Chapitre 79
« Peut-être que je n’irai pas au Paradis, mais toi, tu n’as jamais possédé une fosse remplie de tapirs mangeurs d’hommes. Alors, qui est le vrai perdant ? »
— Impératrice de l’Effroi Atroce, surtout connue pour sa réforme fiscale complète et pour avoir été dévorée par des tapirs mangeurs d’hommes. Ceux-ci furent ensuite exécutés pour trahison par sa successeure, au terme d’un long procès.
Liesse était presque trop belle pour être une vraie ville.
Les murs qui l’encerclaient mesuraient quarante pieds de haut, concession aux invasions qui avaient ravagé Callow depuis sa fondation. Mais ils étaient aussi faits de pierre blanche ou beige clair, et leurs créneaux ouvragés avaient été sculptés en couples de cygnes enlacés. Chez les Callowans, la ville portait un surnom officieux : Liesse, la Cité des Cygnes. Le joyau du Sud, jamais souillé par la guerre. C’était bien sûr un mythe. À l’époque où les ducs de Liesse étaient encore rois, la dynastie Alban, alors naissante et établie à Laure, les avait brutalement intégrés au royaume, puis les avait écrasés à deux reprises lorsqu’ils s’étaient rebellés pour gagner leur indépendance. Sous la dynastie Fairfax, ils s’étaient assagis, mais le Sud avait toujours attendu les directives de Liesse. C’était précisément ce qui avait permis au duc Gaston de servir de figure de proue à la rébellion. En revanche, la ville n’avait jamais eu à repousser une armée praesie, et cela se voyait à la façon dont elle avait été bâtie. Un tiers de la ville s’étendait hors des portes, occupé surtout par des métiers comme le tannage et la teinture, dont les odeurs et les saletés auraient gâché le joli centre-ville. Les plus pauvres y avaient aussi leurs cabanes : ils n’avaient pas les moyens de s’offrir les maisons de pierre de la ville proprement dite.
Mais cela ne suffisait pas à gâcher le spectacle. La ville n’était que larges avenues bordées de fleurs et d’arbres, guirlandes suspendues partout et moineaux volant d’une église à l’autre. Liesse, contrairement à Laure, ne possédait pas de véritable cathédrale, mais comptait pas moins de sept petites basiliques. La Maison de la Lumière était très présente dans le Sud, où elle avait prospéré sans entraves tandis que ses chapitres du Nord peinaient à trouver un équilibre avec l’autorité royale. Le sud de Callow regorgeait de monastères et de chapelles rurales, qui avaient tous connu des temps difficiles après la Conquête. Mon maître n’avait pas interdit le culte des Cieux : il savait bien qu’il aurait sinon à affronter des rébellions incessantes. Il avait plutôt supprimé toutes les exemptions accordées à la Maison de la Lumière sous le royaume, la soumettant aux impôts fonciers comme tout le monde. Les frères et les sœurs ne travaillaient pas pour de l’argent et n’en conservaient pas : c’était pour eux une obligation religieuse. Ils avaient donc dû compter sur les dons des Callowans, qui finirent par en vouloir à ceux qui leur demandaient de financer de leur poche l’entretien de grandes cathédrales et d’églises tentaculaires.
Dans le Sud, les monastères avaient été les plus durement touchés, leurs communautés cloîtrées contraintes du jour au lendemain de vendre le vin et les récoltes qu’elles offraient autrefois gratuitement. Les prêtres ne pouvaient même pas s’en charger eux-mêmes : ils avaient dû demander aux frères et aux sœurs laïcs de le faire à leur place. Inévitablement, quelques salauds sans scrupules avaient réussi à décrocher certains postes, et les scandales qui s’ensuivirent avaient encore ébranlé la crédibilité de gens qui passaient leur vie à intercéder auprès des Cieux pour les autres et à soigner gratuitement tous ceux qui en avaient besoin. Je n’avais jamais été une grande admiratrice de la Maison de la Lumière : elle posait trop de questions et se croyait un peu trop au-dessus de tout, à mon goût. Mais je n’approuvais pas ce que l’Empire lui faisait subir. Chaque jour, des prêtres sauvaient des vies dans tout mon pays, et les forcer à se préoccuper de questions matérielles n’aidait personne, sinon les coffres impériaux. Je comprenais la nécessité politique de saper leur crédibilité auprès des Callowans, car ils seraient sinon un foyer de rébellion, mais les rendre inutiles n’était pas la solution.
Je préférerais qu’on les oblige par la loi à aller prodiguer des soins hors de leurs églises pendant un nombre déterminé de mois chaque année. Ils pourraient ainsi avoir une influence positive sans s’enraciner dans les communautés. Les Cieux n’allaient pas disparaître ; il me faudrait trouver un compromis avec eux.
« Tu réfléchissais à un assaut ? » demanda Pickler en venant se placer à côté de moi.
J’avais convoqué ma Sapeuse en chef un peu plus tôt. Nous étions à moins d’une demi-journée de marche de Liesse proprement dite et, maintenant que nous apercevions les remparts, je voulais connaître son avis sur la manière de mener le siège. Juniper et moi avions nos propres idées, mais un regard neuf n’était jamais de trop.
« Nous commencerons par les bombarder, répondis-je. Nous avons plus de temps que d’hommes à perdre. Je veux les affaiblir autant que possible avant d’entrer. »
Comme Noir occupait la Comtesse Marchford, nous avions le champ libre dans la région. Je m’étais attendue à devoir nous méfier des raids dès que nous serions à moins de quinze jours de marche de Liesse, mais nous n’avions croisé jusqu’ici que des éclaireurs montés. Cette absence de résistance me tracassait. L’Épéiste Solitaire avait rassemblé derrière les murs tous ceux qu’il avait pu, et cela faisait beaucoup de bouches à nourrir. Même avec des greniers pleins, il ne lui restait que quelques mois avant que la famine ne s’installe. Peut-être avait-il compris que je ne pouvais pas me permettre de prolonger le siège. Ou peut-être lui restait-il des cartes en main. C’était le problème avec William : c’était un idéaliste imbécile, jusqu’au moment où il se mettait à graver des messages sinistres sur le front des gens. L’alliance entre une rhétorique noble et des tactiques de terreur brutales s’était révélée étonnamment efficace.
« Nous ne pourrons pas abattre entièrement les murs sans détruire les maisons, dit Pickler. Mais nous n’en aurons pas besoin : il suffira d’en faire tomber la moitié supérieure, ce qui sera bien plus facile, puis de construire des rampes jusque-là avec les cabanes. Le prix à payer pour les gravir dépendra du nombre de machines de siège qu’ils auront. »
Ils n’en auraient pas beaucoup, je le savais. Callow n’avait jamais été très friand de ces engins. Le royaume n’avait que rarement mené de guerres offensives, et les rares villes qui utilisaient des machines de siège les avaient déployées pour contrer celles de Praes. Summerholm possédait quantité de balistes et de petits trébuchets, des modèles ordinaires importés du Royaume d’En dessous. Dormer et les Vallées de la Fleur Rouge, comme les autres marches de Callow, en étaient tout aussi bien pourvues. Mais Liesse, elle, n’avait pas eu à faire face à une armée ennemie depuis plusieurs siècles. À moins que les rebelles n’aient acheté des machines de siège par l’intermédiaire de Mercantis, ils n’en auraient presque aucune.
« Ce ne sont pas les machines de siège qui m’inquiètent, mais l’armée, dis-je.
Les seuls soldats de métier dans la ville seraient la phalange stygienne et la suite de la Baronne Dormer, mais cela n’aurait pas d’importance. Pas avec un héros à leur tête, un héros que je ne pouvais même pas affronter directement : le schéma de trois qui me liait à l’Épéiste Solitaire touchait à sa fin, et cette victoire devait lui revenir. C’était drôle, le mot « victoire ». Il recouvrait toute une gamme de significations, dont certaines me laissaient debout, avec tous mes membres intacts, à la fin. Et quand le schéma s’achèverait… William et moi n’aurions plus le Destin pour nous tirer d’affaire. Tout serait alors possible et, même s’il me surpassait largement à l’épée, mon arsenal ne se limitait pas à ça.
« Les héros peuvent accomplir des choses étranges et terribles, finit par dire Pickler, me tirant de mes pensées. Ils survivent à presque tout. Mais ce qu’ils ne peuvent pas faire, c’est sauver leurs armées lorsqu’on les réduit en bouillie à coups d’artillerie. »
Une lueur ardente brillait dans les yeux de la gobeline, et son visage d’ordinaire placide s’était fendu d’un sourire vorace.
« Avant que les sapeurs ne deviennent un corps à part entière, nous n’étions que de la chair à chevaliers, reprit Pickler. Mais, bon sang, ce que nous avons appris depuis ! Un homme ne peut pas frapper plus fort qu’un homme. Un gobelin aux commandes d’une machine peut pulvériser une forteresse. »
Elle se tourna vers les murs de Liesse et, pour une fois, je trouvai qu’elle avait l’air aussi malveillante que Robber.
« Ils se battent avec leurs bras, Dame Écuyer, dit-elle. Nous, nous nous battons avec nos esprits. L’intelligence l’emporte toujours sur la force. »
Je comprenais pourquoi elle avait besoin d’y croire et ne la contredis donc pas. Mais, à mon expérience, il existait un seuil de force que la seule intelligence ne pouvait dépasser. Je l’avais appris dans la Fosse : je recevais un coup pour chaque dizaine que je portais, et finissais tout de même inconsciente dans la boue. Parfois, on était trop petit, trop faible, trop léger pour que ses pièges changent grand-chose. Ce n’était pas une pensée agréable, et j’essayai de ne pas m’y attarder. J’avais été de mauvaise humeur toute la journée, depuis que j’avais appris… enfin, c’était une autre pensée déplaisante sur laquelle je tâchais de ne pas m’appesantir. La trahison me semblait encore trop récente, même si, apparemment, elle datait de longtemps.
« Pour l’instant, nous ne pensons pas que l’Héritière nous trahira au début du siège, dis-je à ma Sapeuse en chef. Je voulais notamment parler avec toi des mesures à prendre au cas où… »
Des vagues. Pas de simples ondulations, mais des vagues, qui venaient du sud. Mon regard se porta sur la ville, qui paraissait toujours paisible, mais ce ne pouvait être qu’un mensonge. C’était immense, une présence plus puissante encore que lorsque l’Héritière avait libéré le démon. Je sentais mon Nom hurler de rage, lutter contre une présence qui lui était anathème.
« Putain d’Enfers, souffla Pickler. Qu’est-ce que c’est ? »
Je la regardai, consternée. Si je ressentais cela parce que j’étais Nommée, c’était une chose, mais la gobeline était aussi ordinaire qu’on pouvait l’être. Si même elle percevait ce qui se passait à Liesse, à quoi avions-nous affaire ?
« Je ne sais pas, répondis-je. Mais nous avons des gens qui le savent peut-être. »
—
Je réduisis la réunion au minimum.
Juniper, bien sûr, Hakram en tant que second, et Apprenti, qui pourrait nous éclairer. L’Héritière ne m’accorda pas la même courtoisie : elle amena toute sa suite. Fadila Mbafeno, une mage soninké que j’avais déjà rencontrée à la Tour et dont Masego m’avait dit depuis qu’elle était l’une des plus prometteuses de sa génération. Barika Unonti, dont j’avais brisé un doigt lors de cette même réunion et qui me dévisageait à présent avec une haine à peine voilée. Elle aussi était mage, et héritière d’une seigneurie qui avait prêté serment à Wolof. Je connaissais déjà le seul Taghreb parmi ses subalternes, même si c’était Aisha qui m’avait appris son nom : Ghassan Enazah, un seigneur à part entière qui avait juré fidélité à Kahtan. Ce qui le plaçait dans une situation délicate : il appartenait ouvertement aux Sang-purs, alors que sa suzeraine était une alliée de l’Impératrice. Les Taghrebs formaient un peuple divisé, m’avait dit Aisha. La Haute Dame de Foramen faisait peut-être partie des Sang-purs, mais la moitié de ses vassaux s’était rangée du côté de Malicia ; il en allait de même pour les allégeances loyalistes de la Haute Dame de Kahtan par rapport à celles de ses dépendants. Les deux derniers, eux, comptaient surtout pour ce qu’ils deviendraient dans quelques années : Fasili Mirembe, héritier de la Haute Seigneurie d’Aksum, et Hawulti Sahel, héritière de la Haute Seigneurie de Nok. Deux grandes cités impériales, qui avaient été des royaumes à part entière avant l’arrivée des Miezans, venus de l’autre côté de la mer Tyrrhénienne.
Aucun d’eux n’était laid. Aucun n’était aussi séduisant que l’Héritière, mais cela montrait que les aristocrates de Praes soignaient autant leur apparence que leur magie et leur lignage. J’avais l’habitude de me trouver quelconque, alors je mis facilement ma jalousie de côté. De toute façon, leur beauté leur avait coûté trop cher. Les petits sbires d’Akua se tenaient derrière elle tandis qu’elle prenait place en face de moi, s’étalant sur une chaise pliante comme si c’était un fichu trône. Si sa robe n’était pas en soie rouge raffinée des terres Yan Tei, je mangerais mes propres doigts : elle portait une fortune sur le dos, laquelle mettait en valeur son décolleté plongeant. J’avais depuis longtemps accepté que je ne serais jamais dotée d’atouts pareils, mais était-ce trop lui demander de porter un fichu col, pour une fois ? L’héritière de Wolof me décocha un sourire narquois. Un jour, peut-être même bientôt, elle mourrait dans les flammes. Ses nichons ne se verraient pas sur un putain de squelette, hein ?
« C’est une réunion d’urgence, alors épargne-moi tes manières mielleuses, dis-je.
— Je vous accorderai, bien entendu, exactement le respect que vous méritez, répondit l’Héritière.
Ses acolytes échangèrent des sourires narquois à l’unisson, comme s’ils les avaient répétés.
— Tu vois, c’est exactement de ça que je parle, dis-je en souriant. Recommence à la ramener comme ça, et j’exécuterai au hasard l’un de tes petits suiveurs. »
Les sourires disparurent aussitôt, même si celui de Juniper s’élargit. Du coin de l’œil, je vérifiai comment allait Hakram : il s’était lancé dans un concours de regards avec le jeune seigneur Ghassan. Je me souvenais qu’il avait commandé l’armée de l’Héritière, à l’époque où elle en avait encore une. C’était lui qui était aux commandes lorsque ses mercenaires procerans s’étaient fait rouer de coups par les Stygiens, même s’il s’en était apparemment tiré sans la moindre blessure pour marquer cette défaite. S’il voulait se lancer dans une rivalité avec mon Adjoint, il allait en baver encore davantage.
« Ce serait un grave abus de votre autorité, dit sèchement l’Héritière.
— Alors, plains-toi auprès de celui à qui je rends des comptes, répondis-je en haussant les épaules. Oh, attends, c’est Noir. Et il me tapoterait dans le dos en disant que j’ai fait du bon boulot. Permets-moi d’être parfaitement claire, Akua : je ne suis pas d’humeur à me faire emmerder. »
La fin me sortit comme un aboiement et, à ma grande satisfaction, plusieurs de ses sbires tressaillirent.
« Si tu as été convoquée, c’est parce que, même si tu es une épine constante dans mon pied, tu pourrais avoir quelque chose à apporter. »
Je marquai une pause.
« En fait, maintenant que j’y pense, c’est ma fichue réunion et tu es la seule à pouvoir être utile. Vous autres gamins des Terres désolées, dehors. »
Quelques-uns ouvrirent la bouche, mais je levai un doigt.
« Au hasard, leur rappelai-je.
— Faites-leur tirer au sort, suggéra Juniper.
— Vous avez entendu ? On a même une méthode, dis-je avec un sourire féroce.
— Ne tuez pas Mbefano, elle nous sera utile pendant le siège, intervint Apprenti d’un ton nonchalant.
— Tu as entendu, Fadila ? dis-je. Tu es épargnée. N’hésite pas à prendre la parole : quelqu’un d’autre y passera. »
Fadila ne saisit pas l’occasion que je lui offrais. Elle avait l’air d’avoir avalé de force un tonneau de citrons, mais, puisqu’elle était prétendument en contact avec plusieurs des mages espions de la Quinzième, elle avait de la chance que je ne la fasse pas écarteler par principe. Je ne lui accorderais ce sursis que pour un temps. Si elle ne filait pas à Praes dès que nous aurions pris Liesse, Lady Mbefano ferait un petit tour au bout d’une corde. Elle était sur ma liste, maintenant. Après avoir demandé l’avis de l’Héritière, qui leur fit un bref signe de tête, les jeunes seigneurs quittèrent la tente en maugréant, indignés qu’on ose piétiner leurs privilèges nobiliaires. Hakram laissait voir le bout de ses crocs, dans ce qui pouvait être un signe d’amusement ou de faim. Chez les orques, la frontière entre les deux était ténue.
« As-tu fini de piquer ta crise ? demanda l’Héritière d’un ton plat.
— Je ne sais pas, répondis-je. As-tu fini de ramener toute ta foutue bande à mes réunions importantes ? J’essaie de travailler avec toi, Akua, mais si tu veux en faire un concours de celui qui pisse le plus loin, ne fais pas ta mijaurée quand je te remets à ta place. Ici, tu n’es qu’une commandante. Même Nauk et Hune te sont supérieurs, parce qu’ils ont plus de troupes et n’ont jamais invoqué de démon au beau milieu d’une ville pleine de civils. »
Ouais, je n’allais pas laisser tomber de sitôt. Peut-être quand elle serait morte, et même alors, j’irais probablement barbouiller sa pierre tombale des mots : « Un démon ? Sérieusement ? »
« Je suis lasse que tu me rendes responsable de tes propres erreurs, soupira l’Héritière.
J’aurais pu la croire si, tu vois, je n’avais pas invoqué de démon. Ça entamait un peu sa crédibilité. Malgré tout, son talent de menteuse était tel que j’avais presque envie de faire confiance à sa version des faits.
« Cette conversation ne nous mènera nulle part, alors laissons-la de côté, dis-je. Nous avons un problème plus grave. Masego ? »
« Cette ondulation dans la Création venait directement de Liesse, dit Apprenti en se redressant sur son siège. Elle était de nature angélique. »
Juniper éclata de rire.
« Nous avons déjà rossé les rejetons des Enfers, dit-elle. J’imagine que notre tour était venu de nous battre contre l’autre camp. »
« Tu simplifies les choses à l’excès, dit l’Héritière. »
À ma grande surprise, cette remarque n’était pas enrobée de sous-entendus.
Elle participait vraiment, regardez-moi ça. Bientôt, on serait copines, sauf qu’apparemment elle avait possédé Nilin corps et âme depuis le début, alors que je croyais qu’il était mon ami et— Je m’interrompis en entendant la table se fendre. Tous les regards s’étaient tournés vers moi. Je retirai ma main du bois et balayai les échardes.
« Continue, ordonnai-je.
— Les Enfers et les Cieux ne sont équivalents que par leur puissance absolue, pas par leur nombre, dit prudemment l’Héritière. Les diables sont innombrables et ne cessent d’apparaître, mais les anges forment un nombre fixe, réputé immuable. Répartis en Chœurs, ils ne peuvent être ni plus ni moins nombreux qu’ils ne l’ont toujours été et ne le seront jamais. »
« Alors, nous n’aurons pas à affronter une nuée de chérubins comiquement nus, dis-je.
La Maison de la Lumière enseignait que ceux-ci figuraient parmi les anges les plus puissants, associés aux Chœurs de Compassion et de Force. Pourtant, quelques centaines d’années plus tôt, un mosaïste proceran avait représenté ces puissants anges sous les traits de petits esprits joufflus, nus et asexués, qui volaient dans les airs. Comme toutes les lubies proceranes, celle-là s’était répandue sur tout le continent, au grand amusement de plus d’un prêtre. Personne ne réagit à ma plaisanterie. Je grimaçai et me tus. Masego était probablement le seul à avoir assez étudié le Livre de Toutes Choses pour comprendre, et nous n’avions pas le même sens de l’humour. Puisque j’avais mis des explosifs dans ses cheveux, je pouvais bien faire preuve d’un peu d’indulgence envers Apprenti sur ce point.
« Si nous avions affaire à un chérubin, nous serions dans de beaux draps, dit l’Héritière.
— Elle a raison, dit Masego. Je ne sais pas exactement à quoi nous avons affaire, mais ce n’est pas un ange d’un Chœur aussi élevé. »
« Vous parlez tous les deux, dit lentement Juniper, comme si nous devions personnellement affronter cet ange. »
Masego jeta un regard à l’Héritière, qui lui sourit avec charme. Il l’ignora. Je me dis que j’avais plutôt de la chance qu’Apprenti s’intéresse bien davantage aux dissections qu’aux femmes. Ou aux hommes, d’ailleurs. Le fils de Warlock semblait considérer toutes ces choses avec un certain dédain intellectuel, comme s’il ne pouvait concevoir que quiconque fasse quelque chose d’aussi peu hygiénique.
« Je croyais que c’était évident pour tout le monde, dit Apprenti. Quelqu’un essaie de faire entrer un ange dans la Création. »
« Le Septième Chœur, ajouta l’Héritière. Les Hashmallim, les souverains désignés du Chœur de Contrition. »
Masego parut surpris. « Tu en es certaine ? »
« J’ai des outils que tu n’as pas, répondit-elle sèchement.
— Le Septième Chœur, répéta Apprenti. C’est donc tout le temps qu’il nous reste. »
Juniper se pencha en avant. « Tu peux estimer le délai ? »
« Sept fois sept heures, dit l’Héritière. Ensuite, un Ange de Contrition honorera Liesse de sa présence. »
Oh, je n’aimais pas du tout ça.
« Concrètement, qu’est-ce que ça signifie ? demandai-je.
— Il ne restera pas longtemps, répondit Masego. Mais tous ceux qui se trouveront dans un rayon de quarante-neuf milles seront… contrits.
— Ce qu’il veut dire, reprit l’Héritière, c’est que quiconque n’a pas de Nom dans ce périmètre sera confronté à tous ses « péchés », jusqu’à ce que les Cieux lui aient brisé la volonté. La dernière fois qu’un Hashmallim a touché le monde, trois cent mille personnes ont ramassé une épée et se sont battues jusqu’à atteindre la capitale du Royaume des Morts. »
« Si cet ange entre dans la Création, dit doucement Apprenti, toutes les âmes de Liesse, et la Quinzième avec elles, formeront la pointe de la lance de la Dixième Croisade. »