Chapitre 84
« La meilleure défense, c’est d’avoir tué tous ses ennemis. »
— Terribilis Ier, l’Empereur de l’Effroi, le Méticuleux
Même avec la Voleuse pour nous guider, nous rencontrâmes des problèmes.
Apparemment, sa place dans la hiérarchie de la ville était moins solidement établie que celle de William : à deux reprises, des groupes de soldats rebelles tentèrent de nous barrer la route. Le premier incident n’aurait pas posé grand problème si les choses avaient dégénéré en combat ; nous étions plus nombreux, et les chariots qu’ils avaient renversés pour improviser une barricade se seraient pliés comme du parchemin devant n’importe quel Nommé. Mais le second fut… tendu. Cinq cents soldats domestiques en livrée de Dormer ne prirent même pas la peine de nous héler avant de se mettre à tirer des flèches. L’un de mes Gallowborne fut blessé et j’étais à ça de les déloger de force, mais la Voleuse s’interposa et leur hurla de revenir à la raison. Il leur fallut trop longtemps à mon goût pour comprendre. Plus nous perdons de temps ici, plus l’Héritière prend d’avance pour atteindre son objectif. En passant devant les soldats ennemis, je récoltai des regards noirs et des accusations marmonnées de traîtrise ; cette fois, je ne fus pas la seule. Les Gallowborne eurent droit à leur lot de sifflements les traitant de collaborateurs, puisqu’ils étaient manifestement callowans. Ma garde personnelle sembla prendre les accusations avec philosophie, du moins pour le moment. Je savais par expérience combien ces murmures pouvaient blesser.
Surtout parce qu’ils contenaient une part de vérité.
J’avais douté que William parvienne à coincer l’Héritière — elle était insaisissable — mais mes doutes s’envolèrent avant même que nous les apercevions. Au loin, un torrent de flammes noires jaillit d’une avenue et effleura le bord d’un toit. En un clin d’œil, le feu se répandit jusqu’à recouvrir tout le toit, puis s’éteignit de lui-même sans rien laisser derrière lui. Honnêtement, je ne savais pas si j’espérais que l’Épéiste Solitaire ait été touché ou non. Je pensais qu’il serait plus facile de tuer l’Héritière s’il fallait en venir aux mains, mais je doutais que quoi que ce soit de bon puisse résulter du fait qu’elle mette la main sur le cadavre d’un Héros. Je fronçai les sourcils tandis que mes hommes accéléraient l’allure. Cela dit, elle ne pouvait pas vraiment tuer William. Tant que lui et moi étions liés par notre schéma de trois, nous ne pouvions mourir que de la main l’un de l’autre. Plus ou moins. Marchford m’avait rappelé que les démons n’appartenaient pas à la Création et se souciaient peu de ses règles. La Voleuse nous quitta alors que nous tournions au coin d’une rue, bondissant sur les toits avec une grâce féline. Adieu, son rôle de médiatrice.
« Boucliers levés ! » lançai-je.
Les Gallowborne s’imbriquèrent pour former un mur d’acier devant moi, me laissant examiner la scène. Aucun des petits amis de l’Héritière ne l’accompagnait, semblait-il. Ses seuls suivants étaient deux douzaines de Procerans, qui paniquaient et échouaient lamentablement à contenir l’Épéiste Solitaire. William portait son habituel manteau long, affreusement prétentieux, par-dessus sa cotte de mailles ; ses bottes dérapaient sur les pavés tandis qu’il dansait parmi les mercenaires et les défaisait méthodiquement. Sans casque, les cheveux noirs au vent, il affichait un sourire mince. Je plissai les yeux en comprenant que son épée monstrueuse n’était nulle part : il se battait avec une épée longue callowane, bien forgée, mais qui n’avait rien d’angélique. Les choses s’annonçaient déjà mieux. La parade redevenait une tactique valable, semblait-il. L’Héritière pointa le héros du doigt. Sept points de lumière verte apparurent devant elle, se muèrent en pointes de flèches et filèrent aussitôt vers leur cible.
Les flèches restèrent reliées aux points lumineux qui leur avaient donné naissance ; les traits magiques traquaient William, qui les esquivait en se baissant et en virevoltant. L’Héritière aboya un mot dans la langue arcanique et les liens lumineux, éparpillés tout autour du héros, se resserrèrent pour tenter de l’entraver. Avant qu’ils ne puissent le toucher, une lueur jaillit de l’Épéiste Solitaire et dissipa le sort. Il tendit le bras derrière lui et arracha sans effort le javelot qu’un Proceran lui avait lancé dans le dos. Pivotant sur lui-même, il le renvoya au mercenaire : la pointe lui transperça la gorge et le tua sur le coup. Il fallait reconnaître une chose à William : c’était un petit emmerdeur irascible, mais il savait se battre. Hunter avait été un atout inestimable la seule fois où nous avions combattu du même côté, et le héros défunt n’arrivait pas à la cheville de l’Épéiste.
« Willychou ! » cria la Voleuse depuis un toit, à ma droite. « Je t’ai amené des “amis”. »
Le héros jeta un coup d’œil dans notre direction. Je contournai à cheval la carcasse décapitée d’un autre cheval, celui d’Akua si je ne me trompais pas. Voilà pourquoi elle est à pied, maintenant.
« Foundling, cracha-t-il. Toujours dans les parages quand Callow saigne. »
« Willychou, le saluai-je d’un ton sec. Et Akua, toi aussi ! Journée difficile, Héritière ? »
« Je me promène, Catherine, répondit Akua avec nonchalance. J’écrase quelques vermines de temps à autre. Il semble y en avoir partout dans cette ville. »
L’aristocrate Soninke avait discrètement glissé une main derrière son dos. Elle lançait un sort tout en parlant, j’en étais sûre. Et nous allons nous passer de ça, merci bien.
« Apprenti, dis-je. Tu serais adorable si tu pouvais neutraliser ça. »
Le mage à lunettes gloussa. « Maintenant, tu me parles gentiment. C’est tout toi. »
Masego remonta ses manches, se fit craquer les doigts et afficha un sourire malveillant.
« M’accorderiez-vous cette danse, Dame Akua ? Tenez, je vais mener. »
Les vêtements de l’homme à la peau sombre frémirent comme sous une brise. Il poussa ses paumes ouvertes devant lui. Les Procerans qui entouraient l’Héritière furent dispersés comme des jouets par une force invisible, tandis que la Soninke ramenait prestement sa main cachée devant elle et traçait un unique glyphe dans les airs. Une bulle de magie presque transparente se forma autour d’elle, puis devint opaque sous la pression du sort que Masego tentait de lui imposer. Je les laissai s’affronter pour l’instant et me tournai vers William.
« Je peux neutraliser les démons dans toute la ville, lui dis-je. »
« Mais… » ricana-t-il.
« Il va falloir puiser au plus profond de ta volonté et parvenir… à ne pas me contredire dans la seconde, dis-je. »
« Je ne te promets rien », répondit l’Épéiste Solitaire.
« J’essaie de vous sauver la peau, bon sang, Willy, grondai-je. Pour une fois dans ta vie, fais le choix intelligent au lieu de cirer la braguette de tes principes. »
« William, intervint la Voleuse. Certaines barricades sont déjà sur le point de céder. Ce qu’elle compte faire ne peut pas être pire que des enfants tués dans leur berceau. »
L’Épéiste Solitaire croisa mon regard, ses yeux verts dans les miens, bruns. S’il espérait m’intimider, il faisait fausse route. J’avais déjà tenu tête à des choses bien plus intimidantes que William. Le bruit des flammes et des cris nous parvenait de loin.
« Très bien », dit-il en détournant les yeux.
« Apprenti, dis-je. »
Le mage corpulent me lança distraitement l’une des breloques de ses dreadlocks, sans quitter l’Héritière des yeux. Leur petit affrontement avait changé de nature pendant que je négociais avec l’idiot : la force de Masego et le bouclier de l’Héritière formaient à présent un paysage mouvant de pressions opposées, qui s’affaissait par endroits et se bombait à d’autres. Il n’avait pas encore réussi à l’emporter par la force. J’attrapai la pyramide argentée au vol et la portai près de ma bouche. Je m’éclaircis la gorge ; le son résonna largement. Comme l’avait expliqué l’Apprenti, une fois activée, la breloque amplifiait considérablement tout son qui la touchait.
« En vertu de mon autorité d’Écuyer, je déclare la ville de Liesse sous loi martiale, annonçai-je, couvrant un instant tout autre bruit. À compter de maintenant, chaque être humain se trouvant dans les murs de la ville est enrôlé dans la Quinzième Légion. »
La breloque d’argent s’assombrit dès que j’eus fini de parler ; elle perdit son éclat et se fendilla même par endroits. Je la glissai dans une sacoche de selle, peu désireuse de déranger l’Apprenti en pleine lutte de volonté en la lui relançant.
« Tant que le commandant par intérim des forces présentes dans la ville ne fait rien d’idiot, du genre me contredire ouvertement, les démons ne peuvent plus toucher à personne », dis-je.
« Bon, maintenant que nous avons tous rejoint les Légions, je dois poser la question la plus importante : la solde est bonne ? » demanda la Voleuse.
Hakram haussa les épaules. « Pour les engagés ? Pas mal. Mais c’est en argent, pas en or. »
« Adjoint, soupirai-je. Arrête de jouer le jeu des Héros. »
William s’approcha distraitement d’un Proceran qui tentait de se relever et lui trancha la gorge d’un revers de poignet. Les autres détalèrent en panique.
« Et cette protection tient même si l’on est mort, je suppose ? » demanda le héros.
Je dégainai mon épée.
« Je ne suis pas sûre d’aimer la tournure que prend cette conversation, dis-je d’un ton calme. »
Un claquement retentit devant nous : le bouclier de l’Héritière venait enfin de céder. Elle décrivit gracieusement un cercle avec les bras et, triomphante, renvoya dans notre direction le sort que Masego avait lancé. L’Apprenti fronça les sourcils et frappa le sol du pied : la force invisible explosa à mi-chemin de notre groupe dans une tempête de puissance immatérielle, arrachant les pavés et les projetant alentour. Je me baissai sous l’un d’eux, plaquée contre ma monture.
« Deux cents pas, dit l’Héritière. Huit entraves levées. Attaquez. »
Trois battements de cœur plus tard, une tête de chacal bondit d’un toit et atterrit devant les Procerans qui se relevaient. Elle nous adressa un rictus avide.
« William, tu te souviens de la fois où nous avions conclu une trêve jusqu’à ce que tous les autres soient morts ? »
Et où tu m’as presque fendu le ventre en deux avant de me laisser agoniser par terre, m’abstins-je d’ajouter.
« D’accord, dit le héros. Et pas un instant de plus. »
J’avais déjà entendu cette promesse, et même s’il avait respecté la trêve à la lettre, la cicatrice rouge qui me barrait la poitrine me rappelait combien ce genre de paix pouvait être bref. Je descendis de cheval, l’épée toujours en main.
« Capitaine Farrier, appelai-je. Tenez le fond de la rue. N’intervenez pas autrement : celui-là dépasse vos compétences. »
« Bonne chasse, madame », répondit le capitaine, qui plaçait déjà ses hommes.
Hakram posa sa hache sur son épaule et découvrit ses crocs.
« Cible prioritaire ? » demanda-t-il.
« L’Héritière, répondis-je. Masego… »
« Contrôle du champ de bataille, comme on s’est entraînés », m’interrompit-il sans effort.
Je sentis mon Nom palpiter sous ma peau, impatient d’enfoncer ses crocs dans mes ennemis. Eh bien, il ne resterait pas sur sa faim ce soir. Je voyais déjà des démons affluer de l’est, bondir par-dessus les toits et se rassembler dans le ciel. Ce qu’avait fait l’Héritière avait dû leur servir de phare, car tous ceux que j’apercevais se dirigeaient vers nous. Parfait. Pour la première fois, je me demandai ce qui arriverait aux liens qui retenaient les rejetons des Enfers si l’Héritière mourait. Seraient-ils tous défaits ? Ce serait… mauvais. Ils ravageraient la ville. D’un autre côté, je ne pouvais pas me permettre d’épargner quelqu’un comme Akua. Elle risquait de s’échapper si je la faisais prisonnière, et tant qu’elle conservait un tant soit peu de contrôle sur les démons, elle disposait du plus gros bâton à brandir parmi les trois Nommés qui se disputaient le contrôle de Liesse. Inacceptable. J’improviserais le moment venu. Je ne m’attardai pas davantage sur la question : plus je traînais, plus les démons nous assailliraient.
De la main gauche, je dégainai le couteau à ma hanche et m’avançai, Hakram couvrant le même flanc. Contrairement à l’Adjoint, je n’avais pas de bouclier. Depuis que le démon m’avait estropié la jambe, j’avais dû reconnaître que ce genre de combat ne me convenait plus : je ne pouvais plus me permettre d’encaisser des coups derrière un bouclier. Mon appui n’était plus aussi sûr qu’avant. Je devais plutôt me concentrer sur mes déplacements et l’attaque, régler précisément mes mouvements et viser les coups mortels. Un de ces jours, il faudrait que je me trouve un arc ou une arbalète pour élargir mes possibilités, mais pour l’instant, je me contenterais de la bandoulière de couteaux de lancer fixée sur ma cuirasse. Et aussi de quelques… autres surprises que je transportais dans la sacoche accrochée à ma ceinture. Mon premier véritable adversaire de la journée fut un démon à crochets de fer qui sauta droit du toit pour m’enfoncer ses griffes dans la gorge. Je me baissai, le laissai atterrir derrière moi et pivotai pour enfoncer la pointe de mon épée dans sa nuque.
Je repartis avant même que le cadavre ne touche le sol. Une douzaine de démons se dressaient déjà entre l’Héritière et nous, mais quand elle avait pris sa décision, elle n’avait manifestement pas tenu compte des Héros. L’Épéiste Solitaire était à l’attaque, et je compris que Masego n’avait pas exagéré en disant que l’homme pouvait à lui seul tenir une rue : le héros avançait à pas mesurés et, partout où il passait, les démons mouraient. Pas d’éclats lumineux, pas de manifestations de la colère céleste, ni même de force amplifiée par son Nom. William attendait simplement leurs attaques, les esquivait à un cheveu près, puis faisait rouler les têtes d’un seul coup maîtrisé. J’avais étudié l’art de l’épée pendant un an auprès de l’un de ses plus grands maîtres vivants, affronté une femme capable de déchirer l’acier à mains nues et combattu à pied un démon du Treizième Enfer avec seulement cinq compagnons à mes côtés. Pourtant, à cet instant, voir l’Épéiste Solitaire abattre calmement un adversaire après l’autre me fit frissonner. Voilà à quoi ressemblait le Mandat du Ciel, pensai-je. Une marche inexorable, à laquelle même les forces les plus monstrueuses ne pouvaient résister.
L’un des gargouilles naines et velues tenta de fondre sur moi, mais sa tête fut réduite en bouillie sans que j’aie à intervenir ; ses compagnons qui grouillaient autour s’égaillèrent en poussant des cris de peur. L’Apprenti empêchait les distractions de nous atteindre par-derrière, comme prévu. Hakram et moi percutâmes la masse démoniaque un battement de cœur plus tard. Mon Nom s’embrasa et je me laissai absorber par lui, non pour façonner sa puissance, mais pour profiter de la conscience qu’il m’apportait. Tout me parvenait par éclairs : une main se tendit vers ma gorge, je pivotai du poignet et la tranchai net. J’aperçus la tête d’un chacal hurleur avant de lui enfoncer mon couteau entre les yeux ; je tournai autour du démon en retirant ma lame. Un démon à crochets de fer s’en prit à mes jambes, mais la hache de l’Adjoint lui fendit le crâne en deux avant que l’orc ne projette le cadavre dans la gueule béante d’un lézard-tigre. Une autre chauve-souris-singe atterrit en hurlant sur mon dos, mais elle se changea aussitôt en poussière tandis que l’Apprenti réglait le problème ; j’ouvris alors la gorge d’un autre démon à crochets de fer. Une tête de chacal rebondit contre le bouclier de Hakram et tenta de me plaquer au sol, mais mon couteau jaillit et lui ouvrit le corps de l’entrejambe à la gorge. J’abandonnai la lame dans le corps du démon et saisis une gargouille par la gorge, serrant jusqu’à ce que sa tête se détache. J’esquivai à demi-pas la charge d’un lézard-tigre, m’accroupis pour reprendre mon couteau tandis que la hache de Hakram lui tranchait le cou.
Tout était d’une netteté parfaite, comme l’air d’un matin glacé, et je sentis monter en moi une sorte de joie sauvage. Du coin de l’œil, je vis la Voleuse se frayer un chemin parmi les démons sur le toit derrière l’Héritière, se faufilant entre les créatures qui tentaient de l’agripper comme si elle franchissait un parcours d’obstacles. Elle bondit vers le dos d’Akua, mais une gargouille l’intercepta en plein vol. Sans se décourager, elle se recroquevilla d’une manière ou d’une autre et prit appui sur le démon pour bondir à nouveau, atterrissant accroupie derrière l’Héritière. L’aristocrate pointa sa paume vers elle ; des runes vertes apparurent en un cercle relié autour de sa main. Il y eut une détonation, comme celle d’un rasoir qui explose, et l’héroïne fut projetée à travers le mur de la maison derrière elle, au milieu d’éclats de bois. Je ne m’inquiétai pas. Même les Héros dont les Rôles ne se prêtaient pas au combat étaient remarquablement difficiles à blesser. Une autre vague de démons se rua sur nous, du côté de Hakram, mais ils n’allèrent pas loin. Des colliers de vent tourbillonnant se formèrent autour de leurs cous, se resserrèrent et les tirèrent en arrière.
Je tranchai l’épaule d’une tête de chacal que l’Adjoint venait d’abattre de son bouclier, puis le laissai l’achever en poursuivant ma progression. Un dernier démon à crochets de fer parvint à esquiver un coup d’épée, mais reçut un couteau dans le ventre ; enfin, j’arrivai devant l’Héritière. Les quelques Procerans qui se tenaient encore entre nous me regardaient avec une peur manifeste. À ma droite, je vis l’Épéiste Solitaire fendre un démon en deux et enjamber tranquillement les deux moitiés du cadavre. Je l’ignorai pour l’instant et fixai l’Héritière. Qui sourit.
« Presque », dit-elle.
Une lumière aveuglante jaillit ; je reculai aussitôt, attrapai un démon à la gorge et le tirai entre la lumière et moi en fermant les yeux. Je les rouvris dès que je sentis le démon mordre mon épaule ; ses crocs parvinrent même à bosseler la plaque d’acier. Je le repoussai et regardai dans la direction de l’Héritière. Merde. Elles étaient neuf, et couraient toutes vers le nord.
« Masego ! hurlai-je. Attrape-la ! »
Si elle s’échappait maintenant, nous aurions des ennuis. Merde, laquelle était la vraie ? William se mit à courir, fendant un démon en deux sans ralentir et se lançant à la poursuite de l’Akua la plus proche. J’invoquai mon Nom, qui répondit avidement à ma colère. Un éclair se fraya un chemin dans la foule et frappa l’une des Héritières dans le dos ; le cadavre fumant d’un mercenaire proceran s’effondra au sol. L’Épéiste Solitaire trancha le bras d’une autre sans même prendre la peine de l’achever. Des ombres se rassemblèrent pour former une lance tandis que je tentais de choisir une cible. Une tête de chacal essaya de me briser la nuque, mais Hakram m’avait rejoint et sa hache fit rouler la tête lupine sur les pavés. Pas celle du milieu, pensai-je fébrilement. Trop évident. Celle de gauche ? Elle était loin de William. Je jurai et choisis l’une des trois à gauche, celle qui prenait le plus d’avance. La lance d’ombre fila droit devant elle et effleura l’épaule de l’Héritière.
Un autre mercenaire s’effondra, la moitié de la poitrine arrachée.
« Putains d’Enfers ! » jurai-je encore.
L’Épéiste Solitaire priva une autre Héritière de sa jambe, mais c’était encore un leurre. Il n’en restait que cinq. Je ne pouvais pas les suivre, bon sang. Je ne pouvais plus courir comme avant, et les démons continuaient d’affluer. Sans l’Apprenti pour couvrir le ciel, je devais repousser ces fichues gargouilles chaque fois que je n’étais pas en train d’abattre un autre démon qui cherchait à m’arracher la gorge. William, par contre — que les dieux bénissent son cœur callowan —, traquait les Héritières en fuite avec toute la férocité dont il était capable. Un autre leurre périt dans une boule de lumière rouge lancée par l’Apprenti, et les quatre dernières se regroupèrent. L’Épéiste Solitaire en transperça une, sans même s’arrêter pour vérifier si c’était la vraie Héritière. Ce n’était pas le cas. Il en brûla une autre vive dans un éclair presque aveuglant. Il n’en restait plus que deux, et William se rapprochait.
C’est alors que la boule de feu le frappa au visage.
Le héros fut projeté en arrière et roula sur les pavés. Devant lui, Fadila Mbafeno, à cheval et tenant les rênes d’une autre monture, retira la main. Une douzaine de démons l’entouraient comme une garde d’honneur infernale. L’une des Héritières se hissa avec adresse sur la monture libre, s’empara des rênes et prit aussitôt la fuite. D’autres démons affluèrent et comblèrent l’espace entre l’Épéiste Solitaire et mon autre rivale ; je dus reconnaître qu’il nous était désormais impossible de la rattraper. Je sifflai de colère et passai mes nerfs sur le démon le plus proche : ma lame lui fendit le torse, et la tête de chacal hurla de douleur avant que je ne l’achève.
« Repli ! » criai-je à Hakram.
Nous devions nous regrouper, puis nous préparer à reprendre notre progression. Par tous les Enfers, je n’en avais pas fini avec ce combat.