais dans la forêt pour que personne ne meure, et c'est là qu'on s'est rencontrés. Ma voix de jeu était trop forte et ils se sont réveillés. Ami Os Un jusqu'à Vingt-Trois ! »
Elle sourit largement. Veil resta sans voix. Un instant plus tard, la voix de Nordics s'éleva derrière eux.
« ... Cette enfant est née avec du mana. Un mana extraordinairement puissant, de surcroît. »
Les regards de Basto, de Veil et de Tie pivotèrent vers Nordics. Nordics regardait Tie d'un œil calme et poursuivit.
« Ses capacités se sont éveillées d'elles-mêmes, sans même qu'elle s'en rende compte. Elle est encore si jeune : il est tout naturel qu'elle ne comprenne pas ce qu'elle a fait. »
« Moi, j'ai un pouvoir ? »
L'enfant cligna des yeux. Tandis que Basto et Veil restaient raides derrière elle, Nordics s'avança.
« Oui. Un pouvoir extraordinaire, à ce que je vois. Normalement, l'éveil n'arrive pas avant l'adolescence au plus tôt, mais toi... »
Les yeux verts de Tie s'écarquillèrent. Elle réfléchit intensément à quelque chose pendant un long moment, puis laissa échapper un « Oh ! » sec.
« Ç... ça se pourrait ?! »
Les trois hommes retinrent leur souffle, suspendus à ce qui allait sortir de sa bouche. Mais ce que Tie dit, en se frappant le genou pour l'emphase, n'avait aucun rapport avec rien.
« Tel père, telle fille ! »
Un silence de mort tomba. La mâchoire du crâne tomba de nouveau.