Chapitre 91
« Les Procerans ont toujours été les méchants de nos pièces, Alamans intrigants et Arlésites cupides. Au vu de notre histoire, cela se comprend, mon stratège, mais vous et moi connaissons la vérité. La Principauté est la dernière ligne de défense entre Calernia et le Mal. Depuis deux millénaires, elle maintient le Roi Mort sur les rives de ses lacs du Nord, et depuis plus longtemps encore, elle repousse la peste rateline, sans aide ni secours du reste du continent. Quand Procer tombe, la lumière de la civilisation pâlit et les monstres se rapprochent un peu plus de nos foyers. »
– Eleusia Vokor, ambassadrice niceane auprès de la Principauté
La Ligue des Cités libres n’avait pas de siège officiel, car il aurait fallu pour cela que la majorité absolue de ses membres s’accorde sur un même sujet pendant un certain temps.
Anaxares estimait que la chose était plus improbable que jamais, ces temps-ci. Stygie déclinait : le cycle de vingt ans avait atteint le moment où ses vieux soldats esclaves étaient discrètement massacrés, tandis que les nouvelles recrues achevaient leur entraînement. Mais ses voisins du nord n’étaient pas en état d’en profiter. Atalante et Delos étaient trop occupées à se disputer le contrôle des routes commerciales menant à Mercantis pour se tourner vers autre chose. La situation avait encore empiré après le meurtre d’un logothète atalantien par un prédicateur delosi écumant de rage. À Delos, la volonté des Cieux et celle de l’asekretis du Secrétariat étaient considérées comme une seule et même chose. Malheur à qui défierait cette petite bande de scribes retors. Pour ne rien arranger, Héliké avait engendré l’un de ces satanés Tyrans quelques années plus tôt. Le garçon s’était aussitôt mis à piétiner les cinquante dernières années de traités frontaliers, s’emparant de biens niceans et chatouillant le menton de la princesse procerane de Tenerife. Mais la Grande Cité de Bellerophon pouvait en tirer parti. Première et plus puissante des Cités libres, puisse-t-elle régner à jamais.
Anaxares mettait des majuscules à ces mots, même dans le secret de son esprit, car on ne savait jamais quand les kanenas sondaient vos pensées. Sa délégation devait bien en compter deux parmi les dix diplomates qui l’avaient accompagné, mais il n’aurait jamais su dire lesquels faisaient partie des « agents de protection du peuple » de Bellerophon. Sa patrie était la seule véritable démocratie du continent, un fait dont ses citoyens se vantaient à la moindre occasion, mais le peuple ne conservait sa volonté qu’au prix du sang. Les kanenas y veillaient, faisant disparaître quiconque semblait vouloir s’emparer du pouvoir. Un système de tirage au sort renouvelait toutes les fonctions tous les trois ans, ce qui faisait varier considérablement la compétence de l’administration de la ville d’une année à l’autre. Le seul rouage de l’État de Bellerophon qui échappait au hasard était le service diplomatique, dont Anaxares faisait malheureusement partie. Le petit caillou logé dans son corps — comme dans celui de tous les membres de sa famille — lui rappelait cruellement qu’à tout moment, l’un des kanenas pouvait décider qu’il était devenu trop ambitieux et les tuer tous d’un mot.
Le caillou retrouverait sa taille d’origine et lui briserait le corps de l’intérieur. Anaxares s’était fait dire que c’était une façon particulièrement atroce de mourir. Son prédécesseur avait été projeté contre les murs d’une salle de réunion à Nicae pour s’être vu proposer un pot-de-vin.
Naturellement, les Penthesiens répugnants avaient fait un jeu du meurtre des émissaires du Puissant Bellerophon par leurs propres concitoyens, en un minimum de mots. Les kanenas avaient mis la main sur l’une de leurs feuilles de score et en avaient placardé des copies dans toute la ville. Voilà pourquoi Bellerophon s’obstinait à vouloir envahir leur cité, cette Mercantis de contrefaçon mal dégrossie. Croyaient-ils vraiment que la richesse de Praes, qui coulait dans leur fleuve, les rendait supérieurs aux autres ? Ils n’étaient même pas le Mal. Il était vrai que, dans les Cités libres, le Bien et le Mal ressemblaient davantage à des équipes de courses de chars qu’à une véritable allégeance, mais le principe même de la chose avait de quoi l’exaspérer. On aurait cru que l’Impératrice de l’Effroi enverrait son or dans une ville du bon côté de la barrière métaphysique. Bien sûr, il ne dirait jamais cela à voix haute : les agents de l’Impératrice étaient partout dans les Cités libres, ces temps-ci, et s’affrontaient dans les ruelles à ceux du Premier Prince.
C’était au tour d’Héliké d’accueillir les délégués de la Ligue, ce qui n’avait réjoui personne. Sous le Tyran, la cité était devenue plus folle encore que d’habitude, grisée par le souvenir de Theodosius l’Inconquis et de ses victoires légendaires sur les champs de bataille. Anaxares ne séjournait dans la ville que depuis quinze jours et ne supportait déjà plus de regarder les statues de l’homme. Il buvait à présent dans une coupe à l’effigie de Theodosius et était assis sur une chaise gravée d’une scène de son œuvre au siège de Tenerife, lorsque les Helikéens avaient rampé dans les égouts pour éviter le carnage qu’aurait coûté la prise des remparts. Le représentant de Bellerophon se tortilla sur sa chaise de bois, ignorant le délégué d’Atalante qui hurlait en traitant le haut membre du Secrétariat de Delos de « lunatique agitant sa plume ». Son regard glissa vers le Tyran en question, qui s’était nommé lui-même délégué d’Héliké au lieu d’envoyer un véritable diplomate.
Le garçon avait les cheveux noirs, la peau olivâtre, un œil injecté de sang et une main qui semblait trembler en permanence. Il avait seize ans, savait Anaxares, et siégeait sur le trône d’Héliké depuis ses douze ans, quand il avait pris le pouvoir et forcé son neveu, bien plus âgé, à s’exiler. Mauvaise graine, songea le délégué de Bellerophon. Le Tyran souriait depuis des heures, semblait-il, et son sourire s’élargit lorsqu’il croisa le regard d’Anaxares de l’autre côté de la table. Ce même jeune homme affable avait fait du blasphème un crime passible de lapidation dans sa cité et noyé une délégation niceane dans ses propres tonneaux de vin après qu’elle eut protesté contre la confiscation de ses biens. Nommé. Fous, tous autant qu’ils étaient.
« Les formalités requises ont été accomplies par des membres honorables du Secrétariat, dit calmement le délégué de Delos. Le convoi a traversé notre territoire sans permis ; la saisie de ses marchandises était parfaitement légale. »
La femme n’éleva jamais la voix, mais ses yeux trahissaient une irritation croissante. Anaxares pouvait la comprendre. Les Atalantiens tapaient sur les nerfs de tout le monde, avec leur propension à se laisser si facilement emporter par leurs émotions. On disait que la célèbre guerrière Atalante, qui avait fondé leur cité, avait pleuré en voyant ses remparts s’élever : c’était donc manifestement une sorte de tare culturelle. À Bellerophon, les pleurs en public étaient interdits, car jugés contraires à la Volonté du Peuple.
« Y a-t-il un formulaire pour le meurtre ? » s’écria l’Atalantien, d’un air triomphant, comme s’il venait de remporter une grande victoire avec cette réplique.
La membre du Secrétariat cligna des yeux.
« Sept, répondit-elle. Mais, pour cinq d’entre eux, le criminel doit se présenter à l’exécution dans les douze heures suivant le crime. »
La discussion ne menait nulle part. Anaxares laissa donc son attention dériver et observa les autres diplomates autour de la table. Le délégué nicean écoutait attentivement, mais il avait déjà bien entamé le vin : le débat devait donc réellement l’intéresser. La déléguée de Stygie — Magister Zoe, s’était-elle présentée — s’ennuyait à mourir et griffonnait depuis un moment sur une feuille de parchemin. Anaxares plissa les yeux pour déchiffrer les lignes, en s’efforçant de ne pas trop le montrer. Il y avait des strophes, remarqua-t-il. On aurait dit une version chantée de la dispute entre l’Atalantien et la Delosienne, qui durait depuis près d’une heure. L’intrigue avait pris quelques libertés, à moins qu’il n’eût manqué beaucoup de tension sexuelle inexprimée entre les deux. Le délégué de Penthes, lui, le regardait déjà. En souriant. Anaxares résista à l’envie de faire le signe de protection, celui qui priait poliment le Mal de bien vouloir regarder quelqu’un d’autre. Il avait ainsi fait le tour des diplomates assis à la table, mais un autre se tenait sur un banc un peu à l’écart : l’envoyée de Mercantis.
La Cité des Marchandés n’appartenait pas officiellement à la Ligue, mais on lui avait accordé le droit d’assister à ses réunions au nom de « leurs intérêts communs ». Anaxares soupçonnait qu’une quantité considérable de pots-de-vin avait également contribué à inscrire ce droit dans la charte de la Ligue, mais c’était le genre de soupçon qu’il valait mieux laisser de côté. Les seigneurs marchands du Consortium n’avaient ni armée permanente ni même garde municipale, mais ils disposaient d’une montagne d’or et d’assez de tueurs à gages pour peupler une petite ville. La femme envoyée par Mercantis était obèse, bien sûr. Elles l’étaient toujours. Il semblait que ce fût une condition indispensable pour gravir les échelons du Consortium, et quiconque pouvait se permettre de prendre du poids le faisait avec enthousiasme. Le gaspillage que cela impliquait heurtait les convictions bellerophoniennes d’Anaxares. Le Grain du Peuple doit revenir au Peuple, songea-t-il, au cas où un kanenas l’écouterait. À bas les despotes étrangers, que la glorieuse Bellerophon règne à jamais.
« Vous faites perdre du temps à tout le monde, lança la magister stygienne, interrompant la dispute. Soumettez la question à l’arbitrage de la Ligue ou taisez-vous. »
Anaxares renifla. Personne n’avait jamais soumis une affaire à l’arbitrage de la Ligue sans connaître d’avance le verdict. Si l’un des deux délégués avait jugé l’incident digne des pots-de-vin et des concessions nécessaires pour acheter une décision, ils ne se seraient pas chamaillés à ce sujet en premier lieu. Il n’était pas passé inaperçu, cependant, que cela l’amusait.
« La souffrance de mon peuple vous amuse, Bellerophonien ? demanda l’Atalantien.
— La glorieuse République de Bellerophon n’a aucune position sur cet incident, répondit-il.
— Vous êtes une personne, vous devriez avoir un avis, déclara l’homme d’un ton dramatique. »
Anaxares se figea.
« Je ne suis qu’un simple réceptacle de la volonté du peuple, bredouilla-t-il à la hâte, indigne de rendre seul un jugement. Vive la République, joyau sans pareil de la Liberté. »
Il ferma les yeux et attendit que le caillou se déplace et lui déchire les organes. Un long silence s’installa dans la pièce, mais rien ne se produisit.
« Merde, lâcha le Penthesien. Ça aurait valu cinq points. »
« Ne faites pas exploser le Bellerophonien, dit le délégué nicean. Celui-là est moins cinglé que les autres. »
« Surveillez votre langage, tous les deux, intervint le Tyran. S’il vous plaît, mesdames et messieurs, un peu de tenue. »
Personne ne se sentit assez en sécurité pour lever les yeux au ciel. L’immunité diplomatique avait ses limites quand on avait affaire à un Tyran.
« Delos ne voit pas la nécessité de soumettre la question à l’arbitrage, dit la membre du Secrétariat.
L’Atalantien avait l’air d’avoir mordu dans quelque chose de répugnant.
« La cité d’Atalante non plus, répondit-il.
— Bien, dit le délégué nicean après avoir vidé sa septième coupe de vin. Si nous en avons terminé, la cité de Nicae a une motion à soumettre à l’examen de la Ligue. »
Il tendit sa coupe à un domestique pour qu’il la remplisse. Anaxares haussa un sourcil. Il doutait qu’il s’agît d’une nouvelle version de la vieille demande de Nicae, qui voulait que la Ligue déclare la guerre à Ashur : personne d’autre ne se souciait de voir la Thalassocratie étouffer le commerce nicean. S’ils avaient voulu posséder le golfe de Samite, ils auraient dû gagner au moins une des quatre guerres qu’ils avaient menées pour l’obtenir. Ashur veillait de toute façon à remplir les coffres de toutes les autres cités disposant d’une flotte, ce qui garantissait que sa suprématie maritime ne serait jamais sérieusement contestée. Mais tout cela n’avait aucune importance pour Anaxares : Bellerophon était enclavée. Les navires sont l’œuvre de méchantes oligarchies étrangères, ajouta-t-il pour assurer ses arrières.
« Le Stratège estime que les tensions avec la Principauté ont été inutilement exacerbées, dit le Nicean. Leur guerre civile est terminée et le Premier Prince a rétabli l’ordre dans les principautés : nous devons étouffer le problème dans l’œuf avant qu’ils ne se tournent vers nous. »
Tout le monde prit grand soin de ne pas regarder le Tyran, qui cumulait deux titres : responsable de l’escalade des tensions et dirigeant appelé à mener les armées de la Ligue en cas de guerre. Ce n’était pas un hasard : chaque fois que Procer se manifestait, Héliké prenait la tête des forces ligueuses. Son armée n’était peut-être pas aussi grande que celle de Stygie, mais elle n’avait jamais perdu de guerre contre les Stygiens.
« Pour y parvenir, poursuivit le Nicean, le Stratège m’a chargé de présenter une motion visant à entamer des négociations avec la Principauté pour une trêve de dix ans. »
Le regard d’Anaxares passa d’un délégué à l’autre. La magister était surprise, mais personne d’autre ne semblait l’être, pas même le Tyran. Ah. Comme il l’avait pensé, personne ne présentait une motion sans connaître d’avance le résultat du vote. Sur les sept Cités libres, quatre étaient du côté du Bien : Nicae, Atalante, Delos et Penthes. Bellerophon et Stygie embrassaient ouvertement les Dieux d’en Bas, tandis qu’Héliké tergiversait d’un côté ou de l’autre selon qui la gouvernait. Même si les rivalités entre cités l’emportaient généralement sur toute allégeance supérieure aux Dieux, les cités du Bien avaient tendance à faire front commun en matière de politique étrangère ligueuse. Elles ne poussaient jamais trop loin, bien sûr, car imposer trop souvent leur volonté provoquerait l’effondrement de la Ligue. Mais il semblait que ce fût l’un de ces moments où elles s’unissaient.
« Atalante vote pour, annonça le diplomate.
— Delos vote pour, dit la femme du Secrétariat.
— Penthes vote pour également, ajouta le Penthesien répugnant. »
Le vote était donc acquis. Il y aurait sans doute quelque avantage à ce qu’un représentant de Bellerophon assiste aux négociations, et la victoire des quatre cités devrait lui donner assez de poids pour l’obtenir. Anaxares fit signe à un… domestique, si répugnante que fût cette pensée, – Le Peuple peut avoir des serviteurs de l’État, mais jamais des serviteurs d’autrui. Mille ans de damnation aux vils autocrates étrangers –, afin qu’on lui remplisse sa coupe, mais la femme s’éloigna sans paraître l’avoir vu. Irritant.
« Nous ne ferons rien de tout cela, déclara joyeusement le Tyran. Que Procer aille se faire pendre, et malheur à quiconque prétend le contraire, si vous me pardonnez mon langage. »
Magister Zoe haussa un sourcil. Les Stygiens avaient le talent de la condescendance. Ceux qui n’étaient pas esclaves, du moins.
« Je comprends le sentiment, mais la majorité est atteinte. Comment comptez-vous revenir sur le résultat ? »
« Eh bien, commença le Tyran en faisant battre sa paupière rougie, mais un sourd choc l’interrompit. »
Le délégué nicean venait de s’effondrer, le visage contre la table, sa coupe de vin encore à la main. Il ne semblait plus respirer et Anaxares retint son souffle. La Delosienne s’affaissa dans son siège un instant plus tard. L’Atalantien eut juste le temps de crier avant de s’étouffer, tandis que le Penthesien… cessa simplement de bouger, entre deux battements de cœur.
« La dose devait être imprécise, songea tout haut le Tyran. Quelqu’un va se faire lapider pour ça. J’avais préparé tout un discours, je devais balayer la salle d’un geste et ensuite… »
Le jeune homme émit un bruit qu’Anaxares supposa censé représenter la mort par empoisonnement, laquelle était, par définition, silencieuse.
« C’est de la folie, aboya la Stygienne, apparemment nullement ébranlée par le meurtre tout frais de plus de la moitié des personnes présentes. »
Voilà ce qu’étaient les esclavagistes : glacés jusqu’à l’âme.
« Le poison ? demanda le Tyran, surpris. Il était assez abordable, en fait. Je l’ai acheté à Mercantis. »
La représentante du Consortium n’avait pas bougé depuis les décès et semblait parfaitement indifférente. Le regard furieux de Magister Zoe l’amusait ouvertement.
« Le Consortium croit en une forme moderne et économique du meurtre, dit-elle. On peut se procurer toutes sortes de substances, pour peu qu’on en ait les moyens. »
« Je crois qu’elle parlait de l’acte même d’empoisonner, Seigneur Tyran, dit Anaxares, surpris par le calme de sa propre voix. »
Avoir une condamnation à mort dans le ventre depuis l’âge de douze ans avait fait des merveilles pour son sang-froid, songea le délégué de Bellerophon.
« Il y aura une guerre pour ça, aboya la magister. Assassiner des émissaires ? C’est… »
« Vilain ? murmura le Tyran, son sourire réapparu. »
Son mauvais œil semblait plus rouge, à présent. Comme s’il s’était nourri de ces morts. Pour la première fois depuis qu’Anaxares l’avait rencontré, sa main ne tremblait plus. Le Bellerophonien s’y connaissait en pressentiments et jugea ce signe particulièrement funeste.
« Voilà le problème avec les magisters, reprit gaiement le garçon. Il n’y a chez vous que de l’esclavage et du meurtre, aucun art là-dedans. Aucune fantaisie. Quand avez-vous fait quelque chose pour la dernière fois simplement parce que vous le pouviez ? »
Il agita les mains avec enthousiasme.
« Vous prenez tout ça trop au sérieux. Vous avez tout ce pouvoir et vous ne vous en servez que pour le garder. Vous savez à quel point c’est ennuyeux ? »
« Stygie ne prendra pas part à votre guerre idiote, siffla la magister.
— Bien sûr que vous y prendrez part, répondit le Tyran avec un grand sourire. Et vous serez de mon côté. Parce que sinon, je mettrai votre cité à sac, j’abattrai vos remparts et gonflerai mes rangs avec vos esclaves. »
« Dois-je supposer que cette menace s’étend à Bellerophon ? demanda calmement Anaxares. »
« C’était bien Anaxares, ton nom ? demanda le garçon. Je dois dire que j’adore ton petit air serein. Et si ta République ne me soutient pas, je ferai rôtir tes enfants comme des volailles et les vendrai à Praes. Je pourrais même gonfler les frais de transport ; ils nous arnaquent sur les tarifs, ces derniers temps. »
« Vous êtes en guerre contre plus de la moitié de la Ligue et vous menacez le reste ? dit Magister Zoe, horrifiée. »
Elle n’avait pas encore compris à qui ils avaient affaire, estima le Bellerophonien. Les magisters avaient trop l’habitude de maîtriser la situation. Anaxares, lui, n’avait jamais eu cette illusion : son peuple était le courant qui l’emportait, tout aussi susceptible de le jeter sur les rochers que de le mener à bon port. N’avoir aucune prise véritable sur le cours de sa vie lui était familier. S’il avait tenu à réconforter l’étrangère, il lui aurait dit qu’on s’y habituait quand on cessait de trop penser à l’avenir. Comme pour la noyade, mieux valait ne pas se débattre.
« Quatre cités, six cités ou la moitié de la Création, fit le Tyran en haussant les épaules. Ça ne change rien pour moi. Dieux d’en Bas, faites le Mal pour une fois dans votre vie. On dirait un passe-temps, chez vous. »
Son œil rouge luisit méchamment tandis que le Nommé les toisait.
« Ce n’est pas un passe-temps, mes amis, c’est un camp. Un camp dans la guerre qui définit la Création. Vous pensiez pouvoir rester éternellement entre deux eaux ? Prononcer les mots sans jamais en payer le prix ? Pas bien, pas bien, si vous me pardonnez mon langage. »
Le Tyran sourit et, l’espace d’un instant, Anaxares ne vit plus que cette horrible orbite rouge et le croissant de dents blanches et nacrées. Un sourire de démon sur un visage de démon.
« Nous sommes les méchants, mes amis. Nous sommes les créatures tapies dans la nuit qui les effraient tous, celles qui les poussent à barrer leurs portes et à fermer leurs volets. Il est grand temps que cet endroit se le rappelle. »
Le garçon éclata de rire et Anaxares frissonna.
« Alors rassemblez vos armées, débusquez vos diables et libérez vos monstres. Amusons-nous un bon coup, hein ? »
Le Bellerophonien décida de demander une autre coupe de vin et se soucia fort peu qu’elle fût empoisonnée ou non.
Cordelia Hasenbach, Premier Prince de Procer, posa sa correspondance.
Ses quartiers à Orense ressemblaient à un guerrier passé dans la force de l’âge : encore agréables à regarder, mais déjà marqués par la décrépitude. Elle n’en était pas surprise. Les finances du prince Rodrigo d’Orense pouvaient se résumer à des « miettes » : le commerce, qui avait recommencé à fleurir, s’était tari ; ses champs s’étaient vidés des fermiers morts comme soldats ; et tout le sud de la principauté avait été ravagé par les pillards du Dominion. L’homme n’avait plus les moyens de vivre selon ses habitudes, et peu de choses blessaient davantage l’orgueil d’un prince de Procer. Cela avait rendu le vieil homme amer, tout comme ses défaites sanglantes à répétition lors de la guerre civile procerane. Il n’avait jamais revendiqué le trône lui-même, mais les deux candidats qu’il avait soutenus avaient été écrasés par d’autres alliances après qu’il eut englouti sa fortune dans leur cause. Et voilà que le Dominion du Levant pillait ses terres en toute impunité, ou du moins l’avait fait jusqu’à l’arrivée de Cordelia dans le sud. On aurait pu s’attendre à de la gratitude, mais après tout, l’homme était arlésite.
L’armée que l’oncle Klaus avait levée comptait moins de Nordistes que celle qui lui avait permis d’accéder au trône, mais le cœur de ses troupes avait tout de même été forgé sur les champs de bataille de Lange et d’Aisne. C’était là que l’acier lycaonais, trempé au contact des bandes ratelines de la Chaîne de la Faim et des assauts incessants du Royaume des Morts, avait prouvé sa supériorité sur les armées plus nombreuses des principautés méridionales. Les effectifs demeuraient le problème de Cordelia. Il n’existait que quatre principautés lycaonaises : Rhenia, Hannoven, Bremen et Neustrie. Si Bremen et Neustrie n’étaient pas entourées de montagnes comme les deux autres, leurs terres restaient difficiles à cultiver. Les quatre principautés lycaonaises avaient les plus faibles populations de toutes celles de Procer et, même si tous les Lycaonais effectuaient leur service militaire, contrairement aux Sudistes, l’attrition restait préoccupante. Elle ne pouvait perdre qu’un nombre limité de soldats issus de ses soutiens avant d’être trop affaiblie pour tenir la Haute Assemblée en respect.
Elle devait donc puiser dans les rangs de ses alliés, les princes et princesses qui l’avaient ralliée de leur plein gré dès qu’il était devenu évident que sa cause prenait de l’ampleur. Peu de troupes principautaires avaient été mises à sa disposition, mais ses alliés ne s’étaient pas montrés avares en fantassins. Cordelia connaissait assez mal les questions militaires, mais, d’après son oncle, il s’agissait d’hommes et de femmes qui, dépossédés par les combats, avaient servi comme levées paysannes durant la guerre civile, puis en avaient fait leur métier. Ils n’étaient pas aussi bons que les soldats formés depuis l’enfance, mais ceux-là coûtaient cher et étaient difficiles à remplacer. Des dizaines de milliers de fantassins erraient actuellement dans Procer, le savait le Premier Prince : des gens qui ne pouvaient vivre que par la violence et qui n’avaient désormais plus personne pour la leur faire commettre. Il lui fallait une guerre, et vite, avant qu’ils ne se retournent contre leurs propres compatriotes. La première mesure pour limiter le problème consistait à en enrôler autant que possible dans ses armées, mais cela ne suffirait pas. Elle devrait accélérer la reprise économique du sud afin de leur trouver des terres à occuper, ce qu’elle s’était efforcée d’éviter tant que sa position n’était pas mieux assurée.
Ce matin-là, elle avait reçu un rapport de l’oncle Klaus, qui annonçait avoir chassé du sud d’Orense les derniers pillards du Dominion et établi des positions défensives à quelques milles du Mur du Serpent Rouge. Un problème était donc réglé. Mais ce n’était pas le rapport qu’elle examinait : celui-ci venait d’un agent à elle dans les Cités libres. Il l’informait que, deux jours plus tôt, le Tyran d’Héliké avait assassiné quatre délégués de la Ligue en plein jour, puis déclaré la guerre à leurs cités. Sans rien laisser paraître, elle posa la lettre sur son bureau doré.
Elle avait fait pression sur les dirigeants des cités dont les envoyés venaient d’être empoisonnés, les avait soudoyés et persuadés par tous les moyens de voter une motion en faveur de négociations avec la Principauté pour une trêve de dix ans. Cela lui avait pris des années et coûté une somme considérable, mais elle y était parvenue. Et, ce faisant, elle avait su que la réunion de la Ligue pourrait se conclure de deux manières : soit les cités du Mal accepteraient leur muselière, soit la guerre éclaterait. Dans les deux cas, Héliké cesserait de sonder les frontières de Tenerife, ce qui renforcerait encore les liens entre Cordelia et la princesse, déjà l’une de ses alliées les plus proches. Et cela sécuriserait notre flanc sud-est, songea-t-elle. À sa connaissance, le Tyran d’Héliké était encore seul, mais les deux autres cités du Mal le rejoindraient probablement. Pourrait-elle les influencer en sens inverse, afin de favoriser le résultat qu’elle souhaitait ? Il était presque impossible d’influer concrètement sur Bellerophon, qui exécutait quiconque semblait vouloir mettre un peu d’ordre dans la populace gouvernant la ville. Stygie… Non. Elle y avait peu d’influence, et l’Empire possédait corps et âme la coalition de magisters au pouvoir. Littéralement, dans certains cas. Stygie pencherait du côté souhaité par Malicia.
Qui gagnerait la guerre ? Stygie et Héliké avaient les deux plus grandes armées, mais Nicae avait la population la plus importante et Penthes était la plus riche. Les deux camps videraient Mercantis de ses mercenaires avant la fin du mois, remplissant les poches du Consortium à coups de surenchères. En l’état, Cordelia aurait eu tendance à croire que la Ligue du Bien l’emporterait sur celle du Mal. Pourtant, c’était la Tyran qui avait déclenché cette guerre. La jeune femme avait quelque chose en réserve, quelque chose de plus meurtrier qu’un simple Nom. De plus, Praes interviendrait à coup sûr. L’Empire n’enverrait pas de Légion vers le sud, mais Cordelia, Premier Prince, soupçonnait que les Calamités descendraient. Un contrepoids était nécessaire, le savait Cordelia, mais elle n’avait pas à s’en préoccuper. Les Cieux avaient déjà pourvu à ce besoin : quinze jours plus tôt, un navire avait accosté à Nicae avec à son bord le Chevalier Blanc, de retour après des années passées en Titanomachie. Les survivants de la bande de Héros de l’Épéiste Solitaire se rassembleraient autour de ce nouveau venu, même si elle ignorait combien avaient survécu à Liesse.
La Voleuse était toujours en vie, selon les rapports, mais personne n’avait vu la Barde Vagabonde depuis des semaines. Liesse avait été si chaotique qu’elle cherchait encore à démêler ce qui s’y était passé. Des diables avaient été invoqués, puis désarmés. L’Écuyer avait forcé la Baronne Dormer à se rendre, puis l’avait épargnée. Elle avait tué l’Épéiste Solitaire et était apparemment revenue d’entre les morts, ce que la Maison de la Lumière soutenait avec véhémence être impossible. À Salia, certains parlaient déjà de la déclarer abomination aux yeux des Cieux. La Rébellion de Liesse tout entière avait connu une fin peu glorieuse aux mains de cette frêle fille de Callow et de son maître : elle s’était achevée dans un murmure, au lieu du fracas qu’espérait Cordelia. Daoine n’était jamais entrée en guerre et se retrouvait désormais en mauvaise posture face à la Tour, depuis qu’une parente de la Duchesse Kegan avait été surprise en train d’aider un Héros.
Si ses observateurs n’avaient pas étudié de près les Légions de la Terreur au combat, Cordelia aurait qualifié toute cette affaire de gaspillage détestable d’argent et de vies. Plusieurs volumes de rapports étaient déjà en cours de rédaction pour en tirer une doctrine militaire qui servirait à la croisade, mais elle n’avait atteint aucun de ses autres objectifs. L’hégémonie praesienne sur Callow était plus forte que jamais, et l’Impératrice avait définitivement étouffé les troubles par son coup de maître : un « conseil dirigeant ». Comme quatre Praesi siégeraient à ce conseil, Malicia était sortie de la rébellion en contrôlant ses possessions étrangères plus fermement encore qu’auparavant. Tenter d’entraver l’Impératrice revenait à couper la tête d’une hydre : chaque fois, deux autres repoussaient, plus féroces et rusées que la précédente. Au moins, la noblesse de la femme lui donnait du fil à retordre. À juste titre : Cordelia finançait leur cause depuis cinq ans, au moyen d’un réseau d’intermédiaires labyrinthique. C’était là sa revanche pour les ravages de la banque Pravus.
Les événements se précipitaient partout sur Calernia, et Cordelia ne pouvait plus accorder au Dominion la part du lion de son attention. Il était temps d’en finir. Elle mit sa correspondance de côté, prit une feuille de parchemin et trempa sa plume dans l’encre.
« Nous sommes trop près du mur, ça ne me plaît pas, déclara pour la troisième fois le prince Klaus Hasenbach.
— Il faut des conditions précises pour réveiller le serpent, répondit calmement Cordelia. Or, nous ne les réunissons pas. »
Pour s’adapter à la chaleur estivale, le Premier Prince avait choisi une robe d’un bleu bien plus pâle que celui des armoiries de Rhenia. Son encolure, qui s’arrêtait prudemment au-dessus de ses clavicules, avait été taillée pour dissimuler la carrure que son sang Hasenbach lui avait léguée à la naissance, celle d’une bûcheronne plutôt que d’une noble. La bordure d’or suggérait le contour de sa poitrine sans s’y attarder indûment, tout comme la ceinture de saphirs sertis d’or qui pendait lâchement à sa hanche soulignait la courbe de celle-ci. Ses longues boucles blondes avaient été soigneusement peignées et retenues par une broche qui appartenait à sa famille depuis avant même la fondation de la Principauté, une ravissante petite pièce à l’effigie du lancier, emblème des Hasenbach. Mais la couronne venait de Salia. C’était un simple cercle d’or blanc, métal que seule la Première-Prince pouvait porter en public, selon une loi antique. Il devait distinguer discrètement la souveraine de Procer de tous les autres.
Le pavillon que Cordelia avait fait dresser n’était pas assez proche du Mur du Serpent Rouge pour se trouver dans son ombre à cette heure, mais il le serait dans une cloche. Vu d’aussi près, l’ouvrage était impressionnant. Les fondations ne dépassaient que de dix pieds, du calcaire peint en rouge, mais le gros de la structure était constitué du serpent gigantesque, sculpté dans le granit rouge, qui s’étirait de la mer jusqu’à la lisière de la forêt de Brocéliande. Son envergure était absurde : le plus grand projet jamais entrepris par les géantes en dehors des frontières de la Titanomachie. Plus absurde encore, peut-être, le fait qu’il fût enchanté pour protéger le Dominion du Levant contre quiconque chercherait à le franchir. Un enchantement d’une telle ampleur n’avait presque aucun précédent. À sa connaissance, seuls les Miezans avaient jamais lancé de magie à pareille échelle. Il rendait impossible toute invasion du Dominion par la terre, même si des navires pouvaient toujours accoster assez loin le long de la côte.
Lady Itima de la Lignée des Bandits, souveraine de Vaccei, devait le savoir. Les autres membres du Majilis lui avaient déjà annoncé en séance fermée qu’elle n’obtiendrait aucun soutien du reste du Dominion : elle avait donc dû chercher ailleurs. Les liens ancestraux de sa lignée avec les géantes ne suffisaient pas à les pousser à rompre leur isolationnisme imposé, ce qui l’avait conduite à se tourner vers Ashur. La Thalassocratie était, à vrai dire, le choix naturel pour une alliée. Les Ashuriens avaient soutenu la guerre d’indépendance qui avait fait naître le Levant à partir d’anciennes principautés proceranes, et l’un des principes fondamentaux de leur politique étrangère était d’empêcher Procer de devenir une puissance maritime. La flotte de guerre de la Thalassocratie écrasait celle de Procer dans un rapport de dix contre un. Tous ses marins avaient consacré leur vie à la mer, condition pour gravir les échelons de la citoyenneté sans interruption de service. Certains avaient même une expérience du combat naval : deux décennies auparavant, les capitaines ashuriens avaient écrasé la dernière tentative de Nicae de s’imposer dans le golfe de Samite. En comparaison, la Principauté n’avait jamais livré un seul grand combat naval de toute son histoire.
Tant qu’Ashur soutiendrait Vaccei, celle-ci serait intouchable.
Itima le savait et, à son arrivée, elle aurait l’assurance d’une femme convaincue que la Principauté s’appauvrirait en laissant ses armées camper dans le sud d’Orense jusqu’à ce qu’elle-même se lasse. Elle s’attendrait à obtenir des concessions, voire tenterait de faire céder du territoire. Mais il s’agissait désormais d’une négociation. L’oncle de Cordelia avait consacré sa vie à l’art de la guerre et en était devenu l’un des plus grands généraux de Calernia, mais les épées n’avaient jamais été la voie du Premier Prince. Elle avait appris la diplomatie et les intrigues, affûtant son esprit pendant des années en affrontant, sur tout le continent, la femme la plus dangereuse de Calernia, sur cent champs de bataille simultanés. Itima de la Lignée des Bandits avait choisi le mauvais terrain pour la défier. À l’arrivée de la souveraine, ses rafraîchissements préférés — du vin frais d’Alava — étaient déjà prêts, et des domestiques bourdonnaient autour de sa délégation comme des colibris autour du nectar. L’oncle Klaus avait voulu rester assis pour marquer son mépris, mais Cordelia l’avait fixé jusqu’à ce qu’il cède. En matière d’étiquette, il finissait généralement par obtempérer.
Itima était une femme d’âge mûr à la peau hâlée, aux yeux d’un bleu saisissant et aux cheveux coupés si courts qu’elle aurait tout aussi bien pu être rasée. Ses deux fils la suivaient de près, grands jeunes hommes au visage dur, marqués par les cicatrices de ceux qui avaient connu le combat. C’étaient probablement eux qui avaient mené les raids ordonnés par leur mère. Cordelia leur adressa un doux sourire. Le plus jeune rougit, surpris, avant de reprendre une expression neutre. Sa mère se laissait moins facilement charmer : elle observa avec méfiance la coupe de vin qu’on lui présentait, puis se tourna vers le Premier Prince. Qui resta là sans rien dire. Le silence envahit le pavillon, seulement troublé par les murmures des domestiques de Cordelia, qui installaient le reste de la délégation et la régalaient de mets et de flatteries.
« Votre Altesse la plus sereine, finit par dire Itima.
Bien. Reconnaître la supériorité du rang de Cordelia était la bonne façon d’aborder cette conversation.
« Lady Itima de la Lignée des Bandits, répondit Cordelia en prenant élégamment place à la tête de la table, avant que la femme puisse lui manquer de respect en s’asseyant la première. »
La souveraine de Vaccei prit le siège qui lui faisait face, ses deux fils se dressant derrière elle dans une tentative assez pitoyable de l’intimider.
« Permettez-moi de vous présenter le prince Klaus Papenheim de Hannoven, dit-elle en inclinant la tête vers son oncle. »
Celui-ci buvait dans la coupe de cidre qu’elle lui avait fait préparer précisément pour qu’il ne parle pas.
« Mes fils, Moro et Tarif de la Lignée des Bandits, répondit la femme aux yeux bleus, sans préciser lequel était lequel. »
Ce n’était pas nécessaire. Cordelia disposait de dossiers détaillés sur chacun des membres de la famille et des alliés d’Itima. Tarif était le plus jeune, celui qui avait rougi, et les blondes avaient sa préférence, comme le rapport de son agent le mentionnait clairement. Il était fort doué au lit, lui avait assuré l’agent. Le Premier Prince le trouvait assez séduisant, mais une liaison avec quelqu’un de son rang aurait pu s’accompagner d’une attente de mariage — qu’elle s’était appliquée à éviter. Cela lui donnait beaucoup de poids à Procer.
« L’un de vous souhaiterait-il manger avant que nous commencions les négociations ? proposa-t-elle.
— Je préférerais que vous cessiez de me faire perdre mon temps, répliqua Itima. Nous sommes ici parce que je vous tiens au pied du mur et que vous le savez. J’ai des exigences. La plupart ne sont pas négociables. »
Cordelia sourit poliment, puis fit signe à une domestique d’avancer. La jeune fille s’inclina et posa délicatement un rouleau sur la table. Lady Itima semblait sur le point de lancer une remarque cinglante lorsqu’elle remarqua le sceau qui le maintenait fermé : un navire portant une couronne pour voile, surmonté d’un demi-cercle formé de sept pièces. Le sceau officiel de la Thalassocratie d’Ashur, réservé aux documents diplomatiques solennels.
« Qu’est-ce que c’est ? demanda la Levantine.
— Une réévaluation de nos positions respectives, répondit Cordelia. »
Itima brisa le sceau et se mit à lire, sautant les premiers paragraphes et les inévitables politesses et échanges de titres qu’ils contenaient. La Lycaonaise aux cheveux clairs sut que la Levantine avait atteint les clauses du traité lorsque le visage de la femme hâlée se décomposa.
« C’est un faux, accusa-t-elle.
— Vous savez que non, répondit calmement le Premier Prince. La Thalassocratie restera neutre en cas de guerre entre vous et la Principauté, à condition que les frontières demeurent inchangées par la suite.
— J’ai l’assurance de la moitié des citoyens du troisième rang qu’ils saccageront toutes vos côtes ! aboya Itima.
— Oui, c’était habilement joué, concéda Cordelia. Pourtant, tous se taisent quand le seul citoyen du deuxième rang prend la parole. »
Les rangs de citoyenneté d’Ashur formaient un véritable labyrinthe pour les étrangers, puisqu’il en existait plus de vingt. Mais, en gros, la douzaine de citoyens du troisième rang dirigeaient la Thalassocratie au quotidien. Un seul homme les dominait : Magon Hadast, septuagénaire dont l’ancêtre avait été le capitaine du premier navire de colons à peupler l’île. Il ne pouvait y avoir qu’un citoyen du deuxième rang par colonie de l’hégémonie baalite — dont Ashur faisait encore officiellement partie — et il était impossible de monter plus haut : seuls les citoyens du premier rang pouvaient naître à Tyr, la cité qui avait donné naissance à toute l’Hégémonie. À Ashur, la parole de Magon faisait loi. Il ne gouvernait pas d’une main de fer, mais l’idée d’un affrontement avec la Principauté, pour servir les ambitions d’une seule femme du Dominion, lui avait déplu.
« Le vieil homme ne parle pas, dit la Levantine.
— Pas à vous, répondit Cordelia. Vous êtes une diplomate avisée, Lady Itima, et une femme intelligente. Je possède ces deux qualités, mais je dispose aussi des ressources de la plus grande nation de surface du continent. Cette défaite ne traduit pas une incompétence, seulement une inégalité de moyens. »
« Nous défendrons nos plages contre vous, dit la souveraine de Vaccei, la colère brillant dans ses yeux.
— La première fois, peut-être, répondit le Premier Prince. Mais après ? Et ensuite ? Nous finirons par débarquer. Nous vous submergerons sous le nombre jusqu’à la chute de Vaccei. »
« Le reste du Majilis se rangera à mes côtés dès que vous poserez le pied sur le sol du Dominion.
— Le reste du Majilis se demande déjà lequel de ses parents devrait régner sur Vaccei après la chute de votre dynastie, expliqua doucement Cordelia. Je n’envahis pas le Levant, Lady Itima. Je mets fin à une menace pour Procer. »
« Et vous repartirez simplement après avoir repris votre ancienne principauté, c’est ça ? railla Moro.
Cordelia croisa son regard et lui sourit avec bienveillance.
« Je ne veux pas de guerre, Lord Moro, dit-elle. Je ne suis pas celle qui a franchi les frontières et saccagé des villes. Pour tout dire, la perte inutile de tant de vies me consterne. »
« Il y a une raison pour laquelle nous avons construit le mur, Procerane, dit Itima. Nous savons ce que vous valez. »
Cordelia savait qu’il y avait du vrai là-dedans. Plus d’un Premier Prince ou d’une Première Princesse avait lorgné vers le sud en songeant à reconquérir d’anciens territoires ; seuls l’attention d’Ashur et l’impossibilité de franchir le Mur du Serpent Rouge les en avaient empêchés.
« La Principauté a commis des atrocités par le passé, c’est vrai, dit-elle. Prendre le Levant, puis tenter de le conserver, en était une. L’occupation de Callow après la Troisième Croisade en était une autre. »
« Les Guerres de la Ligue, énuméra Tarif à voix basse. L’Humiliation des Titans. Le Massacre des Fleurs rouges. »
Et quel prix n’avaient-ils pas payé pour toutes ces aventures à l’étranger ? La folie sanglante de l’Impératrice de l’Effroi Triomphante avait directement entraîné la formation de la Principauté après sa chute ; de même, Procer avait engendré ses propres ennemis. En Callow, seule l’Empire était plus méprisé que la Principauté ; les géantes tuaient les Procerans à vue au sud de Valencis, et les anciennes ambitions guerrières arlésites étaient la raison même de l’existence de la Ligue des Cités libres. Cordelia croyait que la Principauté avait atteint sa taille maximale. Toute guerre supplémentaire ne ferait que dresser le reste du continent contre elle, et elle ne pouvait se le permettre. Les principautés alamannes et arlésites avaient le luxe de croire la puissance de Procer invincible, bien à l’abri dans leurs domaines méridionaux. Mais Cordelia savait qu’il en allait autrement. Elle était lycaonaise jusqu’au bout des ongles, et tous les siens connaissaient une vérité aussi sûrement que leur propre souffle : le Mal est réel. Ce n’est ni un conte ni une leçon, mais une part de la Création aussi vraie que la pluie ou la musique. Le Mal se trouve de l’autre côté de la montagne, du lac, et quand vient le printemps, il marche sur votre foyer. Et il ne s’arrêtera jamais, jamais, à moins que vous ne l’y forciez.
« Quand je suis devenue Premier Prince, reprit Cordelia, j’ai reçu un autre titre : Gardienne de l’Ouest. »
« Votre espèce prétend depuis longtemps être la “gardienne” de nos terres, dit Itima d’un ton dur. »
« Je ne crois pas que ce titre ait dû signifier cela, répondit la femme aux cheveux clairs. Plus maintenant. Dieux, Lady Itima, nous étions si occupés à nous disputer une couronne que nous avons laissé Praes conquérir tout un royaume. Ce n’est pas ce que la Principauté devrait être. »
« Et que devrait-elle être, exactement ? demanda Moro avec un sourire pincé.
« Nous sommes le rempart, déclara Cordelia, avec la foi inébranlable des cent générations de Hasenbach qui l’avaient précédée. Nous sommes le bouclier entre l’Ouest et les monstres. Nous avons passé toutes ces années à regarder vers le sud, et voilà que le Mal s’éveille. Croyez-vous que la Tour restera seule quand ses Légions se déverseront sur le continent ? Le Roi Mort sortira de son sommeil et noiera le monde sous la mort. L’Everdark se rassemblera sous une seule bannière et gravera les Préceptes de la Nuit dans le sang de nos cités. La Chaîne de la Faim grandit et gagne en audace à chaque printemps ; quand ils viendront, ce ne seront pas des bandes de guerre : leurs hordes masqueront l’horizon. »
Elle se pencha en avant.
« Alors, je vous en prie, dit-elle avec toute la sincérité dont elle était capable. Ne m’obligez pas à vous combattre, Lady Itima. Il n’y aura qu’une seule guerre qui comptera de mon vivant, et elle n’aura pas lieu dans le sud. »
La femme hâlée semblait ébranlée.
« Vous me demandez d’ignorer des siècles d’animosité, dit-elle avec hésitation.
— Je vous demande de vous tenir à mes côtés, répondit doucement Cordelia. Pas comme sujet ou vassale, mais comme alliée. »
Elle vit dans les yeux des fils qu’ils avaient compris. Ce qui venait, et se rapprochait d’eux chaque jour.
« On dit qu’il n’existe qu’un seul choix qui compte vraiment, déclara le Premier Prince de Procer. Je vous en supplie, pour le bien de tous. Faites le bon. »
Elle tendit la main et, après un long moment, la souveraine de Vaccei la prit. Cordelia savait que le reste du Dominion suivrait. Ce ne serait pas suffisant. Dieux lui pardonnent, mais ce ne serait pas suffisant. Elle devrait intervenir dans les Cités libres, réconcilier Ashur avec ses rivales, et d’une façon ou d’une autre renouer les liens avec la Titanomachie. Cordelia devrait mentir, intriguer et conclure des accords dans l’obscurité de la nuit, jusqu’à ce que son alliance désespérée et bancale tienne bon.
Car les fous arrivaient. Les monstres des légendes. Ceux qui projetaient leur ombre sur le monde depuis leurs forteresses volantes, et qui déchiraient la trame même de la Création par leurs sortilèges. Ils arrivaient et, tandis que la Principauté s’était épuisée dans cent guerres, eux avaient appris. Cordelia avait toujours aimé les mots de la famille de sa mère, la fière devise des Pappenheim, prononcée avec une dignité discrète au nez de l’Ennemi. Mais, au fond, elle était d’abord une Hasenbach. Le vieux devoir coulait dans son sang ; personne ne le leur avait confié, mais ils l’avaient assumé malgré tout. Parce que c’était juste, parce qu’ils le pouvaient, parce que personne d’autre ne le ferait.
Parce que nous le devons.
Dieux d’en Haut, faites que cela suffise.