Chapitre 6
Traductrice : Shuu
Atteindre la maîtrise dans les arts martiaux signifie incarner pleinement leur véritable essence.
Selon les compétences d’un artiste martial, appliquer l’essence de ces arts en combat réel lui vaut d’être reconnu comme un redoutable guerrier.
Même s’il s’agit d’un art martial de troisième ordre vendu dans les rues, en comprendre et en assimiler l’essence peut élever un individu au rang d’artiste martial de second ordre.
Naturellement, à mesure que l’on pratique des arts martiaux de niveau supérieur, l’essence imprégnée dans chaque mouvement requiert une illumination équivalente à celle de plusieurs arts de troisième ordre, ce qui en fait la marque distinctive des arts martiaux de premier ou de second ordre.
La Secte Pourfendeuse de Démons était l’une de ces sectes détenant des arts martiaux de haut niveau, une faction bien établie dans la ville de Seokyung.
Et…
Quelqu’un venait de maîtriser leurs arts martiaux en seulement sept mois.
Fouiiish, fouiiish !
La lame de Kim Young-hoon fendit l’air avec tranchant.
Technique du Sabre du Dragon Absolu de la Secte Pourfendeuse de Démons.
Une technique de sabre réputée pouvoir abattre jusqu’aux dragons volants. C’était un art martial fondamental pour les disciples internes de la secte.
Bien sûr, être un art fondamental pour les disciples internes signifiait qu’il se situait à un tout autre niveau que les vulgaires arts de troisième ordre, se hissant au rang des arts martiaux de second ordre.
Bien qu’on les qualifiât de « second ordre », ces arts martiaux étaient loin d’être faibles.
En tant qu’art fondamental enseigné aux disciples internes d’une grande secte, sa férocité était redoutable.
En maîtriser la véritable essence signifiait une chose :
« …Il a atteint le premier ordre. »
Kim Young-hoon venait tout juste de décrocher le statut d’expert de premier ordre.
J’étais stupéfait en le regardant exécuter cette technique de sabre.
Premier ordre.
Le poids d’un tel titre était immense.
Dans n’importe quel domaine, ceux qualifiés de « premier ordre » représentent l’élite de leur milieu.
Au sein même du monde martial, un guerrier de premier ordre occupe des postes tels qu’ancien, voire maître de salle au sein d’une grande secte.
Dans une secte de petite ou moyenne envergure, il pourrait même en être le chef.
Devenir un maître de premier ordre en à peine six mois…
D’innombrables guerriers s’entraînent sans relâche et cherchent l’illumination durant des années pour effleurer ce niveau.
Pourtant, Kim Young-hoon, défiant toutes les normes, avait franchi ce cap avec aplomb en seulement une demi-année.
Pas étonnant que la Secte Pourfendeuse de Démons soit sens dessus dessous.
La rumeur voulait que la secte soit plongée dans le chaos le plus total parce qu’un disciple externe avait atteint le niveau d’un ancien en sept mois, ce qui éveillait des soupçons : on le prenait pour un espion infiltré par une autre faction.
Finalement, à cause de cela, Kim Young-hoon, ainsi qu’un autre espion présumé (moi-même), fûmes assignés à résidence.
Je ne connais même pas les arts martiaux, pourquoi suis-je soupçonné d’espionnage ?
Mais, évidemment, cela avait du sens.
Un homme d’âge mûr au ventre rebondi débarque pour apprendre les arts martiaux et, après quelques leçons, devient un expert de premier ordre en l’espace de six mois.
Il était bien compréhensible qu’on le suspecte, car cela défiait toute logique.
« Monsieur Kim, n’êtes-vous pas inquiet ? »
« Haha, que veux-tu dire ? »
« S’ils nous soupçonnent d’être des espions, ne risquent-ils pas de bloquer nos méridiens ou de détruire notre Dantian ? C’est monnaie courante dans ce genre d’environnement martial. »
« C’est bien vrai. »
Bzzzt !
Il asséna un dernier coup d’épée et essuya sa sueur.
« Mais d’une certaine façon, j’ai l’impression d’entrevoir la prochaine ‘barrière’. Si je la surmonte, je crois que j’atteindrai le palier supérieur. »
« … »
C’est un monstre.
Combien de temps s’était-il écoulé depuis qu’il était devenu un guerrier de premier ordre, et il ressentait déjà le niveau suivant ?
Après le premier ordre vient le royaume du Pic.
À partir du rang de maître du Pic, on peut prétendre au titre de chef d’une faction majeure ou rivaliser avec la puissance d’un grand ancien.
Dans le royaume de Yanguo, ce niveau est également appelé le Royaume du Pinacle, et le simple fait d’être un maître du Pic vous propulse parmi les 1 000 individus les plus redoutables du pays.
En réalité, au sein du monde martial, il n’y a presque aucune mention d’un niveau au-delà du Pic. Il s’agit donc concrètement de l’aboutissement ultime qu’un artiste martial puisse atteindre par son entraînement.
Dire qu’en maîtrisant simplement quelques arts martiaux avancés pendant sept mois, il touche déjà au Pic…
Mes prévisions étaient fausses.
Sur cette lancée, le retour du plus grand épéiste du monde ne serait pas avancé de 30 ans, mais de 50 ans.
Non, 50 ans est peut-être exagéré, disons plutôt 40 ans.
Telle était la vitesse de progression insensée du directeur Kim.
« Haha, si tu es un guerrier de premier ordre, on te prend pour un espion, mais une fois la barrière du Pic franchie, même s’ils ont des doutes, ils seront forcés de te respecter. De plus, Seo Eun-hyun, il te reste encore une racine du ginseng que tu as déterré, n’est-ce pas ? »
Il continuait à manier son arme tout en discutant.
En effet, j’avais conservé une racine de bambou jaune récoltée sur le Sentier d’Ascension.
Cette racine avait été gardée pour le moment où le directeur Kim aurait suffisamment progressé, afin d’accroître son Qi interne…
Le moment de la lui donner ne saurait tarder.
D’ici là, l’énergie interne du directeur Kim rivaliserait elle aussi avec celle d’un maître du Pic.
« …Mais, directeur, votre maniement d’épée semble complètement différent de tout à l’heure… »
« Haha, c’est la technique du maître de salle Heo Baek. Était-ce la Véritable Technique de l’Épée Pourfendeuse de Démons ? Je l’ai vue une seule fois, je l’ai déroulée dans mon esprit et je l’ai apprise. Maintenant, j’essaie de l’adapter à mon propre style. »
« … »
Un talent martial véritablement béni des cieux.
C’en était terrifiant.
À bien y réfléchir, dès le début sur Terre, le directeur Kim possédait une endurance hors du commun pour la randonnée et un jeu de jambes incroyablement vif lorsqu’il jouait au foot-volley.
Chaque fois qu’il participait à une activité physique au travail, il finissait toujours premier, ce qui était déjà suspect.
Ce talent a-t-il toujours été là ? Dans ce cas, se pourrait-il que nos aptitudes n’aient pas été éveillées dans ce monde, mais qu’elles aient toujours existé dès notre monde d’origine ? Et ma capacité de régression, alors ?
Ce n’était qu’une conjecture.
Je secouai la tête pour dissiper les pensées qui m’assaillaient.
Bientôt, sept jours et sept nuits s’écoulèrent.
Paat !
Le directeur Kim avait atteint le Pic.
« La [Barrière] a été franchie. »
« … »
Stupéfait, je tendis au directeur Kim la dernière racine de bambou jaune, vieille de neuf cents ans.
« Vous possédez un talent insoupçonné et magistral. »
« J’en suis le premier surpris. Je n’aurais jamais imaginé avoir de telles prédispositions pour les arts martiaux… Peut-être était-ce pour cela que j’aimais tant les récits martiaux dans ma jeunesse. »
Tout en échangeant ces plaisanteries légères, le directeur Kim mâcha et avala la racine que je lui tendais, puis commença à faire circuler son énergie interne en posture du lotus.
Kououou…
Peu après, trois fleurs de Qi se matérialisèrent au-dessus de sa tête avant de se résorber dans son nez et sa bouche.
C’est le phénomène des Trois Fleurs Réunies au Sommet …
Shouaaa…
Les yeux du directeur Kim scintillèrent d’un éclat perçant.
Il se leva avec une assurance absolue.
« Désormais, même le maître de salle ne m’effraie plus. »
« … »
« Au fait, quand cette assignation à résidence sera-t-elle levée ? »
Il s’approcha de l’un des anciens qui surveillaient notre demeure.
« Pardonnez-moi, quand pourrons-nous enfin sortir ? »
« Dès que vos soupçons d’espionnage seront dissipés. »
« Mmh… Très bien, alors. »
Trois jours de plus passèrent.
Des émissaires de la secte finirent par arriver.
« Écoutez tous ! Le maître de la Salle Pourfendeuse de Démons ordonne de rompre tout lien avec Yoon Young-hoon, un espion cherchant à voler nos arts martiaux, et d’ordonner la section des méridiens de ses quatre membres ! »
« … »
Trois anciens de la Salle Pourfendeuse de Démons encerclèrent le directeur Kim, tandis qu’un guerrier de second ordre, un officier de la loi, s’avançait vers moi.
« N’ai-je pas répété que je ne suis absolument pas un espion ? Je voulais simplement… »
« Silence ! Ligotez-le ! »
« Pff… »
Ce qui se produisit ensuite échappa à l’œil nu.
Le directeur Kim Young-hoon dégaina sa lame à une vitesse fulgurante.
Chouik !
« Ah… Aaaaargh ! »
Le poignet de l’un des anciens fut entaillé net.
Cet ancien ne pourrait plus jamais utiliser cette main de toute sa vie.
Le directeur Kim tenait son arme, le visage sombre.
Loin de sa silhouette d’il y a sept mois, son corps désormais svelte et musclé adoptait avec un naturel parfait la posture qu’il avait répétée des milliers, si ce n’est des millions de fois.
« C’était pourtant ma toute première école martiale… »
« Mais que diable… ! »
Les deux autres anciens, sous le choc, se jetèrent sur lui. Une fois encore, la lame de Kim se mouva trop vite pour le regard, tranchant avec précision les tendons de leurs poignets.
« Oh… oh… »
Thud !
Le garde qui s’avançait vers moi paniqua. En une fraction de seconde, Kim fondit sur lui et lui asséna un coup au poignet qui le laissa inconscient sur le sol.
« Argh, aaaaaah ! »
« Bon sang ! C’est un maître du Pic ! Fuyez ! »
« Prévenez le Maître de Secte ! »
Plusieurs disciples venus avec leurs aînés s’enfuirent en déroute. Kim Young-hoon, le regard sévère, se tourna vers moi.
« Eun-hyun, je songe à me rendre au Fort du Dragon Combattant. Qu’en penses-tu ? »
« Le Fort du Dragon Combattant, bien qu’appartenant aux voies hétérodoxes, n’est pas réputé pour commettre de grandes atrocités. C’est une faction animée par une pure passion martiale, l’idée n’est donc pas mauvaise. »
« Hahaha, parfait. Dans ce cas, pars devant vers le Fort du Dragon Combattant. Je te rejoindrai après m’être occupé des anciens restants et… du Maître de Secte. »
Kim Young-hoon et moi quittâmes la maison en prenant des directions opposées.
Je me hâtai vers le sud de Seokyung, où se dressait le Fort du Dragon Combattant, et n’atteignis les lieux qu’à la tombée de la nuit.
« Seo Eun-hyun, pourquoi as-tu mis tant de temps ? »
« Haha. C’est simplement vous qui êtes bien trop rapide, directeur. »
Kim Young-hoon m’avait déjà devancé.
Je poussai un léger soupir en apercevant les taches de sang qui maculaient sa lame.
Le directeur Kim, qui était jadis horrifié par la moindre violence, portait désormais une épée rougie par le sang.
Bien que ce fût pour notre survie, il était inévitable que ce monde finisse par nous transformer.
Comme ce serait merveilleux si nous pouvions rentrer.
Retrouver notre quotidien paisible sur Terre, loin de ce monde martial impitoyable.
Soudain, je trouvai que cette capacité de retourner dans le passé était un bien piètre présent.
Si je devais régresser… pourquoi ne pas m’avoir renvoyé directement à cette époque sur Terre…
Mais les choses étant ce qu’elles étaient, il fallait avancer.
Après tout, nous devions survivre.
J’adressai un sourire au directeur Kim et à son épée tachée de sang.
« Je suis soulagé de vous voir sain et sauf, directeur. »
Dix années s’écoulèrent.
Trahit par la Secte Pourfendeuse de Démons, Kim Young-hoon s’était dévoué corps et âme au Fort du Dragon Combattant, dont il devint un ancien officiel.
Ayant accédé à ce rang, il amassa des arts martiaux encore plus avancés et se mua rapidement en un maître prodigieux, surpassant même les maîtres ordinaires du Pic.
En l’espace de dix ans, il s’était hissé au rang des trois plus grands épéistes sous les cieux.
Pourtant, en réalité, il dissimulait constamment plus de quarante pour cent de sa puissance.
S’il dévoilait l’intégralité de sa force, il deviendrait sans conteste le numéro un inégalé de ce monde, le guerrier suprême de Yanguo ; je n’en avais pas le moindre doute.
Faisant fi de notre différence d’âge, je décidai de l’appeler Hyung-nim.
Il conçut alors une technique d’arts martiaux taillée sur mesure pour moi et me l’enseigna.
« Voici l’Art de l’Épée Tranche-Montagne. Elle est nommée ainsi en raison de sa volonté capable de fendre les sommets les plus colossaux. Si tu la maîtrises, tu pourras toi aussi atteindre le Pic. »
En parallèle de cette technique d’épée, il créa également la Méthode de Qi des Veines du Dragon, une technique avancée de Qi interne.
C’était un art martial de premier ordre, sans commune mesure avec les méthodes basiques de deuxième ou troisième ordre.
Le seul problème…
« Mais enfin, Eun-hyun… Tu es vraiment… un peu dur de la feuille pour les arts martiaux. »
Mon talent martial était tout bonnement médiocre.
Même si lui, le plus grand génie martial, avait conçu une technique sur mesure et me l’enseignait dans les moindres détails, je peinais toujours à me maintenir au troisième ordre après dix longues années.
« …Je n’y peux rien. Chacun excelle dans son propre domaine. »
Durant cette décennie, pendant que Kim Young-hoon perfectionnait ses arts martiaux, j’étudiais la médecine.
J’appris les points d’acupuncture, les techniques d’aiguilles et les divers traitements médicaux, venant compléter mon savoir sur les herbes acquis plus tôt.
Grâce à cela, je pus ouvrir un cabinet médical officiel et exercer en tant que médecin.
Sans doute grâce à mes connaissances préalables en herboristerie, mes progrès en médecine furent infiniment plus rapides que dans la voie martiale.
« Au fait, ne comptes-tu pas te marier ? »
« Eh bien, j’attends la bonne occasion. »
L’atmosphère rugueuse du Fort du Dragon Combattant rendait toute perspective de mariage peu attrayante.
Certaines jeunes femmes s’enfuyaient le visage blême lorsqu’elles apprenaient que j’exerçais dans le dispensaire du Fort du Dragon Combattant.
« Hahaha, il va peut-être falloir que je quitte le fort pour que mon petit frère puisse enfin trouver une épouse ! »
« Partiriez-vous vraiment pour cette seule raison ? »
« Je plaisante. À vrai dire, le Fort du Dragon Combattant commence à devenir bien trop étroit pour moi. »
C’était vrai. Après avoir décroché le titre de l’un des trois grands épéistes en dix ans tout en détenant en secret la puissance du champion absolu, ses paroles étaient pleines de sens.
« Je songe à quitter le fort pour fonder une nouvelle organisation. Qu’en penses-tu ? »
« Une nouvelle organisation ? »
« Oui, l’Alliance du Wulin ! Une confédération qui unira les nombreuses factions de Yanguo et arbitrera leurs luttes politiques complexes. Qu’en dis-tu ? M’accompagneras-tu ? »
« Bien sûr. Après tout, nous venons du même pays natal. »
« Exactement, des gens d’une même terre d’origine… Nous ne devons pas nous séparer. »
C’est ainsi que Kim Young-hoon et moi, après dix ans passés dans ce monde, quittâmes le Fort du Dragon Combattant pour poser les bases de l’Alliance du Wulin.
Durant deux années entières, Kim Young-hoon sillonna le royaume de Yanguo, défiant et brisant les enseignes des plus grandes factions de chaque région.
La troisième année.
Il réussit enfin à faire plier toutes les factions sans exception.
Il obtint légitimement le titre d’homme le plus fort sous les cieux et, fort de cette renommée incontestée, fonda l’Alliance du Wulin, unifiant l’ensemble des écoles martiales.
Naturellement, il en devint le premier chef suprême, tandis que je le secondais en tant que stratège en chef.
Sept années s’écoulèrent après l’établissement de l’Alliance du Wulin.
Cela faisait désormais vingt ans que nous avions atterri dans ce monde.
Mes compétences martiales avaient progressé : d’un niveau qui s’accrochait à peine au troisième ordre, j’y étais désormais solidement installé.
Bien que je possédase une réserve de Qi interne digne d’un premier ordre grâce aux nombreuses herbes précieuses consommées en tant que stratège, ma maîtrise technique réelle stagnait toujours aux confins du troisième ordre.
Cependant, il en allait tout autrement pour Kim Young-hoon.
Kouououou-
Au cœur d’une chambre secrète plongée dans la pénombre.
Je montais la garde en tant que protecteur de Kim Young-hoon, attendant qu’il achevât sa circulation énergétique.
C’est alors que l’impensable se produisit.
Vou-vouuung !
Une lueur éclatante jaillit, et au-dessus de sa tête, cinq orbes d’énergie pure s’agglomérèrent.
Après un instant, ces cinq sphères d’énergie convergèrent et furent inspirées par son nez et sa bouche.
Le royaume des Cinq Énergies Convergeant vers l’Origine !
Tuk, kradak tuk tuk !
Aussitôt après, son ossature commença à se remodeler de manière spectaculaire, ses muscles et ses chairs se recomposant sous mes yeux.
« Serait-ce… »
Kradak dak dak !
Son corps se métamorphosa pour atteindre une morphologie parfaite.
Une Recomposition Corporelle absolue !
Paaaat !
Un éclat aveuglant illumina la pièce, puis un tout autre homme se dressa devant moi.
Toutes ses rides et ses cheveux blancs s’étaient envolés, et sa calvitie avait laissé place à une chevelure noire et luxuriante.
Cet homme au corps athlétique et débordant de vitalité semblait n’avoir plus rien en commun avec l’individu que j’avais connu.
« Hyung-nim… ? »
« Ha… haha… Hahahahaha ! »
Ayant achevé sa Recomposition Corporelle, Kim Young-hoon semblait avoir accompli un véritable rajeunissement miraculeux.
À présent, il paraissait bien plus jeune que moi.
« C’est tout simplement magistral ! Regarde-toi, mon frère ! Tu sembles déborder de vitalité ! J’ai l’impression que rien ne m’est impossible ! »
« …Haha, à ce train-là, vous vous marierez probablement avant moi, Hyung-nim. »
C’était indéniable.
Depuis ma nomination comme stratège en chef de l’Alliance du Wulin, mes journées étaient si chargées que je n’avais même pas le temps de courtiser qui que ce soit, encore moins de songer au mariage.
« Qu’est-ce que tu racontes là ? Moi, me remarier… »
Mais il ne semblait pas non plus porter le mariage dans son cœur.
« J’ai déjà été marié sur Terre. Les trois premières années étaient agréables, mais la suite fut… Non, il vaut mieux ne pas remuer ces souvenirs. »
Kim Young-hoon avait été un homme marié du temps où il était directeur sur Terre.
Compte tenu de ses déboires conjugaux passés, il ne semblait nourrir aucune intention de convoler à nouveau, même en étant devenu le souverain incontesté du monde martial.
« Pourtant, Hyung-nim, le monde entier sera stupéfait d’apprendre que vous avez accompli une Recomposition Corporelle. »
« Haha, sans aucun doute. Mais l’heure est venue de transmettre progressivement la direction de l’Alliance du Wulin à la génération suivante… »
« Aucun successeur ne trouve grâce à vos yeux, Hyung-nim ? »
« Pour diriger l’Alliance du Wulin, il faut posséder une certaine stature martiale, mais pas un seul de ces jeunes ne comprend véritablement la quintessence des arts martiaux ! »
« C’est simplement que vous êtes un génie hors norme, Hyung-nim. Cela ne signifie pas que les autres sont des imbéciles. »
« Peut-être bien, mais… »
Un an après la Recomposition Corporelle de Kim Young-hoon.
Hyung-nim transmit officiellement le titre de chef de l’Alliance du Wulin à la génération montante.
J’avais moi aussi l’intention de me retirer à ses côtés, mais comme le deuxième chef de l’alliance peinait à administrer l’organisation, je fus contraint de conserver mon poste de stratège en chef pour stabiliser les affaires courantes.
Et ainsi, dix années supplémentaires s’écoulèrent.
Trente ans avaient désormais passé depuis notre arrivée dans ce monde.
J’approchais à présent de la soixantaine.
Quant à mes aptitudes martiales, bien que ma réserve d’énergie interne fût abondante, mon niveau technique réel atteignait tout juste l’orée du troisième ordre.
L’Alliance du Wulin connut son deuxième chef puis passa sous la tutelle du troisième. Après avoir formé sans relâche un successeur et lui avoir cédé le siège de stratège en chef, je pus enfin goûter à une retraite bien méritée.
Après avoir quitté son poste de chef de l’Alliance du Wulin, Kim Young-hoon parcourut le royaume de Yanguo, disparaissant fréquemment pendant des mois entiers.
C’est pour cette raison qu’il n’assista même pas à ma cérémonie de départ en retraite.
Je ne revis le visage de Kim Young-hoon qu’un an après avoir renoncé à ma charge de stratège.
J’avais fait l’acquisition d’un manoir dans la ville de Seokyung, où je coulais des jours paisibles à lire des traités médicaux.
Flac, flac…
« Qu’est-ce donc ? Qui va là… Ciel ! Hyung-nim ! »
« … »
« Pourquoi avez-vous l’allure d’un mendiant ? Et pourquoi n’êtes-vous pas venu à ma cérémonie de retraite ? Vos pérégrinations à travers le monde vous ont-elles à ce point absorbé… Hyung-nim ? »
L’homme que je retrouvais après tout ce temps avait l’aspect d’un gueux, le teint livide, dépouillé de toute cette écrasante confiance en lui qui le caractérisait jadis.
« Que vous est-il arrivé, Hyung-nim ! »
Boum !
Il s’allongea à même le sol de mon domaine, les yeux rivés vers le ciel, et prit la parole :
« Eun-hyun… je croyais sincèrement être béni par le génie des arts martiaux. »
« Mais vous êtes un génie, n’est-ce pas ? »
« …Oui. Je suis sans le moindre doute un génie martial. Il n’y a probablement pas une seule âme à Yanguo, non, pas un seul mortel ordinaire qui puisse rivaliser avec mon talent martial. »
« Un mortel ordinaire ? En quoi seriez-vous un mortel ordinaire, Hyung-nim ? Vous êtes le numéro un sous les cieux… »
« J’ai rencontré des cultivateurs. Ne te souviens-tu pas ? Il y a trente ans. Ces monstres qui volaient dans les cieux et ont enlevé nos compagnons. »
« … »
Je sombrai dans le silence.
Les cultivateurs.
En tant que stratège en chef de l’Alliance du Wulin, j’avais eu l’occasion d’en croiser à quelques reprises.
Ils s’infiltraient dans les sphères politiques et jusque dans les cercles royaux de Yanguo, manipulant le royaume tout entier dans l’ombre.
Après la fondation de l’Alliance du Wulin pour régir le monde martial, ils avaient également voulu étendre leur emprise sur notre organisation.
Ne souhaitant pas nous opposer à eux sachant pertinemment que cela équivaudrait à défier le royaume de Yanguo tout entier -, j’avais accepté de leur tendre la main.
Grâce à leur soutien indirect, nous avions pu considérablement accroître l’influence de l’Alliance du Wulin.
En contrepartie, ils avaient exigé un décret stipulant qu’aucun artiste martial ne devait lever la main sur un cultivateur. À cause de cet édit, les membres de l’Alliance du Wulin n’avaient jamais eu l’opportunité de se mesurer à eux.
Et…
Après avoir cédé sa place à la tête de l’Alliance du Wulin, Kim Young-hoon était parti en quête de ces cultivateurs.
« Ces cultivateurs sont atrocement difficiles à débusquer. Même lorsque j’en trouvais un et tentais d’engager le combat, ils usaient de techniques insupportables, comme des illusions ou le vol, pour se dérober, m’empêchant de livrer un duel digne de ce nom. Mais cette fois, j’ai enfin réussi à en affronter un de front. »
« Et alors… avez-vous gagné ? »
« …J’ai gagné. »
« Si vous m’aviez dit une telle chose du temps où vous dirigiez l’Alliance du Wulin, j’en serais resté bouche bée de stupeur. »
Kim Young-hoon laissa échapper un rire amer, tirant la langue de dépit.
« Au terme d’une lutte à mort contre un cultivateur ayant atteint le stade de l’Établissement des Fondations, j’ai à peine réussi à lui infliger une égratignure au bout du doigt… Il m’avait dit que parvenir ne serait-ce qu’à effleurer son corps vaudrait pour une victoire de ma part… alors j’imagine que j’ai gagné, d’une certaine façon. »
« …Ce cultivateur faisait-il partie des dix plus grands maîtres parmi les leurs ? »
« …Non. »
Il se redressa, l’air abattu.
« Il m’a expliqué que le stade de l’Établissement des Fondations est considéré comme le deuxième niveau le plus bas dans le monde de la cultivation. Pour un artiste martial, c’est l’équivalent d’un simple combattant de second ordre. »
« …Quoi ? C’est invraisemblable. »
Tant dans ma vie passée que dans la présente…
Je savais pertinemment que les cultivateurs étaient des entités formidables.
Au-dessus des artistes martiaux régnaient ces cultivateurs aux pouvoirs incommensurables.
Mais pour avoir été témoin de ses prouesses martiales pendant trente ans, je le savais :
Ses arts martiaux touchaient véritablement les cieux !
Et ce n’était pas une simple métaphore. Kim Young-hoon pouvait littéralement exécuter ses techniques dans les airs par lévitation.
Il pouvait découper de l’acier massif comme s’il s’agissait de tofu.
Et pourtant, un tel génie martial !
Il n’avait réussi qu’à égratigner un cultivateur situé au deuxième échelon le plus bas de leur hiérarchie !
Je savais que ce monde relevait du genre xianxia.
Je connaissais le terme de xianxia,
Mais je n’en avais qu’une notion vague, sans en maîtriser les arcanes.
J’avais qualifié ce monde de « xianxia » en raison de la présence de cultivateurs.
Mais je n’avais jamais réellement mesuré l’étendue de leur véritable puissance.
Ces monstres qui avaient enlevé nos collègues il y a trente ans, je les avais considérés comme des divinités bien plus que comme de simples cultivateurs.
« Il est inconcevable qu’un être humain puisse être assez puissant pour se jouer de vous de la sorte, Hyung-nim. »
« C’est ce que je croyais aussi. Mais je n’étais qu’une grenouille au fond de son puits… Les cultivateurs que nous avons vus rôder à Yanguo sont au bas de leur hiérarchie. Ce sont ceux tout en bas de l’échelle qui, ironiquement, s’ingèrent dans les affaires du monde profane. »
« … »
Il poussa un profond soupir.
« Je continuerai d’affronter ces cultivateurs et je créerai un art martial capable de rivaliser avec eux. Je le dois… ! Après tout, je possède le talent d’un ‘Guerrier Martial Céleste’ sans égal dans ce monde ! »
Sur ces mots, Kim Young-hoon prit congé, le regard embrasé par une détermination farouche.
J’étais si bouleversé par ses déclarations que je ne mis pas un pied dehors pendant un long moment.
Et à partir de ce jour-là, je me mis à enquêter de toutes mes forces sur ces cultivateurs.
En usant de mes relations, je rencontrai les cultivateurs dissimulés au sein de l’Alliance du Wulin, dans les arcanes politiques, le commerce et jusque dans la famille royale. J’appris à connaître leur univers et leurs coutumes.
Plus j’en apprenais sur les cultivateurs, plus je réalisais que la dimension de leur royaume dépassait tout ce que j’avais pu imaginer.
Les cultivateurs.
À la différence des artistes martiaux qui focalisent leurs efforts sur les prouesses physiques et le Qi interne, leur but ultime est d’accéder à l’immortalité par la cultivation.
Même les cultivateurs les plus insignifiants rivalisaient avec les maîtres du Pic et s’immisçaient dans diverses affaires.
À mesure que leur niveau de cultivation progressait, ils pouvaient commander à la météo, déchaîner des cataclysmes naturels et se muer peu à peu en quasi-divinités.
Découvrant l’existence de ces êtres terrifiants, je poursuivis mon entraînement martial, poussé par la peur.
Ces créatures draconiques aperçues il y a trente ans…
Ce n’étaient pas des dieux, mais des humains ayant atteint de tels états grâce à la cultivation.
Plus invraisemblable encore : ces êtres luttaient toujours d’arrache-pied pour s’élever vers des royaumes supérieurs, où résidaient des entités encore plus monstrueuses.
Cependant…
Ayant été moi-même le témoin direct de ces récits inconcevables, je ne pouvais balayer tout cela d’un simple rire incrédule.
Je savais que mes collègues étaient devenus des puissances formidables, mais j’étais loin d’en soupçonner l’ampleur.
Ils étaient en train de devenir des entités véritablement effroyables.
« Haha… »
Plus j’en apprenais sur les cultivateurs, plus je prenais conscience de l’insignifiance de la force que nous avions acquise.
Aussi haut que puissent s’élever nos arts martiaux, les cultivateurs demeuraient des monstres capables de déplacer des montagnes et de remodeler les paysages.
Peu importait le nombre de régressions que je traverserais…
Je ne pourrais jamais atteindre le niveau d’un cultivateur.
Les cultivateurs requièrent une « Racine Spirituelle » pour amorcer leur périple, un don sans lequel nul ne peut s’engager sur cette voie.
La régression ne s’arrêtera peut-être pas à cette vie, mais qui sait.
J’avais simplement abordé cette existence comme une seconde chance et avais vécu de mon mieux.
Même s’il devait y avoir une autre vie après celle-ci…
Nous ne pourrons jamais tenir tête aux cultivateurs…
Plus je côtoyais de cultivateurs et plus je me plongeais dans les textes anciens les concernant, plus le sentiment d’impuissance m’étreignait.
Pris en étau entre cette impuissance et une pression oppressante, je continuai de m’exercer aux arts martiaux.
Maniant l’épée avec mon corps vieillissant, je parvenais tant bien que mal à m’éclaircir l’esprit.
C’est ainsi que dix autres années s’écoulèrent.
« Ouf… »
Tandis que j’exécutais l’Art de l’Épée Tranche-Montagne et régulais ma respiration, j’avais tout juste réussi à me hisser au rang d’artiste martial de second ordre.
C’est vers cette époque que je recroisai mon frère, métamorphosé.
« Hyung-nim… ? »
L’homme que je retrouvais après tant d’années avait l’apparence d’un ermite sauvage, les cheveux longs et hirsutes, la barbe fournie.
« Cela fait bien longtemps, Eun-hyun. »
« Oui, des années ont passé depuis notre dernière entrevue. Nous n’avons correspondu que par lettres… Les informations que je vous ai transmises sur le monde de la cultivation vous ont-elles été utiles ? »
« Elles m’ont aidé, dans une certaine mesure. »
« Avez-vous pu mettre au point un art martial capable de terrasser les cultivateurs ? »
« J’ai achevé l’art martial que je conceptualisais. »
« Ouah… ! »
Un soupir d’admiration m’échappa. Si un génie martial de sa trempe l’affirmait, cela signifiait que son art pouvait indéniablement se mesurer aux cultivateurs.
« À n’en pas douter, vos arts martiaux ont dû transcender les cieux… »
« Non. »
Son visage affichait pourtant une gravité inhabituelle.
« Mes arts martiaux… ne peuvent aller plus loin. »
« Que voulez-vous dire ? »
« Je suis venu te faire mes adieux aujourd’hui. »
« Hyung-nim ? »
Son visage, jadis illuminé par la fierté et l’espérance, était désormais plongé dans de profondes ténèbres.
« Aujourd’hui, je vais rejoindre une secte de cultivation en tant que disciple. En commençant probablement tout en bas de l’échelle. Haha… »
« Non… qu’est-ce que cela signifie ? »
« Au cours des dix dernières années, en m’appuyant sur les informations relatives aux cultivateurs, je suis parti à leur recherche, je les ai combattus et j’ai développé des arts martiaux pour les contrer. Et puis… j’ai rencontré un être connu sous le nom de cultivateur au stade de la Formation du Cœur. »
Il poursuivit son récit :
« Après l’avoir combattu en déployant l’intégralité de mes illuminations, je suis parvenu à trancher la main gauche de ce cultivateur de la Formation du Cœur. Mais il a simplement apposé un talisman, et sa main a repoussé instantanément. Juste après cela, il s’est totalement joué de moi. »
« … »
« Il a déclaré qu’il admirait ma volonté et qu’il m’accepterait au sein de sa secte de cultivation. Après avoir perdu contre lui, j’ai compris que c’était là la limite absolue de ce que les arts martiaux pouvaient accomplir. »
« … »
« Les arts martiaux ne peuvent vous élever plus haut. Que l’on s’entraîne pendant cent ans ou mille ans, le résultat est le même. Alors à présent, j’ai décidé de devenir cultivateur et d’emprunter une nouvelle voie. »
En entendant ses paroles, je sentis mes lèvres trembler.
Il y avait tant de choses que je voulais dire, mais aucun mot ne pouvait franchir ma gorge.
Puis, une question quelque peu insensée m’échappa :
« N’est-il pas impossible de devenir cultivateur sans Racine Spirituelle ? »
« Ce cultivateur de la Formation du Cœur m’a révélé… »
À ma question naïve succéda une réponse stupéfiante.
« Le stade des ‘Cinq Énergies Convergeant vers l’Origine’ qu’atteignent les artistes martiaux correspond à la ‘Racine Spirituelle des Cinq Éléments’ avec laquelle naissent les cultivateurs. Précisément, lorsqu’un mortel atteint les ‘Cinq Énergies Convergeant vers l’Origine’ par la voie martiale, il éveille sa Racine Spirituelle. »
« Ciel… »
« Les aptitudes innées avec lesquelles naissent les cultivateurs, les mortels ne peuvent les éveiller qu’au prix d’une vie entière consacrée à explorer les arts martiaux. »
Il leva les yeux vers le ciel, le regard empreint de désolation.
« J’étais un génie des arts martiaux, mais des arts martiaux seulement. »
Après avoir contemplé la voûte céleste un moment, il se leva.
« Il me faut partir à présent. Pour briguer un royaume supérieur. »
Ayant achevé sa tirade, mon frère Young-hoon s’évanouit dans les airs grâce à une technique de déplacement.
À l’endroit où il se tenait gisait un ouvrage.
Je ramassai le livre qu’il avait laissé derrière lui d’un geste hébété.
Il s’intitulait : Chronique pour Transcender la Cultivation et Épuiser les Voies Martiales.
C’était l’art martial qu’il avait élaboré en traquant les cultivateurs au fil de la dernière décennie.
En parcourant chaque page de ses illuminations…
En toute franchise, pour moi qui me cramponnais à peine au rang d’artiste martial de second ordre, cela revenait à tenter de saisir des bribes d’insaisissable.
Pourtant, je pouvais ressentir toute l’émotion qu’il avait insufflée dans cet art, ainsi que sa résolution d’abandonner cette voie pour embrasser la cultivation.
La préface de l’ouvrage renfermait la requête qu’il m’adressait :
« À mon frère cadet Seo Eun-hyun : je t’en conjure, transmets cet art martial aux générations futures, afin qu’il leur serve de bouée de sauvetage pour survivre face à ces cataclysmes vivants que sont les cultivateurs. »
Je lus et relus ses enseignements, les gravant au plus profond de mon esprit.
Même si je n’y comprenais rien, peu importait le nombre de lectures,
Je le faisais pour communier avec ses dernières volontés.
« Hyung-nim… Vous m’avez laissé derrière vous… Où allez-vous ainsi ? »
Au départ, il n’était que mon supérieur hiérarchique.
Mais au fil de quarante années,
Il était devenu mon véritable frère.
Dès ce jour, je m’entraînai avec un zèle redoublé, tentant désespérément d’assimiler ne fût-ce qu’une infime fraction du savoir qu’il m’avait légué. Pourtant, mon corps vieillissant perdait peu à peu de sa vigueur.
Au fil des ans, je parvins à m’établir pleinement au rang d’artiste martial de second ordre, sans plus me contenter d’y être suspendu par un fil. Mais à partir de cet instant, mon état physique déclina rapidement sous l’effet du vieillissement inéluctable.
Toussant sur mon lit d’apparat, je songeai : Quelle ironie.
Cela faisait près de cinquante ans que j’avais foulé ce monde. Tout comme dans ma vie antérieure, me voilà alité, terrassé par une maladie similaire. La seule nuance résidait dans la facture du lit et l’opulence de la demeure.
Il semble qu’on ne puisse échapper à sa destinée.
Je m’apprêtais à mourir le même jour, de la même cause. À mesure que la mort approchait, je pouvais le ressentir : telle était ma fatalité.
Quels que soient les efforts déployés par un être humain, il ne peut se soustraire à son destin. Il ne peut que s’y plier.
De frénétiques luttes peuvent rendre l’existence un peu plus douce, un peu plus agréable. Mais la fortune innée et la destinée d’un homme demeurent immuables.
Si être humain consiste à se débattre entre la chance et le destin, alors nous ne pouvons glaner que ce qui se trouve dans cet interstice.
Tout ce qui s’étend au-delà demeure hors de portée.
Mais en était-il véritablement ainsi ?
Sentant ma vie s’étioler, je fermai lentement les paupières.
Je ne voulais pas nourrir les mêmes regrets que dans ma vie précédente. Durant le temps qui m’avait été imparti, j’avais vécu aussi intensément que possible. Pourtant, avec le recul, m’était-il véritablement impossible de surpasser ma destinée ?
Parfois, je m’interrogeais.
Peut-être que si j’avais lutté un peu plus ardemment, si j’avais repoussé mes limites un peu plus loin, j’aurais pu atteindre un horizon plus vaste…
J’avais passé une vie entière aux côtés de Hyung-nim Young-hoon, accédant à la prestigieuse fonction de stratège en chef de l’Alliance du Wulin. J’avais goûté à toutes les richesses et à tous les honneurs que le monde des mortels pouvait offrir.
Désormais, il ne me restait plus que l’imminence du trépas.
Ai-je des regrets ?
Cette existence n’avait rien de regrettable. À vrai dire, elle avait été plus que comblée.
S’il existait un unique regret…
C’est de n’avoir rien pu faire lorsque celui qui cherchait à s’élever vers de plus hauts sommets s’est heurté à une muraille encore plus infranchissable.
Je suis un être parfaitement ordinaire, si ce n’est que j’ai traversé un cycle de retour. En matière d’arts martiaux, je suis plutôt dénué de talent.
Qu’un homme ordinaire comme moi, aux côtés d’un génie béni des cieux, n’ait pu être le témoin de son ascension au-delà des cieux…
Oui.
Ne pas avoir contemplé ce qui s’étend par-delà les cieux fut mon seul et unique…
Regret.
Par une journée d’hiver froide sans être glaciale, allongé sur mon lit, je refermai le livre d’une existence opiniâtre où j’avais accompli tout ce qui était en mon pouvoir pendant cinquante ans.
Ce fut là mon second retour.