Chapitre 97
« Soixante-sept : décocher une flèche à un méchant en plein monologue est une méthode de victoire parfaitement acceptable. Les Héros qui prétendent le contraire n’ont pas le droit de prendre leur retraite. »
— Deux cents axiomes héroïques, auteur inconnu
Delos était bâtie en étages. La ville rappelait à Hanno celle où il était né, Arwad. Plus petite que Smyrna, la capitale de la Thalassocratie, elle avait été encore plus strictement réglementée que la grande cité. Mais des différences se faisaient jour à mesure qu’il y séjournait. À Arwad, on vivait et mourait dans l’étage de citoyenneté où l’on était né ; à Delos, en revanche, les postes au Secrétariat et les privilèges qui s’y rattachaient étaient… fluctuants. La ville elle-même reflétait cette organisation : derrière les murs, les quartiers s’étageaient sur des plateformes disposées dans le sens des aiguilles d’une montre, qui montaient en spirale en se rétrécissant jusqu’à la Maison de l’Encre et du Parchemin. Des comités du Secrétariat attribuaient à chacun son quartier, et réexaminaient les arrangements chaque mois en fonction des résultats et de l’ancienneté. Un rapport bâclé pouvait vous faire rétrograder d’un quartier ; cinquante ans de service civil pouvaient vous valoir un manoir à l’ombre du centre du pouvoir.
La ville avait été bâtie de façon à faciliter sa défense pendant le siège. Les forces du Tyran avaient franchi les portes une première fois pour découvrir que le quartier inférieur était devenu un charnier, tandis que les escaliers menant au deuxième quartier s’étaient effondrés ou avaient été bloqués ; les murs des maisons au-dessus formaient de fait une seconde enceinte. Le fou helikéen avait pourtant failli l’emporter. Il n’avait pas envoyé son armée professionnelle en première ligne, mais seulement des mercenaires et des conscrits forcés parmi les habitants d’Atalante. Le mépris absolu avec lequel le Tyran avait sacrifié leurs vies avait presque fait céder les défenses, jusqu’à ce que Hanno intervienne avec ses associés. Révéler si tôt qu’il y avait des Héros dans la ville revenait à abattre ses cartes, mais c’était préférable à laisser Delos tomber. Il avait de toute façon fallu aguerrir son équipe. Les sœurs n’avaient jamais connu de bataille à grande échelle, et la Vaillante Championne n’avait jusque-là combattu qu’en solitaire. Ce que la Barde savait ou ignorait était enfoui sous un océan d’alcool frelaté, mais, si Hanno comprenait bien, son Rôle n’était pas destiné au combat.
Et lui ? Être le Chevalier Blanc, c’était être un instrument de guerre entre les mains des Cieux. Ses années dans la Chambre des Vies Empruntées lui avaient révélé le Rôle qui se cachait derrière son Nom, tandis que ses compétences s’affermissaient, et avaient transformé sa compréhension floue en une certitude irréfutable. Hanno était le vétéran de cent batailles, chacune plus désespérée que la précédente, mais il n’avait pas lui-même versé le sang avant ce jour-là. À moins que si. Les sorcelleries des Gigantes dépassaient l’entendement des hommes, même de ceux que les Dieux d’en Haut avaient touchés. La réaction du Tyran après le repoussement de sa première attaque avait été… inattendue, quoique pas tout à fait imprévisible. Les murs de Delos faisaient soixante pieds de haut et presque la moitié en épaisseur ; c’étaient de loin les plus impressionnants remparts des Cités libres, ce qui rendait la ville terriblement coûteuse à assiéger. Au lieu de se préparer à affamer les défenseurs, le méchant avait fait construire de grandes tours de pierre qu’il avait équipées de machines de siège.
Le Secrétariat avait douté qu’elles puissent représenter une menace et lui avait refusé le permis nécessaire pour lancer une sortie et interrompre les travaux. La Barde avait couru autour de leur table et renversé leurs encriers en signe de protestation ; on les avait tous expulsés et condamnés à une amende pour « trouble à l’ordre », « malfaisance » et « gaspillage délibéré des ressources du Secrétariat ». Hedge et Ash avaient été fort mécontentes d’elle par la suite, mais le Chevalier Blanc ne jugeait pas. Une fois les tours achevées, le Tyran les avait reliées par des ponts de corde et avait fait avancer les prisonniers. Six cent soixante-six par tour, hommes, femmes et enfants d’Atalante. Et, sous les yeux de Hanno, depuis les remparts, le Tyran les avait fait massacrer comme des bêtes. Leur sacrifice avait soulevé le sol autour des tours, qui s’était élevé dans les airs jusqu’à dépasser les murs de Delos. Depuis, elles bombardaient la ville jour et nuit. Le visage hâlé de la Sorcière des haies avait blêmi d’horreur ; elle avait tenté de se ressaisir en faisant remarquer que les mages praesi auraient fait mieux. Ils n’auraient eu besoin que de moitié moins de sacrifices par tour.
Ils avaient de nouveau perdu le premier quartier quinze jours plus tard, après que l’infanterie helikéenne eut forcé la porte sous le couvert des machines de siège. Si la Championne n’avait pas combattu à travers les rangs ennemis jusqu’à tenir seule les portes pendant une cloche, la ville aurait bien pu tomber. Hanno avait mené la contre-attaque des défenseurs acculés depuis les rangs, tandis que la Prêtresse Cendrée couvrait l’armée de son pouvoir, guérissant en quelques instants toute blessure qui n’était pas mortelle. Cela n’aurait peut-être pas suffi sans sa sœur Hedge, qui avait hypnotisé les officiers helikéens pour leur faire donner cent ordres contradictoires à leurs hommes. Les soldats du Tyran avaient été repoussés, puis la porte de fer avait fondu et fusionné avec la pierre, de sorte qu’elle ne pouvait plus s’ouvrir. Cela ne suffirait pas. D’où la présence de Hanno sur les remparts, à attendre un permis.
« Tu pourrais au moins avoir l’air de ruminer, se plaignit la Barde Vagabonde. Là, tu es tout au plus méditatif. »
Les pieds d’Aoede pendaient dans le vide, sa flasque habituelle à la main. De là où il se tenait, il sentait l’alcool fort, que la brise portait jusqu’à lui comme une émanation toxique. La Barde Vagabonde ressemblait à cent autres jeunes filles de Nicae, avec ses formes généreuses et ses boucles sombres qui lui descendaient jusqu’au dos ; mais ses cuirs tachés et son luth en bandoulière la distinguaient des autres. Tout comme le fait que son foie n’eût pas encore eu raison d’elle. Chaque Nommé apprenait tôt dans sa carrière à brûler les poisons de son corps, ce qui permettait aussi de se dégriser, mais, autant qu’il pouvait en juger, elle ne s’en servait pas. Intéressant, sans toutefois égaler sa façon de se déplacer parfois d’un endroit à l’autre plus vite que le possible. Aoede jouait souvent les idiotes, mais elle en savait trop pour être inoffensive. De tous les Héros de son groupe, c’était celle dont il se méfiait le plus. Les motivations des autres étaient affichées sans détour ; mais la Barde ? Sous le voile de l’ivresse se cachait une intention qu’il n’avait pas encore percée à jour.
« Ruminer ne sert à rien, dit Hanno en langue des marchands. Si quelque chose te tourmente, agis. Sinon, tu renonces à tout droit de te plaindre. »
« Voilà qui sied au Chœur du Jugement, répondit-elle. Pourtant, tu es plutôt modéré pour l’un des leurs. La plupart auraient exécuté les hauts responsables du Secrétariat et pris en main le siège après notre petite histoire de tours. »
Il la dévisagea en silence un instant.
« Je ne juge pas, finit-il par dire. Ce n’est pas mon Rôle. »
« Je sens que tu vas être amusant, sourit Aoede. »
Hanno ne sut pas trop quoi répondre et laissa tomber.
« Avais-tu une raison de me chercher ? demanda-t-il.
— Le Secrétariat vient de valider ton permis, répondit la Barde. Cette nuit, c’est le grand soir. »
Le Chevalier Blanc leva les yeux vers les tours flottantes et leurs occupants.
« Bien. »
Le sol sous les tours luisait faiblement d’une lueur rouge dans la nuit, mais cela n’empêchait pas les torches et les lumières magiques d’illuminer toutes les plateformes flottantes. La lune était presque absente ce soir-là, et de surcroît cachée par les nuages ; la silhouette sombre de l’aigle gigantesque ne suscita donc aucun cri d’alarme. Hedge n’était pas plus gracieuse sous cette forme que lorsqu’elle était humaine, mais elle atterrit aux pieds de la tour la plus à l’est sans s’écraser contre le mur. Les trois autres Héros, attachés à son dos par des cordes, glissèrent au sol en silence. La Barde avait de nouveau disparu, sans que personne sache où. Hanno ajusta l’épée longue à sa ceinture dès qu’il toucha terre et enfila son bassinet. Ce solide casque d’acier, percé d’une ouverture en T, protégeait moins qu’une visière, que préféraient la plupart des guerriers portant une armure de plates comme lui ; mais le Chevalier Blanc privilégiait une meilleure visibilité. La Championne et la Prêtresse le rejoignirent un instant plus tard.
Bien qu’elles fussent toutes deux des femmes, elles offraient un contraste saisissant. La Prêtresse Cendrée était grande et élancée, tandis que la Championne était petite et trapue ; la première affichait une sérénité farouche, quand la seconde arborait toujours un sourire radieux. Elles n’avaient en commun que leur peau hâlée, typique du Levant, des Cités libres et de son Ashur natal, ainsi que leurs cheveux sombres — ceux de la Prêtresse étaient courts, tandis que la Championne portait une épaisse tresse qui lui arrivait à mi-dos. Comme il sied à une Nommée martiale, la Championne était couverte de plates encore plus épaisses que les siennes ; son casque avait été forgé à l’image d’un blaireau grimaçant. Ash, comme sa sœur plus sociable insistait pour qu’on l’appelle, ne portait qu’un manteau de mailles argentées sur une tunique matelassée. Hanno sentait le pouvoir qui s’en dégageait, mais ce n’était pas de la sorcellerie. Les Noms comme celui de la Prêtresse puisaient dans la magie des prêtres plutôt que dans celle des mages, ce don des Cieux qui tissait des miracles dépassant l’entendement.
La silhouette de l’aigle gigantesque frémit, puis s’effondra pour devenir une femme agenouillée. Un examen même sommaire aurait révélé les liens du sang entre la Sorcière des haies et la Prêtresse : les deux sœurs partageaient une bonne partie de leurs traits et de leur carrure. Leurs yeux, eux, différaient le plus. Ceux d’Ash, couleur de noyer, étaient courants dans les Cités libres ; mais les tours de magie hétéroclites de Hedge avaient un prix : elle avait un œil bleu, l’autre d’un jaune éclatant. Les robes bariolées de la mage étaient couvertes de symboles arcaniques à peine visibles et de plus de poches qu’elle ne pouvait en avoir besoin. Hedge resta un instant à genoux, puis cracha quelques plumes.
« Dieux, haleta-t-elle. Je vais avoir envie de lapin pendant des semaines. »
La Championne l’aida à se relever, puis lui tapa dans le dos. Hanno vit la mage réprimer une grimace.
« Très grand tour d’aigle, dit l’héroïne levantine, avec un fort accent de la langue des marchands. Sorcière pourra avoir beaucoup lapins après victoire. »
« Sorcier, corrigea Hedge distraitement. C’est un nom épicène. »
La Championne n’en tint pas plus compte qu’à l’ordinaire, avec sa bonne humeur.
« Nous ne devrions pas nous attarder, dit la Prêtresse. On va nous voir. »
Hanno s’éclaircit discrètement la gorge pour attirer leur attention.
« La rapidité sera essentielle, dit-il. S’ils coupent les ponts entre les tours, la tâche sera bien plus difficile. »
« Tuer envahisseurs vite, approuva la Championne. Puis retourner pour défilé. »
« Tu peux remplir les formulaires pour ça, si tu en veux un, marmonna Hedge. »
Le Chevalier Blanc grimaça à cette idée. Il leur faudrait au moins quinze jours pour obtenir le formulaire de demande du formulaire de demande.
« Vous connaissez le plan, dit-il. Finissons-en une bonne fois pour toutes. »
Ils se déplacèrent avec aisance ; ce qui leur manquait en expérience, leurs Noms le leur rendaient en instinct. La porte au pied de la tour était barrée, mais la grande hache de la Championne — presque aussi grande qu’elle et maniée d’une seule main, l’autre tenant son grand bouclier — la fracassa d’un seul coup. Le hall derrière grouillait d’infanterie helikéenne, mais Hanno ne perdit pas de temps à les affronter. La Prêtresse et la Championne s’en chargeraient. Dégainant calmement son épée longue, le Chevalier Blanc se dirigea vers l’escalier. Un groupe de soldats tenta de lui barrer la route, boucliers levés, mais une impulsion de pouvoir dans ses jambes le fit percuter leur masse comme un boulet de trébuchet. Ils furent dispersés par le choc et Hedge se hâta derrière lui, laissant tomber au milieu d’eux une boule de lumière multicolore qui éclata en liens. Il tua pour la première fois de la soirée lorsqu’un lancier en haut des marches pointa sa lance vers sa tête. Le plat de sa lame repoussa le manche, puis une torsion du poignet enfonça la pointe dans la gorge de l’homme. Sans s’arrêter, il dégagea son épée d’un mouvement sec ; la Sorcière repoussa le corps qui lui tombait dessus.
Hedge avait estimé que la salle du rituel se trouverait près du milieu de la tour, et elle ne s’était pas trompée : une lourde porte de fer barrée, couverte de runes lumineuses, était la seule issue du deuxième étage. Laisser la Sorcière se débrouiller avec les protections leur aurait pris trop de temps, et Hanno entendait déjà des soldats dévaler l’escalier ; il puisa donc dans son Nom. La Lumière inonda ses veines, âpre comme un vent du désert qui lui creusait les entrailles, et enveloppa sa main d’un gantelet. Il traversa le fer comme du papier et arracha de l’autre côté la barre qui maintenait la porte en place.
« Voilà une façon de faire, dit Hedge. »
Elle se hâta d’entrer malgré tout. La pièce était couverte de symboles rituels, peints avec ce qui était, Hanno en était presque certain, du sang. Au centre, entouré d’un pentagramme dont chaque pointe rejoignait le vaste réseau de runes, se trouvait un disque d’obsidienne d’une perfection absolue.
« Verre de pierre, grimaça la Sorcière. Bien sûr qu’ils choisiraient l’ancrage le plus instable qui soit. »
« Est-ce un problème ? demanda Hanno. »
« Il y a une probabilité non négligeable que le rituel explose au lieu de se convertir, répondit-elle. »
Le Chevalier Blanc fronça les sourcils.
« À quel point non négligeable ? »
« Bah, fit Hedge. Ça devrait marcher. Probablement. »
Il ne crut pas que cela se voulait rassurant — ce qui tombait bien, car il n’était pas rassuré le moins du monde. Avant qu’il puisse répondre, la mage marmonna quelque chose et s’avança parmi les symboles. Aussitôt, une douzaine d’orbes rouges apparurent dans les airs, mais la Sorcière claqua des doigts et un oiseau bleu sortit de sa manche, battant des ailes et pépiant gaiement. Une douzaine de rayons de feu le réduisirent instantanément en cendres ; mais, au moment où celles-ci touchèrent le sol, Hedge n’était plus qu’à un pied du disque. Une barrière sphérique de force transparente se forma autour de lui, mais la Sorcière murmura une incantation et elle se mit à vaciller avant de disparaître tout à fait. Elle posa avec adresse un galet poli sur le disque, puis s’éloigna à la hâte.
« Nous n’avons pas longtemps, dit-elle, tirant distraitement un petit miroir pour capter un rayon de feu et le renvoyer vers l’orbe qui l’avait lancé. Les autres ont fini ? »
Hanno jeta un coup d’œil dans l’escalier. Une nuée de cendres s’élevait, la Prêtresse ayant dispersé un homme hors de l’existence d’un seul mot ; et rien ni personne ne tenait encore debout près de la Championne. Elle, au moins, semblait s’amuser.
« Plus ou moins, répondit-il. »
Il siffla sèchement pour attirer leur attention. La Championne lui fit signe, la Prêtresse soupira et se mit aussitôt en route vers eux. Hanno tourna son attention vers l’escalier qui montait plus haut et fronça les sourcils. Il avait entendu des soldats plus tôt et s’était préparé à protéger les arrières de Hedge, mais aucun n’était arrivé. Ce n’était pas bon signe. Le Chevalier Blanc accéléra le pas et déboucha au troisième étage, désert. Il y avait deux arbalètes de siège sans servants, des râteliers pleins de projectiles et un escalier menant au toit, mais aucun ennemi. Une porte latérale donnait sur le pont de corde reliant cette tour à la suivante ; il s’y dirigea aussitôt. La flèche siffla à un pouce à gauche de sa tête. De l’autre côté du pont, les soldats étaient déjà en formation. Cela ne posait pas de problème ; en revanche, deux d’entre eux semblaient prêts à couper le pont. Au lieu d’envoyer davantage de renforts dans le combat en contrebas, les Helikéens s’étaient repliés en bon ordre et s’étaient placés de manière à limiter leurs pertes au besoin. Comme ils étaient désagréablement compétents.
Un battement de cœur s’était à peine écoulé depuis que la flèche avait heurté la pierre que l’esprit de Hanno s’emballa. Il ne traverserait pas le pont à temps, ce qui mettrait toute l’opération en péril. À pied, il ne traverserait pas le pont à temps. Le Chevalier Blanc s’élança avant même d’y réfléchir, son Nom vibrant en lui. Les vents hurlaient dans ses veines, y traçant leurs sillons.
« À cheval, souffla-t-il. »
La Lumière tourbillonna violemment à ses côtés, prenant forme et chair jusqu’à ce qu’un cheval apparaisse ; sans ralentir, Hanno se hissa sur son dos et tendit la main, où se matérialisa une lance de lumière. Le cheval fila plus vite que n’importe quelle monture mortelle et traversa le pont de corde en trois souffles. La lance transperça le torse du premier soldat, dont la chair exhalait de la fumée ; d’un coup d’épée, il fit rouler la tête du second au sol. Il avait agi assez vite pour que les Helikéens, surpris, ne réagissent pas immédiatement. Hanno lâcha la lance, qui se dissipa, et les sabots du cheval écrasèrent le crâne de l’homme au centre de la formation ennemie. Un battement de cœur plus tard, sa monture avait disparu et il retomba sur ses pieds, avec grâce malgré son armure de plates.
« Putain de dieux, souffla l’un des archers à l’arrière en encochant une flèche. »
L’épée longue trancha d’un seul mouvement son arc et sa gorge.
« Repli ! beugla un officier. Faites s’effondrer le suivant… »
Il avala sa langue avant d’avoir pu finir et s’agrippa la gorge en suffoquant. Hedge les avait rejoints. Il y avait eu douze soldats avant qu’il traverse le pont. Maintenant, ils étaient huit, puis sept lorsqu’il intercepta la lame d’un homme et la brisa avant de lui saisir le cou. Il resserra sa prise ; le craquement annonça une autre mort. Mais c’étaient des Helikéens. Les descendants de ces mêmes soldats qui avaient fait la guerre à la nation la plus puissante, en tant que simple cité-État, et forcé l’homme à se rendre sous peine de voir Salia réduite en cendres. Ils ne vacillaient pas et ne cédaient pas. L’un d’eux laissa sa propre lame le transpercer pour l’y coincer, tandis que les deux archers encore en vie bandaient leurs arcs — quand le premier tressaillit soudain, puis se dispersa en un nuage de cendres qui fit tousser l’autre. La Prêtresse était arrivée. Lorsque la Championne traversa le pont, hache levée, plus personne ne respirait de l’autre côté de la tour. Les deux autres héroïnes les rejoignirent plus lentement.
« Tuer tout le monde, se plaignit la Levantine. Comme cochons. »
« Quel rapport avec les cochons ? cligna des yeux Hedge. »
« Elle veut dire qu’on a raflé toutes les victimes, expliqua Ash. »
« Oui, approuva la Championne avec enthousiasme. Vous tous gros cochons. »
« Tu pourrais arrêter de m’appeler… commença Hedge, irritée, avant que Hanno s’éclaircisse la gorge. »
« Tu peux prendre la tête, Championne, dit-il à la petite femme. Il faut atteindre la tour la plus à l’ouest, et vite. »
Il y avait sept tours en tout. La conversion du rituel par la Sorcière suffirait à en détruire environ la moitié ; mais pour que la destruction soit complète, il leur faudrait faire de même de l’autre côté. Ils se trouvaient au troisième étage, là où menaient tous les ponts de corde, et n’auraient donc pas besoin de se déplacer autour des tours. Cela ne simplifiait pas autant les choses que Hanno l’aurait cru, comme il ne tarda pas à le découvrir. Lorsqu’ils eurent franchi la troisième tour, celle où ils avaient atterri se mit à bouger. Un grondement assourdissant retentit lorsqu’elle percuta la deuxième, s’effondrant en partie tout en continuant de la pousser contre la troisième. À la quatrième, le pont était déjà coupé lorsqu’ils arrivèrent. Hedge ne pourrait pas reprendre sa forme d’aigle gigantesque avant l’aube, et elle ne possédait aucune autre forme capable de les porter tous. La Prêtresse parvint à créer un mince chemin de lumière solide qu’ils purent traverser sous une pluie de flèches. La Championne en reçut trois dans la poitrine, mais son Nom était d’une robustesse remarquable : cela la ralentit à peine. Moins d’une heure s’était écoulée quand ils atteignirent la dernière tour, mais le trajet avait tout de même pris bien plus de temps qu’il ne l’aurait voulu.
Derrière eux, trois tours s’étaient heurtées pour ne former qu’un seul grand amas de ruines ; la tour centrale, elle, était à peine touchée. Hedge devrait donner davantage d’élan à la conversion de ce côté s’ils voulaient abattre la tour centrale, ce qui, lui expliqua-t-elle, augmenterait les risques « non négligeables » d’explosion. La septième tour était déjà déserte à leur arrivée ; le pont de corde qui y menait avait été coupé du côté de la sixième. Une lumière magique brillait dans l’escalier qui descendait.
« C’est un piège, dit la Prêtresse. »
« Même pas subtil, ajouta la Sorcière. »
« Nous forts, protesta la Championne. Piège faible et idiot, comme soldat proceran. »
« Cela ne change rien, dit Hanno. Il faut faire bouger cette tour. »
Ils descendirent donc. Ici, pas de porte de fer, mais une seule salle qui occupait tout l’intérieur de la tour. Une salle de banquet, en l’occurrence. Une longue table y était dressée, couverte d’un festin qui aurait nourri trois douzaines de personnes — et qui semblait encore chaud. Cinq sièges avaient été préparés, et l’un d’eux était déjà occupé. La Barde leur fit signe.
« Vous en avez mis, du temps, dit Aoede. J’ai l’impression d’être là depuis une éternité. »
La seule autre personne dans la salle éclata de rire. Derrière la table, le même dispositif rituel que Hanno avait déjà vu avait été reproduit avec un soin méticuleux, à une différence près : au centre des symboles, le disque d’obsidienne trônait sur un siège ridiculement ostentatoire, encadré de gargouilles ricanantes. Un garçon y était nonchalamment vautré. Il ne pouvait pas avoir plus de dix-sept ans, mais il paraissait frêle pour son âge. Ses membres étaient minces, sa peau d’une pâleur maladive ; au-dessus de son corps, des boucles brunes clairsemées portaient une couronne d’or sertie de pierres précieuses. Une baguette d’ivoire reposait sur ses genoux, surmontée d’une tête de lion d’or rugissante. Le Tyran d’Héliké leur sourit ; son œil rouge hideux tressaillit.
« Alors, tu serais le Chevalier Blanc, dit pensivement le garçon. Et tout un assortiment d’acolytes. Je vous en prie, asseyez-vous. J’ai fait préparer un repas pour vous. »
« Le vin est excellent, dit la Barde. Fruité, avec une pointe d’arsenic. »
« Tu en as bu assez pour tuer plusieurs villages, remarqua le Tyran. Je suis impressionné, à vrai dire. »
« Faisan a l’air bon, dit la Championne. »
« Empoisonné, lui souffla Hedge à voix basse. Le mot que tu cherches, c’est empoisonné. »
Hanno ne leur prêta pas attention et descendit tranquillement l’escalier. Le méchant s’agita sur son trône et le regarda.
« C’est le moment où tu t’insurges contre mes méthodes maléfiques ? demanda-t-il. J’attendais ça avec impatience. »
« Je ne juge pas, dit le Chevalier Blanc. »
La pièce d’argent apparut dans sa paume ouverte, comme toujours. Enfant, Hanno avait vu les lois des hommes échouer. Il avait cru aux étages de citoyenneté, avant de voir ce qu’ils avaient fait à sa mère. Et pourtant, Ashur était du côté du Bien, n’est-ce pas ? Tant de contrées de Calernia l’étaient aussi, et pourtant l’injustice y régnait. Cette pensée l’avait tourmenté, enfant. Comment distinguer les lois justes des injustes ? Choisir au cas par cas était… imparfait. Le discernement de chacun ne pouvait jamais être infaillible. Il était limité par les événements de sa vie, par les bornes de son intelligence. Il aurait pu, songea-t-il, détruire les lois qui avaient détruit sa mère. Mais par quoi les aurait-il remplacées ? Par ses propres convictions, aussi faillibles que celles des hommes et des femmes qui avaient conçu les lois contre lesquelles il s’insurgeait ? Ce n’était pas réparer un mal. C’était le remplacer par une autre nuance du même mal. Mais il avait trouvé une réponse, n’est-ce pas ? Il lança la pièce et la regarda tournoyer dans les airs. Elle retomba dans sa paume. Les épées d’argent croisées, et non les lauriers. Les Séraphins avaient rendu leur jugement.
« Kairos Theodosian, Tyran d’Héliké, dit le Chevalier Blanc d’une voix étrangement calme. Le Chœur du Jugement a contemplé le bilan de ton existence et t’a jugé indigne. »
La chaleur inonda ses veines et embrasa ses sens. Pour une fois, tout lui sembla juste.
« Le verdict est la suppression de la Création. »
Le garçon éclata d’un rire fou.
« Voilà qui est mieux, héros, dit-il. »
Le Tyran se leva et fit tournoyer sa baguette.
« Barde, joue quelque chose de sinistre, ordonna-t-il. »
Aoede leva un doigt, vida le reste de sa coupe, puis prit son luth. Chaque fois qu’elle avait joué devant Hanno, il avait eu l’impression qu’elle commettait un meurtre musical ; mais cette fois, la mélodie sonnait juste. Grave, pressante et sombre, comme la mort qui rôde. Il en frissonna presque.
« Tes soldats sont morts, dit la Prêtresse à ses côtés. »
« Tu es seul, dit la Sorcière, les mains déjà en train de tracer des runes. »
« Ton crâne fera gobelet, s’enthousiasma la Championne. Me donnera beaucoup d’amants. »
Le garçon sourit, son œil rouge flamboyant.
« Je suis le Tyran d’Héliké, dit-il. Morts ou non, ils sont à mon service. »
La baguette du méchant pulsa d’une lueur dorée et résonna comme un gong. Des silhouettes brumeuses se formèrent en rang devant lui. Des soldats, tous. Des rangs et des rangs emplirent la salle ; ils dégainèrent leurs épées et bandèrent leurs arcs. Les lances se dressèrent et les chevaux hennirent.
« Merde, jura Hedge entre ses dents. On s’est fait avoir par un monologue. Ne les laisse jamais finir leur monologue, Hedge, c’est comme ça qu’ils t’ont. »
Les soldats avancèrent et le Chevalier Blanc se rua à leur rencontre. Son épée luisait, et même les spectres n’échappaient pas à sa lame. Il esquiva une lance, fendit le ventre de l’apparition et trancha la tête de l’homme d’armes derrière elle. La chaleur montait en lui, s’échappant en particules de pouvoir à mesure qu’il se frayait un chemin dans les rangs ennemis. La Sorcière des haies cracha un flot de fumée qui enveloppa les spectres devant elle, tandis que la Prêtresse tissait autour d’elle un cercle de lumière solaire qui brûlait les soldats dès qu’ils s’en approchaient. La Championne fracassa le visage d’un spectre avec son bouclier, apparemment indifférente au fait qu’ils étaient intangibles. Autant qu’il pouvait en juger, elle n’utilisait même pas son Nom. La couronne du Tyran s’illumina et lui lança un rayon de lumière rouge — car, naturellement, le fou avait transformé ses insignes de pouvoir en arme magique — et Hanno serra les dents tandis que son armure de plates se mettait à fondre. Tant que ce n’était pas mortel, ce n’était que douleur et gêne. Il pouvait s’en accommoder.
Hedge lança au Tyran une petite boule de poils qui se transforma en furet furieux. Il lui lacéra le visage, assez pour le distraire et interrompre ses rayons. Il savait que le moment était venu de faire appel à un autre de ses aspects. Mais même le méchant distrait, les spectres apparaissaient plus vite qu’ils ne pouvaient les tuer et la Championne commençait à se faire submerger. Une fois qu’elle serait ensevelie sous leur nombre, les sœurs seraient prises pour cibles et tout irait de mal en pis. Ils se trouvaient sur le terrain choisi par le Tyran, et Hanno avait vu assez de Héros mourir dans la Chambre pour savoir comment cela se terminerait.
« Hedge, appela-t-il. Fais s’écrouler la tour. »
« On est encore dans la tour, lui rappela-t-elle. »
« Oui, dit-il patiemment. Nous ne pourrions pas y survivre. Donc nous survivrons. »
« Fais-le, Alkmene, siffla la Prêtresse. Nous ne tiendrons pas longtemps. »
La Sorcière jura de nouveau et bondit en avant, se changeant en moineau avant de toucher le sol. Elle s’éleva dans les airs, mais des archers la prirent pour cible et Hanno se précipita vers elle — trop tard, il arriverait trop tard. Les flèches ricochèrent l’une après l’autre sur le grand bouclier de la Championne, qui fonçait à travers un spectre pour arriver à temps. D’un geste désinvolte, elle décapita une apparition et envoya son corps intangible d’un coup de pied contre une autre. Le moineau traversa la mêlée en esquivant les coups et les flèches, puis s’écrasa sur le disque d’obsidienne. Le Tyran lui lança le furet mort, mais il avait suffi de retirer le verre de pierre du trône. Un battement de cœur plus tard, la tour commença à tomber. Le méchant fronça pensivement les sourcils.
« J’avais prévu quelque chose pour ça, dit-il. Cette tour sera votre tombe ? Non, Anaxares disait que c’était du second ordre. Ce n’est pas encore fini ? »
Les gargouilles qui encadraient le trône s’animèrent et battirent de leurs ailes de pierre, saisissant le Tyran par les épaules. Elles l’emportèrent vers le haut, en direction de l’escalier. Le garçon inspira soudain.
« Oh ! Je vous aurai la prochaine fois, héros ! lança-t-il en brandissant le poing dans leur direction. »
Lorsque le méchant eut quitté la salle, qui continuait de s’effondrer, les spectres s’étaient dissipés en une épaisse brume qui stagnait au sol. Hanno attendit que la Sorcière ait repris sa véritable forme.
« Je suppose que remettre le disque en place n’arrêtera pas la chute ? demanda-t-il. »
« Avec l’élan qu’on a pris ? grimaça-t-elle. Ça nous explosera à la figure sur-le-champ. »
Le Chevalier Blanc soupira. Tant pis pour la solution facile.
« Rassemblez-vous, dit-il en faisant appel à son Nom. »
Ils obéirent. Hanno ferma les yeux et rassembla son pouvoir, attendant le début de l’impact qui leur indiquerait qu’ils avaient touché le sol.
« Attends, comment se fait-il que tu ne sois pas blessé ? dit Hedge. Je t’ai vu recevoir des coups. »
« Sorcière pas très maligne, dit la Championne. Fantômes pas vrais, pas pouvoir blesser. »
« L’ignorance n’est pas un pouvoir magique ! cria la Sorcière. »
Le Chevalier Blanc sentit le sol trembler sous ses pieds et libéra aussitôt tout le pouvoir qu’il avait accumulé. Le monde devint blanc.