Chapitre 95
« Nous faisons des bergers des rois à la fin de nos histoires parce qu’ils savent déjà mener des créatures récalcitrantes, bêlantes et d’une intelligence limitée. »
– Prokopia Lekapene, première et unique Hiérarque des Cités libres
Laure n’avait plus eu de gouverneur impérial depuis la mort, que nul ne regrettait, de Mazus.
L’ancienne capitale du royaume avait été placée sous loi martiale alors même que ce bâtard se balançait encore au bout d’une corde sur la place du marché. Pourtant, aucun remplaçant n’avait été nommé par la suite : si j’avais bien compris, l’Impératrice avait profité de cette perspective de nomination pour faire un peu de ménage à la cour. Le bilan final avait été comparable à celui d’une petite bataille, les Sang-purs eux-mêmes se déchirant discrètement par intermédiaires interposés, chacun cherchant à placer un parent ou un protégé à la tête de la ville la plus riche de Callow. Tout cela n’avait mené à rien lorsque la Rébellion de Liesse avait éclaté, puisqu’il n’était pas question de lever la loi martiale à Laure tant que le sud était en révolte. La question du sort de la ville était finalement devenue le sujet de la toute première réunion du Conseil dirigeant, et avait révélé où se situaient les lignes de fracture entre ses membres.
En théorie, il comptait sept membres. Le Chevalier Noir en faisait partie : il était à la tête du Conseil et le seul à disposer d’un droit de veto — qu’il m’avait cédé en même temps que son vote. La Baronne Anne Kendal en était une autre, la première personne que j’avais nommée. Sœur Abigail, de la Maison de la Lumière, était la troisième. Septuagénaire, elle avait servi pendant trente ans comme sœur itinérante avant de s’installer, à l’âge mûr, dans une abbaye près d’Ankou. Elle avait été l’une des voix les plus ardentes de la Maison à s’opposer à la rébellion armée après la Conquête. Pourtant, Noir m’avait informée qu’elle avait été placée sous surveillance, tant par lui que par Malicia, du simple fait qu’elle entretenait tant de liens à travers Callow. La Maison de la Lumière n’avait pas de véritable hiérarchie, mais certains de ses membres avaient plus d’influence que d’autres, et Sœur Abigail se trouvait au sommet, même parmi eux.
Hakram avait aussi étranglé son petit-neveu à Trois-Collines. C’était le prêtre qui nous avait empêchés d’espionner par scrutation les Lances d’Argent, après s’être porté volontaire pour servir auprès des mercenaires en tant que liaison pour mon prédécesseur à la tête de Marchford. Je devais l’admettre, son apparente absence de rancune face à ces événements me troublait. Les prêtres qui avaient prononcé leurs vœux depuis assez longtemps étaient toujours… surnaturels, mais Sœur Abigail jouait dans une autre catégorie. Je ne l’avais jamais vue autrement qu’en parfaite santé, et Ratface m’avait raconté qu’elle avait soigné une plaie béante au ventre dans la cathédrale sans même transpirer. Son sourire indulgent de grand-mère cachait une grande puissance.
Les deux Praesiens qui siégeaient au Conseil étaient comme le jour et la nuit. Murad Kalbid avait prêté serment à la Haute Dame de Kahtan, une cousine éloignée mariée à une famille de moindre rang, et correspondait exactement à l’image que les Callowans se faisaient des Taghreb. Maigre comme un clou et la peau tannée par le soleil, cet homme d’âge mûr portait une barbe et une moustache taillées court qui faisaient ressortir ses yeux sombres. Je ne l’avais jamais vu sans une épée à la hanche, et il pouvait allumer des bougies d’un simple mot. Satang Motherless, comme s’appelait apparemment le Soninke, avait survécu à une querelle de succession à Aksum avant d’entrer au service du Haut Seigneur d’Okoro. Pour ce qui était de l’apparence, elle me faisait penser à une version moins impressionnante de l’Héritière, avec des pommettes un peu moins hautes et des courbes un peu moins généreuses. Elle gardait ses cheveux en plusieurs tresses, comme Apprenti, mais sans les babioles magiques. Une marque rouge, qui ressemblait à trois lignes, lui barrait la joue ; impossible de savoir s’il s’agissait d’un tatouage ou d’une tache de naissance particulièrement vive. Quoi qu’il en soit, elle renfermait de la sorcellerie.
Les deux étrangers n’avaient pas perdu de temps pour nouer une alliance informelle, travaillant de concert à orienter le Conseil dans un sens qui plairait à leurs protecteurs. Au début, ils avaient tenté de proposer que les propriétés confisquées aux nobles ayant combattu lors de la rébellion soient mises aux enchères sous la supervision de Murad, prétendument pour financer la reconstruction. Mais j’avais sèchement balayé cette idée, avec le soutien de Sœur Abigail. La moitié des trésors aurait disparu avant même la première vente, entassée dans des chariots en route pour les Terres désolées. Aisha était convaincue que Satang communiquait avec l’Héritière, mais je n’en étais pas si sûre. Mes gens n’avaient rien découvert de concret, même si, à vrai dire, ce qui tenait lieu de réseau d’espionnage n’en était qu’à ses balbutiements. Il me faudrait tout de même agir comme si c’était le cas, par précaution. Je savais avec certitude qu’Akua suivait de près ce qui se passait à Laure, afin de parer mes coups avant que je ne les lui porte. Pour l’instant, je m’étais contentée de lui compliquer la tâche en amputant le gouvernorat de Liesse de ses terres et en promulguant un décret interdisant à tout fonctionnaire callowan d’invoquer des démons ou de traiter avec eux. Mais je n’en avais pas fini. Pas avant qu’elle ne rampe jusqu’aux Terres désolées, ou, de préférence, tout droit aux Enfers.
Le dernier siège, le septième, revenait à la représentante personnelle de Malicia, mais il était resté vacant. L’Impératrice avait parfois envoyé des messagers pour exprimer son vote, jusque-là uniquement sur des questions relevant de l’autorité du Conseil dirigeant sur Callow.
En théorie, la séance de ce soir serait sans histoire : après avoir reçu le rapport mensuel des magistrats qui gouvernaient désormais Laure, nous n’aurions à discuter que de mon propre compte rendu sur les événements de Southpool. Après leur nomination, la Baronne Kendal avait été chargée de les superviser personnellement, mais les deux Praesiens avaient exigé qu’ils présentent régulièrement un rapport au Conseil. Ils n’avaient pas tout à fait tort. Je doutais qu’une femme comme Anne Kendal cherche à s’enrichir grâce à des pots-de-vin, mais le Général Orim tenait toujours garnison dans la ville et avait ouvertement exprimé son scepticisme quant au fait qu’une ancienne rebelle se voie confier le pouvoir sur ses légionnaires. L’assurance qu’elle serait surveillée par des gens des Terres désolées et par moi-même avait largement contribué à apaiser les esprits. Des compromis, grimaçai-je. J’avais dû en faire un bon nombre ces derniers temps, et ça ne me plaisait pas. À mon grand désarroi, le Chevalier Noir me manquait, et plus encore que l’homme, ses conseils.
La salle où se réunissait le Conseil dirigeant avait autrefois été la salle de réunion privée des souverains de Callow. La Reine des Lames s’était assise sur le même siège que le mien, tout comme Jehan le Sage. Des hommes comme Mazus y avaient aussi siégé, plus tard, mais cette époque était révolue. La pièce était décorée avec goût : un sol de marbre aux carreaux hexagonaux, des boiseries anciennes sous un plafond magnifiquement peint. Mais je ne m’attardai pas sur le décor et me dirigeai vers mon siège, à la tête de la table. Les autres membres étaient déjà là. Tous les six. L’Impératrice a donc enfin envoyé sa représentante, pensai-je en observant la femme en question. Soninke, les yeux sombres révélant une naissance modeste, elle n’avait pas de callosités aux paumes. Pas une combattante, donc. Sans doute une nomination de cour. Aucun des deux autres Praesiens dans la pièce ne semblait la connaître, et cela les mettait clairement mal à l’aise. À juste titre. J’avais découvert que les gens des Terres désolées avaient peur du Chevalier Noir dans l’obscurité de la nuit, mais qu’ils avaient toujours peur de l’Impératrice. Elle leur en avait donné de bonnes raisons.
« Une nouvelle venue, à ce que je vois », dis-je en retirant mes gants d’équitation pour les poser sur la table.
La représentante se leva et s’inclina avec grâce.
« C’est un honneur de faire votre connaissance, dame Écuyer, dit-elle. Je suis dame Naibu, représentante de Sa Majesté la plus redoutable au Conseil. »
Dame Adjointe, en Mthethwa. Le sens de l’humour d’Ime me faisait toujours grimacer, même à l’autre bout de l’Empire. Je n’aurais vraiment pas dû m’attendre à mieux d’une femme qui pensait que se faire appeler patience lui donnerait une aura de mystère.
« Nous sommes ravis de vous accueillir parmi nous », mentis-je à moitié.
Pas très convaincant, à en juger par la façon dont Sœur Abigail toussa discrètement dans sa manche. La Baronne Kendal adressa un sourire agréable à la nouvelle venue et lui murmura quelques politesses depuis son siège voisin, tandis que Naibu s’asseyait et que je prenais place à mon tour.
« Je n’ai pas vu les magistrats attendre dehors en entrant, dis-je. Leur rapport a-t-il déjà été présenté ? »
« Il a été reporté à demain, dame Écuyer, répondit Satang. Des nouvelles plus importantes nous sont parvenues de Dormer. »
Je haussai un sourcil. L’ancien fief de la Baronne Anne Kendal avait été l’un des premiers gouvernorats à être pourvus après la rébellion. Elle avait proposé de confier le premier mandat à l’un des anciens de la ville, pour faciliter la transition en attendant qu’on trouve quelqu’un pour le long terme. Après avoir fait examiner son dossier, je n’avais vu aucune raison de refuser.
« Il y a eu une incursion des Fées, dit Sœur Abigail. Une poignée de fées de la Cour d’Été se sont glissées dans la ville après avoir obtenu une invitation par ruse, puis ont forcé les habitants à danser jusqu’à ce qu’un prêtre les chasse. »
Je clignai lentement des yeux. Les Fées ? Elles ne quittaient jamais les Bois déclinants. Dormer était certes l’un des territoires de Callow les plus proches des bois, mais il fallait tout de même plusieurs jours à cheval pour s’y rendre. La seule porte connue vers l’Arcadie se trouvait près de Refuge, et… Je me figeai. Ce n’était plus vrai, n’est-ce pas ? Masego l’avait émis comme hypothèse des mois plus tôt, et il l’avait confirmé depuis : lorsque le démon de la Corruption s’était attardé à Marchford, il avait affaibli les frontières entre l’Arcadie et la Création. Jusqu’ici, rien n’en était sorti, mais… Putain. Il faut que je parle à Apprenti.
« Si j’ai bien compris, il n’y a pas eu de morts, dit Murad en se tournant vers la sœur. »
« Quelques membres foulés, au pire, répondit la Baronne Kendal, attirant son attention. »
« Dans ce cas, il ne devrait pas être nécessaire de réduire les impôts dus », sourit Satang.
La transition était trop fluide pour que tous deux ne l’aient pas préparée.
« La priorité, pour l’instant, doit être de veiller à ce que les Fées ne reviennent pas, dis-je sèchement. Aucune légion ne tient garnison dans la région. Si certaines de ces fées, celles qui aiment les choses un peu plus brutales, débarquent, les habitants seront vulnérables. »
« On m’a dit que la Quinzième organisait régulièrement des exercices sur le terrain, intervint Naibu, pour la première fois depuis le début de la conversation. Peut-être pourrait-on en organiser un près de la ville. »
Je la dévisageai avec prudence. J’avais envisagé de le proposer, mais entendre ces mots sortir de la bouche d’une inconnue me fit revoir mon jugement. Mes hommes seraient tout près du domaine de prédilection de l’Héritière, s’ils s’y rendaient, et si elle n’avait pas concocté de mauvais tours depuis notre dernière rencontre, je mangerais mes fichues gants.
« J’en parlerai au général Juniper, finis-je par marmonner. Mais ce ne sera qu’une solution provisoire. La Quinzième est basée à Marchford ; si la frontière devient instable, il faudra une présence plus permanente. »
« Contacter la Dame du Lac pourrait nous éclairer sur les raisons de cette incursion, suggéra Sœur Abigail. On dit qu’elle connaît l’Arcadie mieux que quiconque. »
Je savais que l’Empire entretenait des relations diplomatiques avec Refuge, mais, honnêtement, je n’avais aucune idée de comment ces relations étaient maintenues. Espionner par scrutation si près d’une porte vers l’Arcadie reviendrait à envoyer une invitation écrite à la Chasse sauvage, mais ils ne pouvaient tout de même pas envoyer des messagers à pied à chaque fois ? Moins de la moitié atteindraient Refuge : ces bois étaient un piège mortel encore pire que les Terres désolées. Je ne voulais pas reconnaître mon ignorance devant ces gens, alors je souris d’un air entendu et soutins le regard de Satang jusqu’à ce qu’elle détourne les yeux. Dans le doute, faites comme si tout était prévu.
« Des mesures seront prises », dis-je vaguement.
De quoi les laisser dans l’incertitude. Personne d’autre ne semblait avoir quoi que ce soit à ajouter, alors la Baronne Kendal proposa de lever la séance. Mon compte rendu sur Southpool pouvait attendre le lendemain, quand nous verrions les magistrats. C’était un peu brusque, vu le peu de temps que nous avions parlé, mais, ces six derniers mois, ils avaient appris à me connaître : dès que les débats devenaient trop fastidieux ou que j’avais autre chose à faire, j’avais tendance à écourter les séances. Les membres du Conseil se levèrent les uns après les autres et s’inclinèrent avant de me demander la permission de partir. Je la leur accordai distraitement, les yeux rivés sur Naibu, qui était toujours assise. Eh bien. Voilà qui promettait d’être intéressant. Sœur Abigail fut la dernière à sortir et referma la porte derrière elle, nous laissant dans le silence. J’allais prendre la parole lorsque l’envoyée de Malicia tressaillit soudain. Et pas qu’un peu : tout son corps fut secoué de convulsions, puis s’immobilisa brusquement. Pas même le temps d’un battement de cœur ne s’était écoulé que j’étais déjà debout, l’épée à la main.
« Ce ne sera pas nécessaire, Catherine », dit-elle d’une voix étrangement calme.
La Soninke se tenait désormais autrement. Le dos plus droit, les mains sagement jointes sur les genoux. Toute son attitude respirait l’autorité.
« Votre Majesté la plus redoutable », dis-je.
La marionnette de chair sourit, satisfaite.
« Adjointe, c’est ça ? marmonnai-je. Quelqu’un s’est bien amusé. »
« Il s’agit d’un simulacre de chair dans lequel a été insufflée une apparence de personnalité, dit Malicia en haussant gracieusement les épaules. L’une des rares fulgurances de Nefarious. Il sert mieux mes intérêts que si je me rendais en personne à Callow. »
Je rengainai lentement mon épée.
« Vous êtes toujours là-dedans, ou… »
Je fis un vague geste de la main.
« Ne posez pas cette question si vous souhaitez bien dormir cette nuit, sourit l’Impératrice. Disons simplement que tout ce que mon adjointe entend finira par m’arriver aux oreilles. Vous pouvez considérer ses opinions comme les miennes, à toutes fins pratiques. »
Un de ces jours, je finirais bien par découvrir quelque chose venant de la Tour qui ne soit pas tiré d’un cauchemar. Mais pas aujourd’hui, à l’évidence.
« J’imagine qu’il se passe des choses dont je ne suis pas au courant, dis-je. »
Si j’avais jamais fait une supposition sûre, c’était bien celle-là.
« Vous n’avez pas tort. Mais d’abord, j’apporte des nouvelles du sud, dit Malicia. »
Je me redressai. Le Chevalier Noir se trouvait dans les Cités libres depuis quelques mois, mais les nouvelles mettaient du temps à remonter jusqu’à Callow. Et quand quelque chose me parvenait, c’était toujours assez tard pour être presque sans intérêt.
« La dernière fois que j’en ai entendu parler, il était à Penthes, dis-je. »
« La ville compte actuellement douze prétendants au titre d’Exarque, m’apprit l’Impératrice avec amusement. Un peu excessif, même pour lui, mais ils sont de fait hors de la guerre jusqu’à ce que la question soit réglée. Lors de notre dernier contact, il se dirigeait vers Nicae, mais au vu des derniers événements, je pense qu’il ira à Delos. »
Je haussai un sourcil.
« Elle n’est pas tombée ? demandai-je. Je croyais que le Tyran marchait sur elle. »
On avait beaucoup parlé de ce méchant sorti de nulle part, dont personne n’avait jamais entendu parler, après qu’il eut fait griller le tiers d’une armée en chemin vers Atalante. Cette cité-État avait été mise à sac et conquise quelques semaines plus tard, ses armées dispersées sur le champ de bataille. Apparemment, la moitié des mercenaires engagés par Atalante avaient sombré dans le brigandage après la défaite, avant d’être enrôlés de force dans l’armée du Tyran, bande après bande. Le Nom et son armée s’étaient ensuite dirigés vers Delos, et c’était la dernière nouvelle que j’avais reçue.
« La première attaque a été repoussée, m’informa Malicia. Le Tyran assiège la ville avec… son panache habituel. »
La fin de sa phrase avait été prononcée avec dégoût.
« Cet homme a pratiquement anéanti une armée à lui tout seul, dis-je lentement. Et il s’est fait repousser par une ville connue pour ses scribes ? »
« Il y a des Héros dans la ville, répondit l’Impératrice. »
Eh bien, merde. Ça expliquait aussi pourquoi le Chevalier Noir se dirigeait là-bas.
« Je suppose qu’on ne connaît pas leurs Noms ? demandai-je. »
« Le Chevalier Blanc en fait partie, répondit-elle. Et une femme que vous connaissez, je crois, même si elle a désormais un autre visage : la Barde Vagabonde. »
Je jurai. Chevalier Blanc, ça sonnait aussi inquiétant que tous les Enfers, mais la Barde était une plaie que je connaissais mieux.
« Elle devait bien finir par refaire surface, dis-je. Ça va être un beau gâchis. »
« Il y en a au moins trois autres, ajouta l’Impératrice, mais je n’ai encore rien de concret à leur sujet. »
Cinq Héros. Le nombre habituel quand les choses allaient terriblement mal tourner pour les méchants. Je me demandai s’il existait un terme précis pour les désigner. On parlait d’un banc de poissons ou d’un troupeau de moutons ; il devait bien y avoir un mot pour les Héros. Un meurtre, ricanai-je. Ou peut-être une bande, comme pour les chats. Le Chevalier Noir allait donc devoir se coltiner une bande entière de Héros. Ça promettait de lui faire une sacrée année.
« Procer continue de rester à l’écart ? demandai-je. »
« Notre chère Cordelia envoie ses soldats mécontents à Nicae, dit Malicia. Plus de dix mille déjà, et leur nombre augmente chaque jour. Plus important encore, elle a convaincu Ashur de lever ses restrictions sur le commerce nicean : ils peuvent donc se permettre de les nourrir. La guerre se jouera lors de la bataille livrée par cette armée ; les conflits actuels ne font que préparer le terrain. »
« Ça l’occupe trop pour qu’elle vienne fouiner à Callow, au moins, marmonnai-je. C’est déjà ça. »
L’Impératrice retira une main de ses genoux et posa le menton dans sa paume, parvenant à conserver toute son élégance dans un corps qui n’était pas le sien.
« Si je suis venue, c’est justement à cause de Callow, dit-elle. Vous avez été plutôt occupée ces derniers temps, Catherine. »
Je me dis que cette conversation n’allait pas commencer sous les meilleurs auspices.
« J’apprends encore le métier, dis-je. Il y a tant à faire que même trois versions de moi ne suffiraient pas à tout gérer. »
« Déléguer à la Baronne Kendal était un pas dans la bonne direction, dit Malicia. Continuez à trouver des personnes dignes de confiance et à leur confier de l’autorité. »
J’inclinai la tête sur le côté.
« Il n’y en a pas beaucoup, à vrai dire. »
La plupart des gens sur qui je pouvais compter se trouvaient dans la Quinzième, et je ne pouvais pas continuer à leur refiler des responsabilités civiles. Leur charge de travail avait déjà considérablement augmenté avec l’expansion de la légion.
« Alors, trouvez des moyens de pression sur les gens en qui vous n’avez pas confiance, et utilisez-les malgré tout, dit l’Impératrice. Murad a des enfants à Kahtan et tient à eux. Une menace à leur encontre le maintiendra dans le droit chemin. Il a de l’expérience à la tête d’une garde urbaine, et il vous faut quelqu’un pour diriger celle de Laure. »
« J’essaie d’éviter d’importer des dirigeants de Praes, dis-je en tâchant de ne pas prendre un ton accusateur. »
« L’Empire a décapité la classe dirigeante de Callow deux générations de suite, fit remarquer Malicia. Formez des remplaçants, bien sûr, mais il vous faut des gens pour occuper les postes maintenant. Par vos actes, vous avez commencé à centraliser le pouvoir à Callow sans créer d’administration capable de l’exercer. Cela ne peut mener qu’à l’anarchie. »
J’avalai ma salive. J’étais… dépassée, en fait. L’Impératrice soupira.
« Vous êtes jeune, plus jeune que nous ne l’étions lorsque nous avons pris le pouvoir, dit-elle. Je n’attends pas de vous la perfection immédiate. Ce que je peux vous enseigner, je le ferai. »
Elle se renversa dans son siège.
« Passons en revue vos actes à Southpool, pour vous exercer, dit-elle. Selon vous, quelle est la perception générale de ce qui s’y est passé ? »
« Une gouverneure praesienne corrompue a été destituée, dis-je en fronçant les sourcils. »
« Avec brutalité, précisa Malicia. On l’a pendue devant les portes de la forteresse, à la vue de tous. »
« En général, l’Empire ne rechigne pas à faire des exemples, dis-je. »
« Dans les cas exceptionnels, répondit l’Impératrice. La gouverneure Ife n’en était pas un. Il était nécessaire de la destituer pour parvenir à vos fins, mais la manière était mauvaise. Vous auriez dû la faire assassiner discrètement et installer votre remplaçant. »
« Si elle disparaît simplement, le message ne passe pas, marmonnai-je. »
Toute cette affaire me démangeait encore comme une irritation impossible à gratter, et la ressasser n’avait rien d’une agréable soirée. Je l’écoutai tout de même : Malicia n’avait pas réussi à diriger une meute de loups comme les Hauts Seigneurs pendant plus de quarante ans en se contentant d’être jolie. Si elle avait un conseil à me donner, il méritait d’être entendu.
« Le message passe auprès de ceux à qui il est destiné, objecta Malicia. De plus, réfléchissez à ce qu’ont vu les habitants de Southpool : une noble des Terres désolées pendue comme une vulgaire criminelle callowane. »
« Elle se comportait comme une vulgaire criminelle callowane, dis-je, la colère montant tandis que je m’efforçais de ne pas hausser la voix. »
« Tous les regards de Callow sont tournés vers vous, Catherine, dit l’Impératrice. C’est vous qui leur donnez le ton. Si vous recourez à la violence, ils vous suivront sur cette voie. Et ils s’en prendront à toutes les cibles à leur portée. »
Je me frottai l’arête du nez, puis grognai.
« C’est juste, dis-je. Je ne cherchais pas à provoquer des émeutes contre les légions. Mais je n’ai pas d’assassins à ma disposition. Ce qui s’en rapproche le plus, c’est… »
« Qui vérifie actuellement où en est votre adversaire », acheva Malicia lorsque je laissai ma phrase en suspens. « L’outil qui vous conviendrait naturellement serait la Guilde des Assassins, mais vous avez d’autres projets. »
Je grimaçai. Bien sûr qu’elle était au courant. Ce n’était pas une question.
« À l’avenir, faites utiliser par vos mages une version plus avancée de la formule du sort de scrutation, reprit-elle. Apprenti en connaît plusieurs. Celle que vous employez actuellement est d’une facilité déconcertante à espionner. L’Héritière l’a certainement fait, entre autres. »
Le fait qu’elle n’affiche aucune suffisance rendait presque la chose pire.
« Leur existence même enfreint les lois de la Tour, dis-je sur la défensive. »
« Il n’a jamais existé, et il n’existera jamais, de nation sans tueurs à gages, répondit Malicia. Au mieux, vous pourriez dissoudre leur organisation pendant quelques décennies. Le métier continuera d’exister tant que quelqu’un aura un couteau et qu’un autre aura de l’argent. »
« Alors, je devrais laisser une bande de meurtriers faire ce qu’elle veut sous prétexte que les gens sont des salauds ? rétorquai-je. À quoi bon avoir une loi contre ça, alors ? »
« La loi n’a pas pour but de définir le bien et le mal, mais de réguler les comportements, dit l’Impératrice. Vous êtes une dirigeante, désormais, Catherine. Votre seule préoccupation devrait être la maîtrise. »
Elle haussa les épaules avec nonchalance.
« Si vous jugez nécessaire d’affirmer davantage votre autorité sur la Guilde des Assassins, faites-le, dit-elle. Mais tenter de la détruire entièrement vous mettrait en conflit avec toutes les Guildes Sombres. Vous ne pouvez gouverner un royaume si vous êtes en guerre contre toutes les institutions qu’il abrite. »
« Vous m’interdisez de les dissoudre ? demandai-je entre mes dents serrées. »
Rien de moins ne me ferait renoncer. Le simulacre possédé par l’Impératrice me dévisagea un instant.
« Non, finit-elle par dire. Si vous échouez, vous en tirerez une leçon. Si vous réussissez… eh bien, j’ai eu droit à quelques surprises au fil des ans. Je vous préviens toutefois que vous n’avez pas les ressources nécessaires pour les affronter actuellement. »
Je grimaçai. Avant la rébellion, Marchford avait été l’une des villes les plus riches de Callow. Jusqu’à ce qu’un démon campe quelques jours au-dessus des mines d’argent, remplissant les rues de mineurs mécontents et de leurs familles. Voilà pourquoi tant de gens s’engageaient dans la Quinzième en ce moment. Le pont, qui constituait la principale voie commerciale reliant les collines au reste du pays, n’avait été reconstruit que tout récemment après que les Lances d’Argent l’avaient incendié ; les échanges n’avaient donc pas encore repris. Et cela sans même compter la gueule béante et affamée qu’était devenue la reconstruction de la ville dévastée. Je commençais à regretter d’avoir dit à Robber d’incendier ce manoir, puisque j’étais censée y habiter.
« Apprenti m’a dit que les mines seraient débarrassées de la contamination d’ici quelques mois, dis-je. Ce sera plus facile ensuite. »
« À votre retour à Marchford, dit Malicia, la Matriarche de la tribu des Hautes Crêtes vous présentera une offre. Elle pourrait résoudre vos problèmes, mais vous devriez bien réfléchir avant de l’accepter. »
Je fronçai les sourcils. Les Hautes Crêtes ? C’était la tribu de Pickler, et la Matriarche en exercice devait être sa mère. De mauvais augure.
« Hâtez-vous de regagner vos terres, Catherine, dit l’Impératrice. Vous y trouverez plus de difficultés que vous ne le pensez : votre bâtarde s’est montrée étonnamment efficace pour étouffer les rumeurs. »
La marionnette de chair se pencha en avant, et l’Impératrice de l’Effroi de Praes la regarda à travers ses yeux.
« Mais surtout, ne croyez pas un seul instant que le silence de l’Héritière signifie qu’elle vous a oubliée. Vous êtes peut-être un héritage, Catherine Foundling, mais elle aussi. »
Dame Naibu tressaillit, puis s’immobilisa. Le seul signe de vie était le mouvement régulier de sa poitrine qui se soulevait et s’abaissait.
« Ça va être une de ces années, n’est-ce pas ? soupirai-je. »