Chapitre 92
« Ton erreur, Reine des Lames, c’est de croire que la vertu appartient au Bien. Chaque Tyran qui a jamais revendiqué la Tour, chaque imbécile et chaque fou, portait en lui la graine de la grandeur. Courage, intelligence, ambition, volonté. Nous pouvons perdre notre chemin, nous perdre nous-mêmes, mais chaque fois, nous nous rapprochons… un peu. Tu crois que j’ai peur de la mort ? Je ne suis qu’une goutte dans la marée qui noiera la Création. J’en tire fierté, même à l’heure de mon échec. Les Impératrices s’élèvent, les Impératrices tombent. Mais la Tour ?
Oh, la Tour demeure. »
– Dernières paroles de l’Impératrice de l’Effroi Regalia Première
« C’est une chose bien laide, n’est-ce pas ? »
Il y avait du vrai là-dedans. Tant de récits s’étaient tissés autour du trône de Praes que les mensonges ne se distinguaient plus de la vérité, mais nul ne pouvait nier que la chose était hideuse. De la pierre et du fer soudés sans ménagement par un homme dépourvu de la moindre fibre artistique. D’après les archives, le premier Sorcier avait bien des talents, mais pas celui de créer. Le tas de pierre était trapu et grossier, le dossier du siège penchait légèrement vers la gauche et le fer qui le maintenait avait coulé sur le sol en fondant. Après que Triomphante eut abattu la Tour sur ses assassins dans un ultime acte de dépit, on l’avait retrouvé intact. Pas une seule pierre détachée ne l’avait effleuré. Tous ceux qui avaient déterré la salle étaient devenus fous et s’étaient suicidés dans la semaine suivant sa découverte.
Le trône de Praes n’était pas fait pour les âmes timorées.
« Il aurait dû l’être, dit Amadeus. À l’époque, ils comprenaient mieux ce que nous sommes vraiment. »
Un empire rafistolé à partir de tribus et de royaumes en guerre, qui n’avaient même pas réussi à s’unir face aux Miezans envahisseurs. Un mensonge auquel avaient consenti Taghreb et Soninke, orques et gobelins : la paix que leur avaient imposée les étrangers survivrait à leur départ. Praes n’était ni un mot mthethwa ni taghreb : c’était du vieux miezan, arraché à l’ennemi et brandi comme un trophée par la première Impératrice de l’Effroi. Maléfique avait su, pensait-il, que tous les peuples de l’Empire devaient se rappeler le cliquetis des chaînes chaque fois qu’ils parleraient de leur nation. Ainsi, ils n’oublieraient jamais la Guerre des Chaînes, jamais le temps où tous avaient été humiliés. Autrefois, nous ne savions pas regarder au-delà de nos couteaux et de nos querelles mesquines, alors la Création nous a ensevelis. Souviens-t’en.
L’Impératrice de l’Effroi Maléfique était une femme pleine d’espoir. Elle l’était restée jusqu’à ce que le Haut Seigneur de Wolof la poignarde dans le dos et lui vole son trône, dévoilant la vérité de son empire : le pouvoir acquis dans le sang se reprend dans le sang. Toujours. On pouvait tenir Praes, mais on ne pouvait pas le posséder. Ici, nul Roi Mort ne régnerait éternellement, nul Précepte de la Nuit auquel tous devraient se soumettre. L’Empire de l’Effroi aurait cent mille Tyrans, tous égarés, à convoiter ce qui leur échappait jusqu’à ce que leur malheur s’abatte sur eux. Et le Tyran renaîtrait, le feu dans les yeux et une ambition inextinguible au ventre, que la Création lui refuserait — mais, oh, cette faim. N’était-ce pas là l’essentiel ? C’était une pensée étrangement poétique pour Amadeus, homme peu enclin à la sentimentalité en dehors de limites très précises. Il ne s’y attarda pas.
Mille poètes avaient gravé leurs phrases dans l’âme des Terres désolées, mais il n’était pas de ceux-là. L’héritage qu’il cherchait à laisser était d’une autre nature, tout aussi insaisissable.
« Nous savons tous que c’est un mensonge, Maddie, rit Alaya. Regarde tous ces jolis ornements dorés autour du trône : tout près, mais sans le toucher. Il y a des limites que même les Praesiens ne franchissent pas. »
La salle était vide et le resterait pendant la majeure partie d’une cloche. Alaya avait toujours installé les protections les plus féroces dont disposait la maîtresse de la Tour chaque fois qu’ils s’appropriaient les lieux pour boire. Ce soir, d’un commun accord tacite, ils avaient choisi de s’asseoir près de l’Empereur de l’Effroi Malveillant III. « Le Concis », comme le nommaient les annales de Praes. À la connaissance d’Amadeus, durant ses dix ans de règne, il n’avait guère fait que mater une rébellion gobeline et échouer de façon spectaculaire à faire de l’Empire une puissance maritime. Les Ashuriens avaient débarqué directement à Thalassina et incendié la flotte à moitié construite ; les seuls capitaines survivants avaient aussitôt déserté pour devenir pirates dans les Îles sans Marée et s’étaient changés en épine récurrente dans le flanc de la marine marchande impériale.
Il y aurait, il le savait, un petit détail à propos de cet homme qu’il ignorait et qui lui arracherait un rire quand il le relierait à quelque chose qu’Alaya lui dirait ce soir. Elle avait toujours adoré dissimuler dans ses paroles de petites plaisanteries qu’il ne découvrait qu’en y repensant plus tard. Elle était déjà ainsi quand les Sentinelles étaient venues la chercher à l’auberge de son père, avant que les jeux feutrés mais mortels du sérail n’aiguisent ce talent en une lame qui tailladait autant qu’elle taquinait. Bien des seigneurs et dames de Praes s’étaient réveillés en pleine nuit, des semaines après leur audience avec Malicia, frissonnant en comprenant toutes les implications d’une phrase apparemment innocente. Amadeus prit la bouteille que lui tendait l’Impératrice de l’Effroi de Praes, avala une gorgée de ce vin atroce et grimaça.
« Dieux, je ne sais pas pourquoi on continue à boire cette piquette, dit-il.
— La nostalgie, répondit Malicia d’un air songeur. De tous les alcools produits en Calernie, je reconnais toutefois que ceux de l’Étendue Verte sont les pires. De loin. »
Elle but une longue rasade à la bouteille quand il la lui rendit, puis essuya sa bouche du dos lisse de la main, sans même prétendre à la politesse. En de pareils instants, Amadeus pouvait encore apercevoir la jeune fille qu’il avait connue. Celle aux yeux rieurs et à l’ambition brûlante, que les sombres jours à venir n’avaient pas encore endurcie. Pourtant, hormis quelques conversations au clair de lune, il n’avait jamais vraiment connu cette jeune fille. C’était avec la Malicia à venir qu’il s’était véritablement lié d’amitié. À mi-chemin entre Alaya souriante et l’Impératrice de l’Effroi au regard dur qui gouvernerait les Terres désolées.
« Ça a le goût de la terre et de l’absence d’avenir, dit-il après avoir repris une gorgée. »
Alaya ricana. Si l’un de ses courtisans l’avait jamais vue ou entendue faire quelque chose d’aussi indigne, il aurait cru ses sens abusés avant de se résoudre à y voir la vérité. Après toutes ces années, il était encore touché qu’elle lui fasse assez confiance pour laisser cette petite part d’elle-même, qui n’appartenait qu’à elle, s’animer devant lui.
« En vérité, dit-elle, c’est le goût du foyer. »
Elle leva la bouteille en un salut moqueur au trône.
« À l’Étendue Verte, porta Amadeus. Et à la boue la plus glorieuse de toute la Création. »
Son ton était sarcastique, mais les souvenirs allaient plus profond. Ils remontaient à l’époque où ils n’étaient personne dans le grenier à blé d’un empire à l’agonie : lui, vêtu d’un Nom qu’il avait enfilé comme la cape d’un déserteur ; elle, la grande beauté d’une ville si petite qu’elle ne figurait pas sur toutes les cartes. Ils s’élèveraient, n’est-ce pas ? Ils iraient bien plus loin qu’ils n’en avaient le droit. Non pas que le droit ait jamais beaucoup compté pour l’un ou l’autre.
« En fait, ça coûte plus cher de le faire apporter à la Tour que d’acheter le vin lui-même, avoua Alaya, amusée. J’en achète des caisses entières pour apaiser ma conscience. »
« Tu as des caisses entières de cette horreur quelque part dans la Tour ? dit le Noir. Ma foi, ton arsenal est redoutable. »
Le tonnerre gronda dehors juste après ses paroles, leur conférant une ironie étrange. Il y avait toujours une tempête, ou la promesse d’une tempête, autour de la Tour. Wekesa lui avait appris que les changements rapides des conditions météorologiques dans les Terres désolées étaient liés au phénomène, mais Amadeus n’avait pas posé davantage de questions après s’être assuré qu’on ne pouvait pas exploiter ce lien pour maîtriser le temps. Dommage. La désertification des Terres désolées ne pourrait jamais être entièrement inversée, mais les bons outils auraient pu en atténuer les effets. Adossé à la colonne de marbre, un vieil ami à ses côtés, Amadeus contempla l’histoire de Praes qui se déroulait en mosaïque sur le sol et ne dit rien.
« Hasenbach a retourné Ashur, finit par dire Alaya, dont l’amusement s’était dissipé. »
Il ne lui demanda pas si elle en était sûre. Ses agents avaient pénétré plus profondément dans la Thalassocratie que ceux d’Eudokia, et ils ne commettaient pas d’erreurs.
« Nous avons toujours son fils, dit-il.
— Tant que son père vivra, il ne sera qu’une voix parmi d’autres dans leurs comités. »
Voilà le problème, avec Ashur. Les Ashuriens croyaient sincèrement à leurs échelons : un citoyen de rang supérieur méritait pleinement l’autorité qui lui était accordée, et tenter de s’élever avant sa promotion méritait le mépris. La hiérarchie baalite s’était si profondément enracinée dans leur société que, des siècles après que l’Hégémonie eut cessé de peser dans les grandes affaires de la Création, éclipsée par des puissances plus jeunes et plus grandes, les échelons étaient toujours considérés comme sacrés. Tant que Magon Hadast vivrait, Ashur resterait l’ami de Procer. Un ami prudent et intéressé, mais cela suffirait si les bonnes promesses étaient faites. Elles le seraient, Amadeus n’en doutait pas.
« Cette fille devient plus dangereuse pour nous chaque année, dit-il.
— Cette fille, c’est nous, dit Alaya. Il y a quarante ans, nous regardions les étoiles depuis une autre terre. »
L’homme aux cheveux sombres ne répondit pas tout de suite, frappé par la justesse de cette pensée. Ils avaient toujours su qu’ils paieraient le prix de ce qu’ils avaient fait en Procer, des vies qu’il avait fait prendre par Assassin et des guerres que Malicia avait attisées à coups d’or et de paroles doucereuses. Le Premier Prince venait enfin réclamer son dû. Le regrettait-il ? Non, répondit aussitôt sa pensée. Il était indispensable, pour que la Conquête réussisse, que la Principauté soit paralysée. Cette guerre finirait tôt ou tard à leur porte. Toutes leurs intrigues n’avaient fait que retarder de quelques décennies le premier coup frappé.
« Le Levant, et maintenant Ashur. Elle essaie de forger une alliance contre nous, dit-il. Notre chère Cordelia aura peut-être sa croisade, après tout. »
Son ton était léger, pas les conséquences. Si Hasenbach parvenait à bâtir une version continentale élargie de la Ligue des Cités libres, il lui suffirait d’attendre que le prétexte à une Dixième Croisade lui tombe dans les bras. Amadeus ne se faisait aucune illusion : ce serait le cas.
« Les Cités libres, voilà où nous pouvons étouffer cette affaire dans l’œuf, dit Alaya. Plus cette guerre nous échappe… »
Plus les alliés de Hasenbach seraient tentés d’ignorer ses appels à la paix et à l’ordre pour intervenir et réclamer leur part du butin. Dès que deux forces appartenant à deux de ses aspirants croisés se feraient face, l’épée au clair, toute son entreprise s’effondrerait. Alaya avait assez d’influence à l’étranger pour s’en assurer. Si cela arrivait. Malheureusement, ni l’un ni l’autre ne faisait confiance à quiconque était impliqué dans la guerre pour provoquer un tel dénouement. Envoyer les Légions de la Terreur, aussi tentant que cela fût, fournirait à Hasenbach un cri de ralliement pour tous les fidèles du Bien et une bannière pour sa maudite croisade. Il fallait donc une intervention plus discrète et mesurée.
« Wekesa me retrouvera près du Wasaliti, dit Amadeus. Nous prendrons tous un bateau pour descendre jusqu’à Mercantis. »
De là, il chercherait le point faible de la Ligue du Bien. Penthes, probablement, car l’influence praesienne y avait gagné du terrain ces dernières années. Peu importait qu’il en restât peu : les Calamités avaient déjà tiré davantage d’ouvertures plus étroites.
« L’Écuyer obtiendra son droit de vote et de veto plus tôt que prévu, dit doucement Alaya.
— Il était prévu qu’elle les obtienne, tôt ou tard, répondit Amadeus.
— Après que tu lui auras appris à gouverner, murmura Malicia. »
Et voilà le nœud du problème, il le savait. Confier la moitié du territoire de l’Empire à une Callowanne de dix-sept ans — qui avait parfois plus de répartie que de bon sens — après lui avoir enseigné ce qu’il savait du pouvoir était une chose ; le faire avant en était une autre. Les craintes d’Alaya n’étaient pas infondées, songea-t-il. La première année, au moins, Catherine risquait de massacrer et de contraindre quiconque lui semblerait faire obstacle. Elle le ferait sans pitié et sans hésiter, car Catherine Foundling avait au fond d’elle une cruauté absolue. Peut-être était-ce la défiance callowane, alliée à un pragmatisme brutal. Elle se servirait de ce qu’elle ne pouvait briser, et briserait ce dont elle ne pouvait se servir. Sabah lui avait dit un jour que Catherine ressemblerait à l’enfant qu’il aurait eu avec Hye ; il avait balayé cette idée sans la confirmer ni la démentir. C’était, il le savait, un attachement dangereux.
« C’est dans le grand bain qu’elle apprend le mieux, dit-il.
— Tu as l’air fier, remarqua Alaya. »
Amadeus rit doucement dans la grande salle déserte.
« Deux ans, Allie, dit-il. Ça fait deux ans qu’elle s’y attelle, et déjà deux Héros sont morts de sa main. Tout ce qu’on a envoyé contre elle, elle l’a dispersé. Des armées, des diables, même un démon. Dieux d’en Bas, il y a quelques mois, elle a pratiquement détroussé un ange. »
Il tendit la main vers la bouteille et en but une gorgée.
« Fier ? dit-il. Le mot ne rend pas justice à ce que je ressens. »
Alaya reprit la bouteille, but à longues gorgées, puis la posa sur le sol froid.
« L’affection, dit-elle avec tendresse, a toujours été ton point faible. Tu en as fait une sorte de force, mais elle reste une faiblesse. »
C’était pour cela qu’ils avaient toujours si bien fonctionné, tous deux le savaient. Alaya voyait ce à quoi il était aveugle et prenait les mesures qu’il n’aurait pas prises ; lui était prêt à faire les sauts de la foi quand elle avait perdu la sienne depuis des années. Nefarious avait beaucoup à se faire pardonner. Alaya l’avait tué, et Amadeus n’avait pas voulu s’interposer devant une haine si méritée et si sanglante. Mais s’il l’avait fait… le poison n’aurait pas été son arme. Il aurait libéré les réserves de férocité que Wekesa gardait au fond de lui et en aurait fait une mort que nul n’oublierait tant que la Création subsisterait. Et Wekesa l’aurait fait sans même qu’on le lui demande, car son plus vieil ami aimait lui aussi Alaya, à sa manière. D’une façon moins confiante, plus lucide, songea-t-il, sans que cela en amoindrisse la profondeur. Après la guerre civile, Warlock avait voulu la voir sur le trône autant que le Noir, voir revenir dans ses yeux sombres l’ombre de leur rire d’autrefois. Il avait voulu en voir disparaître la peur.
« Avant de partir vers le sud, dit-il, il me reste une affaire à régler.
— L’Héritière, répondit-elle.
— Elle a défié deux fois l’autorité impériale, Alaya. D’abord avec le démon, puis à Liesse. Elle comptait capturer les Hashmallim, pour une raison que j’ignore. »
« Je la connais, dit Malicia. Et j’ai fait confiance à ton apprentie pour défaire ce plan. »
« Elle doit mourir, dit franchement Amadeus. De façon retentissante, atroce, publique. Je ne comprends pas pourquoi elle est encore en vie. Nous avons réservé pire à des gens d’aussi vieille lignée pour des offenses moindres. »
L’Impératrice de l’Effroi de Praes prit la bouteille et la porta à ses lèvres. Elle but longuement, puis s’adossa à la colonne, un sourire sombre aux lèvres.
« Il ne s’agit pas de l’Héritière, Maddie, dit-elle. Il n’en a jamais été question. Il s’agit de sa mère. »
Amadeus haussa un sourcil, mais ne l’interrompit pas.
« Tasia Sahelian, prononça Alaya, savourant ces mots. Haute Dame de Wolof. Une tique, Maddie. Une tique dont je ne pouvais me débarrasser, qui liait les autres à ses intrigues. Et à présent, je vais la briser. »
Une manœuvre d’une telle ampleur aurait laissé des remous en surface. L’esprit calme, Amadeus réexamina à la lumière de ses paroles tous les événements majeurs des cinq dernières années.
« L’or, dit-il après un long silence. Les réparations que tu lui as imposées : tu savais qu’elle les paierait. Tu n’as jamais cru que cela la pousserait à retirer sa requête concernant le tribut des orques. »
« Depuis dix ans, un coup après l’autre, j’ai lentement vidé ses coffres, dit Alaya, toujours souriante. Des lois insignifiantes qu’elle payait pour enfreindre. Des droits de douane augmentés sur les marchandises dont elle avait besoin. Des pots-de-vin qu’elle devait égaler. Et le trésor de Wolof diminuait, aurelius après aurelius. »
« Elle a encore de l’argent, dit Amadeus. Son réseau d’espions n’a pas été réduit, et ses manœuvres de subversion dans la bureaucratie se poursuivent. »
« Oh, elle a de l’argent, murmura l’Impératrice de l’Effroi Malicia. De l’argent, au sens strict : de l’argent métal. »
Le regard d’Amadeus s’aiguisa. « Procer. Je croyais que tu avais coupé les vivres.
— Ce n’est pas le cas, répondit Alaya. Et à présent, elle en dépend pour garder la tête hors de l’eau. Elle aura atteint le sommet de son surendettement quand elle aura englouti une fortune dans la reconstruction de Liesse — dont les infrastructures, je le crains, vont s’effondrer. »
La femme à la peau sombre posa la bouteille au sol. Son tintement froid évoqua la hache d’un bourreau.
« Et alors, l’argent cessera d’affluer. »
Ce serait sa fin, Amadeus le savait. La perte de prestige, lorsqu’elle serait contrainte de manquer publiquement à ses nombreux engagements, anéantirait toute crédibilité auprès du reste de la noblesse. Sa propre famille se soulèverait pour la renverser. Mais cela irait plus loin encore.
« Les Vrais-Sang, dit-il.
— D’ici un an, ils auront cessé d’exister en tant que force politique dans l’Empire, répondit-elle doucement. »
Car l’Héritière, enhardie par l’impunité dont elle jouissait en restant juste à la limite, commettrait une nouvelle erreur. Elle fournirait à Malicia un autre levier pour démanteler les Vrais-Sang et les traiter séparément. Les Réformes pourraient reprendre, songea-t-il, mais ces cieux prometteurs étaient trop ensoleillés. Dans les Terres désolées, c’était toujours l’annonce des pires tempêtes.
« Si Tasia prend de tels risques, dit-il, c’est qu’elle peut atteindre son objectif final en moins d’un an.
— C’est aussi mon avis, acquiesça-t-elle. »
Il ferma les yeux. Liesse, tout ramenait à Liesse. C’était le prix que mère et fille avaient convoité pendant la rébellion, et pas seulement pour s’emparer de quelques impôts.
« L’Héritière. Elle a un autre plan. Lequel ? »
Un long silence s’installa, troublé seulement par la pluie qui tambourinait dehors.
« Est-ce que tu me fais confiance ? demanda Alaya.
Il y a un an, pensa-t-il, tu n’aurais pas eu besoin de me le demander. Mais il y a un an, il ne lui aurait pas demandé de comptes en premier lieu. Quatre mots qu’elle avait prononcés, chargés de tant d’autres sens. Après toutes ces années, disait-elle, après toutes les fois où nous nous sommes blessés sans le savoir, ou sans avoir le droit de laisser cela nous arrêter, crois-tu encore en tout ça ? En ce que nous avons bâti, tous les deux. En tous les sacrifices que nous avons faits, en tous les choix que nous avons ensanglantés, les regrettes-tu ? Même si le gouffre est profond et le passage long, même si les ténèbres sont épaisses et que nous sommes tous deux si, si las — feras-tu encore ce saut de la foi, si je te le demande ? Amadeus ferma les yeux et s’adossa à la colonne. Avec douceur, il entrelaça ses doigts à ceux d’Alaya.
« Toujours, dit-il. »
Parce qu’il était le Chevalier Noir et qu’elle était l’Impératrice de l’Effroi, et qu’ensemble ils avaient tordu les fils du Destin jusqu’à les rompre. Parce qu’il était Amadeus et qu’elle était Alaya, et que si les enfants qu’ils avaient été étaient morts depuis longtemps, les rêves qu’ils avaient tissés ensemble sous les étoiles, eux, étaient toujours vivants. Elle posa la tête contre son épaule, et ils gardèrent longtemps le silence.
« Un “bon moment”, finit-elle par dire. »
Il renifla. C’étaient les paroles du Tyran d’Héliké, alors qu’il plongeait le sud-est du continent dans un chaos sanglant.
« Un jour, poursuivit Alaya, nous aurons des alliés étrangers qui ne seront pas de parfaits imbéciles. À force de probabilités, ça finira bien par arriver. »
« Ce jour-là, dit Amadeus avec nostalgie. Mais d’ici là… »
« Même si les Héros viennent, dit-elle.
— Même si les anges s’en déchaînent, répondit-il.
— Même si toute la Création se dresse contre nous… »
« Nous gagnerons, murmurèrent-ils. »
Au loin, le tonnerre gronda.
Aucun des deux ne tressaillit.
Akua Sahelian laissa la sorcellerie s’infiltrer dans son corps. Des pierres anciennes, provenant des premières fondations de Wolof et gorgées de l’ancienne magie qui y régnait, l’entouraient en un cercle parfait. Elle n’avait mis qu’un après-midi à convertir leur puissance en un sort de guérison ; c’était l’un des premiers tours de Haute Arcane que son père lui avait enseignés. La sorcellerie allait et venait en vagues parfaitement accordées à son cœur, dans la chambre protégée qu’elle avait fait aménager au niveau inférieur du palais ducal de Liesse. Elle devrait rester assise sur sa chaise en chêne foudroyé pendant une cloche entière pour achever de guérir ses dernières blessures. L’Héritière ferma donc les yeux et réfléchit. Dormir lui aurait fait un bien fou, mais ce luxe ne lui était plus accessible. Pas maintenant que ses projets commençaient vraiment. Pas maintenant que l’ennemi rôdait autour de son siège de pouvoir à la recherche d’une faiblesse.
Foundling a encore lâché son petit gobelin tordu, celui qui porte un nom de voleur. Le vaurien était officiellement parti en manœuvres, mais en réalité, il hantait les routes menant à Liesse et en sortant. Les cibles ne manquaient pas : même après sa perte de prestige, les alliés de l’Héritière étaient légion. Ils affluaient à présent vers sa ville, venus former un reflet plus sombre de la cour de l’Impératrice à Ater. Tous n’y parvenaient pas : déjà deux groupes entiers avaient disparu sans laisser de trace, au beau milieu de la nuit. Chacun était mené par des membres bien établis des Vrais-Sang, sinon haut placés. Aisha Bishara choisissait ses proies, elle le savait, éliminant avec une précision chirurgicale les alliés les plus fiables d’Akua avant même qu’ils n’atteignent la protection de ses murs. Cela ne suffirait pas : la nouvelle s’était répandue et les Praesiens arrivaient désormais en groupes plus nombreux et lourdement armés. Une seule cohorte de gobelins, aussi brutale fût-elle, ne pourrait pas les arrêter.
Pour la première fois depuis le dernier tour de lune, les pensées de l’Héritière se tournèrent vers la ville qu’elle gouvernait. Vers la bataille qui s’y était déroulée et les événements, infiniment plus importants, qui s’étaient joués dans son sillage. Elle pouvait bien se l’avouer, dans l’intimité parfaite de ses pensées.
Liesse avait été un désastre.
Sur la dizaine d’objectifs qu’elle s’était fixés au départ de la Quinzième de Marchford, un seul avait été atteint : obtenir du soutien pour sa candidature au poste de gouverneure. C’était tout. Quant aux autres ? Au lieu d’emprisonner les Hashmallim dans une dimension qui lui appartenait pour servir de combustible à la suite de son plan, elle les avait pratiquement forcés à ressusciter Foundling. La résurrection. Il lui fallait bien reconnaître l’audace de ce geste. L’Écuyer restait une brute ignorante, mais une brute ignorante qui avait craché au visage des Cieux. Catherine Foundling avait absorbé un peu de ce que signifiait être praesienne, qu’elle veuille l’admettre ou non. L’Épéiste Solitaire était mort, comme elle l’avait souhaité, mais sa mort avait renforcé l’Écuyer d’une manière qu’elle ne parvenait pas encore à comprendre. Loin d’affaiblir sa rivale, ce meurtre lui avait ajouté une lame à son arsenal.
Les diables qu’elle comptait employer pour éclaircir la population de Liesse — répandre assez de sang pour consacrer le sol aux Dieux d’en Bas, débusquer les rebelles et faire place à ses futurs alliés — s’étaient retournés les uns contre les autres moins d’une demi-cloche après leur libération. La quantité de contrats qu’elle avait perdus à jamais était douloureuse à envisager. Et le démon qu’elle avait obtenu comme instrument de force brute, celui dont elle aurait parfois besoin ? Il était désormais entre les mains de l’Apprenti, le même homme qui avait transformé ses Liens en hachoir à viande aussi facilement qu’il se serait servi un verre de vin. Si Akua avait été du genre à trembler de peur, elle aurait frissonné à cette idée. Le fils de Warlock, avec entre les mains un démon datant de l’époque de Triomphante — puisse-t-elle ne jamais revenir —, voilà une perspective qui ne la réjouissait guère. Un autre atout perdu. Si elle avait pu rallier Masego à ses desseins, la difficulté aurait été moins grande, mais elle n’avait aucune prise sur lui.
À ce qu’elle pouvait en juger, l’Apprenti n’avait pas de véritables vices. Il buvait peu, mangeait beaucoup mais toujours de la nourriture de paysan, et ne fréquentait qu’un petit nombre de personnes, toutes de sa famille ou membres de la Quinzième. Il avait été légèrement intéressant d’apprendre qu’il jouait au shatranj avec l’Adjoint et discutait de magie avec le Mage supérieur duni, mais il n’y avait là aucun levier. Le sexe ne servirait pas davantage : à sa connaissance, Masego n’avait jamais couché avec un homme ou une femme, ni même témoigné d’intérêt pour l’un ou l’autre. Elle avait envoyé des agents des deux sexes qui avaient tout fait, à part se glisser nus dans son lit, et l’homme n’avait même pas remarqué leur présence, la plupart du temps. Frustrant, d’autant que l’Apprenti était le seul membre des Named de Foundling qu’il fût même légèrement possible de rallier à sa cause. Tenter la même chose avec l’orque aurait été une folie. L’Héritière ne soupira pas, même dans cette pièce où nul ne pouvait l’entendre ni la voir. L’Apprenti construirait bientôt sa tour de mage, elle le savait. Peut-être pourrait-elle le tenter avec des matériaux exotiques ou des sujets d’expérience. Cela ne pourrait guère être plus vain que ses tentatives de séduction.
Akua savait qu’elle ne devrait pas se focaliser sur Foundling, alors qu’elle avait tant d’autres problèmes plus urgents à régler, mais ses pensées semblaient incapables d’abandonner la Bataille de Liesse. Elle s’était attendue à ne pas atteindre certains objectifs. C’était inévitable. Mais un échec d’une telle ampleur ?
Foundling avait déjoué une stratégie de secours après l’autre, plaisantant même alors qu’elle n’était qu’un cadavre en marche. Une armée entière de diables, neutralisée puis massacrée. L’Épéiste Solitaire, attiré sur sa route, roué de coups, puis dupé jusqu’à rompre sa série de trois. L’incendie de l’unique accès à l’église l’avait à peine ralentie, et puis il y avait Chider. Chider avait été son atout maître, sa victoire assurée. Le vol du Nom d’Écuyer ne pouvait que réussir, tant qu’elle devait encore une victoire à Foundling — et ce fut le cas. Il lui avait même accordé un Aspect plus dangereux que jamais, sans parler de lui rendre toute la puissance de son Nom. Elle n’avait pas su que le démon avait mutilé le Nom. Ses espions dans la Quinzième n’en avaient rien rapporté pendant la marche vers Liesse. Il y aurait des comptes à rendre pour cette faute. Chider était censée mourir définitivement, de la main de Foundling ou de lord Black, mais se faire éliminer plus vite qu’on ne prend un bain ?
Non, cela ne faisait pas partie du plan.
En mourant, Foundling avait introduit une faille dans le plan d’Akua. L’arrachement du Nom aurait dû la mettre hors d’état d’agir pendant des heures — et cela aurait été le cas si elle n’avait pas été un cadavre —, offrant à l’Héritière le temps nécessaire pour s’occuper de l’Épéiste Solitaire et emprisonner l’ange. Une victoire inéluctable avait été gaspillée pour une affaire qui s’était révélée insignifiante, et il n’y aurait pas de deuxième série de trois. La Création ne se prêtait pas à ces répétitions fastidieuses. Deux ans de travail réduits à néant : provoquer Foundling puis fuir sur l’Île bénie, le match nul chaotique de Marchford… Akua avait passé beaucoup de temps à s’assurer une victoire au moment où elle en aurait le plus besoin, pour découvrir qu’elle était parfaitement vide. De quoi lui faire bouillir le sang.
Et il y avait eu cette dernière conversation, dans cette petite pièce minable où ses compagnons s’étaient transformés sous son nez en monnaie d’échange. L’âme de Ghassan avait été arrachée de son corps tandis que Foundling était assise tranquillement à côté d’elle, la forçant à regarder. Et cette fois, il n’y aura pas de marché pour te sauver, avait dit Foundling. Il y avait eu quelque chose dans les yeux de l’Écuyer, quand elle avait prononcé ces mots… Akua Sahelian avait grandi parmi des gens qui tuaient pour le plaisir et assujettissaient jusqu’aux habitants des Enfers, mais ce qu’elle avait vu là l’avait fait tressaillir. Un jour, elle avait demandé à sa mère pourquoi sa haine de l’Impératrice de l’Effroi était si profonde. Pourquoi elle était si personnelle. J’ai croisé son regard quand je me suis rendue, avait répondu sa mère. Et ce que j’y ai vu m’a effrayée. L’Héritière comprenait désormais comment un seul instant pouvait dévorer quelqu’un. Elle se rappelait la certitude calme et implacable dans les yeux sombres de la Callowanne, et sentit sa main trembler, ne fût-ce qu’un instant.
Elle ne pouvait pas se concentrer sur Foundling. L’Écuyer était le brasier qu’elle avait allumé pour attirer tous les regards vers les flammes et détourner l’attention du couteau. Tuer Foundling n’avait jamais été son objectif. Les conséquences auraient été désastreuses : Akua serait devenue l’héritière désignée du Chevalier Noir, la dernière chose qu’elle souhaitait. S’attaquer à lord Black sans être en position de force serait… dangereux, pour le moins. Le jeu de l’Héritière avait toujours visé des adversaires plus puissants, et sa rivalité avec Foundling lui avait fourni un excellent écran de fumée. À Praes, deux personnes seulement pouvaient l’arrêter : l’Impératrice de l’Effroi Malicia, Première de son Nom, et Tasia Sahelian. Malgré tous ses échecs, elle avait obtenu de la rébellion ce dont elle avait besoin. Le premier prix était Liesse. Au sud de Callow, là où la portée de l’Impératrice était plus faible et où une ancienne sorcellerie était tissée dans les murs. Il y avait là du pouvoir, de quoi transformer le travail de plusieurs décennies en quelques mois.
Le deuxième prix, le plus important, était une histoire. L’Héritière emploie des diables. L’Héritière emploie des démons. Elle les lie, les commande, se les approprie. Elle commençait à peine à se faire connaître dans l’Empire, et déjà son Nom était indissociable de la démonologie dans tous les récits. Voilà le véritable plan, le chef-d’œuvre qu’elle avait élaboré au fil des ans. Le Nom d’Héritière était, après tout, à bien des égards inférieur à celui d’Écuyer. Il renforçait son corps et sa sorcellerie, mais moins bien que celui de sa « rivale ». Ses applications lui convenaient peut-être mieux, lui permettant de manipuler et de tromper avec une adresse bien supérieure à son âge, mais au combat, il était nettement surpassé. Liesse l’avait clairement démontré. Tous deux étaient des Noms de transition, destinés à mener vers autre chose ; mais les Écuyers étaient voués à devenir des Chevaliers. Une Héritière, en revanche ? Une Héritière pouvait devenir n’importe quoi.
L’Héritière emploie des diables. L’Héritière emploie des démons. La pire des démonologues.
Elle commençait déjà à changer, et dès que ce serait fait, elle pourrait enfin mettre toutes ses forces en mouvement. Commencer à forger la clé de la cage, l’issue du piège qui l’enserrait depuis sa naissance. Un an, voilà tout ce dont elle avait besoin.
Un an, et elle changerait la Création.
La Barde errante, récemment Almorava de Smyrne, était assise sur une pierre au clair de lune et pinçait distraitement les cordes de son luth.
Le son évoquait un chœur de chats en train de se noyer. Ce vacarme n’en était que plus déconcertant, car jusqu’à cet instant, elle n’avait pas existé en cet endroit et à ce moment. À vrai dire, elle n’avait pas existé depuis la Bataille de Liesse. Elle avait regardé de loin William tuer l’Écuyer et compris ce que cela signifiait : l’Épéiste Solitaire avait perdu, Liesse était perdue, la rébellion était finie. Nul besoin de s’attarder, et elle n’avait pas eu le cœur à regarder William mourir. Méritait-il mieux ? La question se discutait, mais il avait essayé. Mal, souvent à contresens, mais il avait tenté de faire le bien. C’était dommage que son histoire n’ait jamais pu bien finir. William de Greenbury aurait été un homme bien différent dans dix ans. Elle le savait, car elle pouvait sentir du bout des doigts la forme qu’aurait prise son histoire, s’il avait réussi à franchir l’obstacle que représentait Catherine Foundling, avec tous les monstres qui se tenaient derrière elle. Mais cela ne devait pas être. La Contrition se servait de ses Héros jusqu’à ce qu’ils se brisent et, dans leur chute, déchiraient les nuages pour laisser triompher la lumière du soleil.
La Barde trouvait cela sordide.
Elle lui écrirait une chanson, un jour. Une chanson digne d’être chantée. Mais pas ce soir. Sa mort était trop récente, plus à vif qu’elle ne l’aurait cru, et William n’avait jamais été du genre à chanter. C’était un homme de réflexion et de silence. Mais aussi d’impatience et d’imprudence ; dans certaines histoires, les mêmes traits devenaient audace et courage. Tout dépendait de ce qu’on en faisait, et l’Épéiste Solitaire avait été étonnamment riche en potentiel. Elle laissa tomber le luth sur l’herbe verdoyante couverte de mousse, tira une bouteille de sa besace et l’ouvrit. Elle renifla. Ça sentait l’anis. Dieux, c’était un flacon de cette infâme eau-de-vie de figue dont les Ashuriens raffolaient, pas vrai ? Parmi les nombreux péchés dont l’Hégémonie baalite devait répondre, avoir apporté cette abomination par-delà la Mer Tyrrhénienne était sans aucun doute l’un des pires. Elle en but quand même une gorgée. L’alcool lui brûla la gorge, la réchauffa et lui rappela qu’elle était en vie. Après une Errance, c’était toujours réconfortant.
Elle se trouvait à présent à deux pas des murs de Liesse, ce qui lui indiquait exactement ce qui allait se passer. Elle ne savait pas combien de temps s’était écoulé, mais il ne restait qu’un seul fil narratif en suspens. Ils avaient dû prendre leur temps, songea-t-elle en observant les murs, désormais immaculés. L’Héritière avait dû être gouverneure pendant au moins un tour de lune. Ils arriveraient sans doute au moment idéal pour frapper le plus fort possible, après avoir suivi à la lettre les instructions qu’on leur avait données. Jusqu’au nombre exact de battements de cœur écoulés, même. La Barde reprit une gorgée de ce flacon qui était une véritable épreuve. Ses dents commençaient à avoir le goût de l’anis, et son problème d’alcool ne cessait de s’aggraver.
« Vous pouvez sortir, les gars, lança-t-elle. Vous ne trompez personne. »
Les elfes n’apparurent pas, car le mot « apparaître » impliquait qu’ils n’étaient pas déjà là. Ils l’étaient, mais avaient simplement décidé que la Création ne pourrait pas les voir. Voilà comment fonctionnaient les elfes les plus anciens : ils décidaient des règles qui s’appliquaient à eux. Ils ne pouvaient en ignorer qu’une seule à la fois, mais c’était généralement suffisant. Elle n’attendait rien d’autre de ces deux-là : ils étaient vieux avant même d’avoir posé le pied sur le sol calernien. Peu de gens auraient trouvé les deux Épées d’Émeraude beaux, songea-t-elle. Selon les critères des humains, leurs visages étaient trop longs et anguleux, leur peau si parfaite qu’elle semblait presque de marbre, et leurs grands yeux débordaient d’un mépris presque palpable. Ils étaient grands, minces et terribles à voir, pareils à une étoile froide et brillante. Celui de gauche se nommait Aube, l’autre Crépuscule. Ils étaient tous deux des hommes, même si elle n’aurait pas pu le deviner en les regardant sans le savoir déjà. La Barde siffla bruyamment.
« Deux Épées d’Émeraude, hein ? Le Roi Éternel veut vraiment sa mort. »
Ils ne répondirent pas par des mots. D’infimes tressaillements, impossibles à remarquer pour quiconque n’était pas un Named, leur servirent d’échange. Obstacle, dit Aube. Imprévu, ajouta Crépuscule, profondément offensé.
« Ton type, c’est un prophète au rabais, ricana la Barde. Il croit qu’une couronne et quelques rêves lui permettent de lire les trames ? Pitié. »
Une fureur tranchante et laide éclata en eux sans rien changer à leurs traits. Tuer, dit Crépuscule. Héroïne, objecta Aube à regret.
« C’est la règle, dit la Barde. Vous ne pouvez pas toucher à un cheveu de ma tête sans l’autorisation de votre roi. Et il aurait fallu qu’il me voie venir. »
Elle s’enfila une nouvelle gorgée de ce péché contre les Cieux, en laissant couler un peu sur son menton. Elle s’essuya sans cérémonie. Le dégoût traversa leurs silhouettes. C’était presque trop facile de les faire marcher, en vérité.
« Vous allez me parler, dit-elle. Sinon, je n’aurai qu’à me mettre à parler elfique — ou comment vous appelez cette langue raffinée, déjà ? La Langue véritable ? »
« Votre langue est une charogne, répondit Aube en miezan inférieur, comme elle s’y attendait. Je devrai m’arracher la langue après l’avoir souillée ainsi. »
Quelle que fût la souillure que représentait le fait de parler une langue autre que l’elfique, elle n’était rien comparée à celle que constituait le fait de laisser un simple humain prononcer leur précieuse Langue véritable. Même un Héros.
« Vous êtes de sacrés charmeurs, vous autres, traîna la Barde. Tu sais, j’avais de grands espoirs pour les tiens, quand vous êtes arrivés. »
Elle fit un grand geste.
« Une armada de navires blancs débarque sous l’Everdark, les jolis petits elfes l’incendient aussitôt. Vous gagnez les bois et vous génocidez les Déoraithe jusqu’à vous emparer de leur territoire. Je me suis dit : “Ma vieille, ceux-là ne plaisantent pas.” »
Elle eut un sourire acéré.
« Mais ensuite, vous êtes restés dans votre Floraison Dorée, pas vrai ? Vous avez fermé vos frontières et ignoré le reste du continent. Quelle déception, laisse-moi te dire. Vous aviez tant de potentiel. »
« Les affaires des mortels n’intéressent pas les elfes, dit Aube. »
Ses paroles étaient dépourvues de ton comme d’intonation. Elles tombaient, simplement, comme si elles venaient d’un être de pierre. L’Épée d’Émeraude pouvait parler une langue humaine sans s’encombrer de ses fioritures.
« Pas vous, les elfes, en tout cas, dit la Barde. C’est pour ça qu’ils vous ont expulsés, pas vrai ? Les autres. Ceux qui se reproduisent avec les humains et dont le royaume est plus grand que tout ce continent. Il y a beaucoup de place, là-bas, mais pas assez pour accueillir vos opinions sur les races inférieures. »
« Le Royaume de la Floraison Dorée restera à jamais sans tache, dit Aube. »
« Bien sûr. Pur, beau comme un tableau, tout ce qu’il faut. »
La Barde marqua une pause, puis sourit.
« Dommage pour votre taux de natalité, quand même, non ? Combien d’enfants avez-vous eus depuis votre arrivée, déjà ? »
Aucun : ils connaissaient tous la réponse. Voilà ce qui arrivait quand on assassinait les propriétaires originels d’une forêt pour se l’approprier. Elle s’en souvenait, et aucun chant adressé aux arbres n’y changerait rien.
« Nous savons qui tu es, Gardienne des Histoires, dit Aube. Celle aux mille visages. Dis ce que tu as à dire. »
« Ça faisait longtemps que je ne l’avais pas entendue, gloussa la Barde. Gardienne des Histoires, hein ? En miezan inférieur, ça ne sonne plus pareil. De nos jours, on m’appelle la Barde errante. »
Ils ne répondirent pas. Elle comprit avec amusement qu’ils ne voyaient plus aucune raison de se prêter à son jeu. Elle avala une nouvelle gorgée de son horrible, horrible alcool.
« Le Roi Éternel vous a envoyés éliminer l’Héritière, dit-elle. Ça n’arrivera pas. Dégagez. »
L’épée de bois s’était enfoncée profondément dans la pierre, à moins d’un cheveu de son artère fémorale. Elle n’avait même pas vu Crépuscule bouger et, à ce qu’elle pouvait en juger, il se tenait toujours à la même place. La seule différence, c’était que l’épée en bois ensorcelé avait disparu de sa hanche.
« Ne te moque plus de Lui, dit Aube. »
« Vous avez pris du caractère avec l’âge, à ce que je vois, sourit la Barde. C’est presque mignon, de vous imaginer que la violence pourrait m’effrayer. »
Elle avait accentué le mot en miezan inférieur comme il l’aurait été en elfique. Cela suffit à les horrifier tous les deux.
« Tu sais ce qu’elle prépare, dit Aube.
— Mieux que vous deux, ou que l’homme qui tient vos laisses, répondit la Barde. Mais tu sais ce qui me hérisse vraiment, Dawnie ? Qu’il s’imagine avoir le droit de s’en mêler. »
Sa voix s’était glacée. Tous deux se méfiaient à présent.
« Parce que, si tu veux mon avis, reprit-elle, vous y avez renoncé il y a bien longtemps. À l’époque où Triomphante était encore de ce monde. Tu te souviens de Triomphante ? Une petite bonne femme haute comme ça… »
Elle agita sa bouteille, en renversant un peu sur sa manche.
« … toujours à froncer les sourcils, et qui a conquis le continent ? Ça vous dit quelque chose ? Quand elle a pris Callow, elle a tourné les yeux vers la Floraison Dorée. Et qu’est-ce que vous avez fait, bande de chochottes aux oreilles de lapin ? »
Elle marqua une pause.
« Quelqu’un ? Sérieusement, vous étiez là tous les deux. »
Elle soupira.
« Vous avez fui la Création, voilà ce que vous avez fait, dit-elle. Vous avez pris votre joli petit royaume et vous vous êtes réfugiés en Arcadie. Et bon sang, qu’est-ce qu’elle était furieuse quand elle l’a compris. Elle a rasé deux villes sous le coup de la rage. »
La Barde but encore, étendue sans façon sur la pierre. Elle fit tomber son luth par accident et ne prit pas la peine de le ramasser.
« Et maintenant, vous croyez pouvoir retrancher la partie de l’histoire qui ne vous plaît pas, dit-elle. Vraiment, il y en a qui ne manquent pas de culot. »
La Barde errante eut un sourire mauvais, ses dents blanches comme une entaille de lune acérée.
« C’est moi qui mène le jeu, siffla-t-elle. Les amateurs n’ont pas leur place ici. »
Elle se pencha en avant.
« Retournez dans votre forêt, Épées d’Émeraude, dit-elle. Et dites à votre maître que s’il recommence, il regrettera d’avoir vu le jour. »
Aucun des deux elfes ne bougea.
« Je ne vous avertirai pas une deuxième fois, dit doucement la Barde. »
Et, d’un seul coup, ils disparurent. Comme s’ils n’avaient jamais été là. L’épée avait disparu, et la pierre qu’elle avait entaillée était intacte. Almorava de Smyrne soupira et contempla les étoiles. Elle finit sa bouteille, puis mourut.
La Barde errante ouvrit les yeux dans une salle bondée d’une taverne. Des gens parlaient tout autour d’elle, sans qu’aucun ne la regarde. Elle était assise seule à une table, au fond. Elle observa ses mains, surprise de n’y voir aucun pli. Deux jeunesses d’affilée ? C’était rare. Cette fois, elle allait clairement tirer son coup ; c’était tout simplement mieux quand on était encore jeune. Sa peau était d’un hâle pâle, comme celle de la plupart des gens originaires des Cités libres. Qui était-elle ?
Aoede de Nicae.
Ça sonnait bien. Et elle avait des nichons, cette fois ! Une amélioration. Almorava avait déçu sur ce plan-là. Ses cheveux étaient un peu trop longs et trop bouclés à son goût, mais elle avait connu pire. Le cuir de la tenue d’Aoede sentait toujours l’anis et les ennuis, mais cela faisait partie de son charme. Elle passa devant le comptoir, chaparda la bouteille d’alcool qu’un homme aux cheveux sombres avait devant lui, puis vola une coupe pour s’y servir à boire. L’homme en question était ivre mort, et elle claqua la langue avec désapprobation. Non seulement c’était le comportement d’un petit joueur, mais à en juger par la position du soleil, il n’était même pas midi. Le tavernier lui lança un regard amusé.
« Ce truc va vous tuer, ma sœur, dit-il en langue des marchands. »
Aoede sourit.
« Mon petit, dit-elle, j’ai plus de vies qu’un sac de chats. »
Elle garda la bouteille, mais pas la coupe, et sortit en plein soleil. Le Chevalier Blanc devait être tout près, sinon elle ne serait pas là. En fin de compte, la Contrition n’avait pas suffi.
Peut-être que le Jugement ferait l’affaire.