Chapitre 1
Traductrice : Shuu
Je suis un Terrien issu d’une société civilisée.
C’était le mantra que je me répétais dès que l’occasion se présentait.
« Je viens d’une société civilisée, hum hum ! »
Si je ne m’étais pas constamment raccroché à cette vérité, j’aurais sans doute sombré dans la folie depuis bien longtemps.
« Oh, monsieur Seo ! Ma mère vous envoie ceci. »
« Merci. »
« De rien ! Bon rétablissement, et refaites-nous vite du savon ! »
La fille de nos voisins, la famille Ju, déposa un panier de pommes de terre bouillies à mon chevet avant de repartir en trottinant chez elle.
Cinquante ans.
Voilà cinquante ans que j’ai atterri dans ce monde maudit.
Kof… Kof !
Pris d’une violente quinte de toux, je me rallongeai péniblement.
Oui… tout avait commencé le jour de ce fameux séminaire d'entreprise.
J’étais en route dans la même voiture que le directeur Kim et d’autres collègues lorsqu’un glissement de terrain nous avait emportés. Et lorsque nous avions repris nos esprits, nous nous étions retrouvés dans un monde complètement insolite.
Un renard gigantesque à trois queues, aussi imposant qu’une bâtisse.
Un serpent aux écailles écarlates doté de deux têtes.
Et des êtres fendant les cieux, juchés sur leurs épées volantes.
C’était un univers semblable à ceux décrits dans les récits de wuxia et de xianxia que je lisais jadis.
Bien que cet endroit fût étrange et hostile, chacun s’y était adapté sans grande difficulté.
La plupart de mes collègues s’en étaient d’ailleurs remarquablement bien sortis.
Tous… à l’exception de moi.
Le directeur Kim, le chef Oh, le chef de section Jeon, la directrice adjointe Kang, la directrice adjointe Oh et la manager Kim, qui se trouvaient dans le véhicule avec moi.
Dans les trois jours qui avaient suivi notre arrivée dans ce monde martial, le chef de section Jeon, la directrice adjointe Kang et le chef Oh avaient déjà attiré l’attention d’aînés de sectes de cultivation et étaient devenus leurs disciples.
Le quatrième jour, la directrice adjointe Oh avait été emmenée par un mystérieux personnage qui l’avait reconnue comme étant de son sang.
Le soir même, la manager Kim avait été prise sous l’aile d’un vieillard chevauchant une immense marionnette mécanique, subjugué par ses talents singuliers.
Au bout du compte, à l’exception du directeur Kim et de moi-même, chacun avait été accueilli par une secte ou un cultivateur de renom.
Pourtant, même sans le soutien de la cultivation, le directeur Kim possédait un génie martial tout simplement prodigieux.
Sans jamais avoir appris la moindre méthode de cultivation, et après avoir trimé à mes côtés comme simple manœuvre pendant six mois, il avait acheté un manuel d'arts martiaux de bas étage auprès d’un camelot ambulant. Grâce à son talent hors norme, il s’était hissé au rang de grand maître avant de quitter notre contrée.
Dix ans plus tard, j’apprenais qu’il figurait parmi les dix plus grands maîtres du monde.
Vingt ans plus tard, il était reconnu comme l’un des trois maîtres suprêmes du Wulin.
Et trente ans plus tard, trônant au sommet absolu, il fondait l’Alliance Wulin, en devenait le premier dirigeant, puis disparaissait après avoir maintenu la paix sur le monde martial pendant une décennie.
Les rumeurs disaient qu’il avait brisé le vide et transcendé les plans d'existence.
Tout simplement.
Sur les sept personnes projetées dans cet univers martial, trois étaient devenues les disciples d’illustres sectes de cultivation.
Une autre avait été reconnue par un puissant parent.
Une autre encore avait été choisie pour son génie par un maître érudit.
Et le dernier avait révélé un don martial sans égal.
Tous avaient embrassé un destin grandiose.
Tous… sauf moi.
Kof… kof… !
Je n’avais aucun talent, aucune affinité, aucune capacité spéciale.
« Le chef de section Jeon était né avec une constitution prodigieuse appelée le "Corps Céleste du Tonnerre d’Or”… La directrice adjointe Kang avait éveillé une racine spéciale, la "Racine Immortelle de Transformation Yin Spectrale"… Et le chef Oh était doté de ce qu'on appelait le "Corps Sacré Unique"… »
Dès le quatrième jour, la directrice adjointe Oh avait manifesté le pouvoir surnaturel d’invoquer les nuages et la pluie.
Quant à la manager Kim, elle possédait cette faculté unique de percevoir tout ce qui se passait dans un rayon de dix lieux, même les yeux fermés.
Le directeur Kim et moi avions contemplé ces rencontres providentielles et ces bénédictions d’outre-monde avec une immense fascination.
Tous les deux, nous étions restés en arrière, espérant secrètement qu’une chance similaire finirait par nous sourire.
Mais ni lui ni moi n’avions manifesté la moindre racine spirituelle ni le moindre pouvoir inné.
Ne sachant rien des règles de ce monde martial, nous avions passé six mois à trimer comme manœuvres sur la place du marché.
Puis, au terme de ces six mois…
Ne supportant plus cette existence misérable, le directeur Kim avait dépensé toutes ses économies pour acheter une méthode martiale de troisième ordre axée sur le renforcement corporel, et s'était mis à l'étudier.
En trois mois à peine, il l’avait assimilée à la perfection et s’était éveillé à la voie martiale.
Devenu artiste martial, il s’était engagé dans une agence d'escorte, avait appris des arts martiaux bien plus avancés et s'était rapidement forgé une réputation de guerrier redoutable avant de quitter la région.
En me laissant seul derrière lui.
Moi aussi, j’avais espéré connaître une telle destinée.
Révéler un don caché.
Éveiller une capacité unique, ou manifester une racine spirituelle d’exception.
J’ai survécu dans ce monde en m’accrochant désespérément à cette lueur d'espoir.
Mais…
Dix ans ont passé.
Vingt ans ont passé.
Trente ans ont passé.
Rien ne s’est produit.
Quarante ans ont passé.
Cinquante ans ont passé.
Kof… kof… !
Aujourd’hui, je ne suis plus qu’un vieillard mourant d’une simple fièvre.
« Je suis… un… Terrien… un Terrien… »
Je murmure ces mots dans le vide, de peur d'oublier qui je suis.
Je ne suis plus qu'un vieux fou pathétique qui radote.
Haah… haah…
Pourquoi avons-nous été projetés dans ce monde ?
Pourquoi avaient-ils tous éveillé des lignées exceptionnelles, des racines spirituelles, des dons et un talent hors du commun ?
Et moi… pourquoi pas moi ?
Ai-je vraiment échoué sur toute la ligne ?
Pendant cinquante ans, j’ai appris la langue de ce monde. J’ai appris à lire et à écrire. J’ai travaillé comme manœuvre, mangeant à peine à ma faim. J’ai fini par gagner ma vie en fabriquant du savon artisanal.
Ce savon était une bénédiction pour les habitants d'ici, dont le quotidien ressemblait à celui de la Chine médiévale… mais…
Lorsque des bandits m'ont volé mon procédé de fabrication pour vendre leur propre savon, mes ventes se sont effondrées.
Alors, en parallèle, j’ai dû cueillir des herbes médicinales, brasser de l’alcool et enchaîner les besognes les plus ingrates pour subsister.
Une immense amertume m'étreint.
Sans que je puisse les retenir, des larmes coulent le long de mes joues ridées.
« Pourquoi… moi… ? »
Était-ce simplement parce que je n’avais pas été l’élu ?
Non, ce n’était pas ça.
Même sans être un élu, même sans être un génie, je m’étais battu de toutes mes forces. J’avais vécu avec acharnement.
Des lambeaux de ma vie défilent devant mes yeux.
L'effort harassant pour maîtriser la langue. Les nuits blanches passées à apprendre l’écriture. Les économies arrachées sou après sou pour acheter une misérable parcelle de terre. La sueur versée pour y bâtir ma maison. Mon intégration dans le village, les liens tissés avec les villageois. L'exploitation de mes connaissances de Terrien pour fabriquer et commercialiser du savon. L'ouverture de ma modeste boutique.
Mais après que de minables guerriers de bas étage m’eurent volé ma recette pour ouvrir leurs propres échoppes, plus personne ne venait, à l'exception d'une poignée d'habitués.
La vie était devenue encore plus impitoyable. J’avais dû couper du bois, ramasser des herbes sauvages.
Et au moment même où mon quotidien semblait enfin se stabiliser, des bandits avaient déferlé sur le village pour tout piller.
J’ai passé le reste de mon existence à vivoter d'expédients, au jour le jour…
« Pourquoi… Pourquoi m’arrache-t-on tout, alors que je ne fais que donner le meilleur de moi-même… ? »
Dans ce monde, j’ai lutté de toutes mes forces.
Et pourtant, ce monde a rejeté chacun de mes efforts.
« Qu’attendez-vous… de moi… ! »
Écrasé par un sentiment d’injustice déchirant, je sanglote doucement sur ma paillasse.
Nous sommes en plein hiver.
Je suis rongé par la maladie, transi par le froid.
Mon corps n’a plus la force de lutter.
Mes paupières s'alourdissent.
« Si seulement… si seulement j’avais eu ne serait-ce qu’une bribe d’opportunité… juste une miette de chance… »
Dans ce froid glacial d’hiver,
Cloué au lit par la fièvre, je mets un terme à cette existence acharnée que j’ai traînée pendant cinquante longues années.
Ce fut ma première vie. Ce fut ma première régression.
« Haaah ! Khhk ! »
J’écarquille les yeux et me redresse d’un bond, le souffle coupé.
Une certitude limpide s'impose à moi :
Cet instant précis où mes paupières s'étaient closes, où j'avais sombré dans l'abîme des ténèbres. Ce moment où mon cœur avait cessé de battre et où la vie avait quitté ma chair.
J’étais bel et bien mort.
Alors pourquoi…
« Suis-je… encore en vie ? »
En entendant le son de mes propres paroles, je sursaute violemment.
« Cette… cette voix… ! »
Je baisse lentement les yeux vers mes mains.
Ce ne sont plus des mains flétries, noueuses et ravagées par un demi-siècle de misère.
Ce sont des mains jeunes, fermes, débordantes de vitalité.
Et mes vêtements sont totalement étrangers à ceux de ce monde martial : un t-shirt bleu et un pantalon de survêtement. La tenue exacte que je portais sur Terre.
Je scrute les alentours, encore abasourdi.
« Bon sang, Du-ya… »
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Où… où est-ce qu'on est ? »
Le directeur Kim, le chef Oh, le chef de section Jeon, la directrice adjointe Kang, la directrice adjointe Oh, la manager Kim…
La vérité me frappe de plein fouet.
J’ai régressé !
Et au même instant, un frisson glacé me parcourt l'échine.
Je ne suis pas arrivé dans ce monde les mains vides.
Mon don… c'est la régression !