Chapitre 90
« Les érudits ne s’accordent pas tout à fait sur la question de savoir si la Rébellion de Liesse fut la cause profonde des Guerres intestines ou la première d’entre elles. J’y étais, toutefois, et je peux vous le dire : les graines semées à Liesse sont celles que nous avons récoltées dans les années qui ont suivi. »
— Extrait des mémoires personnelles de dame Aisha Bishara
J’aurais cru qu’ils organiseraient ça à Whitestone, avec ses avenues tentaculaires et ses jardins, mais j’avais largement sous-estimé le nombre de personnes qui assisteraient à la cérémonie. La moitié de la ville devait être massée autour de la place Fairfax, jusque dans les moindres recoins du quartier des Marchés. Des marchands vendaient du vin frais et de la bière, ainsi qu’une chose qui sentait comme les saucisses épicées de Hedges. Les poissons du lac, grillés et servis sur des brochettes, m’intéressaient davantage ; mais voir un homme manifestement dépourvu de goût s’empiffrer d’un poisson préparé à la Southpool faillit me couper l’appétit. Ratface m’avait dit qu’à Praes, les idiots de service dans toutes les blagues étaient les gens de Nok, mais qu’ici, à Callow, c’étaient les habitants de Southpool. Il y avait trop de boue dans leur partie du lac d’Argent, ça leur bouchait le cerveau. La vieille rumeur selon laquelle ils s’accouplaient avec des carpes géantes était une affirmation chère au reste du pays, et bien rodée.
La Cinquième Légion était déployée en force, aujourd’hui. Elle avait ouvert un cordon entre la porte Verte et la place, et le maintenait en faisant généreusement usage de ses gourdins dès que la foule s’enthousiasmait un peu trop. Ce qui était arrivé, à ma grande surprise. J’avais été au cœur des forces qui avaient mis fin à la Rébellion de Liesse par le feu et l’acier, mais, à entendre les acclamations tandis que je traversais les rues à cheval, on aurait cru que j’avais restauré le royaume. Certains lançaient même des fleurs : des lys clochettes, les mêmes que portait autrefois Eleanor Fairfax en couronne. Un symbole de victoire aussi ancien que le royaume, désormais offert en hommage à la jeune fille qui avait veillé à ce que ledit royaume ne renaisse pas de son vivant. L’ironie m’écœurait, et j’en aurais fait part à Hakram s’il ne s’était pas trouvé trois pas derrière moi, sur ma gauche. Apprenti, à ma droite, avait réussi je ne sais comment à mettre la main sur un char tiré par deux chevaux ailés d’un argent pâle.
J’avais vu Warlock en utiliser un semblable à Summerholm, lorsqu’il avait foncé sur l’Épéiste Solitaire pour se joindre à la mêlée. Les chevaux devaient offrir un joli spectacle aux fêtards — ils leur rappelleraient les vieux contes sur les licornes, aujourd’hui disparues de Callow et réfugiées dans les Bois déclinants —, mais, de ma place, je voyais bien la greffe à la base de leurs ailes. De toute évidence, ces chevaux n’étaient pas nés avec des ailes. Je devais m’estimer heureuse qu’ils ne crachent pas du feu, comme le cochon volant. Masego n’avait manifestement aucune idée de la manière de conduire un char, ce qui m’amusait beaucoup, mais des sorts sur les rênes semblaient s’en charger à sa place. Malgré tout, de temps à autre, sa main lui échappait et il faisait de son mieux pour prétendre qu’il l’avait fait exprès.
Derrière nous, la Quinzième avançait dans les rues, les Gallowborne en tête. Leur nom avait reçu l’aval officiel, et la peinture de leurs boucliers — une potence dorée — était encore fraîche. Le même emblème ornait la bannière que portait le capitaine Farrier : or sur fond rouge, avec la devise brodée qu’ils avaient choisie eux-mêmes : les meilleurs des pires. Robber avait déjà composé plusieurs vers de limerick, peu flatteurs, reliant ces mots à leurs prouesses au lit ; ils s’étaient inévitablement répandus comme une traînée de poudre dans ma légion. Derrière ma garde personnelle, Juniper et son état-major menaient la colonne. L’orque semblait d’une humeur inhabituellement joyeuse, ce qui signifiait à peu près qu’elle ne faisait la tête à personne. Je savais même pourquoi, car Black m’en avait glissé un mot avant que l’annonce officielle ne tombe : aujourd’hui, elle allait devenir le plus jeune général depuis les Réformes. À mon avis, ceux qui l’avaient précédée ne comptaient pas, puisqu’on avait alors accordé ce rang, pour des raisons politiques, à plusieurs Hauts Seigneurs et Hautes Dames qui n’avaient pas encore atteint l’adolescence. Le maréchal Grem Borgne n’avait été officiellement promu qu’une fois dans la vingtaine, même s’il était devenu maréchal la même année. Cela dit, elle pourrait bien battre ce record aussi. Une autre guerre nous attendait toujours au tournant, et la vieille garde commençait à être plus vieille que garde.
Je rattrapai un mouchoir qui flottait dans les airs, lancé depuis un balcon. La jolie blonde qui l’avait jeté rougit vivement quand je regardai dans sa direction. Jolie robe, remarquai-je, et assez révélatrice. Elle était en satin ; sa propriétaire venait donc probablement de la petite noblesse ou d’une riche famille de marchands. Je glissai le mouchoir dans l’une des poches cousues à l’intérieur de ma cape. C’était toujours le même vêtement d’un noir de poix que Black m’avait offert l’année précédente, mais il avait subi… quelques modifications. Trois bandes de tissu en bordaient désormais le bas, prélevées sur trois bannières : celles des Lances d’Argent, de Marchford et de Liesse. Hakram les avait récupérées et cousues lui-même pendant la marche vers Laure, puisqu’il maniait apparemment l’aiguille avec dextérité. J’aimais bien le résultat, et je n’avais pas manqué de remarquer qu’il avait laissé de la place pour bien d’autres bandes.
La procession avança lentement, mais finit par atteindre la place. Je descendis de Zombie le Second, qui était encore une créature vivante pour le moment, et poussai un soupir de plaisir en retrouvant enfin la terre ferme. L’Adjoint et Apprenti se placèrent à mes côtés en attendant Juniper, dont l’armure parfaitement polie reflétait l’éclat du soleil de midi. Tous les quatre, nous nous dirigeâmes vers l’estrade devant nous. Il y avait peut-être du bois dessous, mais on ne le voyait pas : la structure entière était recouverte d’un tapis tissé rouge, de style callowain, sinon par sa couleur. Malicia l’avait probablement commandé à des tisserands de Laure pour resserrer les liens avec la ville. L’Impératrice en personne siégeait sur un trône, un ouvrage orné presque entièrement fait d’or. Ses accoudoirs figuraient des lions tenant des clochettes dans leur gueule, une déclaration plutôt audacieuse. Les lions étaient associés au trône de Praes, tandis que les clochettes étaient l’emblème de la dynastie Fairfax que l’Impératrice avait renversée.
Apparemment, les lions constituaient un ajout récent : auparavant, l’animal emblématique était le tigre. Ils étaient passés de mode après la débâcle de l’armée de tigres doués de conscience, m’avait expliqué Aisha.
L’Impératrice de l’Effroi était toujours absurdement belle, et je décidai en mon for intérieur que sa beauté était pour moitié responsable des acclamations de la ville. La couronne qu’elle portait était en ivoire incrusté de lapis-lazuli, avec un saphir parfaitement sphérique en son centre. Sa robe blanche était bordée d’épais galons d’or ; elle dévoilait le haut de sa poitrine et laissait ses épaules nues. De splendides brassards d’or, gravés de scènes de la guerre civile impériale, lui enserraient les bras, et un lourd collier figurant une douzaine de Tours entrelacées lui entourait le cou. Rien de tout cela n’arrivait à la cheville de l’Impératrice de l’Effroi Malicia dans toute sa gloire, assise à l’ombre de son pavillon rouge. Nous nous arrêtâmes tous les quatre à quelques marches de son trône. Elle sourit, et le monde sembla soudain s’illuminer. Un simple mouvement des lèvres, et je sus que des hommes auraient tué leurs propres frères pour obtenir un autre sourire. Ils l’avaient probablement fait.
Même Hakram rougissait, alors que je savais pertinemment qu’il trouvait les humains peu séduisants. Masego semblait lui-même surpris d’être affecté, ce qui se comprenait. Je ne l’avais jamais vu manifester le moindre intérêt pour quiconque, homme ou femme, et je n’étais même pas sûre qu’il en fût capable. L’Impératrice se leva, et je remarquai alors pour la première fois que Black se tenait à la droite de son trône. À côté de Malicia, il faisait piètre figure. Son armure ne portait aucun ornement, son épée était dépouillée et sa cape semblait presque élimée. Jusqu’à ce qu’elle attrape la lumière, du moins ; alors, on aurait dit qu’elle était faite entièrement de plumes de corbeau. Cela ne suffisait pas à lui donner l’air d’autre chose que d’un épéiste juré protégeant sa souveraine. À mes côtés, Masego et les deux orques s’agenouillèrent lorsque Malicia fit un pas en avant.
Je restai debout.
« Relevez-vous », ordonna l’Impératrice, et ils obéirent.
Les paroles de Malicia résonnèrent sur toute la place sans qu’elle eût jamais besoin d’élever la voix. Le silence qui suivit fut si absolu qu’on aurait entendu une épingle tomber.
« L’ordre a été rétabli à Callow, déclara-t-elle. La tentative de Procer de placer une marionnette sur le trône a échoué, et les rebelles égarés du sud ont compris leurs erreurs. »
Ou les morts, pour ceux qu’on n’avait pas cloués à une croix. Voilà donc l’angle qu’elle allait donner à toute cette affaire. Les pauvres Callowans avaient été dupés par les méchants Procerans, poussés par la corruption et la coercition à mordre la main qui les nourrissait. L’Empire se montrerait bien sûr magnanime. Mais pas au point d’épargner les nobles qui avaient fomenté la rébellion.
« Laure est restée loyale, poursuivit Malicia, sa voix caressant le nom de la ville d’une façon qui me fit presque frissonner. Comme tant d’autres de nos sujets. Pour les en remercier, ils seront récompensés. »
L’impatience qui régnait sur la place était palpable.
« Les impôts seront réduits de moitié pendant un an dans les villes qui sont restées loyales, annonça-t-elle. Et, dans la plus grande ville de Callow, je déclare une semaine de festivités pour célébrer notre victoire. »
La foule explosa de joie. Les impôts réduits de moitié, hein. Bien joué. Le commerce avait ralenti quand les lames étaient sorties, et cela le relancerait. Quant à flatter l’ego des habitants de Laure, difficile de faire mieux. J’étais assez honnête pour reconnaître que les gens de la ville où j’étais née se considéraient comme la seule partie de Callow qui comptait vraiment. Apprenti avait l’air de s’ennuyer à mourir, mais Hakram et Juniper écoutaient avec attention. Le Limier infernal m’avait déjà demandé en privé ce que ferait la Quinzième en temps de paix, et l’attention que l’Impératrice accordait en ce moment à Callow était révélatrice. Je savais que ma légion serait affectée à une ville, mais j’ignorais laquelle. Black était encore plus vague que d’habitude, laissant entendre que des projets se tramaient dans les hautes sphères.
« Mais si je récompense la loyauté, je dois aussi récompenser le service, reprit Malicia quand les acclamations retombèrent. Légate Juniper des Lunes Rouges, avancez. »
Le Limier infernal s’avança et s’agenouilla lorsque l’Impératrice lui fit élégamment signe de le faire.
« Pour vos victoires éclatantes à Three Hills, Marchford et Liesse, je vous nomme général de l’Empire. À compter de ce jour, la Quinzième Légion reçoit le plein statut de Légion de la Terreur, ainsi que le droit de recrutement qui en découle. »
Les acclamations furent plus éparses, même si j’avais l’impression que la foule aurait approuvé à grands cris à peu près tout ce que Malicia aurait pu dire aujourd’hui. Les peaux-vertes n’étaient toujours pas populaires à Callow, même si cela commençait à changer dans les villes où elles étaient affectées en garnison. Juniper resta agenouillée.
« Seigneur Apprenti, dit l’Impératrice après que Masego se fut agenouillé à son tour. Pour vos éminents services au maintien de la paix, je vous accorde l’autorisation impériale d’ériger une tour de mage où bon vous semblera sur les territoires de l’Empire. »
L’histoire derrière cette décision était un peu plus compliquée. Une tour de mage était en substance un laboratoire fortifié, protégé par des défenses si puissantes qu’elles auraient fait pâlir une forteresse. Après avoir dû réprimer une douzaine de rébellions parties de telles tours, la Tour en avait limité la construction. La seule personne autorisée à en posséder une était Warlock, qui avait relié entre elles la trentaine de laboratoires qu’il possédait réellement au moyen d’une dimension de poche, contournant ainsi la restriction technique d’une seule tour. Désormais, Masego pouvait en bâtir une aussi, et je savais où : à Marchford. Il m’avait déjà dit qu’après la cérémonie, il quitterait la Quinzième pour étudier l’amincissement des frontières entre l’Arcadie et la Création, là où nous avions combattu le démon. Il me manquerait, mais je savais que si j’avais vraiment besoin de lui, il viendrait. Nous étions amis. C’était étrange, d’en avoir vraiment, maintenant.
« Hakram des Loups Hurlants, déclara Malicia. Je vous accueille comme l’incarnation des liens entre les Clans et la Tour, la preuve vivante que nos peuples sont unis comme ils ne l’ont jamais été. Vous avez servi avec loyauté et mérite, prouvant la valeur de votre Nom. Pour cela, je vous accorde toutes les dignités attachées au rang de seigneur de Praes. »
Mais pas, remarquai-je, le titre juridique lui-même. Black s’efforçait depuis des décennies, sans succès, de faire reconnaître les chefs de clan comme des nobles à part entière. Les raisons tenaient au fait que les Clans ne possédaient pas officiellement les steppes où ils vivaient et aux justifications avancées pour le système de tribut, qui avait apparemment été encore plus chaotique avant que l’Impératrice ne le réforme. Cela dit, ce n’était pas un geste sans portée. Hakram pouvait désormais posséder des terres, lever une suite et être jugé par les tribunaux de la noblesse de Praes s’il commettait un jour un crime. Ce dernier point n’avait, à vrai dire, guère d’importance tant qu’il servait dans les Légions, puisqu’il ne relevait alors que des tribunaux militaires ; mais s’il enfreignait la loi en tant que civil, il pourrait être le premier peau-verte traduit devant les tribunaux de la noblesse. Il pouvait désormais se faire appeler seigneur Adjoint en public, techniquement.
« Et enfin, Catherine Foundling. »
Les yeux sombres de l’Impératrice se posèrent sur moi, ses lèvres rouges s’étirant en un sourire affectueux. Cette affection était mensongère. J’avais fait bien peu pour mériter la tendresse personnelle de la souveraine de l’Empire. Pourtant, en voyant son sourire, je faillis vouloir croire à ce mensonge. Certaines personnes pouvaient être dangereuses sans jamais tenir une lame. Je remarquai à peine que la foule se taisait de nouveau derrière moi.
« Notre Écuyer est née dans cette ville même, dit l’Impératrice, et un grondement approbateur parcourut la foule. À l’heure où Callow en avait besoin, elle a mené des soldats venus de toutes les régions de l’Empire et dispersé les forces du désordre. »
Ce n’était vrai que si l’on me comptait parmi les Deoraithe, mais le tableau était joli.
« Pour sa bravoure, elle se tient aujourd’hui devant moi en tant que Dame de Marchford. »
Pendant un instant, je crus être devenue sourde. Le vacarme de la foule envahit le ciel tandis que les gens tapaient du pied et s’égosillaient. Je croisai le regard de Malicia et inclinai la tête, dissimulant ma surprise. Mon esprit tournait déjà à toute allure. Ce que la foule avait entendu, c’était qu’une orpheline sans nom devenait noble et se voyait confier l’un des domaines les plus anciens et les plus riches de Callow. La preuve que l’ancienne noblesse était morte, et que sous la domination de la Tour, tout le monde pouvait s’élever. Mais moi, j’avais entendu autre chose. L’Impératrice m’avait accordé un titre de Praes, assorti de l’autorité sur des terres callowanes. C’était une déclaration. Nous sommes là pour rester. Aucune rébellion ne nous chassera jamais. Je fermai les yeux et laissai les acclamations de la foule déferler sur moi. Il faudrait que j’y réfléchisse, à ce que cela signifiait, avant la fin de la journée. Mais, juste un instant, je me permis d’en profiter.
La suite du palais royal était la même que celle qu’on m’avait attribuée après que je fus devenue Écuyer, même si cette fois, j’étais consciente au moment de m’y installer. Des festivités auraient lieu ce soir et je devais me changer pour y assister ; je pris donc un bain dans cette merveille miezaine que j’avais déjà essayée une fois. Lorsque je sortis, lavée de la tête aux pieds et sentant la lavande, je me séchai et nouai une serviette autour de moi. Je sentis quelque chose plus que je ne l’entendis, et tendis la main vers le couteau que j’avais laissé près du bain.
« Inutile, m’informa la voix amusée de Black. »
Je soupirai. Un de ces jours, nous allions nous asseoir tous les deux et discuter tranquillement des merveilles qu’offrait le fait de frapper avant d’entrer. Je retournai dans la pièce et retrouvai mon professeur installé dans un fauteuil près d’un bureau proceran. Il feuilletait distraitement un livre de Kilian, un traité sur la manipulation fine des éléments écrit par l’Empereur de l’Effroi Sorcerous. J’avais essayé de le lire quelques semaines auparavant et en étais ressortie plus perplexe sur le fonctionnement de la magie qu’au début. Quelle que fût cette phase transitoire de l’énergie, elle était diaboliquement complexe. Et peut-être même irréelle ? Comment quelque chose pouvait à la fois ne pas exister et servir de fondement à l’art de lancer des sorts m’échappait complètement. J’ignorai mon professeur et passai derrière un paravent pour enfiler une culotte et une chemise confortables. Ce n’était pas que j’étais gênée par mon corps ; c’était plutôt que… être nue devant Black me semblait déplacé. Comme pisser dans une église. C’était déjà assez pénible de l’avoir vu embrasser Ranger dans un rêve de Nom.
« Alors, tu as de mauvaises nouvelles pour moi, dis-je en ressortant. Tu deviens tristement prévisible en vieillissant. »
« Je n’ai même pas encore quatre-vingts ans, répondit Black avec un léger mouvement des lèvres. »
Il ne faisait pourtant pas un jour de plus de vingt-cinq ans, à moins d’y regarder de très près.
« Mais tu as raison, ajouta-t-il. Assieds-toi. »
Je m’adossai plutôt aux colonnes de mon lit, démesurément grand.
« En dernière nomination de ce genre directement effectuée par la Tour, Akua Sahelian s’est vu accorder le poste de gouverneure de Liesse, dit-il. »
Je clignai des yeux, commençai à parler puis refermai la bouche. Je me décollai de la colonne en bois et la frappai du poing, si fort qu’elle se fendit.
« C’est insensé, dis-je. C’est parce que j’ai envoyé la lettre ? J’ai mis entre guillemets toutes mes recommandations pour qu’elle obtienne le poste, Black. La seule façon d’être plus claire aurait été d’ajouter une phrase ensuite : “Au fait, c’est du sarcasme ; la seule chose que mérite l’Héritière, c’est une exécution sommaire.” »
« Sa candidature avait d’autres soutiens, dit-il. »
« Dieux, si Malicia avait attendu une autre semaine, la nomination ne lui aurait plus échappé. Tout l’intérêt du Conseil dirigeant, c’est de contrôler le système des gouverneurs, grondai-je. Je ne sais pas ce qu’elle manigance, Black, mais des gens vont se faire massacrer. »
« Je le sais, dit-il doucement. »
« Ça va provoquer des troubles, tu peux me croire. Tout le monde sait que c’est elle qui a lâché les démons sur la ville. Dieux d’en Haut, vous mettez à la tête de Liesse la femme qui a vu plus de deux mille de ses habitants livrés à une engeance de l’enfer au sens propre. »
Le bilan des morts après le siège avait été plus lourd que je ne l’avais cru. L’évacuation des civils vers les quartiers les plus éloignés n’avait pas été complète : certains avaient refusé de quitter leur maison, même avec une armée à la porte. Black ne répondit pas. Je le fixai jusqu’à ce que ma fureur commence à retomber. Tout ce que je venais de dire, il le savait déjà.
« Tu n’y es pour rien, dis-je. »
« Non. »
Mon regard se fit plus aigu.
« Malicia ? »
Il grimaça, et cela me suffit comme réponse.
« Pourquoi ? Elle doit avoir ses raisons, dis-je. »
« Je le suppose, répondit-il. »
Je m’assis sur le lit, les membres lourds. Ce qu’il venait de dire… Merde. Ça avait des conséquences. Black et Malicia étaient liés comme les doigts de la main depuis notre première rencontre, et même si je savais qu’il y avait des fissures entre eux, ils avaient toujours fait front commun. Leurs désaccords se réglaient à huis clos, là où personne ne pouvait les entendre — pas même moi. Le fait que mon professeur soit prêt à admettre que cette décision relevait entièrement de l’Impératrice signifiait qu’il la désapprouvait à tel point qu’il ne voulait même pas faire semblant pour cette conversation.
« Elle t’écarte ? demandai-je. »
Il secoua la tête.
« J’obtiendrai des réponses à ce sujet à notre retour à Ater, dit-il. Elle ne fait confiance à aucun moyen de protection autre que ceux de la Tour pour cette conversation. »
Il n’y avait qu’un nombre limité de personnes assez audacieuses pour écouter aux portes une conversation entre ces deux-là.
« Les Sang-purs mijotent quelque chose, devinai-je. »
« Tu as mis un nid de frelons à sac quand tu les as obligés à soutenir ta pétition, dit Black. »
« Tu étais là avec moi du début à la fin, lui rappelai-je. »
« Je ne te critiquais pas, dit mon professeur, les lèvres frémissantes. Bien au contraire. »
Il se peut que je doive quand même te tuer un jour, pensai-je tandis que mes joues s’échauffaient. Plus je connaissais cet homme, plus notre relation se compliquait. Quand j’étais devenue Écuyer, j’avais cru devoir lutter bec et ongles contre lui pour obtenir le moindre morceau de pouvoir. À la place, il m’avait soutenue à chaque étape, enfonçant les portes que je ne pouvais pas ouvrir seule. Je l’aimais un peu pour cela. Parce qu’il avait vu en moi quelque chose que j’avais toujours cru présent, mais que personne d’autre n’avait jamais reconnu. Je le détestais aussi pour ça, parce que je ne pouvais plus le considérer comme un ennemi. Warlock m’avait dit qu’un jour, je devrais faire un choix, et je le croyais. Et lorsque ce jour viendrait, quand le couteau serait dans ma main, je savais que, si je le tuais, il me manquerait. Comme professeur, comme mentor, comme peut-être ce qui se rapprochait le plus d’une figure paternelle que j’aie jamais eue.
Il était le Chevalier Noir, et j’étais l’Écuyer.
« Je suis ta successeure, dis-je enfin. »
« C’est vrai, acquiesça-t-il. »
« Je me suis demandé pourquoi tu en avais une, dis-je. L’Impératrice a une théorie, mais je ne crois plus qu’elle tienne la route. Si elle l’a jamais fait. »
Black posa le menton sur le dos de sa main, qu’il avait passée par-dessus le dossier de son fauteuil.
« Cela fait très longtemps que je fais ça, dit-il. »
« Les méchants vivent jusqu’à ce qu’ils meurent, dis-je. »
« Oui, dit-il doucement. Jusqu’à ce qu’ils meurent. Au cours de ma carrière, j’ai moi-même tué vingt-trois héros et héroïnes. J’en ai fait tuer, ou ordonné la mort, au moins trois fois plus. »
Il haussa les épaules avec indifférence.
« Je finirai par rencontrer quelqu’un de meilleur. Ou ils auront de la chance : il leur suffit d’une seule fois. Ce sera peut-être aujourd’hui, le mois prochain ou dans plusieurs décennies, mais ils finiront par m’avoir. »
« Alors je suis ton plan de secours ? demandai-je. »
« Tu l’as entendue, n’est-ce pas ? me demanda-t-il au lieu de répondre. La chanson. »
Mon cœur s’arrêta.
« Le premier pas est le plus dur, lui dirent-ils
Il te faudra traverser le feu —
Il consumera celle que tu étais,
Et toujours le menteur tout entier dévorera », achevai-je.
Il sourit, et son sourire était acéré comme une lame.
« Ils apprendront à te craindre, Catherine. J’espère vivre assez longtemps pour le voir. »
Un frisson me parcourut lorsqu’il se leva. Il connaissait la chanson. Dieux d’en Bas, il connaissait la chanson. Depuis deux ans, la question de savoir d’où elle me venait me tourmentait.
« Tu l’avais déjà entendue ? demandai-je. »
« Une fois, quand j’étais jeune, dit-il. Elle ne m’était pas destinée. »
« D’où vient-elle ? »
« Elle ne vient de nulle part, dit-il. »
Je fronçai les sourcils.
« Alors, comment s’appelle-t-elle ? »
« La Fille qui gravit la Tour, me répondit-il avant de partir. »
Les appartements de Masego n’étaient pas loin des miens. Je m’attendais à le trouver seul, mais fus ravie de découvrir qu’il discutait avec Kilian. Ils se levèrent tous les deux à mon entrée.
« Cat, me salua Apprenti. »
« Ma Dame de Marchford », me taquina la rousse en faisant une révérence.
Je m’avançai et la pris dans mes bras, la faisant basculer pour l’embrasser longuement, avec une ardeur qui me combla. Dieux, Kilian m’avait manqué. Masego finit par se racler la gorge et je la relâchai. Elle était rouge et avait les yeux un peu écarquillés.
« Déjà à profiter des servantes, soupira mon amante. Typique d’une noble. »
« Ne retourne pas aux quartiers de la légion ce soir, dis-je. Je ne crois pas que tu t’en serviras beaucoup. »
« Ton lit est bien plus confortable que le mien, admit-elle. »
J’entrelançai mes doigts aux siens.
« Il doit bien y avoir une robe qui m’aille quelque part dans ce palais maudit, dis-je. Avec un peu de chance, elle sera même d’une autre couleur que le noir. On ira danser ce soir, aux festivités. »
« La danse ne fait pas partie des talents des Fées dont j’ai hérité, dit Kilian. »
« Mets des chaussures épaisses, lui conseillai-je. Ce n’est pas mon fort non plus. »
Elle sourit, ses joues se creusant de fossettes, et repoussa une mèche de mes cheveux derrière mon oreille.
« Je vous laisse tous les deux, alors, dit-elle. Toujours un plaisir, seigneur Apprenti. »
Masego grimaça. « Dieux, ne m’appelez pas comme ça. On dirait que je devrais savoir ce qui se passe à la cour. »
Elle nous salua d’un dernier sourire, puis la porte se referma derrière elle. Je remarquai avec amusement que la chambre de Masego était plus petite que la mienne et déjà encombrée d’une douzaine de piles de livres. Dans sa baignoire, je distinguai ce qui ressemblait à un cochon mort éventré, une scène si typique d’Apprenti que je ne pus m’empêcher de ricaner.
« Il faudra que nous parlions de l’endroit où je bâtirai ma tour, dit Masego. Assieds-toi ? »
Je m’assis sur ce qui semblait être la sordide invention procerane connue sous le nom de pouf. Il était particulièrement froufroutant et n’arrivait pas à se décider entre le tabouret et le canapé. Les Praesi avaient raison de préférer les coussins, pensai-je.
« On verra ça quand on y sera, je pense, dis-je. De toute évidence, je préférerais qu’elle ne soit pas au milieu de la ville. »
« Les collines seraient idéales, dit-il. Là où le démon a été contenu la première fois. »
C’était bien pour cela que j’étais venue, n’est-ce pas ? Apprenti s’était installé sur une vraie chaise et avait l’air de se demander pourquoi j’étais là.
« Masego, dis-je. Tu peux me rendre le bibelot que je t’ai donné ? Celui en os. »
Il fronça les sourcils, puis pencha la tête sur le côté.
« Pourquoi ? Tu n’as aucune preuve concluante que je ne sois pas corrompu. »
Je clignai des yeux. « Attends, tu le savais ? »
Il eut l’air offensé.
« Tu pensais que je ne le savais pas ? dit-il. Catherine, ça sent les munitions gobelines. Il contient un fragment de ton Nom. »
« Et tu l’as porté quand même ? demandai-je, incrédule. »
« Eh bien, oui, répondit-il lentement. Après avoir été exposé à un démon, il me fallait un moyen de te faire interrompre mes fonctions au cas où le sort de diagnostic de Père aurait échoué. »
J’étais, honnêtement, à court de mots.
« C’est… euh… très éclairé de ta part, dis-je. »
« C’était une précaution raisonnable, dit-il. Les arrangements de ce genre ne sont pas rares chez les méchants. Je sais que l’oncle Amadeus a un moyen de tuer Père au cas où il serait corrompu, et qu’il s’est lui-même arrangé avec Assassin pour être exécuté s’il devenait un jour une menace pour l’Empire. »
Il haussa les épaules.
« Ta méthode était grossière et relativement évidente, mais elle aurait été efficace. »
« Je me sens un peu mal, maintenant, songeai-je. Enfin, je l’étais déjà. Mais maintenant, je me sens mal d’une façon différente, toute nouvelle. »
« Tu devrais, marmonna Apprenti. Franchement, tu croyais vraiment que je ne le remarquerais pas ? Autant écrire “bombe magique” à la surface. »
« Je… suis désolée ? hasardai-je. »
« J’attends de toi une méthode d’élimination plus élégante avant notre arrivée à Marchford, dit-il. Ainsi qu’une dissertation écrite expliquant pourquoi essayer de tromper un homme de mon intelligence supérieure est une entreprise insensée. »
« Je suis une méchante, maintenant, je ne devrais plus avoir de devoirs à faire, protestai-je. »
Nous avions tous deux du mal à réprimer un sourire. Apparemment, il m’arrivait de faire quelque chose correctement, de temps en temps. Ce n’était pas faute d’essayer de faire le contraire.
Cette annexe du palais royal, appelée la Cage du Rossignol, avait été construite par le petit-fils d’Eleanor Fairfax pour y loger sa maîtresse, loin des regards indiscrets de sa reine. Il en avait fait barrer et verrouiller les portes et les fenêtres lorsque la reine avait commencé à rendre visite à la maîtresse plus souvent que lui. Cela avait inspiré une demi-douzaine de chansons sur des colombes en cage, toutes pleines de jeux de mots sur les « serrures et les clés » que leurs auteurs trouvaient très spirituels. Par la suite, l’endroit avait servi à la royauté callowane pour enfermer des prisonniers qui n’en étaient pas officiellement. Plusieurs Ducs de Liesse rebelles y avaient rongé leur frein jusqu’à ce que les velléités de sécession s’apaisent, tout comme des oncles de la famille Fairfax un peu trop ambitieux. Il était donc tout à fait approprié que la Baronne Dormer y soit retenue. Une file de Gallowborne menée par le capitaine Farrier me suivait dans les couloirs ; nous fîmes signe aux légionnaires de la Cinquième qui gardaient la porte déverrouillée de s’écarter. Mes gardes prirent position autour de l’entrée — je m’étais attendue à quelques frictions, mais les deux orques de la Cinquième commencèrent plutôt à poser des questions sur Marchford.
Ces derniers temps, peu de mes légionnaires avaient à payer leurs propres boissons.
Je frappai poliment et attendis qu’on m’invite à entrer. J’aurais pu faire irruption, mais la politesse ne me coûtait rien. Si je me retrouvais un jour à sa place, j’espérais qu’on aurait cette courtoisie envers moi. D’une certaine façon, j’en doutais. À ce que j’avais compris, les méchants ne se faisaient pas prisonniers. On se retournait contre les siens ou on mourait, il n’y avait pas d’entre-deux. J’avais une belle cape, maintenant, pourtant. La retourner risquait de l’abîmer. Je supposai que je devrais m’en tenir à mon rôle de méchante, pour le moment. Anne Kendal, la baronne Dormer, était toujours d’une beauté saisissante, même dans les vêtements austères d’une prisonnière. Je lui avais permis de garder ses habits personnels, à l’exception de son armure et de ses armes. Assise dans le petit salon de sa suite, près de la fenêtre, elle lisait à la lueur d’une bougie. Il ne faisait pas encore nuit, mais les fenêtres étaient orientées dans le mauvais sens pour laisser entrer le soleil.
« Dame Écuyer, dit-elle. Je ne m’attendais pas à recevoir de visite avant quelques jours. »
« Il y a eu du nouveau, dis-je. Puis-je m’asseoir ? »
« Je vous en prie. »
Je m’installai dans le fauteuil confortable en face du sien, puis posai sans cérémonie deux rouleaux sur la table. L’un portait le sceau des Légions de la Terreur, l’autre celui de la Tour.
« Mon procès est terminé, comprit aussitôt la baronne Kendal. On ne m’a même pas demandé de me présenter devant les juges. »
Son sourire s’assombrit.
« Adieu, donc, le procès équitable. »
« Votre présence n’aurait servi à rien, dis-je sèchement. J’ai truqué le tribunal. »
La surprise et la confusion traversèrent le visage de la baronne. La Quinzième l’avait faite prisonnière alors que la loi martiale régnait à Liesse ; j’avais donc le pouvoir de décider qu’elle serait jugée par un tribunal militaire. Je m’étais discrètement assise avec les officiers concernés et leur avais indiqué le verdict. Il n’y avait eu aucun débat.
« Ouvrez-le, dis-je en poussant vers elle le rouleau portant le sceau des Légions. »
Elle brisa le sceau et haussa les sourcils en parcourant les lignes.
« Je ne serai pas exécutée, dit-elle. »
« Vous avez été dépossédée de vos terres, dis-je. C’était inévitable. Vous pouvez toujours vous dire baronne, mais pas baronne Dormer. Ce serait considéré comme une revendication illégale de biens impériaux au regard de la loi praesienne. Je crois que la peine prévue, ce sont des coups de fouet ? Pour être honnête, j’ai survolé le texte. »
« Ceci, dit-elle, ne ressemble pas à une décision fondée sur la loi praesienne. »
« Les choses changent, dis-je. Je me suis battue dans cette guerre pour une raison. Ouvrez l’autre. »
La noble se raidit et brisa le sceau de la Tour. Ses yeux s’écarquillèrent.
« Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle. »
« Avant la fin de la semaine, l’Impératrice annoncera la création d’un Conseil dirigeant pour Callow, dis-je. Ceci est votre nomination à l’un de ses sièges. »
Il y aurait sept membres. Black en avait un, en tant que chef officiel du conseil ; il détenait également le droit exclusif de veto sur toute motion adoptée. Un siège reviendrait à la représentante de l’Impératrice, deux aux hauts nobles qui m’avaient soutenue de leur plein gré. Un pour moi, et deux autres nominations que je devais encore attribuer. Le conseil fonctionnerait à la majorité, et je détiendrais cette majorité. Black m’avait déjà dit en privé qu’il n’assisterait qu’aux premières séances avant de me transmettre officiellement sa voix et son droit de veto. Avec deux sièges aux mains des Callowans, mon propre vote et celui de mon professeur, je serais en mesure de faire adopter n’importe quelle motion que je souhaitais. J’avais accepté sans discuter que Black dirige le conseil : pour le moment, je n’étais pas capable de gouverner Callow. Surtout si je devais aussi m’occuper de la reconstruction de Marchford. Le conseil était une mesure temporaire destinée à me familiariser avec l’art de gouverner, le temps que je décide comment réorganiser les territoires callowans.
« Je suis une rebelle, dit la baronne Kendal. »
« Vous étiez une rebelle, dis-je. À présent, vous avez un siège et une voix dans l’institution qui choisira les gouverneurs impériaux de tous les domaines confisqués après la rébellion — y compris le vôtre. Félicitations, baronne. »
« Qui d’autre siégera dans cette… institution ? demanda-t-elle d’une voix faible. »
« Trois Praesi qui n’ont pas encore été choisis, Black, moi et quelqu’un que je n’ai pas encore désigné. J’envisage de prendre quelqu’un de la Maison de la Lumière, mais il me faudra un prêtre qui ne soit pas un fanatique. J’espérais justement que vous m’aideriez à en trouver un. »
« Praes tient toujours la laisse, dit-elle. À la majorité, c’est ça ? »
« C’est moi qui tiens la laisse, rectifiai-je. Il faut nommer des gouverneurs pour Vale, Dormer et Holden. C’est nous qui les choisirons. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais il est temps qu’au moins une partie des terres de Callow soit gouvernée par des Callowans. »
« Pas Liesse, dit-elle en scrutant mon regard de ses yeux avisés. »
« Liesse est mon affaire, dis-je. Nous aurons autorité pour fixer les lois et les impôts dans tout Callow — à l’exception peut-être de Daoine. La Duchesse envoie déjà des émissaires pour soutenir que son duché étant un État tributaire, il ne relève pas de l’autorité du conseil. »
« Kegan est née grincheuse et n’a fait qu’empirer avec les années, murmura la femme aux cheveux argentés. Dois-je comprendre que ce conseil aura autorité sur tous les gouverneurs impériaux ? »
Je souris froidement.
« C’est exact, dis-je. Notre mandat nous autorise à révoquer les gouverneurs et gouverneuses s’ils se montrent indignes de l’autorité qu’ils exercent. »
Oh, j’allais faire voter plusieurs lois propres aux gouverneurs. D’abord, une règle interdisant à tout fonctionnaire callowan d’invoquer des démons ou de traiter avec eux. Puis une autre limitant le nombre de gardes municipaux autorisés, ainsi que la création d’un groupe chargé d’enquêter sur la corruption dans la collecte des impôts. L’Héritière avait son poste pour le moment, mais elle n’allait certainement pas le garder.
« L’Impératrice a forgé à nouveau la couronne de Callow, dit la baronne. Non, elle est allée encore plus loin. Les Fairfax ne pouvaient pas renvoyer à leur guise les nobles qui leur déplaisaient. Les pouvoirs que vous venez de décrire sont sans précédent hors des Cités libres. »
« Les choses changent, répétai-je doucement. Vous pouvez refuser cette nomination, bien sûr. Partir en exil. »
Black m’avait dit que si elle faisait ce choix, Assassin se débarrasserait d’elle avant même qu’elle ne franchisse la frontière.
« Non, dit-elle. Je me suis rebellée parce que je voyais une meilleure voie pour Callow. Quelle hypocrite serais-je si je partais maintenant ? »
Une hypocrite morte, ne dis-je pas. Je me levai et inclinai respectueusement la tête avant de me diriger vers la porte.
« Dame Foundling ? »
Je m’arrêtai, puis me retournai pour soutenir son regard.
« Pourquoi moi ? demanda-t-elle. »
« Parce que la Rébellion de Liesse ne se résumait pas à l’Épéiste Solitaire et à l’or proceran, dis-je. Parce que vous n’aviez pas vraiment tort. Vous n’étiez simplement pas assez forte pour gagner. »
Parce que je sais que je peux vous plier à ma volonté si j’en ai besoin, me souffla mon esprit. Je quittai la pièce, laissant la noble derrière moi. Les Gallowborne interrompirent aussitôt leur conversation et me suivirent. Le capitaine Farrier se plaça à mes côtés tandis que nous nous éloignions. Nous sortîmes de la Cage du Rossignol et je me promenai dans un agréable jardin. Le soleil commençait à se coucher. Les oiseaux dans les arbres entonnaient déjà leurs chants, et la fontaine d’argent devant moi murmurait doucement. Je m’arrêtai un instant pour savourer le calme.
« Où allons-nous maintenant, comtesse ? demanda Farrier. »
Je le regardai, ses yeux bleus tranquilles et son visage anguleux. Ce n’était pas la première fois que je me disais qu’il avait le visage le plus callowan que j’aie jamais vu. Malicia avait fait une déclaration devant la foule en me nommant Dame de Marchford. Et maintenant, dans ce jardin paisible, John Farrier en faisait une autre. Comtesse, m’avait-il appelée. Pas Dame. L’une des nôtres ou l’une des leurs. Je levai les yeux vers le ciel rougissant, les doigts se crispant puis se relâchant lentement.
Je ne le corrigeai pas.