Chapitre 2
Traductrice : Shuu
« Que… qu’est-ce qui se passe ? Nous n’étions pas en route pour le séminaire… ? »
Le directeur Kim, une partie de ses cheveux ébouriffée et couverte de poussière, se releva en scrutant les environs d’un air éberlué.
Je m’efforçai de rassembler mes souvenirs afin de situer précisément ce moment.
Le premier jour ! C’est exactement le premier jour où nous avons basculé dans cet endroit insensé !
Je me rappelais comment nous avions atterri ici.
Nous étions à bord du SUV de fonction pour nous rendre au séminaire, puis… un glissement de terrain. Nous avons été emportés, et un flash aveuglant a tout illuminé…
C’était un souvenir vieux d’un demi-siècle, effiloché par le temps. Les détails m’échappaient encore un peu.
« Hé, directeur adjoint Seo ! »
Maintenant que j’ai régressé… comment vais-je mener ma vie… ?
« Directeur adjoint Seo ! »
D’ordinaire, dans les récits de régression, les protagonistes s’en sortent haut la main grâce à leur prescience de l’avenir. Mais tout ce que je sais du futur, ce sont des broutilles sans intérêt, comme la naissance de la fille de nos voisins, la famille Ju, trente ans plus tard…
« Seo Eun-hyun, directeur adjoint ! Tu m'écoutes, bon sang ?! »
« Ah… chef de section Jeon. Excusez-moi, j’étais sous le choc. »
Le cri perçant de Jeon Myeong-hoon m'arracha à mes pensées.
Directeur adjoint…
Voilà un titre que je n’avais plus entendu depuis cinquante ans. Rien que de l'entendre résonner, mon cœur se serra.
Puis, mes yeux se posèrent sur ce visage oublié depuis une éternité.
Le chef de section Jeon Myeong-hoon.
Le propre neveu de Jeon Myeong-cheol, le PDG de notre entreprise, la SJD Company.
Âgé de trente-deux ans à peine trois ans de plus que moi, il avait décroché son poste de cadre uniquement grâce au piston.
Je me souviens à quel point je le détestais à l’époque…
Pourtant, en redécouvrant ce visage après cinquante ans d’exil, une vague de nostalgie m’envahit.
N’était-il pas, après tout, un compatriote de ma terre natale que je retrouvais après un demi-siècle de solitude ?
Cette fois, essayons de nous entendre convenablement… songeai-je.
Baffe !
Une gifle cinglante me fit tourner la tête.
« Directeur adjoint Seo ! Espèce d'incapable, tu ne pouvais pas conduire correctement cette foutue bagnole ?! »
« Ah… »
La joue brûlante, sonné par la violence du coup, j'effaçai instantanément toute trace de bienveillance à son égard.
J’avais fini par oublier.
Ce type était une ordure finie.
« Bâtard ! C’est à cause de toi qu’on est dans ce merdier ! On est complètement paumés ! Espèce de… sale bon à rien… ! »
Au moment où Jeon Myeong-hoon s’apprêtait à se jeter sur moi, ivre de rage, le chef Oh s’interposa pour le retenir :
« Voyons, calmez-vous, chef Jeon ! Ce glissement de terrain était imprévisible, le directeur adjoint Seo n'y pouvait absolument rien. »
Les bribes d’événements d'il y a cinquante ans se remirent en place.
Oui… c’était bien moi qui me trouvais au volant du SUV.
« Vous n’avez pas la rage, vous, chef Oh ?! C’est à cause de ce crétin de directeur adjoint qu’on est coincés dans cette galère ! Où est-ce qu’on est, d’abord ? Et où est passée la bagnole ?! C’est de sa faute si on est perdus au milieu de nulle part ! »
Alors, la vérité me revint nettement.
Certes, je piquais du nez au volant.
Mais pourquoi tombais-je de sommeil, au juste… ?
Jeon Myeong-hoon.
C’était lui qui m’avait refilé ses propres dossiers à la veille du séminaire, me forçant à passer une nuit blanche pour rattraper son retard.
« Si tu piquais du nez, t’avais qu’à passer le volant à quelqu’un d’autre ! Regarde dans quel pétrin tu nous as foutus ! »
En y repensant…
N'était-ce pas lui qui était désigné pour conduire, au départ ?
Exactement. Jeon Myeong-hoon devait prendre le volant. Mais pour draguer les collègues féminines à l’arrière, il m’avait ordonné de conduire à sa place.
Quel foutu hypocrite…
Les souvenirs de ma première vie devenaient limpides.
À l’époque, paniqué et désemparé, je ne comprenais rien à la situation.
Alors, sans chercher à comprendre, je m'étais incliné et confondu en excuses devant Jeon Myeong-hoon.
J’avais même fini par croire que tout était de ma faute.
Mais avec le recul d’un demi-siècle…
Ce type a-t-il seulement l’ombre d’une conscience ou un soupçon de honte ?
Pendant le trajet, j’avais demandé à plusieurs reprises à Jeon Myeong-hoon et aux filles de prendre le relais.
Mais lui, refusant de conduire, avait formellement dissuadé les collègues de prendre le volant, bien qu’il sût pertinemment que j’avais passé la nuit blanche sur ses rapports.
En tant que simple directeur adjoint, je ne pouvais pas décemment exiger du chef Oh ou du directeur Kim qu’ils conduisent.
J’avais dû rouler pendant quatre heures d’affilée, luttant contre un sommeil écrasant, tout cela à cause des caprices de Jeon Myeong-hoon.
Alors…
« Chef de section Jeon… J’ai deux mots à vous dire. »
« Oh, regardez-moi ça, monsieur prend des grands airs ! Ouais, puisque c'est par ta faute qu'on est échoués ici, si t’as un minimum de dignité, commence par te mettre à genoux et… »
« J’étais épuisé, c’est vrai. Mais j’ai tenu mon volant consciencieusement jusqu’au bout, en buvant du café pour rester éveillé. Quand le flanc de la montagne a cédé, j’ai immédiatement braqué pour tenter d'esquiver. Mais la coulée de boue était bien trop large, et notre véhicule a été balayé d'un coup. »
J’avais en effet sauté sur les freins et tenté une marche arrière désespérée en voyant les premiers rochers dégringoler.
Mais la montagne entière s’était effondrée sur nous. Personne n’aurait pu y échapper, peu importe ses réflexes.
« Chef de section Jeon, je conçois que la situation vous angoisse, mais ce n’est pas le moment de chercher des boucs émissaires. »
« Ce connard… Depuis quand tu te permets de me faire la morale ?! Tu n'as même pas honte de ce que tu as… »
« Soupir… »
J’inspirai profondément.
Dans cette existence où j’ignorais tout de la régression…
Pendant cinquante longues années, j’avais appris à plier l'échine et à encaisser pour survivre.
J’avais appris à courber le dos lorsque des bandits sanguinaires me rouaient de coups pour voler mon pécule.
J’avais appris à me taire lorsque des artistes martiaux méprisants m’insultaient comme un chien.
J’avais appris à serrer les dents lorsque les percepteurs locaux me dépouillaient du moindre sou au nom de taxes imaginaires.
Oui.
Face à des monstres qu'on ne peut vaincre, endurer est la seule vérité.
Mais…
« Hé. »
« Quoi ? "Hé" ?! Seo Eun-hyun, espèce de raclure, tu te prends pour qui… ? »
Ramper inutilement devant un lâche que l'on est capable de briser…
Ce n’est pas le comportement d’un homme digne de ce nom. Cela aussi, je l'avais appris.
« J’ai dit que ce n’était pas de ma faute. Maintenant, ça suffit. »
« Chef Oh, lâchez-moi ! Ce fumier me cherche, je vais… »
Vlan !
Jeon Myeong-hoon s'élança pour m'asséner un coup de poing.
Mais au lieu de reculer, je fis un pas en avant et lui plantai un violent coup de boule en plein visage.
Bam !
« Argh… ! »
Dans ma vie passée…
Combien de fois avais-je été battu par des artistes martiaux ?
Combien de fois avais-je été roué de coups par des brigands sur les sentiers de montagne ?
Combien de fois avais-je été passé à tabac quand des pilleurs affamés assiégeaient les villages ?
Frappé, piétiné, brisé, encore et encore.
Au milieu de cette violence brute et sauvage, j’avais acquis une expérience dont Jeon Myeong-hoon et ces citadins ignoraient tout :
La science des coups réels.
Dès que mon front percuta son nez, j’enchaînai sans la moindre hésitation, matraquant Jeon Myeong-hoon de coups impitoyables.
« Att… attends ! Arrête… ! »
« Espèce. D’enfoiré. J’ai. Dit. Que. Ce. N’était. Pas. De. Ma. Faute. »
Quand on cogne quelqu'un au visage, la panique submerge immédiatement la victime.
La vue masquée par l'impact des poings, la fulgurance de la douleur, l'effroi face à un assaillant sans pitié.
Je visai délibérément le pourtour de ses orbites pour l'aveugler.
Puisque tu refuses d'écouter la raison, alors boucle-la !
À chaque coup porté, les cinquante années de rancœur accumulées contre ce parasite semblaient se dissiper dans un soulagement grisant.
Même un demi-siècle plus tard, le harcèlement sournois qu'il m'avait fait subir au bureau restait gravé dans ma mémoire.
« J-j'ai eu tort… j'ai compris… arrête… ! »
« Pfff… »
Dès que cet aveu pitoyable franchit les lèvres ensanglantées de l'arrogant Jeon Myeong-hoon, je desserrai mes poings et me redressai.
Le directeur Kim, le chef Oh, la directrice adjointe Kang, la directrice adjointe Oh, la manager Kim…
Tous me fixaient avec des yeux écarquillés par l'effroi.
Le directeur Kim prit la parole, la voix tremblante :
« Directeur adjoint Seo… Quelle que soit la tension, lever la main sur un collègue à ce point… »
« Vous avez parfaitement raison, monsieur le directeur. Je vous présente mes excuses. La colère m'a dépassé. Je suis sincèrement navré de vous avoir tous effrayés. Et comme j'étais au volant, je m'excuse également de ne pas avoir pu empêcher l'accident. »
Je m’inclinai respectueusement devant le directeur Kim et les autres.
En réalité, à l’exception du directeur Kim, nos chemins allaient bientôt se séparer à jamais.
Mais lui… je devais impérativement rester à ses côtés.
Directeur Kim, dès que vous poserez les mains sur un manuel d'arts martiaux, vous atteindrez le sommet du Wulin.
Du monde martial, du moins.
Même après avoir régressé, je n'avais aucune illusion sur mes chances d'intégrer une secte de cultivation.
Quelle secte voudrait de moi ? Je suis dépourvu de talent.
Le don inné que l'on nomme racine spirituelle ou constitution divine.
Sans cela, il est tout bonnement impossible d'assimiler les méthodes des immortels, ni même de percevoir le Qi spirituel qui imprègne le Ciel et la Terre.
Si je devais formuler un seul vœu pour cette nouvelle vie…
Ce serait simplement :
Accorde-moi juste une opportunité de plus pour lutter, une seule occasion de travailler plus dur que dans ma vie précédente.
Dans mon existence passée, après avoir maîtrisé les arts martiaux et pris son envol, le directeur Kim venait parfois partager une jarre d'alcool avec moi.
Puis ces visites avaient cessé lorsqu'il était devenu le souverain absolu du monde martial.
Mais cette fois, les choses allaient changer.
Si je me rends indispensable auprès de lui dès le départ, peut-être qu'un peu de sa gloire rejaillira sur moi.
Pour cela, je devais me montrer irréprochable à ses yeux.
« Bref… Tout le monde est sous le choc, et le chef Jeon est allé trop loin. Cela dit, directeur adjoint Seo, votre réaction était disproportionnée. Faites la paix. »
« Bien sûr, monsieur le directeur. Vous avez raison. »
Après m'être à nouveau incliné devant le directeur Kim, je tendis la main à Jeon Myeong-hoon pour l'aider à se relever :
« Navré pour cet emportement, chef de section Jeon. J'ai eu la main lourde. Veuillez accepter mes excuses. »
« Espèce de… sale… »
Voyant que je reprenais une attitude docile, Jeon Myeong-hoon esquissa un regard haineux. Mais dès que mes yeux se firent glacials et meurtriers, il déglutit péniblement et baissa la tête sans un mot.
« Quoi qu'il en soit, nous sommes en pleine forêt. Ne devrions-nous pas marcher pour tenter de trouver un village ? » suggéra le directeur Kim en examinant les bois.
Le ciel prenait une teinte écarlate sous l'effet du soleil couchant, et une brise mordante commençait à souffler.
En temps normal, la proposition du directeur Kim aurait été pleine de bon sens.
Mais ici, la logique du monde moderne ne valait rien.
Nous sommes dans un univers où les cultivateurs volent dans les cieux pour atteindre l'immortalité, et où les artistes martiaux s'entretuent pour la renommée et le pouvoir.
Et cette forêt précise où nous étions tombés…
Mes souvenirs d'il y a cinquante ans refirent surface, me rappelant son nom funeste :
Le Sentier d'Ascension.
Le lieu de prédilection où d'innombrables monstres et cultivateurs tentaient de s'élever vers les cieux.
L'endroit où le Qi spirituel du Ciel et de la Terre était le plus dense.
Il n'existait ni villages, ni cités, ni même de frontières humaines aux abords du Sentier d'Ascension.
Par conséquent, l'idée du directeur Kim était une impasse suicidaire.
L'urgence absolue était tout autre :
La nuit tombe. Nous devons faire du feu.
Mon plan établi, je m'adressai au directeur Kim :
« Monsieur le directeur, avez-vous du réseau sur votre téléphone ? »
« Hmm… Aucun signal. Rien du tout. »
« Sans réseau, les secours ne pourront pas nous localiser facilement. La nuit va tomber en un clin d'œil. Plutôt que d'errer à l'aveugle à la recherche d'une hypothétique civilisation, il serait plus sage de préparer un bivouac pour passer la nuit. »
Entendant cela, Jeon Myeong-hoon, le visage tuméfié, grommela timidement :
« N'importe quoi… Directeur adjoint Seo, les bêtes rôdent la nuit, c'est justement pour ça qu'il faut trouver un village… »
« S'aventurer dans l'inconnu dans l'obscurité est bien plus périlleux. Que diriez-vous d'un compromis ? »
Je pointai du doigt un arbre colossal non loin de là.
« Je vais grimper au sommet pour vérifier s'il y a une route ou des habitations à la ronde. S'il n'y a rien, nous suivrons mon idée. Qu'en dites-vous ? »
« Grimper là-haut ? Mais qui va faire ça ? Vous, directeur adjoint Seo ? »
« Si personne d'autre ne s'en sent capable, je m'en charge. »
Sans attendre, j'attrapai l'écorce rugueuse du plus grand arbre des environs et me mis à escalader.
Jadis, j'avais été pourchassé par un sanglier féroce lors d'une cueillette en montagne.
Dans cette situation de vie ou de mort, j'avais dû grimper à mains nues sur un tronc massif pour sauver ma peau.
Les citadins modernes ne savaient pas grimper aux arbres, mais après cinquante ans de lutte acharnée dans la nature sauvage, atteindre la cime de ce géant ne fut qu'un jeu d'enfant.
« Que voyez-vous, directeur adjoint Seo ?! » cria le directeur Kim depuis le sol.
Comme je m'y attendais, l'horizon n'offrait qu'une canopée infinie et impénétrable.
Ni routes, ni villages, pas la moindre trace d'activité humaine.
En revanche, cette forêt grouille sans doute de bêtes démoniaques et de monstres.
Feignant d'observer attentivement le paysage, je redescendis avec agilité.
« Impressionnant, directeur adjoint Seo ! Vous grimpez comme un pro. Cet arbre devait bien faire plus de dix mètres de haut ! »
« D'ailleurs, de quelle espèce s'agit-il ? Les feuilles ont une forme bizarre, on dirait une variété inconnue… » remarqua la directrice adjointe Oh en examinant le tronc avec curiosité.
J’époussetai mes paumes et déclarai d'un ton neutre :
« Il n'y a ni route ni village à des kilomètres à la ronde. »
« C'est invraisemblable… Même emportés par un glissement de terrain, nous devrions être près d'un axe routier… » murmura le directeur Kim en se frottant le menton, perplexe.
Jeon Myeong-hoon me lança un regard suspicieux :
« Vous êtes certain d'avoir bien regardé, directeur adjoint Seo ? Vous ne racontez pas ça juste pour… »
« Pourquoi inventerais-je une chose pareille ? Je préférerais largement dormir dans un lit douillet plutôt qu'à la belle étoile. Si vous doutez de moi, chef Jeon, grimpez voir par vous-même. »
Jeon Myeong-hoon déglutit et détourna les yeux, l'air dépité.
« Avant qu'il ne fasse nuit noire, nous devrions établir un campement et préparer du feu », repris-je.
« C'est sensé. Mais… retrouvons d'abord notre SUV. Nous étions à l'intérieur lors de l'éboulement, il doit forcément se trouver dans le périmètre ! » s'exclama le directeur Kim en frappant dans ses mains.
Hélas…
Ici-bas, la logique terrestre n'a aucun sens.
Le SUV s'était volatilisé depuis bien longtemps.
« On pourrait récupérer le matériel et dormir dans la voiture. Nous avions tout prévu pour le séminaire… »
Ce séminaire d'entreprise avait des allures de grand pique-nique en plein air, et le coffre débordait de provisions et d'équipements de camping.
Mais le véhicule était introuvable.
Je le sais grâce à ma vie passée, mais ils me prendraient pour un fou si je leur disais la vérité.
Plutôt que d'user ma salive en vains discours, mieux valait les laisser constater l'évidence par eux-mêmes.
« Formons deux équipes. L'une cherchera un abri sûr, l'autre ratissera les environs pour localiser la voiture. Rendez-vous ici avant le coucher complet du soleil. »
Tout le monde approuva.
Je pris avec moi la directrice adjointe Oh et la manager Kim pour trouver un abri.
Le directeur Kim, le chef Oh, le chef de section Jeon et la directrice adjointe Kang partirent en quête du véhicule.
Nous nous mîmes en route.
« Dites, directeur adjoint Seo… Comment sait-on où s'abriter en forêt ? » demanda timidement Oh Hye-seo.
Elle semblait encore un peu intimidée après la correction que j'avais infligée à Jeon Myeong-hoon.
« Dormir à découvert dans les bois est suicidaire. Les bêtes féroces rôdent, et faire du feu n'importe où risque de déclencher un incendie. L'idéal est de dénicher une petite cavité rocheuse. Tenez, comme celle-ci, là-bas. »
« Incroyable, une grotte ! »
« Déjà ?! Quelle chance inouïe ! » s'émerveilla Kim Yeon.
Évidemment, la cavité vers laquelle je les guidais était celle-là même où nous nous étions réfugiés cinquante ans plus tôt.
Dans ma première vie, nous avions erré des heures dans l'angoisse avant de la trouver par miracle.
Ce qui leur semblait être un coup de chance providentiel n'était en réalité que le fruit de mon expérience passée.
C'est un abri parfaitement sec et sécurisé.
J'inspectai l'entrée et me mis à ramasser des branches mortes et du petit bois.
« Vous êtes tellement prévoyant, monsieur Seo ! »
« Vous faisiez du scoutisme dans votre jeunesse ? »
« Haha… On peut dire ça, oui. »
Pas du scoutisme… juste cinquante ans de survie pure et dure.
« Nous allumerons le feu avec le briquet du directeur Kim. Aidez-moi à ramasser du bois sec, s'il vous plaît. »
« Ça me rappelle les feux de camp en colonie de vacances ! »
« C'est vrai, c'est exactement la même ambiance ! »
Les deux jeunes femmes retrouvèrent leur insouciance et m'aidèrent gaiement à faire des réserves de branchages.
À la tombée du crépuscule…
« Il est temps de regagner la clairière. Les autres doivent nous y attendre. »
« C'est parti ! »
Nous rejoignîmes le point de ralliement, où le directeur Kim et son groupe arrivaient justement, les traits tirés.
« Avez-vous retrouvé le SUV ? »
« … »
Le directeur Kim secoua la tête d'un air sombre.
Le chef Oh et Jeon Myeong-hoon affichaient des mines décomposées.
La directrice adjointe Kang Min-hee prit la parole d'une voix nouée par l'angoisse :
« Aucune trace. Pas le moindre débris, rien… C'est comme si le véhicule s'était volatilisé dans la nature. C'est incompréhensible ! Si nous avons survécu à l'éboulement, comment la voiture a-t-elle pu disparaître ? »
Elle scrutait les ombres grandissantes de la forêt, terrifiée par cet environnement hostile.
« Inutile d'insister pour ce soir. Nous avons trouvé un abri sûr. Allons nous y installer, nous reprendrons les recherches au lever du jour. »
« Bien… Suivons le directeur adjoint Seo. »
Accablés, ils me suivirent jusqu'à la caverne.
« Oh ! Mais qu'est-ce que c'est que ça ? »
« C'est monsieur Seo qui l'a fabriquée ! »
« Incroyable… Le directeur adjoint Seo a de sacrés talents de survie ! Vous avez vécu dans la jungle ou quoi ? » s'exclama Kang Min-hee en découvrant le brise-vent artisanal et la palissade de branchages que j'avais montés à l'entrée.
Le chef Oh Hyun-seok hocha la tête avec une admiration sincère.
Le directeur Kim sourit, visiblement soulagé. Quant à Jeon Myeong-hoon… bien que contrarié, il était trop épuisé pour protester et entra en silence.
« Monsieur le directeur, votre briquet, s'il vous plaît. »
« Ah, oui, tiens. »
Il me tendit son briquet, et j'enflammai les brindilles sèches.
Bientôt, un feu réconfortant crépita au cœur de la grotte.
La fumée s'évacuait parfaitement par l'ouverture supérieure que j'avais aménagée dans la barricade.
« Pfiou… Dans quel pétrin sommes-nous tombés ? »
« Rien de tout cela n'a de sens… »
Chacun fixait les flammes avec inquiétude lorsque…
Glouglou…
Un gargouillement sonore retentit depuis l'estomac de la manager Kim Yeon, qui rougit jusqu'aux oreilles.
« Oups… désolée… »
« C'est tout naturel, nous n'avons rien avalé depuis des heures », dis-je en souriant.
Je sortis alors de mes poches une poignée de baies sauvages cueillies plus tôt.
« Vous devez tous mourir de faim. Goûtez-y, j'en ai ramassé un bon paquet. »
« Elles sont comestibles ? Pas de poison ? » demanda Jeon Myeong-hoon avec méfiance.
Pour toute réponse, j'en croquai une sans hésiter :
« J'ai étudié les plantes sauvages dans ma jeunesse. Je sais exactement ce qui est comestible. »
Par "jeunesse", j'entends mes cinquante ans de vie passée…
Rassurée par mon geste, Kim Yeon en prit une délicatement.
« Oh ! Ça a le goût et la texture d'une châtaigne fraîche ! »
« C'est très croquant et nourrissant. Servez-vous, il y en a pour tout le monde. »
Le directeur Kim, Oh Hye-seo, Kang Min-hee et le chef Oh se régalèrent aussitôt.
Seul Jeon Myeong-hoon jeta un regard dédaigneux aux fruits sauvages avant de s'allonger dans un coin, prétextant une grande fatigue.
« Haha, dire que la situation est critique… Grâce au directeur adjoint Seo, on passerait presque une agréable soirée ! »
« J'ai toujours su qu'il était le plus consciencieux de l'équipe. Il a veillé toute la nuit pour boucler les dossiers et a conduit sans broncher. »
« Quel collègue modèle ! »
« C'est vrai, on se croirait presque en vacances ! »
La caverne résonna de rires chaleureux et de conversations apaisées.
Je me joignis à eux, riant de bon cœur.
Car je savais que cette nuit de répit et d'insouciance serait très probablement la dernière que nous partagerions ensemble.
Le lendemain matin.
Dès que la fraîcheur de l'aube effleura mon visage, je m'éveillai bien avant les autres.
Les souvenirs terrifiants de ma première vie s'imposèrent à mon esprit avec une précision chirurgicale.
La première fois, après avoir erré toute la nuit dans les bois, nous nous étions effondrés de fatigue dans cette grotte… Et c'est là que c'est arrivé.
Même un demi-siècle plus tard, la terreur et la douleur indicible de cet instant me glaçaient encore le sang.
Je poussai délicatement la palissade de branchages et me glissai hors de la caverne.
L'aube n'avait pas encore percé l'horizon.
Je m'activai à cueillir des herbes sauvages aux vertus hémostatiques et anesthésiantes.
Nourries par la pureté du Qi spirituel qui saturait l'atmosphère du Ciel et de la Terre, ces plantes étaient d'une qualité extraordinaire bien plus proches de véritables herbes spirituelles que de simples remèdes d'apothicaire.
Et soudain… le maître des lieux fit son apparition.
Fwoosh !
D'un bond majestueux et silencieux, une bête titanesque atterrit devant moi.
Aussi massive qu'un pavillon à deux étages.
Dotée de trois queues ondulantes et d'une fourrure d'un blanc immaculé, ses yeux flamboyaient d'une lueur bleue spectrale.
Frisson…
L'aura écrasante du souverain de cette forêt et les réminiscences de ma vie passée firent trembler mes membres de terreur.
Pourtant, avoir « déjà vécu l'avenir » constituait mon atout absolu.
« S-salutations… au noble souverain… de ces bois… »
La voix tremblante, mordant mes lèvres pour masquer mon effroi, je m'inclinai profondément jusqu'au sol.
Une fois. Deux fois. Trois fois.
La triple prosternation rituelle requise face au maître de la forêt.
La créature monstrueuse braqua ses orbes de flammes bleues sur moi et fit résonner sa voix ténébreuse :
« [Une effluve bien singulière émane de cet être humain. En plusieurs millénaires d'existence, je n'ai jamais croisé un mortel portant une telle odeur.] »
« … »
Clac, clac, clac…
Mes dents claquaient d'angoisse alors que j'attendais son verdict.
C'est à cet instant précis que le vacarme commença.
Réveillés par la pression suffocante de la bête, mes collègues émergèrent un à un de la caverne.
Le directeur Kim, le chef Oh, la directrice adjointe Kang, le chef de section Jeon, la manager Kim et la directrice adjointe Oh…
L'inévitable se produisit :
« KYAAAACK ! »
« Un… un monstre ! »
« Au secours, c'est un démon ! »
Face à ces cris hystériques, le renard géant roula ses yeux immenses, manifestant un profond dégoût :
« [Les mortels font toujours preuve d'une insolence crasse et d'une stupidité affligeante. En temps normal, j'arracherais un membre à chacun d'entre vous pour châtier un tel affront…] »
Une aura glaciale s'abattit sur nous.
« [Cependant, l'un des vôtres semble connaître les convenances et le respect dû au maître de ces lieux. Je consens à faire preuve de clémence.] »
Le regard perçant du démon renard revint se poser sur moi, toujours prosterné contre la terre.
« Tout le monde ! Prosternez-vous devant le souverain de la forêt ! Arrêtez de crier, à genoux, immédiatement !! » hurlai-je.
Pris de panique, mes collègues s'exécutèrent en tremblant de tout leur corps.
Les yeux enflammés du monstre plongèrent dans les miens.
« [Un humain bien élevé… Je ne vous massacrerai pas sur-le-champ. Toutefois… ton odeur est bien trop envoûtante…] »
Goutte… goutte…
Une salive épaisse et visqueuse s'écoula de ses babines acérées.
« [L'un de tes membres. Donne-m'en seulement un à dévorer. En échange, je vous accorderai le droit de séjourner temporairement sur mon territoire.] »