Chapitre 82
« … une telle fourberie effrontée n’avait plus été vue depuis l’époque de l’Empereur de l’Effroi Traître, qui avait, de notoriété publique, pris l’apparence de son propre Chancelier grâce à une perruque et à une paire de melons… »
— Extrait des « Histoires les plus illustres de l’inimitable Empire de l’Effroi de Praes », volume IV
Le tumulte s’apaisa bientôt.
La Quinzième avait pris position selon le plan de Juniper pour forcer l’entrée de la ville, avec les kabili irréguliers de Hune — plus de mille hommes — en pointe. Les lourds en première ligne, soutenus par la puissance de notre corps de sapeurs. Les légionnaires de Nauk étaient répartis sur les ailes, de façon à pouvoir renforcer les points faibles plutôt que d’affronter seuls l’ennemi. J’aurais préféré que le commandant orque soit la pointe de la lance, mais Juniper avait fait remarquer à juste titre qu’il risquait davantage de s’engager trop profondément dans l’offensive que Hune. L’ogresse ne laisserait pas ses légionnaires franchir ne serait-ce qu’une fois la ligne imaginaire tracée par le Limier infernal. Je ne m’étais pas réjouie avec ma légion, consciente que ce n’était là qu’un premier coup. Une fois les portes ouvertes, mon instinct m’aurait poussée à foncer à l’intérieur et à prendre l’ennemi par surprise, mais Juniper s’était vivement opposée à cette idée. L’Épéiste Solitaire avait la réputation d’être retors, et elle ne tenait pas à découvrir à ses dépens ce qu’il avait préparé.
« Alors, qu’est-ce que tu nous réserves, Willy ? » murmurai-je.
J’aiguisai ma vue grâce à mon Nom et plissai les yeux pour observer au-delà des portes brisées. Comme prévu, les lanciers stygiens entouraient l’entrée de la ville. Je ne pouvais pas voir si des archers se tenaient derrière eux, faute d’un bon angle, mais j’aurais parié que oui. Ni la Baronne Dormer ni William n’étaient réputés pour leurs talents de commandants, mais les lanciers esclaves stygiens plus âgés étaient réputés avoir étudié la tactique et la stratégie. C’était l’un de leurs arguments de vente : les rares Cités Libres qui employaient des esclaves à la guerre n’avaient généralement pas de corps d’officiers à elles pour encadrer leurs troupes. Quelques battements de cœur passèrent sans que l’autre camp réagisse, ce qui était presque plus inquiétant que rassurant. Pendant ce temps, les garçons de Pickler, la sapeuse en chef, se mirent au travail. Les trébuchets prirent pour cible les remparts de part et d’autre du bastion de la porte, et d’énormes pierres s’écrasèrent sur eux avec une régularité de professionnels. Nos deux balistes visaient le bastion lui-même. Personne ne s’attendait à ce que les pierres, plus petites, puissent l’abattre, et ce n’était pas ce que nous souhaitions. Elles devaient simplement débarrasser les fortifications des archers et des mages, tandis que les trébuchets empêcheraient les tirs de flanc contre la Quinzième pendant son avancée.
Je jetai un coup d’œil à l’Héritière, qui n’avait pas dit un mot depuis ma dernière réplique acerbe. Barika la suivait, les yeux rivés sur ma légion en mouvement. Elles allaient bientôt me causer des ennuis, mais quoi qu’elles aient prévu, les mesures de précaution que j’avais prises devraient les entraver. Tant qu’Akua n’avait pas les Procerans à sa botte, elle ne pouvait mobiliser qu’une petite suite de gardes et ses séides nobles. Dangereux, mais pas au point que je ne puisse les écraser si l’envie m’en prenait. L’essentiel, c’était de l’avoir amenée ici, où elle ne pouvait pas manigancer à l’abri des regards indiscrets. Je me demandai si Noir vivait ainsi en permanence, évaluant les risques et attirant ses ennemis dans des pièges qu’il pouvait déclencher à tout moment. Cela expliquerait beaucoup de choses à son sujet : rien de merveilleux ni d’aventureux là-dedans. C’était simplement… du travail. Comme tenir un bar, sauf que c’était plus dangereux. Les histoires ne parlaient jamais de ces aspects-là. Des nuits blanches passées à anticiper les actes de ses ennemis, de la tâche épuisante que représentait la préparation de parades à leurs manœuvres. Tout en sachant qu’on n’aurait peut-être jamais besoin de tout ce travail, ou qu’on se serait complètement trompé de parades.Et lui avait fait ça pour tout Callow pendant plus de deux décennies.
Cette pensée s’évanouit lorsque les rebelles répondirent enfin au premier sang que nous avions fait couler. Une silhouette solitaire franchit les portes d’un pas assuré et tranquille. J’avais cru un instant qu’il s’agirait de l’Épéiste Solitaire, venu défier toute une armée à lui seul, mais ma vue de Nom distingua un tout autre visage : la Voleuse. L’héroïne avançait les mains dans les poches, en sifflotant, à en juger par la forme de ses lèvres.
« Ce n’est pas le Nommé que j’attendais », grommela Hakram.
« Je prêche à des convertis », répondis-je. « Elle cherche à nous provoquer en duel, tu crois ? »
« Elle n’a pas de Rôle de combattante, fit remarquer l’orc en fronçant les sourcils. Je pouvais plus ou moins m’en occuper avant d’obtenir mon Nom : si elle s’en prend à toi, elle finira en sang sur le sol. »
Il ne cherchait pas à me flatter, il constatait simplement que j’étais devenue très douée pour tuer.
« Même si elle réclame un duel, elle aura droit à une réponse princière, dis-je. On n’a pas de temps à perdre en fanfaronnades. »
La Voleuse semblait d’accord. Elle s’arrêta à soixante pieds de la porte, dans la plaine découverte, mais hors de portée des arbalètes. Une pierre de baliste passa au-dessus de sa tête et frappa le mur sans faire de victime, mais les archers restèrent accroupis derrière les fortifications. Elle nous adressa un doigt d’honneur, puis tira de son côté une bourse de cuir qu’elle retourna, comme pour en vider le contenu sur le sol. Un battement de cœur plus tard, une vingtaine de barges fluviales s’écrasèrent dans un fracas de bois et d’eau. Je clignai des yeux, histoire de m’assurer que je ne rêvais pas.
« Mais qu’est-ce que c’est que ce putain de truc ? » dis-je avec éloquence.
J’avais d’autres questions plus pertinentes à l’esprit, mais c’est celle-là qui sortit. Je jetai un coup d’œil à l’Héritière, dont le visage était impassible. Rien à tirer de là, malheureusement. La Voleuse avait… invoqué des bateaux ? C’était forcément une capacité, mais elle n’était pas mage. À ma connaissance, en tout cas. Je fis signe à l’un des Gallowborne d’approcher.
« Dis à l’Apprenti de revenir ici au plus vite, ordonnai-je. Ça, euh… ça ne faisait pas partie du plan. »
« Si ça se transforme en bataille navale, nous n’avons pas de flotte, fit remarquer sèchement Hakram. »
« Moins de sarcasmes, et plus de réflexion sur le but de cette putain de manœuvre », ordonnai-je.
Il n’y avait pas eu beaucoup d’eau, et elle s’infiltrait déjà dans le sol. Pourtant, je doutais que le plan ait consisté à faire un peu de boue. La Voleuse avait disparu, mais je savais qu’espérer qu’elle ait été écrasée sous les barges était bien trop optimiste.
« Elles bloquent l’accès à la porte », dit Hakram.
Je jurai. En effet, les bateaux étaient tombés un peu partout : certains en avant, oui, mais d’autres aussi en arrière. Ceux-là interdisaient probablement l’accès à la porte que nous venions d’enfoncer. Les Héros avaient répondu à notre percée en faisant tomber une montagne de bois sur notre chemin. J’aurais peut-être compris plus vite, si l’absurdité et la démesure de la manœuvre ne m’avaient pas prise au dépourvu.
« Ils sont en train de remettre la porte en place », grimaçai-je.
« Nous pouvons ordonner à Pickler de réduire les bateaux en petit bois, dit l’Adjoint.
— Ça prendra trop de temps, répondis-je. Et je doute que notre astuce avec la porte fonctionne deux fois. »
L’orc me lança un regard prudent.
« Tu n’as qu’un nombre limité de cartes dans ta manche, m’avertit-il.
— Je n’ai qu’un nombre limité d’heures avant que les putains de Cieux ne débarquent pour de bon, répliquai-je avant de me tourner vers un autre Gallowborne. Va trouver Juniper. Dis-lui que je joue mon premier atout plus tôt que prévu. »
Pas besoin d’être plus précise avec le Limier infernal. Je fermai les yeux et tendis la main vers mon Nom, ouvrant des pupilles dans un cadavre, loin sur ma gauche. Le bœuf se redressa. Je réservais cette surprise à Willy, afin de rendre son art de l’épée inutile lors du combat qui nous attendait. J’avais fait abattre plusieurs de nos bœufs de trait et les avais remplis de munitions gobelines, dont l’un de feu gobelin.Après ça, il s’attendra à ce qu’ils en aient. Celui que j’avais choisi était bourré de charges explosives, sa chair profondément entaillée et bourrée à craquer. Cela suffirait à raser tout un pâté de maisons, m’avait assuré Robber, donc les barges ne devraient pas faire le poids. Et sinon, j’avais six autres bœufs pour achever le travail. Je fis trotter la construction morte, puis seulement après j’ouvris les yeux. Hakram me regardait, s’efforçant de ne pas sourire. Je soupirai.
« Allez, dis-le. Comment l’avez-vous appelé ? »
« Le Bœuf du Mal », avoua-t-il.
Les sapeurs, songeai-je, étaient vraiment les pires des pires. Comme pour me donner raison, le bœuf que je contrôlais entra dans mon champ de vision et je remarquai que quelqu’un le chevauchait. Un gobelin. Je ne pouvais pas utiliser ma vue de Nom et contrôler le cadavre en même temps, mais ce n’était pas nécessaire.
« Rappelle-moi de rétrograder le tribun Robber, dis-je à Hakram.
— Je le note, dit l’orc.
— Pied d’estrade de troisième classe, décidai-je. Ce sera son nouveau grade.
— Tu n’as pas d’autre pied d’estrade, fit remarquer l’Adjoint.
— Mais si j’en avais un, répondis-je avec méchanceté, il lui serait inférieur. »
À ma surprise, l’Héritière ne profita pas de l’occasion pour s’en prendre à moi ou à la Quinzième. Elle observait la scène, le dos tourné vers moi. D’un geste discret, je demandai au capitaine Farrier de préparer deux autres arbalétriers pour l’abattre. Je ne lui faisais pas confiance, depuis qu’elle était devenue si silencieuse. Les machines de Pickler tenaient les archers ennemis occupés, et Robber et sa monture traversèrent le terrain sans essuyer plus qu’une poignée de tirs. Une flèche atteignit le bœuf en plein cerveau, mais le cadavre n’en avait pas vraiment besoin pour l’instant. Quelques instants avant l’impact, Robber se pencha en avant, craqua une allumette et alluma une mèche avant de se laisser rouler au sol. Retombé sur ses pieds, le gobelin écarta les bras face aux soldats sur le rempart et leur cria quelque chose. J’étais trop loin pour entendre et, de toute façon, je m’employais à trancher les liens qui me rattachaient au bœuf avant qu’il n’explose. Le cadavre percuta le flanc de la barge la plus proche, ses cornes se coinçant dans le bois, et un instant plus tard, la Création s’illumina.
J’avais encore sous-estimé la puissance que le Nom conférait aux munitions, semblait-il. La main d’un dieu courroucé balaya le centre de l’amas de bateaux, projetant dans toutes les directions des planches fumantes. Un gros morceau frappa le premier rang des lourds de Hune, plaquant au sol un orc presque aussi grand que Nauk comme s’il s’agissait d’un enfant. Je grimaçai. Des os brisés, à coup sûr, même s’il avait reçu le choc sur son bouclier. Quand le chaos retomba, je vis qu’un semblant de passage avait été dégagé. La moitié d’une barge obstruait encore le chemin et rendrait le passage sous le bastion bien plus périlleux, mais elle pourrait aussi servir de couverture. Comme je l’avais soupçonné, la porte était déjà remise en place. Notre façon de la déloger l’avait laissée presque intacte, après tout, même si je doutais qu’ils aient réparé ses gonds aussi vite. Je commençais à me dire que j’aurais dû employer les bœufs contre les murs, même si cela nous avait privés de l’effet de surprise. Si la Quinzième avait pu s’engouffrer dans la brèche dès qu’elle s’était ouverte, nous aurions peut-être évité tout ce désordre devant la porte.Trop tard, maintenant.
« Tu utilisais ta vue sur Robber ? » demandai-je à Hakram.
De nos jours, il aiguisait ses sens mieux que moi. Il n’avait toujours pas de deuxième aspect, mais il avait adopté comme un poisson dans l’eau les quelques astuces que Noir m’avait apprises.
« Oui, confirma l’orc.
— Qu’est-ce qu’il criait ? demandai-je, prise d’une curiosité morbide. »
L’Adjoint étouffa un nouveau sourire.
« Je crois qu’il a dit : “Coucou, bande d’enculés.”
— Pied d’estrade de quatrième classe, marmonnai-je. »
Derrière nous, les cors sonnèrent et la Quinzième commença à se mettre en mouvement. Les préliminaires étaient terminés, et Robber regagnait la sécurité de nos lignes sous les acclamations nourries de sa cohorte de voyous meurtriers complètement cinglés. J’essayais très fort de ne pas trop penser au fait qu’il s’agissait en réalité de ma cohorte de voyous meurtriers complètement cinglés. Au loin, je vis l’Apprenti revenir dans ma direction, puis fronçai les sourcils quand il se mit à gesticuler avec frénésie. Je regardai dans la direction qu’il désignait. Les Procerans, constatai-je, n’avançaient pas en formation. Ils étaient censés passer devant les hommes de Hune pour harceler les Stygiens avant l’impact, mais ils s’éloignaient de mon armée par la gauche.
« Héritière ! » aboyai-je.
Un chœur d’épées qu’on tirait du fourreau retentit, et deux douzaines d’arbalètes se braquèrent aussitôt sur Akua et Barika. Ma rivale s’éclaircit délicatement la gorge.
« Comme les Sahelians ont malheureusement été accablés d’un lourd fardeau financier par Sa Très Redoutable Majesté, je suis au regret de vous informer que nous ne pouvons plus nous permettre de payer les mercenaires à notre service, déclara-t-elle. En conséquence, je ne les commande plus et ne remplis donc plus les conditions requises pour être officier auxiliaire selon le règlement de la Légion. »
« Ils sont au service de la Tour, dis-je.
— Ils n’ont jamais signé de contrat avec la Tour ni reçu d’or de sa part, répondit-elle avec un sourire.
— Descends de cheval, dis-je à voix basse. Les mains sur la tête, et ton séide aussi. Au moindre geste suspect, mes hommes vous abattront. »
Akua ne bougea pas.
« Pour quel motif exigez-vous cela ? demanda-t-elle avec curiosité. »
L’Apprenti déboula sur les lieux un instant plus tard, haletant et ayant l’air sur le point de vomir.
« Catherine, dit-il, ses robes désormais tachées de sueur. Ce n’est pas l’Héritière. »
Sans perdre une seconde, je tirai le couteau à ma ceinture, le pris en main et le lançai. Il tournoya dans les airs et se planta jusqu’à la garde dans la jambe de la personne qui portait le visage de l’Héritière. L’illusion se brisa dans un tintement, révélant Arzachel, ligoté et bâillonné. Barika éclata de rire.
« Trop tard, dit l’héritière d’Unonti. »
Le manche de la hache de Hakram lui heurta la tempe un battement de cœur plus tard. Elle bascula de sa monture et sombra dans l’inconscience avant même de toucher le sol. Une vague de pouvoir surgit au loin, parmi les mercenaires.
« Le démon, dis-je. Masego, est-ce qu’on… »
« Il ne passera pas », m’interrompit-il.
Comme il l’avait dit, une autre vague de pouvoir surgit un instant plus tard, là où attendait l’unité de mages de Kilian. Dieu merci, nous avions prévu le coup. Les cors sonnèrent de nouveau et l’aile gauche de la Quinzième se tourna vers les Procerans. Ceux-ci ne semblaient toutefois pas vouloir livrer bataille. Ils fuyaient en direction des murs. Juniper s’en souciait peu : en moins de vingt battements de cœur, les balistes de la légion avaient été repositionnées et creusé deux sacrés sillons dans les rangs mercenaires. Les sapeurs de Pickler avaient réussi à viser le sol sous le bon angle pour que les pierres rebondissent et poursuivent leur course, tuant des dizaines d’hommes à chaque tir plutôt que quelques-uns. Ça n’aurait pas aussi bien fonctionné contre des hommes mieux armés, mais ceux-là étaient de l’infanterie légère. Je jetai un coup d’œil à Masego, dont le visage était devenu livide.
« Nous ne visons pas la bonne cible, dit-il. Elle n’essaie pas de faire passer quelque chose. »
Il arracha de ses cheveux un de ses bibelots d’argent — celui-ci avait une surface réfléchissante — prononça quelques mots et une image apparut sur le côté. Zombie se rapprocha de lui et je me penchai. Nous observions les lanciers stygiens, rangés derrière les portes.
« C’est eux, la cible ? demandai-je.
— Pas eux en particulier, marmonna-t-il. C’est de la Haute Arcane, ça fonctionne par… associations. Des concepts métaphysiques. »
L’un des anciens esclaves du premier rang chancela ; son corps musculeux se transforma en une carcasse flétrie en un clin d’œil, puis il s’effondra, mort. Les lanciers stygiens tombèrent les uns après les autres. Ils étaient deux mille. Avant que trente battements de cœur ne se soient écoulés, ils étaient tous morts.
« Cieux en larmes, soufflai-je. Quel genre de rituel est-ce ? »
« Elle les a nourris, non ? demanda Masego. Elle leur a donné de l’eau et des rations. Les siennes. Et elle vient de reprendre ce cadeau. »
« Si elle l’a repris, ça veut dire qu’elle l’a récupéré, sifflai-je. »
Deux mille vies en guise de combustible. Le pouvoir à l’est ne faiblissait pas, il grandissait. Et tandis que j’y pensais, je le sentis prendre forme. Les balistes continuaient de faire des victimes, mais elles n’avaient plus aucune importance. L’Héritière n’avait jamais eu l’intention de faire des Procerans la force qu’elle déploierait aujourd’hui. Ils n’étaient qu’un leurre destiné à détourner mon attention, à me faire croire que je remportais des victoires en les mettant hors d’état de nuire. Devant les mercenaires en fuite, une déchirure s’ouvrit dans la Création, déversant un geyser de flammes et de soufre.
« Préviens immédiatement l’unité, ordonnai-je à Masego. Il faut arrêter ça, maintenant. »
L’image sur le bibelot changea et l’Apprenti se mit aussitôt à parler à voix basse à quelqu’un. Je ne restai pas pour superviser : il savait mieux que moi comment gérer la situation. Je passai près de Hakram et des Gallowborne qui gardaient Barika inconsciente. Quelqu’un avait descendu Arzachel de cheval et soigné sa blessure, mais il ne pourrait pas parler : on lui avait arraché la langue.Voilà donc pourquoi les Procerans obéissaient à l’Héritière. Quelqu’un portant le visage d’Arzachel devait leur donner leurs ordres. Quand avait-elle procédé à l’échange ? J’avais du mal à croire qu’elle ait pu placer un prisonnier sur un cheval sous mon nez sans que je m’en aperçoive ; elle avait donc dû trouver un moyen de tromper les lunettes de l’Apprenti depuis le début.Mais alors, comment avait-il compris à son retour que celle à cheval n’était pas l’Héritière ? Le doute me rongea, mais je remis la question à plus tard. Mon regard se porta sur la porte rituelle, et ce que j’y vis me paralysa. Des centaines de diables en jaillissaient. Des crochets de fer, des têtes de chacal et des tigres-lézards. Et d’autres espèces que je n’avais jamais vues, pourvues d’ailes.
Ils se dirigeaient tous vers les murs. Les crochets de fer pourraient les escalader sans difficulté. Certains mourraient dans l’ascension, abattus par les archers, mais ils finiraient par établir une tête de pont. Alors les levées paniqueraient, et toute l’armée infernale se déverserait dans la ville. Des milliers de morts, je le savais déjà. Peut-être des dizaines de milliers, vu la densité de la population civile. Tout cela parce que j’avais cru que l’Héritière répéterait une vieille ruse, plutôt que d’en sortir une nouvelle. Mon Nom resta silencieux. Il aurait dû hurler de rage et d’indignation, mais pas la moindre ride ne troubla l’étang. Le calme dans mon esprit venait entièrement de moi. Tout comme la fureur glaciale et impitoyable qui me parcourait les veines. L’unité de Kilian finit par fermer la porte rituelle en suivant les instructions de Masego, tranchant au passage un serpent gigantesque. Ça ne changea rien : un autre avait franchi le portail sans encombre et refermait ses mâchoires sur le sommet des remparts. Les diables inférieurs commençaient déjà à s’en servir pour grimper.
Je descendis de cheval et m’approchai de Barika, étendue au sol, puis m’accroupis pour lui donner une gifle et la réveiller. J’avais l’impression que mon corps ne m’appartenait pas, que je me manipulais moi-même comme je le faisais avec les cadavres. La Soninke ouvrit les yeux dans un gémissement de douleur.
« Vous autres êtes de bien mauvais perdants, lança-t-elle dès que son regard eut retrouvé sa netteté. »
Je sentis mon souffle s’échapper.
« Pour toi, c’est vraiment un jeu, pas vrai ? dis-je. Même quand des gens meurent. Ce ne sont que des étapes à franchir. »
« Tu as présumé de tes forces, Foundling, dit Barika. Depuis le début. »
Je souris.
« Tu sais, j’ai eu tout le temps de réfléchir pendant la marche jusqu’ici. Après Marchford, j’ai sérieusement envisagé d’assassiner l’Héritière, même si Noir m’avait pratiquement déconseillé de le faire. Tu sais ce qui m’en a empêchée ? »
« La peur, railla l’aristocrate.
— Oui, acquiesçai-je doucement. Tu as raison. J’avais peur, Barika. Pas d’elle, mais de… l’escalade. Jusqu’où irait-elle si elle se sentait menacée de mort ? »
« Ton erreur, dit la Soninke, c’était de croire que tu ne devais nous craindre que lorsque tu menaçais nos vies. »
« Encore juste, ricanai-je. Pas dans le sens où tu l’entendais, mais c’est bien ça. Je m’obstine à croire que vous avez des limites à ne pas franchir. Mais ce n’est pas le cas, n’est-ce pas ? On ne vous a pas élevées comme ça. Tout est permis, tant que vous obtenez ce que vous voulez. »
« La torture serait préférable à tes sermons moralisateurs, dit Barika. Pas que tu puisses tirer quoi que ce soit de moi. J’ai été formée à résister aux méthodes dont tu es capable. »
« C’est possible, concédai-je en me relevant. Merci, Barika Unonti, pour cette précieuse leçon. »
Sans me presser, je pris l’arbalète du Gallowborne le plus proche et lui décochai un carreau dans l’œil. Elle était morte avant même de comprendre ce qui lui arrivait.
« Masego, dis-je en baissant les yeux vers le cadavre. Scrute Juniper. J’ordonne un assaut frontal général. »
« Et que ferons-nous, en attendant, Catherine ? demanda Hakram. »
Je crachai sur le côté.
« Nous allons discuter avec l’homme qui t’a tranché la main. »