Chapitre 9
« Note : la flottabilité des orcs est limitée. À l’avenir, évitez de combattre ces maudits rebelles près de barrages construits à la va-vite. »
— Extrait du journal de Maléfique II, Empereur de l’Effroi
Summerholm était surnommée la Porte de l’Est.
Si les Légions parvenaient à contourner l’Île bénie — comme elles l’avaient fait à quelques reprises par le passé —, c’était la seule ville fortifiée entre l’Empire et le cœur de Callow. C’était la seule ville que les Praesi devaient prendre, car elle contrôlait le seul pont enjambant la Hwaerte. À ma connaissance, les habitants des Terres désolées n’avaient réussi à la conquérir que deux fois : lors de la Conquête, puis plus de sept cents ans auparavant, sous le règne de l’Impératrice de l’Effroi Triomphante. Mon maître avait réussi à réduire ses remparts grâce à une ingénieuse utilisation du génie gobelin ; Triomphante, elle, s’était contentée de les rendre obsolètes en faisant voler sa forteresse au-dessus d’eux. Je comprenais pourquoi elle avait eu recours à une mesure aussi extrême, maintenant que j’avais ces mêmes fortifications sous les yeux. Le côté de la ville auquel nous faisions face était le moins défendu, mais même là, les remparts formaient deux cercles concentriques de granit austère, hauts de plus de quinze mètres. Des bastions crénelés s’étendaient tout du long, la plupart abritant la silhouette d’une machine de siège ; et, bien que le soleil fût presque couché, des soldats y montaient encore la garde. Des légionnaires plutôt que des Gardes Royaux, ceci dit. Pas qu’ils soient moins bien entraînés — c’est même plutôt le contraire.
« On dirait qu’ils s’attendent à voir une armée débarquer d’un instant à l’autre, commentai-je en dirigeant Zombie vers Black d’un coup de rênes. »
Son cheval était lui aussi une créature nécromantique, j’en étais sûre. Je commençais à reconnaître une certaine… odeur dans ce genre de magie. Mais sous tout l’acier qui le recouvrait, difficile de savoir à quoi il ressemblait vraiment. Avec tout ce poids, j’étais presque certaine que sa monture aurait pu servir de bélier en cas de besoin ; mieux valait ne pas imaginer ce que cela aurait fait au cheval dessous.
« Summerholm a toujours été la clé de voûte de la défense contre les invasions, répondit-il. Elle continue de remplir cette fonction, même si elle arbore désormais une autre bannière. »
Je reniflai. « Et qui serait censé envahir la ville, exactement ? »
Pour le meilleur ou pour le pire, l’Empire tenait Callow d’une main ferme. Il n’y avait pas eu de soulèvement majeur depuis la Conquête et, Procer étant empêtré dans cette guerre civile particulièrement sordide, ses dirigeants avaient d’autres préoccupations. Restait les Cités Libres, au sud, qui n’avaient jamais réussi à cesser de s’attaquer entre elles qu’en cas d’invasion, et les elfes fanatiquement isolationnistes, cachés dans leur forêt, au nord.
« Il y a toujours quelqu’un, dans le coin, qui manigance quelque mauvais coup, répondit Black d’un ton sec. C’est un peu un risque professionnel. »
Je levai les yeux au ciel. J’avais l’impression que c’était plus compliqué que ça, mais mon maître refusa d’en dire davantage. Je décidai donc de laisser tomber. J’y reviendrais quand j’en saurais plus sur les Praesi, bien sûr, mais d’ici là, inutile de m’acharner. D’autant que nous étions assez près de la ville pour apercevoir les camps des Légions qui s’étendaient tout autour. D’après mes lectures les plus récentes, les effectifs officiels d’une légion se montaient à quatre mille combattants ; pourtant, les Praecepta Militaria précisaient qu’on comptait généralement autant de suiveurs, de marchands et de serviteurs dans leur sillage. Une ville de la taille de Summerholm n’aurait pas pu loger confortablement deux légions ; deux camps semi-permanents avaient donc été établis hors des murs.
« Dieux du Ciel, marmonnai-je, on dirait une deuxième ville. »
Quel que fût le nombre de civils qui avaient suivi les Sixième et Neuvième Légions à leur arrivée, il avait depuis grandi de manière incontrôlée. Les quartiers centraux où dormaient les légionnaires étaient délimités avec soin, conformément au règlement, et surveillés par des remparts de terre et des tours de guet ; tout autour, de petits villages avaient poussé comme des champignons. Des huttes miteuses en bois et en argile cuite, fabriquée avec la terre des berges, en formaient une partie ; mais les tentes de toutes les couleurs étaient deux fois plus nombreuses. Quelques grandes avenues, assez larges pour laisser passer les troupes, avaient été aménagées ; le reste n’était qu’un dédale désordonné de ruelles. Le soleil ne se coucherait pas avant une heure, mais le camp bourdonnait d’activité : des marchands vendaient leurs marchandises sur des étals improvisés, de petites cours s’animaient, tandis que des familles préparaient le repas du soir dans d’énormes marmites en fer. Un homme tentait même de faire entrer un troupeau de chèvres dans un enclos, mais l’une des chèvres ne cessait de s’échapper pour bêler plaintivement sous le regard très amusé d’un légionnaire.
« C’est à Summerholm que les Praesi et les Callowans se mêlent le plus, dit Black tandis que notre groupe entamait la descente vers les camps. Tout le commerce passe par ici ; la ville est donc en passe de devenir l’une des plus riches de l’Empire. »
« Et il n’y a pas eu de tensions ? demandai-je. J’ai entendu dire que le siège avait été plutôt brutal vers la fin. »
Summerholm n’avait pas été mise à sac, pas exactement — le règlement des Légions prévoyait la pendaison des violeurs et l’amputation de la main des pillards pris en possession de biens volés —, mais l’assaut final contre les remparts avait coûté assez cher pour que personne, dans le camp impérial, ne soit particulièrement enclin à faire preuve de clémence quand les défenseurs avaient rendu les armes.
« La reconstruction de la ville nous a valu un peu de sympathie, murmura Black. Et laisser huit mille hommes et femmes dans la force de l’âge en garnison a rendu les mariages mixtes inévitables. »
Il marqua une pause.
« Tu n’as pas tort, cependant. Summerholm est le pouls de l’opinion callowane sur l’occupation : toute rébellion ayant une chance de réussir prendra racine ici. Nos agents surveillent la situation de près. »
Nos agents. Jusqu’ici, j’avais évité de demander à Black comment il apprenait toutes ces choses qu’il n’était pas censé savoir. Mais puisqu’il abordait le sujet…
« Les Yeux de l’Empire, dis-je. C’est comme ça qu’on appelle tes espions, non ? »
Ils étaient célèbres parmi les Callowans, menace obscure qui faisait pendant à celle, bien visible, des Légions. Tout le monde connaissait quelqu’un dont un cousin ou une connaissance avait été enlevé en pleine nuit par ces hommes et ces femmes impitoyables, tatoués d’un œil sans paupière. J’étais presque certaine d’en avoir vu un au Nid, une fois. À moins que ce ne fût un homme qui avait une passion déplorable pour les capes à capuchon. Les lèvres de Black s’étirèrent en un sourire sardonique.
« Ah, les Yeux… C’était l’une des meilleures idées de Scribe, médita-t-il. »
Je fronçai les sourcils. « Qu’est-ce que tu veux dire par là ? »
« J’ai beaucoup d’espions à Callow, c’est vrai, reconnut-il. Malicia aussi, ainsi qu’un bon nombre de Hauts Seigneurs. Mais je t’assure qu’aucun d’eux ne se promène le visage caché ou avec une marque qui l’incrimine. »
« Pourtant, il y a bien des gens comme ça qui rôdent, fis-je remarquer. S’ils ne sont pas à toi, ils travaillent pour qui ? »
« Oh, ils sont à moi, répondit Black. Mais ils ne sont pas censés recueillir des informations. »
Je fermai les yeux et me massai l’arête du nez. La façon de penser de cet homme me donnait mal à la tête, mais ce qu’il disait avait une logique tordue.
« Donc, pendant que tout le monde surveille les types louches qui se tapissent dans les coins… »
« Personne ne prête attention à la serveuse qui s’approche juste assez pour écouter aux portes, termina-t-il d’un ton amusé. Tous les mouvements de résistance de Callow qui méritent ce nom vérifient si leurs recrues potentielles portent l’œil avant de les accepter. Les laisser prendre quelques “infiltrés en flagrant délit” chaque année nous permet de placer nos agents là où nous en avons vraiment besoin. »
Mon maître était une sacrée ordure, me dis-je, mais je ne pouvais pas nier que c’était une ordure futée.
« Personne n’a jamais percé le stratagème à jour ? demandai-je. »
« Quand on donne aux gens ce qu’ils s’attendent à voir, répondit-il en haussant les épaules, ils se donnent rarement la peine de creuser davantage. »
Je grognai, méditant en silence sur cette remarque. Il l’avait faite presque en passant, mais elle semblait résumer sa manière d’aborder bien des choses : exploiter les idées préconçues de ses ennemis, les laisser croire qu’ils avaient vu juste pendant qu’il préparait le couteau dans leur dos. Tout ce qui touchait aux Noms obéissait à une sorte de modèle, une suite d’étapes presque codifiée que chaque enfant apprenait dès le berceau à travers les histoires de héros et de méchants. Ceux qui suivaient ces étapes, consciemment ou non, devenaient prévisibles. Je pourrais en tirer parti, à condition d’y prêter suffisamment attention. Je chassai ces pensées pour revenir à des préoccupations plus immédiates.
« Alors, tes agents à Summerholm, demandai-je, ils t’ont signalé quelque chose d’intéressant ? »
Je savais déjà qu’un comité d’accueil m’attendait en ville : les trois masses de pression au fond de mon esprit étaient trop proches pour se trouver ailleurs. La quatrième masse, l’étrange, était encore un peu plus loin. Elle gagnait pourtant en force chaque jour ; j’en conclus qu’elle se dirigeait vers nous. Jusqu’ici, Black avait évité de trop m’en dire sur ce qui m’attendait à Summerholm, mais j’ignorais si c’était parce qu’il était naturellement sibyllin et connard, ou parce qu’il y aurait… des conséquences s’il parlait. Quoi qu’il en soit, se jeter à l’aveugle dans une situation était un bon moyen de finir prématurément dans la tombe. Je serais beaucoup plus à l’aise si j’avais un avantage, n’importe lequel. L’homme aux cheveux noirs me gratifia d’un regard impassible.
« La ville compte actuellement deux grands mouvements de résistance, finit-il par dire. Les Fils de Streges — principalement d’anciens soldats mécontents — et une faction dissidente de l’ancienne Guilde des Voleurs. Les agents que j’avais infiltrés dans les deux groupes ont cessé de donner des nouvelles. »
Son ton était plat, en contraste saisissant avec son habitude de prendre presque tout à la légère.
« Tu crois qu’ils se sont fait prendre, dis-je. »
« Ils sont morts ou retenus prisonniers, déclara-t-il. Sinon, ils auraient trouvé un moyen de contacter le réseau. »
Je fronçai les sourcils. Si un seul agent s’était fait prendre, cela pouvait être une simple erreur de sa part. Mais tous, au même moment ?
« De la magie ? demandai-je. Les sorts de vérité sont rares, mais pas inconnus. »
Il secoua la tête. « Il n’existe pas de sort de vérité fiable, m’expliqua-t-il. Au mieux, ils peuvent augmenter les chances de prendre quelqu’un en flagrant délit de mensonge. Et cette branche de la magie étant plutôt ésotérique, très peu de mages prennent la peine de l’étudier. À ma connaissance, il n’y en a aucun à Callow. »
Il n’était pas nécessaire de préciser que ses connaissances s’étendaient aussi loin qu’il était possible à quelqu’un disposant de ses ressources.
« J’ai du mal à croire que tous tes espions aient merdé en même temps, lui dis-je. »
« Moi aussi, dit-il à voix basse. Ce qui signifie que nous avons peut-être un Héros sur les bras. »
Eh bien, merde. « C’est grave, pas vrai ? demandai-je. Parce que ça en a tout l’air. Je croyais que vous repériez ce genre de types avant qu’ils aient la moindre occasion de faire ce genre de choses ? »
« De temps en temps, l’un d’eux passe entre les mailles du filet, admit Black. D’ordinaire, il se dévoile peu après en défendant la justice dans un village perdu, mais celui-ci n’a provoqué aucune vague. » Il fronça les sourcils. « Ou, plus probablement, il en a provoqué quelque part sans qu’on le remarque. »
Je grimaçai. « Prudent ou chanceux ? »
« Les Héros les plus dangereux sont un peu les deux, répondit le Chevalier. Je crois qu’il n’y a qu’un seul Rôle en jeu pour le moment. Si toute une bande s’était formée, on l’aurait remarqué. Nous avons donc affaire à un type de Héros bien particulier. »
« Ça me paraît déjà plus gérable, dis-je. » Honnêtement, je ne savais pas si j’aurais le cœur à poignarder un Barde. Dans les histoires, ils étaient toujours désarmants d’inefficacité ; ce serait comme donner un coup de pied à un chiot. « Donc, un genre de loup solitaire ? »
« Un vengeur teigneux, je dirais, répondit Black. Ils apparaissent avec une régularité exaspérante. »
Trois inconnus qui voulaient ma tête au bout d’une pique, des manigances de Rôle et un Héros en liberté. À l’évidence, ma première visite à Summerholm s’annonçait mémorable. Je laissai le silence retomber et notre groupe prit la direction des camps, quittant la route principale pour s’engager dans la campagne.
Des gens vinrent à notre rencontre avant même que nous ayons atteint le cœur du camp.
Une douzaine de légionnaires en armure lourde escortaient une orque qui ne portait pas de casque. Tous étaient à pied — les Légions n’avaient pas vraiment de cavalerie, à l’exception de la Treizième. La Capitaine vint s’arrêter à côté de moi et je lui lançai un regard interrogateur.
« Istrid, dit-elle d’une voix rocailleuse, à mesure que les légionnaires approchaient. »
Black descendit de cheval ; je l’imitai un instant plus tard, prenant place en retrait tandis que mon maître s’avançait vers la générale Istrid. La peau de la générale était presque plus brune que verte, remarquai-je : on aurait dit qu’elle avait été taillée dans du vieux cuir rugueux, ce qui n’avait rien d’inhabituel chez les orcs âgés. Une large cicatrice lui barrait la joue et tirait sur son œil, figeant son visage dans une grimace narquoise qui avait de quoi impressionner sous son armure de légionnaire. Elle était plus grande que la plupart des peaux-vertes que j’avais vues, sans toutefois avoir les épaules aussi larges que la plupart des orcs de sa taille. Elle me dépassait tout de même d’au moins soixante centimètres. Et Black aussi, notai-je avec amusement.
« Chef de guerre, gronda-t-elle en kharsum, en lui tendant le bras comme le Lieutenant Abase me l’avait montré quelques jours plus tôt. » Le mot qu’elle employa n’était pas celui que j’avais lu dans les livres qu’on m’avait donnés, mais sa prononciation s’en rapprochait beaucoup. Le manuscrit avait peut-être été rédigé avant que la langue n’évolue, ou elle employait peut-être un dialecte légèrement différent. Black lui saisit le bras sans hésiter.
« Istrid, la salua-t-il dans la même langue, d’un ton affectueux. Tu ne pouvais pas attendre qu’on arrive à ta tente ? »
« Je m’ennuyais, répondit-elle sans honte. Vous avez pris tout votre temps pour venir. »
« Il y avait une situation à Laure dont il fallait s’occuper, dit le Chevalier d’un ton égal. »
L’officière orque éclata d’un rire rauque. « J’en ai entendu parler. Vous avez enfin pendu ce connard, hein ? Il l’a bien mérité. »
Ah ! Je commençais déjà à éprouver beaucoup plus de sympathie pour la générale Istrid. Quiconque souhaitait voir Mazus se balancer au bout d’une corde ne pouvait pas être entièrement mauvais.
« Tout vient à point à qui sait attendre, lui dit Black. »
« Maintenant, tu parles comme Sacker, grogna Istrid. Vous allez finir par me tuer tous les deux. Enfin, peu importe. Capitaine, tu comptes rester là derrière ? »
La femme en question me tapota l’épaule et alla les rejoindre, me laissant avec les Gardes Noirs et Scribe, toujours aussi silencieux. Les gardes du corps de Black ne se taisaient plus autant qu’autrefois en ma présence, mais ils étaient redevenus des statues muettes dès que Summerholm était apparue à l’horizon. Je jetai un coup d’œil à Scribe, qui avait elle aussi mis pied à terre. Elle se tenait près de moi et, comme personne ne semblait prêt à remarquer ma présence de sitôt, je m’approchai tranquillement.
« Ils ont l’air de bien s’entendre, dis-je. »
Scribe n’était pas très bavarde. Les quelques phrases qu’elle avait prononcées lors de notre première rencontre étaient tout ce que je l’avais jamais entendue dire ; depuis, elle avait toujours semblé si occupée que je n’avais pas osé engager la conversation. Mais elle n’avait pas de parchemin en main, cette fois, et je n’avais rien de mieux à faire.
« Ils se connaissent depuis longtemps, répondit-elle, à ma grande surprise. Le clan d’Istrid a été le deuxième à rallier Black, à l’époque où il était encore l’Écuyer. »
Tiens. Voilà qui expliquait pourquoi ils discutaient encore comme de vieux amis retrouvés autour d’un verre au lieu de se diriger vers la tente de la générale.
« Toi aussi, tu la connais depuis longtemps ? demandai-je. »
Je ne savais presque rien de Scribe, sinon qu’elle accompagnait Black depuis avant la Conquête. Les récits que j’avais entendus ne la mentionnaient qu’en passant, et elle ne m’avait rien révélé sur elle depuis notre rencontre. Je savais qu’elle disparaissait quelques heures chaque jour et qu’elle revenait avec de nouvelles lettres, mais le lieu et la manière dont elle se les procurait restaient un mystère. La femme au visage impassible secoua la tête. « Je suis arrivée plus tard. »
Autant essayer de tirer du sang d’une pierre, pensai-je. Je remuai les pieds, mal à l’aise, et cherchai quelque chose à dire, mais une interruption providentielle me sauva au dernier moment.
« Catherine, lança Black. Il est temps de faire les présentations. »
Je lançai à Scribe un regard discrètement soulagé, puis rejoignis le petit groupe de vieux amis. La générale Istrid me détailla sans la moindre prétention à la discrétion ; je me redressai par habitude. Elle ne me frapperait pas les doigts avec une baguette chaque fois que je me voûterais pour m’obliger à me tenir droite, comme l’avait fait la matrone de la Maison. Mais j’avais l’impression qu’une mauvaise première impression auprès de la commandante de la Sixième Légion aurait des conséquences plus graves que quelques phalanges douloureuses.
« Istrid, dit le Chevalier, je te présente Catherine Foundling. »
La grande orque fronça les sourcils, puis se tourna vers lui. « Elle ressemble à une bâtarde de Waller, dit-elle en kharsum. »
Je fronçai les sourcils, autant parce qu’elle me congédiait sans détour que parce qu’elle avait employé ce mot : les orcs utilisaient « Waller » pour parler des Déoraithe, mais ce n’était pas exactement poli. « À moitié, répondis-je dans la même langue, consciente que ma prononciation était laborieuse. Ça pose un problème ? »
Elle me prêta aussitôt attention. « Eh bien, dit-elle d’un ton traînant en découvrant une rangée de dents acérées, au moins, tu n’es pas timide. Tu as l’accent callowan, gamine. Où est-ce qu’il t’a dénichée ? »
« À Laure, répondis-je. On rencontre toutes sortes de gens intéressants, quand on poignarde des gens. »
La générale éclata d’un rire sonore. « C’est pas faux. Enchantée, Catherine Foundling. »
Elle me tendit le bras pour le saisir et je lui rendis son geste, parvenant tant bien que mal à dissimuler mon trac. La générale paraissait encore plus grande maintenant que je me tenais devant elle, et sa grimace n’avait pas disparu. Elle avait de quoi intimider, et je me souvenais encore très bien de l’histoire où elle avait tenu tête à une charge de chevaliers callowans. Elle leur a peut-être lancé un regard noir, et ils ont décidé qu’ils avaient mieux à faire de l’autre côté de la mer Tyrrhène. Les dieux savent que j’aimerais bien y être, moi aussi.
« N’allons pas faire attendre Sacker, intervint la Capitaine quand je reculai. Elle doit déjà nous avoir à l’œil. »
« Pari perdu d’avance, grommela Istrid avant de se tourner vers ses légionnaires. Mettez les chevaux à l’écurie et trouvez un endroit où la suite du Chef de guerre pourra entreposer son équipement. »
Un chœur de saluts fut leur seule réponse. Quand on me le demanda, je confiai les rênes de Zombie à une femme à la peau olive qui portait les galons de sergente. La générale Istrid prit la tête du groupe en direction de l’une des avenues que j’avais aperçues plus tôt, suivie de Black et de la Capitaine. Je me retournai pour voir si Scribe venait avec nous, mais elle avait disparu dans la nature pendant que je ne regardais pas. Attends, elle n’aurait pas dû passer juste à côté de nous pour entrer dans le camp ? Une grande main se posa sur mon épaule et me poussa doucement à avancer. « Elle fait toujours ça, dit la Capitaine d’une voix rocailleuse. Son Rôle veut qu’elle reste en retrait. Elle réapparaîtra quand on aura besoin d’elle. »
Je me demandai quelle part de mon incapacité à remarquer Scribe venait de son silence, et quelle part des effets de son Rôle. Je marmonnai quelque chose qui pouvait passer pour un acquiescement et n’insistai pas. Le soleil allait bientôt se coucher et, de ce fait, l’activité diminuait dans le reste du camp : les marchés improvisés fermaient, tandis que les gens quittaient le camp pour se diriger vers les portes de Summerholm.
Après tout, il est logique que tout le monde ne reste pas ici une fois la nuit tombée. Pour un autre groupe, traverser rapidement la foule aurait pu poser problème, mais tout le monde nous laissait le champ libre. Personne n’osait nous pointer du doigt, mais un bon nombre de personnes semblaient reconnaître Black et la Capitaine : des chuchotements éclosaient dans notre sillage à chacun de nos pas. Cette attention pesait sur moi. Les trois autres prétendants au titre d’Écuyer ne s’étaient pas rapprochés, mais j’avais désormais d’autres soucis qu’eux. Il y avait peut-être un Héros quelque part dans la foule et, s’il cherchait une cible, je savais douloureusement bien que j’étais la plus facile à atteindre. Je n’étais pas assez délirante pour croire qu’un demi-Nom et une semaine d’entraînement à l’épée et au bouclier feraient de moi l’égale d’une vétérane de la Conquête comme la générale Istrid. La poignée de l’épée courte à sa hanche était usée, et elle marchait comme quelqu’un qui considérait son arme comme un prolongement de ses membres.
Nous croisâmes deux patrouilles en nous enfonçant dans la ville improvisée ; chacune s’arrêta pour nous saluer à notre passage. À mesure que nous approchions du véritable camp de la Légion — enfin, de l’un d’eux —, les légionnaires postés en faction se faisaient de plus en plus nombreux. Les étendards déployés partout portaient tous le numéro de la Sixième Légion en chiffres miéziens : il était évident que ce camp était le sien, et non celui de la Neuvième. Quand nous arrivâmes au grand pavillon qui servait apparemment de salle de conseil à la générale Istrid, la nuit était tombée. Des torches brûlaient déjà, même si elles étaient à peine nécessaires, vu le nombre de feux de cuisson qui crépitaient dehors : la traînée de fumée dans le ciel devait être visible à des kilomètres. À l’intérieur du pavillon, il n’y avait qu’une grande table en bois poli, entourée de chaises qui semblaient confortables. Une seule personne s’y trouvait : une petite gobeline de moins d’un mètre cinquante, si ridée que son visage ressemblait à un masque. La générale Sacker, supposai-je. Elle semblait à moitié endormie ; ses yeux jaunes étaient mi-clos tandis qu’elle me détaillait avant de se tourner vers mon maître.
« Seigneur Black, murmura-t-elle depuis son siège en inclinant très légèrement la tête. »
Elle parlait si bas que je faillis ne pas l’entendre, mais l’homme aux yeux verts lui rendit son salut sans hésiter.
« Générale Sacker, répondit-il. Cela faisait trop longtemps. »
Elle inclina de nouveau la tête.
« Dieux d’En Bas, intervint la générale Istrid avec dégoût, vous parlez tous les deux comme si vous assistiez à un festin à la Tour. Il va me falloir un verre si vous comptez vous lancer dans ces foutus rituels praesi. »
« Enfin, marmonnai-je, quelqu’un qui ose le dire tout haut. »
Istrid me lança un regard amusé en se servant une coupe d’une sorte de liqueur ambrée dans l’une des carafes posées sur la table. Quand je reportai mon attention sur les autres, je découvris que la générale Sacker m’observait — et son attitude n’avait plus rien de somnolent. J’avais toujours entendu dire que les regards calculateur étaient froids, mais celui de ses yeux jaunes, rivés sur moi, brûlait d’une intensité concentrée. Rusée comme un serpent et deux fois plus méchante, m’avait dit la Capitaine.
« Tu viens de Laure, dit la générale Sacker de sa voix fluette. Intéressant. Orpheline ? »
Je ne savais pas à qui s’adressait la question et jetai un coup d’œil à Black. Il s’était déjà installé et se servait un verre dans la même carafe qu’Istrid, sans prêter la moindre attention à la conversation. Le pire mentor qui soit.
« C’est le cas, confirmai-je avec prudence. »
Sacker hocha la tête pour elle-même. « Des mains calleuses, mhm. Les cercles de combat ? C’est illégal à Callow, si je ne m’abuse. »
Son ton ne permettait pas de savoir si elle approuvait ou non.
« C’est ce qu’on m’a dit, répondis-je simplement. »
J’ignorais à quel jeu elle jouait, mais j’avais l’impression qu’elle se payait ma tête, et je détestais ça. Mon premier réflexe fut de lui répondre du tac au tac, mais je le réprimai. La Capitaine m’avait expressément mise en garde contre elle, bien sûr, mais ce n’était pas tout. La générale Sacker était vieille. De loin la plus vieille gobeline que j’aie jamais rencontrée, et cela la rendait extrêmement dangereuse : la plupart des siens ne vivaient pas au-delà de trente-cinq ans et, à en juger par la générale, elle approchait des quarante. Les gobelins âgés étaient notoirement fragiles et malades, mais Sacker commandait toujours une légion — et une légion qui tenait l’une des forteresses les plus importantes de l’Empire. Bref, elle n’était pas quelqu’un que je voulais emmerder.
« Tu pourras lui retourner le cerveau plus tard, vieille garce vicieuse, intervint joyeusement Istrid, visiblement indifférente à tout cela. Nous avons des cadavres plus frais à nous mettre sous la dent, comme notre petit problème de Héros. »
La générale Sacker pinça les lèvres.
« Rien ne prouve encore de façon définitive que nous ayons un… »
C’est alors que le pavillon explosa.