Chapitre 78
« Trois peuvent garder un secret si deux sont morts. À moins d’être nécromancien, auquel cas le monde est votre huître morte-vivante blasphématoire. »
— Empereur de l’Effroi Sorcerous
La seule chose que Ratface regrettait vraiment de l’École de guerre, c’était la facilité avec laquelle on y trouvait de bonnes tables d’écriture. En campagne, il devait se contenter d’un bureau de scribe portatif, qui ne contenait même pas la moitié des documents dont il avait besoin. Juniper tenait à ce que tout fût fait dans les règles, si bien que les rapports se reproduisaient comme de la vermine ; depuis Ater, il avait tout juste réussi à garder une longueur d’avance en donnant la priorité à ce qui était immédiatement nécessaire. Le retard ne cessait de s’accumuler et même son semblant d’état-major — trois légionnaires lettrés sans affectation qu’il avait happés avant qu’on puisse les réquisitionner pour une tâche jugée plus prioritaire — ne suffisait pas à réduire convenablement la pile. Héritière, puisse-t-elle être dévorée par cent tigres différents, avait déposé là ce qui devait être chaque bout de parchemin jamais griffonné par ses gens, le tout en vrac. Le Taghreb aurait presque pu admirer l’élégance avec laquelle on pouvait suivre un ordre à la lettre tout en en contrecarrant le but, mais en l’occurrence, *c’était lui* qui se retrouvait avec le tisonnier le plus brûlant. Il avait tout de même tiré quelques enseignements de ce fatras.
D’abord, Héritière avait soigneusement noté la quantité de nourriture distribuée à ses anciens esclaves-soldats et semblait avoir acheté leurs provisions sur ses deniers personnels. Les rations n’avaient rien d’extraordinaire, mais elles étaient nourrissantes et livrées ponctuellement. Elle avait beau être esclavagiste, songea-t-il, au moins avait-elle bien traité ses esclaves. Il fallait lui reconnaître cela, même si acheter des hommes n’en devenait pas moins abject. Avant l’arrivée des Miezans, Soninkés comme Taghrebs avaient pratiqué l’esclavage, mais après avoir été de l’autre côté du fouet pendant quelques siècles, ils avaient arraché cette notion de leurs cultures. Oh, certains Hauts Seigneurs traitaient leurs sujets à peine mieux que des esclaves, mais ils pouvaient bien réclamer les jours de leurs suivants, ils ne revendiquaient jamais leur *propriété*. La différence était réelle, et les marchands d’esclaves des Cités libres en visite l’avaient apprise au prix d’exécutions atroces et d’au moins une peste magique.
Les dossiers sur les mercenaires procerans étaient beaucoup plus vagues, et Ratface était presque certain que ce dénommé Arzachel prélevait sa part sur le butin comme sur la solde. Héritière le laissait probablement faire en connaissance de cause, pour le tenir en dette et pouvoir dénoncer ses écarts à ses hommes s’il venait à mal se conduire. Ceux-ci étaient malheureusement loyaux à leur chef, comme il l’avait découvert en sondant leurs allégeances. Ils savaient pertinemment qu’ils se trouvaient en terre étrangère, entourés de forces hostiles, et même de l’or versé en douce ne suffisait pas à leur délier la langue — du moins pas à ceux qui avaient voix au chapitre. Dans les Terres désolées, on avait coutume de tenter de soudoyer les troupes ennemies pour les pousser à trahir ; aussi la plupart des nobles s’empressaient-ils d’égaler toute offre de pot-de-vin qui leur était rapportée. Ratface aurait mis la main au feu qu’Héritière avait fait de même. Elle était traditionnelle à bien des égards, celle-là.
Pour l’instant, il se contentait de lire les rapports de Robber à mesure qu’ils arrivaient, mais il finirait par trouver un Proceran plus avide que malin. Le véritable conseil d’Héritière était son assemblée de jeunes seigneurs praesi, et ceux-là lui étaient inaccessibles, mais les ordres devaient bien partir de *quelque part*. Une paire d’oreilles bien placée permettrait à la Quinzième de savoir ce qu’elle comptait faire quand elle se retournerait contre eux. Ils avaient été pris au dépourvu à Marchford, mais cela ne se reproduirait pas sous la garde de Ratface — puisse-t-il avaler cent corbeaux s’il mentait. Il savait déjà qu’elle s’était mise à répandre sa version des événements à Praes : ses contacts d’Ater le lui avaient rapporté. Apparemment, Catherine s’était mêlée d’affaires qui la dépassaient et Héritière avait dû intervenir pour le bien de l’Empire, plaçant les intérêts de la Tour au-dessus des siens en sauvant une rivale. Nul doute que les nobles dissimulaient leurs sourires derrière leurs exclamations de surprise, sachant que la vermine callowanne s’était une fois encore fait damer le pion par la ruse supérieure des Praesi.
La plupart du temps, Ratface estimait qu’une hache bien placée dans chaque seigneur et dame de quelque importance de l’Empire contribuerait grandement à rendre le pays plus facile à gouverner. Le véritable danger, c’était qu’Héritière parvienne à ancrer ses mensonges dans l’esprit du peuple, ce qui risquait de poser bien des problèmes par la suite. Heureusement, les Praesi étaient si naturellement cyniques à l’égard de toute rumeur présentant la noblesse sous un jour favorable que beaucoup étaient enclins à rejeter l’histoire d’emblée. D’après quelques amis, la nouvelle de la Bataille de Marchford avait déjà filtré dans les légions stationnées à Callow, et les camps s’étaient vite dessinés. Entre soutenir l’apprenti du Seigneur Charogne et la fille d’Istrid Fléau-des-Chevaliers, ou la fille de la Haute Dame Tasia, le choix n’en était pas vraiment un. Dans les Légions, on tenait ouvertement Héritière pour responsable de l’invocation du démon. La personne engagée pour faire de Lady Akua la sauveuse de cette histoire avait lamentablement raté son coup.
Malheureusement, Ratface n’avait pas les moyens de lancer ses propres rumeurs. Du moins, pas en dehors de la Quinzième. Ce genre de manœuvres exigeait de l’or et des contacts, et il manquait des deux. Quand Catherine et le Limier infernal finiraient par nommer un Tribun Kachera, il leur refilerait tout le problème, mais d’ici là, il devait maintenir la Quinzième à flot du mieux qu’il pouvait. Toute la hiérarchie de la Légion était en désordre, et l’arrivée des renforts n’avait fait qu’empirer les choses. En temps normal, une légion complète était dirigée par un général et son état-major, sous lesquels se trouvaient deux légats commandant chacun une jesha de deux mille légionnaires. Mais la Quinzième n’était pas une légion complète, et Juniper n’était pas général : ils étaient partis en campagne avec seulement deux mille hommes, ce qui faisait d’elle une légate.
Les commandants comme Nauk et Hune étaient généralement au nombre de quatre et dirigeaient chacun un kabili de mille légionnaires, mais même si la Quinzième comptait désormais près de trois mille hommes, ils demeuraient les seuls officiers de leur rang. Les deux kabili dépassaient leurs effectifs réglementaires, même si le détachement de la cohorte de deux cents hommes de Robber, désormais indépendante, avait quelque peu allégé la situation. Aisha avait pour rôle d’officière de veiller à toute cette organisation, un cauchemar infernal même les meilleurs jours. La tendance de Ratface à compatir était quelque peu tempérée par le fait qu’elle ne cessait de rejeter ses demandes de personnel supplémentaire : les fuites connues dans la Légion avaient rendu la Tribun d’état-major très avare des habilitations de sécurité nécessaires pour travailler sous ses ordres. Ratface soupira et tira un rouleau de parchemin de la pile des retards, celui-ci hérité de Nauk. L’orc n’avait jamais été très doué avec les chiffres et s’en remettait largement à Nilin pour ses demandes de ravitaillement ; sa mort aux Trois Collines avait donc provoqué une petite catastrophe organisationnelle.
Le nouveau Tribun supérieur de Nauk avait pris le relais depuis, mais Ratface avait tout de même hérité d’un bon nombre de papiers lorsque les affaires de Nilin avaient été réparties. Celui-ci lui avait été remis à part, plus tard que les autres, d’où sa curiosité.
Déroulant le parchemin, l’intendant parcourut les lignes soigneusement écrites sans vraiment y prêter attention. De vieux chiffres de ravitaillement de Marchford, constata-t-il. Plus rien de particulièrement pertinent. Il posa le rouleau, en prit un autre, puis s’arrêta. Il reprit le précédent et examina les chiffres de plus près. Il se souvenait avoir déjà reçu un rapport pour le kabili de Nauk concernant ce mois-là. Les chiffres ne correspondaient pas. Certains étaient franchement absurdes — soixante-treize scutums manquants ? *Un premier brouillon ? Non. Nilin était plus malin que ça.* Il n’avait jamais été proche du tribun soninké, pas même lorsqu’ils étaient tous deux dans la Compagnie des Rats, mais ils se connaissaient en dehors du service. Nilin était l’un des hommes les plus instruits de leur compagnie, l’un des rares à lire pendant son temps libre. Et pourtant, ce rapport n’avait pu être écrit que par un idiot crédule.
« Ô dieux impitoyables, murmura le bâtard à la peau olivâtre. Faites que je me trompe. »
« Monsieur ? demanda l’une de ses assistantes en relevant la tête de sa propre pile. »
« Abba, dit-il en fermant les yeux. Va me chercher l’un des mages de Kilian, quelqu’un qui sache scruter. Et ensuite, que tout le monde sorte de la tente. »
Ce fut Kilian elle-même qui vint. Tant mieux. Il valait mieux garder cela dans la famille aussi longtemps que possible. La mage rousse fronça les sourcils lorsqu’il lui expliqua exactement ce qu’il voulait.
« C’est une formule spécialisée, dit-elle. Tu vises un intervalle de scrutation précis sans qu’on puisse remonter jusqu’à toi. C’est assez sophistiqué, Ratface, et tu n’es pas mage. Comment peux-tu seulement connaître ce sort ? »
« Je l’ai payé, répondit-il sèchement. »
À Ater, nombre de mages étaient trop faibles pour qu’on cherche à les enrôler de force au service de l’Impératrice ou des Hauts Seigneurs, et ils avaient besoin de manger comme tout le monde. Certains fréquentaient de mauvaises bandes pour garder la tête hors de l’eau, et Ratface nageait dans ces eaux troubles depuis le jour où il avait posé le pied à Ater. À présent, il s’y sentait aussi chez lui que les autres prédateurs.
« La scrutation est restreinte en ce moment, lui rappela Kilian, son froncement de sourcils bien décidé à rester en place. »
« J’ai une autorisation, dit-il patiemment. »
« Je sais, je sais, répondit la Duni. C’est juste… plutôt louche. »
Ratface fredonna, sans le nier. Elle ne tarderait pas à faire passer son appréciation de « plutôt » à « très ». La femme au sang féerique prononça la formule qu’il lui avait fournie, articulant soigneusement chaque syllabe dans la langue des mages. La magie la rendait plus vivante, remarqua-t-il : ses joues se coloraient et ses yeux brillaient. Il comprenait pourquoi Catherine était si éprise de leur mage supérieure, même si lui-même n’était pas intéressé. En homme ayant ses propres problèmes, il percevait les mêmes chez Kilian, enfouis sous son sourire et sa douceur. Le sort s’établit, reliant la vasque de scrutation posée sur la table à un cube de quartz placé sur une table de chevet. L’intendant s’éclaircit bruyamment la gorge, faisant apparaître la silhouette d’un homme dans son lit. Kilian cligna des yeux en reconnaissant le visage déformé de l’instructeur Raman.
« Instructeur, salua Ratface. Bonsoir. »
« Il fait nuit noire, gamin, grogna l’ancien professeur de tactique élémentaire de l’École de guerre. Qu’est-ce qui te prend de me réveiller ? J’ai cours demain. »
Le bâtard aux yeux sombres haussa un sourcil.
« Surveille ton ton, dit-il. »
L’homme se mordit la langue, mais Ratface voyait bien, même à travers l’image déformée, qu’il était furieux.
« J’ai besoin que tu consultes des archives pour moi, celles d’il y a cinq ans, dit-il. »
« Tu sais que je n’ai pas le droit de les consulter, répondit l’instructeur. »
« Je sais que tu as la clé de la salle, répliqua Ratface. Celle dont tu te sers pour rentrer dans les locaux après tes nuits de beuverie et de jeu. »
« Ne *dis* pas ça, siffla furieusement Raman. Quelqu’un pourrait nous écouter. »
« Tu vas consulter le registre d’admission d’un ancien élève nommé Nilin de Dula, dit calmement l’intendant. »
Kilian sursauta, mais ne perdit pas le contrôle du sort.
« Je me souviens de lui, dit l’instructeur. Un garçon admis grâce au patronage impérial, de ta compagnie. »
« Je veux savoir qui l’a parrainé, dit Ratface. »
L’autre homme garda le silence quelques battements de cœur.
« C’est une affaire de la Tour, gamin. Je ne veux pas m’en mêler. »
« Il semblerait que tu te méprennes sur la nature de notre relation, dit le Taghreb. Quand je te donne un ordre, tu obéis. Ou je vends ta dette aux Harpies Nocturnes, qui la recouvreront après t’avoir brisé les genoux et arraché quelques doigts. »
« Au moins, je serai encore en vie, cracha Raman. »
Il fallait peut-être essayer une autre approche.
« À l’aube, dit Ratface, je ferai un rapport à Catherine Foundling. »
L’instructeur éclata de rire. « Je travaille à l’École de guerre, gamin. Nous sommes sous la protection du Seigneur Charogne. »
« Elle peut la lui retirer d’une seule phrase, si elle le scrute, répondit-il d’un ton égal. Tu ferais mieux de réfléchir soigneusement à la question : quand je ferai mon rapport, veux-tu que ton nom apparaisse comme une ressource ou comme un obstacle ? »
Jusqu’ici, Catherine s’était abstenue de peser de tout son poids dans la politique des Terres désolées, mais les Sang-Pur l’avaient poussée à bout une fois de trop. Il l’avait vue plus d’une fois discuter seule avec Aisha, ce qu’il interprétait comme le signe qu’elle commençait enfin à fomenter ses propres troubles. Seigneur Noir la soutiendrait dans cette affaire, il en était certain. L’homme protégeait ouvertement son élève : pendant la création de la Quinzième, la rumeur avait couru dans les rues d’Ater que quiconque lui arracherait ne serait-ce qu’un cheveu subirait de terribles représailles. Quand le poing ganté de fer de l’Impératrice lançait un avertissement, les gens *écoutaient*. Les histoires ne manquaient pas sur ceux qui avaient eu la stupidité de ne pas le faire, et aucune ne se terminait bien.
« Soit, comme tu voudras, dit l’instructeur. »
« De temps à autre, c’est effectivement le cas, lâcha Ratface avec ironie. »
Nilin avait été admis à l’École de guerre grâce au parrainage d’un fonctionnaire subalterne nommé Kadun Lombo. Pas, nota Ratface, de la directrice de l’école impériale locale. Cela pouvait avoir son importance. La plupart des élèves admis grâce à un parrainage étaient choisis par la personne qui dirigeait leur école, même si les bureaucrates qui s’en mêlaient étaient monnaie courante à Praes. Un service rendu à un élève prometteur qui n’avait pas été choisi pouvait rapporter au centuple quelques années plus tard, si l’intéressé gravissait les échelons.
« Tu penses que Nilin était un espion, dit Kilian. »
« Je soupçonne qu’il était un espion, rectifia Ratface. »
La rouquine serra les doigts en un poing. Il ne pensait pas qu’elle lui en voulait, mais plutôt qu’elle ne supportait pas l’idée qu’un membre de la Compagnie des Rats ait pu transmettre des informations à quelqu’un comme Héritière. Depuis la création de leur légion, les anciens cadets de la compagnie avaient pris l’habitude de veiller les uns sur les autres, même au milieu des autres. Éviter ce genre de réflexe clanique était l’une des principales raisons pour lesquelles les cadets étaient répartis entre différentes légions à leur sortie de l’École, mais à bien des égards, la Quinzième n’était pas une légion comme les autres.
« Nous avons tous reçu des offres, finit par dire la mage supérieure. Après la mêlée. »
Ils en parlaient rarement entre eux, mais tous les officiers qui avaient été transférés des Rats avaient reçu, discrètement, des propositions avant leur départ pour Callow. Et quelles offres alléchantes ! On avait promis à Ratface qu’il pourrait recouvrer son titre d’héritier de la seigneurie de son père s’il changeait de camp. Il n’aurait même pas grand-chose à faire, juste envoyer quelques messages de temps à autre. Rien que d’y penser, il grinçait encore des dents. Ils n’avaient vu en lui qu’un pion. Un outil qu’on pouvait acheter pour que les nobles continuent de jouer avec la vie de leurs inférieurs. Les Sang-Pur étaient une pourriture dans le corps de Praes, une maladie qu’il fallait amputer d’urgence. Et le jour où Catherine Foundling manierait le couteau qui les abattrait, il serait là. *Souriant.*
« Qu’est-ce qu’ils t’ont proposé ? demanda-t-il. »
« Des postes à Wolof pour mes parents, répondit Kilian. De l’or aussi, bien sûr, et même des grimoires. Tout le monde sait que les Duni sont une race de serviteurs, qui ne cherchent qu’à remplir leurs poches. »
Sa voix était amère. Même à l’École, certains avaient méprisé Kilian à cause de sa peau claire. Sang de traîtres et d’envahisseurs, murmurait-on à propos de tous les Duni. Descendants des derniers Miezans de Praes, ils avaient gardé leur teint clair en se mêlant aux croisés qui avaient jadis occupé la majeure partie de l’Empire.
« Elle n’aurait pas eu besoin de retourner Nilin, dit l’intendant, si elle l’avait eu en sa possession depuis le début. »
Kilian pâlit à cette idée.
« C’était mon *ami*, Ratface, dit-elle. On échangeait des livres, parce qu’aucun de nous n’avait les moyens d’en acheter beaucoup. Et tu me dis qu’il a menti tout ce temps ? Dieux, on a failli se mettre ensemble pendant notre première année à l’École. »
Il n’avait jamais été doué pour gérer les émotions ; il garda donc le silence. Elle finit par soupirer.
« Tu sais, Cat a mal vécu sa mort. Elle ne voulait pas en parler, mais pendant des semaines, elle n’a pas réussi à regarder Nauk dans les yeux. »
Ratface l’avait remarqué. Ils l’avaient tous remarqué. Il y avait une raison pour laquelle les hommes de Catherine Foundling l’aimaient : elle leur rendait leur loyauté avec la même ferveur.
« Si j’ai raison, dit-il, Nauk va en souffrir. »
La rousse jura tout bas. « Je n’y avais même pas pensé. Ils étaient comme des frères, tous les deux. Il comptait énormément sur Nilin pour diriger son kabili. »
Et voilà le cœur du problème, n’est-ce pas ? Ratface ne se faisait aucune illusion : il ne découvrirait rien que les agents de Scribe ne puissent trouver. Mais jusqu’où iraient-ils réellement leurs recherches pour un simple Tribun supérieur ? Quelqu’un qui n’avait que peu de liens directs avec Catherine ? Mais Nilin n’avait pas été qu’un Tribun supérieur : c’était le meilleur ami de Nauk. Tout ce que l’orc apprendrait dans les plus hautes instances de la Quinzième, il le lui raconterait ensuite. *Un accès à des informations dépassant son rang.* Même les Nommés pouvaient laisser passer des détails.
« Donc, tu as un nom, dit Kilian. Et maintenant ? »
« Maintenant, grimaça le bâtard à la peau olivâtre, nous allons parler à Aisha. »
« Tu penses que Nilin était le traître, dit aussitôt la Tribun d’état-major, l’air pensif. »
On pouvait dire bien des choses d’Aisha Bishara — et il en avait pensé encore davantage, certaines peut-être un peu trop embellies par ses souvenirs — mais qu’elle comprenait lentement n’en faisait pas partie. Certains jours, il se demandait comment leur couple avait pu durer si longtemps, alors qu’ils savaient tous les deux, dès le départ, qu’ils étaient en désaccord sur presque tout ce qui comptait. Le sexe avait probablement prolongé leur relation au-delà de sa durée de vie naturelle, songea-t-il. Sur ce plan, ils avaient toujours été parfaitement assortis. Ratface détourna ses pensées avant que son corps ne réagisse au souvenir.
« J’espère que non, répondit-il. Mais il faut tout de même tirer cela au clair. »
L’autre Taghreb hocha sèchement la tête.
« Il venait de Dula, c’est ça ? La petite ville située sur le territoire d’Aksum. »
Kilian pencha la tête sur le côté. « Tu connais des gens là-bas ? »
« J’ai un cousin, répondit vaguement Aisha. »
Ratface savait que les beaux jours de la famille Bishara étaient loin derrière elle, mais sa lignée restait prestigieuse. On disait que l’un de leurs anciens chefs de tribu avait épousé la fille d’un prince djinn et que, même si le sang de créature s’était raréfié au fil des générations, il restait plus pur que dans bien des familles plus puissantes. Aisha pouvait encore plonger la main dans un brasero sans ressentir de douleur, ou passer une journée entière sous le soleil des Sables Dévorants sans que sa peau brûle. Les fils et les filles de la lignée Bishara faisaient donc d’excellents consorts pour les nobles désireux d’améliorer leur sang plutôt que de conclure une alliance solide, ce qui signifiait qu’Aisha avait des parents dispersés dans tout l’Empire.
Pour un Soninké, cela n’aurait peut-être pas eu grande importance — ils s’entretuaient même au sein d’une famille pour des titres mineurs — mais, chez les Taghrebs, c’était différent. La tribu, même si on ne l’appelait plus ainsi, passait toujours en premier. Peu importaient la personne que l’on épousait ou les années écoulées. À moins, bien sûr, d’être un simple bâtard. Dans ce cas, se débarrasser de vous relevait simplement d’un bon sens élémentaire. Ratface sourit pour dissimuler la fureur empoisonnée qu’il ressentait. Ils durent quitter la tente pendant qu’Aisha prenait contact avec son parent et qu’ils joignaient leurs propres contacts, mais moins d’une heure plus tard, ils avaient leur réponse. Kadun Lombo n’avait apparemment été qu’un fonctionnaire subalterne. Aucun lien connu avec une autorité supérieure.
« Il y a toutefois deux détails, dit Aisha. D’abord, au moment où il a parrainé Nilin, la rumeur courait qu’il était un parent éloigné. »
Les yeux de Kilian s’aiguisèrent. « Nilin était fils unique, et ses parents aussi. Il plaisantait souvent là-dessus. Il disait que c’était de famille. »
À l’expression de surprise soigneusement dissimulée d’Aisha, Ratface devina qu’elle ne le savait pas. Elle avait seulement voulu vérifier les détails. *Mais elle a l’air triomphante. Elle a donc trouvé autre chose. Quelque chose d’important.*
« Ensuite, Kadun Lombo a eu un accident de cheval le mois suivant son parrainage. »
L’intendant expira longuement. Il avait espéré. Malgré les preuves qui s’accumulaient, il avait espéré.
« On a éliminé un témoin gênant, dit-il. »
« C’est la procédure habituelle quand on place un espion sur le long terme, répondit Aisha à voix basse. On élimine tous ceux qui pourraient le trahir. Les Sang-Pur ont des hommes dans les Légions, c’est un fait. Il aurait pu être un investissement de la Haute Dame d’Aksum — il avait certainement le talent nécessaire pour intégrer l’état-major d’un général. Cela pourrait être n’importe lequel d’entre eux, d’ailleurs. Ils ont tous les moyens de monter une opération pareille. »
*Eux.* Les Sang-Pur. L’École de guerre s’efforçait de débusquer les infiltrés, ou au moins de les repérer, mais certains passaient inévitablement entre les mailles du filet. Pas assez pour paralyser l’armée en cas de rébellion, mais suffisamment pour que les Sang-Pur restent au courant des activités des Légions.
« Ce ne sont que des preuves circonstancielles, finit par dire Ratface. Il nous en faut davantage. Pour l’instant, nous n’avons qu’un rapport suspect et des suppositions. »
Aisha le regarda avec une déception désagréablement familière.
« On t’a remis un rapport inexact et tu viens seulement de t’en apercevoir ? Juniper a peut-être raison : il faut *vraiment* que nous vérifiions tes comptes. »
Le fait que le Limier infernal cherche à lui nuire n’était pas une nouveauté. Elle avait désapprouvé sa relation avec Aisha à l’époque et ne s’était donné aucune peine pour le cacher. Elle le lui avait même dit en face. Plusieurs fois. Avec le recul, elle avait peut-être soulevé des arguments valables. Cela ne rendait pas Ratface plus indulgent envers elle.
« Je ne l’ai reçu qu’à la mort de Nilin, et il remontait à Summerholm, répondit-il sèchement. »
« Pourquoi ? intervint Kilian avant qu’Aisha puisse répondre. Pourquoi seulement à ce moment-là ? »
Ratface marqua une pause. « Je n’en sais rien, à vrai dire. C’est Hakram qui m’a remis le rouleau après la mort de Nilin. Catherine lui avait demandé de s’occuper de toute l’affaire, parce que Nauk était trop bouleversé pour s’en charger. »
Aisha haussa les épaules, parvenant à donner de l’élégance à ce geste banal. Il aurait vraiment préféré qu’elle n’y parvienne pas, ni qu’elle soit si belle en général.
« Demandons des réponses à Main-Morte. »
–-
Hakram ne dormait pas. Ratface n’était pas convaincu que l’Adjoint dormît jamais — à en juger par la quantité de travail qu’il abattait, il avait certainement dépassé ces faiblesses mortelles. L’orc jouait au shatranj avec Apprenti et semblait battre sans difficulté le fils de Warlock. Les deux Nommés le mettaient mal à l’aise, mais pour des raisons très différentes. Il avait connu Hakram avant que l’orc n’entre dans la légende. Avant qu’il devienne Main-Morte, le premier orc à porter un Nom depuis plus d’un millénaire. Il avait du mal à concilier le sergent qui dissimulait si mal son alcool de contrebande et le guerrier que suivaient partout les murmures retenus des Peaux-Vertes, un demi-dieu en chair et en os pour son peuple. Quant à Apprenti, eh bien… Personne ayant jamais vu le mage à l’œuvre ne pouvait se sentir à l’aise en sa présence. Aux Trois Collines, il avait changé tout un flanc en désert glacé de mort, et à Marchford, il avait embrasé le ciel nocturne entier de sa colère. Tant de puissance contenue dans le corps grassouillet d’un homme doux, à lunettes, toujours au bout de ses doigts.
« Adjoint, les salua-t-il. Seigneur Apprenti. »
Le regard de Hakram passa sur Aisha et Kilian avant de se fixer sur lui. L’orc claqua la langue contre son palais, un geste étrangement humain.
« Tu chasses notre rat, dit Hakram. »
« Il y en aura plus d’un, répondit Aisha. Mais dans l’ensemble, tu as raison. Nous pensons avoir repéré une fuite. »
« Ça explique toutes ces scrutations, dit Apprenti. J’allais devoir poser des questions à ce sujet. »
L’homme parut parfaitement indifférent en le disant, tout en tripotant un nouveau bibelot dans ses tresses : l’amulette d’os que Catherine avait fabriquée. Il ne savait qu’elle existait que parce qu’elle avait tué un bœuf pour la façonner et que le rapport était arrivé sur son bureau métaphorique.
« J’ai reçu une pile de documents après la mort de Nilin, dit-il. Parmi eux, il y avait un parchemin à part. Pourquoi ? »
Hakram réfléchit un instant.
« On l’a trouvé dans ses effets personnels, pas dans les papiers du kabili, dit-il. C’est pour cela que tu l’as reçu après les autres. »
Kilian inspira brusquement. « Ratface. Tu as dit que les chiffres inhabituels du rapport avaient éveillé tes soupçons. »
Il hocha lentement la tête.
« Adjoint, poursuivit-elle. Le parchemin, tu l’as trouvé dans un livre ? »
Le grand orc avait maintenant le regard dur et froid. « Oui. »
Les affaires personnelles de Nilin avaient été transmises à Nauk, mais elles se trouvaient dans l’un des chariots du train de bagages, tous placés sous l’autorité de Ratface. Hakram leur indiqua le bon livre et, à partir de là, ils ne tardèrent pas à déchiffrer le code. Les nombres indiquaient la page, puis la dernière lettre du mot désignait la première lettre du mot correspondant dans le message. Celui-ci précisait le nombre de déserteurs de la Quinzième qui avaient disparu après l’affrontement avec les Héros, ainsi que les pertes subies cette nuit-là. Il se terminait par une supposition sur la prochaine mission de la Quinzième : réprimer les Lances d’Argent.
« S’il est encore ici, c’est qu’on ne l’a jamais remis, dit Aisha ensuite. »
Et pourtant, Héritière avait su où les trouver et quand. Les implications étaient déplaisantes.
Ratface grappilla quelques heures de sommeil avant l’aube. On lui avait officieusement confié la tâche d’annoncer la nouvelle à Catherine, à son grand déplaisir. Elle n’était pas du genre à s’en prendre au messager quand on lui apportait une mauvaise nouvelle, mais il n’avait aucune envie de s’acquitter de ce devoir. Pas après avoir vu, pendant des semaines, la culpabilité se peindre sur son visage à la mort de Nilin, quand elle croyait que personne ne la regardait. L’Écuyer s’était levée avant lui, apprit-il. Vêtue d’une tunique simple et d’un pantalon, elle s’entraînait contre cinq hommes de sa garde personnelle, tout juste constituée, les Gallowborne. Les Callowans l’observèrent avec méfiance lorsqu’il prit place juste à côté du cercle d’entraînement ; plusieurs d’entre eux vinrent se poster derrière lui sans un mot. Il était presque attendrissant de voir à quel point Catherine ignorait qu’elle terrifiait les gens, songea-t-il.
L’Écuyer était invaincue au combat, ce qui n’était pas pour rien, mais c’étaient les choses qu’elle avait *faites* qui donnaient la chair de poule. Elle avait incendié Summerholm pour débusquer un Héros qui n’avait quitté Laure que depuis deux mois, tué à mains nues un monstre grand comme une forteresse, et même son handicap n’avait pas réussi à la ralentir — apparemment, elle s’était promenée au milieu de l’armée de démons à Marchford et en avait tué les chefs sans recevoir une égratignure. Bon sang, elle avait mené une poignée de Nommés au combat contre un démon et l’avait réduit en pièces pendant une demi-heure devant des centaines de témoins. Mais ce n’était pas cela qui effrayait vraiment les Sang-Pur. C’était sa façon d’attirer les talents autour d’elle sans le moindre effort. En une seule conversation, elle avait rallié à sa cause l’élève le plus prometteur de toute l’histoire de l’École de guerre. Elle avait choisi un nobody pour assurer la liaison et, en quelques mois, il était devenu l’Adjoint. Le fils du Souverain du Ciel Rouge recevait ses ordres. Elle avait mené une *compagnie de déserteurs* contre des démons et en avait fait, par quelque miracle, des tueurs aguerris et loyaux.
Les hommes des Gallowborne avaient été signalés deux fois depuis Marchford pour avoir roué de coups un homme qui avait dénigré Catherine. La deuxième fois, après qu’on eut laissé entendre que le Chevalier Noir ne l’avait prise sous son aile que pour réchauffer son lit, le légionnaire avait dû se faire repousser toutes les dents par un guérisseur. Les bottes ferrées n’étaient pas une arme tendre. Et voilà qu’il regardait une femme de son âge se jouer de cinq vétérans comme d’enfants, les faisant se rentrer dedans sans jamais dépasser le pas de marche. Elle avait dit un jour n’avoir jamais manié l’épée avant de quitter Laure, et Ratface avait franchement du mal à la croire. Il avait connu des hommes qui s’entraînaient à l’épée depuis qu’ils savaient marcher et qui n’étaient pas deux fois moins dangereux qu’elle, sans même tenir compte de ses réflexes surnaturels. La Quinzième n’existait pas depuis un an et déjà elle vouait un culte à Catherine Foundling — il suffisait d’entendre la chanson déjà composée sur les Trois Collines pour le comprendre.
L’Écuyer interrompit l’entraînement avant que ses hommes ne soient trop meurtris pour marcher, leur tapant amicalement sur l’épaule avant de les congédier. Ratface se demanda distraitement combien d’entre eux étaient déjà amoureux d’elle. Sa relation avec Kilian n’était pas de notoriété publique — il s’en était assuré — et les Nommés attiraient les admirateurs comme la charogne attirait les mouches. Elle s’essuya le visage avec un linge humide, bien qu’elle n’eût pas l’air particulièrement en sueur, puis le remarqua enfin. Catherine Foundling n’était pas une femme d’une beauté saisissante, décida-t-il : son visage était anguleux, presque austère quand elle ne souriait pas. Son trait le plus séduisant était sa longue chevelure, qu’elle portait en queue-de-cheval lâche. Son teint deoraithe lui donnait certes un petit air exotique, mais face à Héritière et à ses semblables, la comparaison ne tenait pas. Et pourtant, elle avait un charme étrange qui lui était propre. *Du charisme, pas de la beauté.*
« Ratface, le salua-t-elle avec un sourire. »
Elle le dévisagea ensuite, pensive.
« Et tu as l’air de venir de tuer mon cheval, ce qui me semble un peu excessif puisqu’il est déjà mort. Bon, Tribun du ravitaillement, gâche-moi ma matinée. Je suis mûre pour une mauvaise surprise. »
Le bâtard taghreb s’éclaircit la gorge.
« Nous avons trouvé l’un des espions. La nouvelle ne va pas te plaire. »
Ce ne fut pas le cas, mais elle l’écouta tout de même.