Chapitre 70
« Bien sûr que je ne piétine pas la gorge des gens avec mes propres talons. Vous avez vu comme ces bottes sont magnifiques ? Pas question de les tacher de sang : il faut au moins deux princes pour obtenir la bonne quantité de peau, et le cuir de duc n’a vraiment pas la même qualité. »
— Nihilis Ier, Empereur de l’Effroi, le Tanneur
Nous avions dû incendier toute l’avenue principale, il n’y avait pas d’autre solution. Pendant que Robber se chargeait de brûler la terre là où l’Héritière voulait établir son camp, mes hommes étaient coincés avec le nettoyage. Les cadavres de mes légionnaires et ceux des Lances d’Argent s’entassaient sur d’immenses bûchers qui brûleraient jusqu’au matin. J’en avais fait dresser un pour Hunter seul, car il avait au moins mérité cela de ma part. Quoi qu’il en soit, je me doutais que l’Archer voudrait ramener ses cendres à Refuge, à son retour. Avec un peu de temps et d’imagination, les nécromanciens pouvaient tirer des cendres d’un héros des choses véritablement terrifiantes ; comme je n’avais ni l’un ni l’autre à mon service, mieux valait qu’elles échappent de loin à mes ennemis. S’occuper des cadavres était une besogne sinistre, mais ce n’était pas le pire. Apprenti avait encore assez de jugeote pour servir de détecteur de corruption, à condition d’utiliser le bon sort. J’avais donc fait réquisitionner une maison de guilde par Ratface, puis fait défiler devant lui tous les légionnaires qui avaient aperçu le démon.
Une douzaine de fois, je tapotai dans le dos un homme ou une femme qui m’avait servi avec une loyauté sans faille, avant de l’envoyer dans une arrière-salle où une épée lui transperça le dos.
J’aurais voulu m’en charger moi-même ; je sentais que je devais le faire, mais j’étais trop épuisée, foutrement trop épuisée pour ne pas rater mon coup. De toutes les choses qui s’étaient produites cette nuit-là, celle-ci me laissa le goût le plus amer en bouche. Ce fut la sergente Tordis qui finit par se salir les mains, même si la plupart des soldats de sa ligne s’y mirent à un moment ou à un autre. Les victimes des saloperies du démon furent moins nombreuses que je ne l’avais craint : le procédé qu’il avait employé pour se donner une nouvelle forme semblait avoir tué la plupart des personnes touchées. Il y avait, bien sûr, un autre problème. Apprenti lui-même avait peut-être été contaminé par la corruption et ne pouvait pas être chargé de s’examiner. Aucun de mes autres mages ne connaissait le sort, et seul Masego pouvait le leur enseigner. Je fis consigner les noms de tous les légionnaires qui avaient été exposés au démon, même après… la purge, par précaution. Il faudrait qu’un autre mage les examine dès que possible. Je sentais le sommeil me gagner debout, mais j’avais encore trop de choses à faire.
Hakram ne se réveillait pas, alors je l’avais fait transporter dans mes quartiers en attendant qu’il soit de nouveau opérationnel. Mes guérisseurs m’assuraient qu’il ne souffrait que d’un épuisement total et, pour ce que ça valait, Apprenti n’avait détecté aucune trace de corruption. Le fait qu’il ait invoqué son Aspect alors qu’il se trouvait à portée du démon n’avait pas eu les conséquences que je redoutais, à mon grand soulagement. Évidemment, contrairement à moi, il n’avait pas essayé de le forcer, bordel. Robber revint une demi-cloche plus tard, alors que je trempais une torche dans un seau d’huile posé dans une rue plongée dans le noir.
« Patronne, me salua-t-il en sortant sans bruit d’une ruelle. »
Je l’avais entendu arriver, mais j’étais trop fatiguée pour m’en soucier. Je laissai tomber quelques gouttes d’huile sur les pavés et resserrai ma prise sur le manche de la torche.
« Fais ton rapport, ordonnai-je d’une voix rauque. »
« Les munitions que nous avions stockées dans le manoir ont accidentellement explosé, mentit-il sans sourciller. Quand les hommes de l’Héritière sont arrivés pour éteindre l’incendie, il ne restait qu’une carcasse calcinée. »
Je souris sans joie. Impossible de prétendre que je n’avais pas donné cet ordre par pure rancune, mais je ne le regrettais pas. Akua avait franchi une limite en se mêlant aux démons et en en lâchant un sur ma légion. La seule raison pour laquelle nous avions conclu une trêve, c’était qu’attaquer Akua maintenant était trop risqué.
« Tribun, écoute-moi bien, dis-je d’une voix éraillée. Tant que ces foutus mercenaires procerans et leur commanditaire resteront à moins d’une journée de marche de nous, il y aura des accidents. »
La lune éclairait le visage du sapeur ; ses dents acérées comme des aiguilles et ses yeux jaunes malveillants faisaient de mon soldat un spectacle plus effrayant que ne l’avaient jamais été les diables.
« Il y a toutes sortes d’accidents, médita Robber. Je me demande lesquels pourraient leur arriver ? »
« Leurs provisions seront empoisonnées, ordonnai-je sèchement. Leurs bêtes de somme seront estropiées. Tous ceux qui s’aventureront seuls dans la ville, ou en groupes assez réduits, finiront morts dans une ruelle. S’ils empilent ne serait-ce que deux pierres, je veux qu’on les renverse et qu’on y mette le feu. »
« Hare anulsur », murmura-t-il en taghreb.
La guerre des vautours, cela voulait dire. Les tribus des Sables voraces n’avaient jamais rivalisé en nombre avec les royaumes soninkés du nord, mais elles n’avaient jamais été vaincues par une invasion. Les armées soninkées qui s’aventuraient dans le désert n’y trouvaient que des puits empoisonnés et des nuits pleines de lames, jusqu’à ce qu’il ne reste de l’ennemi qu’une traînée de cadavres pour les vautours. Il avait parfaitement compris ce que je voulais dire.
« Nous sommes en guerre depuis l’instant où elle a lâché cette abomination, grondai-je. Il est temps de nous comporter comme si c’était le cas. »
Inutile de lui dire de ne pas se faire prendre, et que si cela arrivait, je devrais nier lui avoir donné cet ordre. Les gobelins comprenaient bien mieux les rouages de la guerre silencieuse que les humains. De ma main libre, j’ouvris le volet de la seule lanterne qui éclairait la rue et allumai ma torche à la bougie qu’elle abritait. Je me dirigeai d’un pas lourd vers le tas de bois que les soldats de Tordis avaient empilé, gravant dans ma mémoire les visages des douze légionnaires qui s’y trouvaient. Dieux, ils ont l’air si jeunes. Je lançai la torche.
« Votre mort est une dette, murmurai-je tandis que les flammes se propageaient. Et je vous la ferai payer au prix fort. Je ne peux pas vous offrir grand-chose là où vous allez, mais je peux vous promettre cela. »
Je tournai les talons, Robber me suivant sans un mot. L’aube n’était qu’à une cloche de là et je devais me reposer : la Création n’arrêterait pas de tourner sous prétexte que j’étais épuisée.
À mon réveil, tout mon corps me faisait mal.
Tous les lits disponibles avaient été réquisitionnés pour mes blessés ; j’avais donc fini par m’écrouler sur une chaise, dans l’une des pièces vides du centre de commandement de la Quinzième. Je testai ma jambe blessée en prenant appui dessus et dus me mordre la lèvre pour ne pas hurler. Merde. Bon, je ne suis pas près de courir. Mon armure était en tas de l’autre côté de la pièce, mais la remettre aurait relevé du masochisme. Je me levai donc avec précaution, en prenant le moins d’appui possible sur mon pied blessé. Je me sentais crasseuse, et je devais probablement sentir pareil : un mélange de sang séché, de sueur et de saleté. Il n’y avait malheureusement pas de lavabo, et partir en quête d’une baignoire était un luxe auquel il faudrait renoncer pour l’instant. Le seul avantage de mon état, c’était que j’étais trop fatiguée pour avoir faim. Je me penchai en sifflant pour ramasser mon ceinturon d’épée et l’attachai tant bien que mal. Ma queue-de-cheval s’était transformée en un amas de nœuds pendant mon sommeil, mais ça n’avait rien de nouveau ; au moins, elle avait cessé de pousser depuis que j’étais devenue l’Écuyer.
Je poussai la porte et boitillai jusqu’à la salle principale. Seuls quelques officiers s’y trouvaient, installés autour de plusieurs tables et parlant à voix basse. Par les fenêtres de façade, je vis que le soleil s’était levé ; ce fut tout ce que j’eus le temps de remarquer avant que le silence ne tombe sur la pièce. Chaque légionnaire me dévisageait sans un mot. Je gardai un visage impassible, ne sachant trop comment réagir. Je ne lus ni peur ni rancœur dans leurs yeux, mais autre chose que je n’arrivais pas à identifier. La voix d’Aisha retentit soudain.
« Retournez au travail, aboya la jeune Taghreb. Azim, mets les herbes dans la marmite. Si je vous surprends à bavarder, vous ferez un double service avec les sapeurs. »
Aisha était impeccable, comme si elle venait de quitter un terrain de parade. Ce n’était pas parce qu’elle était restée à l’écart des combats : certains des autres officiers d’état-major que je voyais avaient l’air épuisé. Je sentis même un soupçon de parfum lorsqu’elle s’approcha et m’offrit son bras pour m’aider à marcher. Je repoussai son geste un peu trop sèchement, et le regrettai aussitôt tandis que je boitillais jusqu’à une chaise par mes propres moyens. Elle ne sembla pas particulièrement vexée, du moins. Je suppose qu’en étant aussi proche de Juniper, elle avait appris à composer avec l’impolitesse.
« Aisha, grognai-je. Quelle heure est-il ? »
« Sept heures et demie », répondit-elle en s’asseyant au bord de la table.
Je remarquai avec une lassitude amusée qu’elle se tenait aussi près de moi que possible sans que sa proximité commence à m’irriter. Je ne savais pas si cette perspicacité venait de ses origines aristocratiques ou si elle était propre à Aisha, mais je l’appréciai tout de même.
« Hakram est réveillé ? demandai-je. »
Elle secoua la tête.
« Apprenti a dit qu’il ne se réveillerait pas avant midi, au moins. Une histoire d’avoir trop puisé dans son Nom. » Elle marqua une pause, puis haussa la voix. « Azim, si cette marmite n’arrive pas tout de suite, je te fais pendre. »
Un officier soninké à l’air débordé accourut vers nous avec une très jolie marmite en porcelaine dont j’avais déjà vu Aisha se servir pour le thé. Dans sa précipitation, il faillit faire tomber la tasse assortie. La tribune d’état-major le congédia avec impatience après qu’il eut posé le tout sur la table, devant moi. Je haussai un sourcil à son intention.
« Masego m’a laissé des herbes pour ton réveil, expliqua-t-elle. »
Je lui adressai un signe de tête reconnaissant et me servis une tasse d’une infusion dont l’odeur rappelait celle qu’Apprenti m’avait préparée avant la bataille. Je la vis tressaillir en me regardant remplir ma propre tasse, ce qui m’arracha l’ombre d’un sourire. L’aristocrate en elle devait s’offusquer de voir la personne la plus haut placée de la pièce se servir elle-même, mais elle me connaissait assez pour savoir que je n’aimais pas dépendre des autres quand je pouvais faire les choses moi-même. Les herbes ne firent malheureusement pas effet tout de suite. Je repris la parole pour ne pas penser à la brûlure dans ma jambe.
« Où est Masego, au fait ? »
« Dans la pièce à côté de la tienne, répondit-elle. Il a tenu à peine plus longtemps que toi et m’a prévenue que quiconque le dérangerait, pour quelque raison que ce soit, passerait une semaine de sa vie sous la forme d’un crapaud. »
Je reniflai. Qu’il en soit réellement capable ou non restait à voir — la métamorphose était une branche de la sorcellerie qui exigeait une quantité monstrueuse de pouvoir, même pour les changements les plus infimes —, mais venant du fils de Warlock, la menace suffisait à faire hésiter n’importe qui.
« Personne ne trouve l’Archer, poursuivit Aisha, et Juniper dort quelque part sur un toit pour récupérer de la bataille. »
La surprise avait dû se lire sur mon visage, car la ravissante tribune d’état-major développa.
« Elle fait toujours ça après un combat, expliqua-t-elle. Ça lui permet de reposer son esprit. »
Parmi les vices possibles, c’était plutôt bénin. Je ne devais pas m’en étonner : le Limier infernal était l’une des personnes les plus tempérantes que j’aie jamais rencontrées. Elle buvait à peine, désapprouvait les jeux d’argent et je ne l’avais jamais entendue parler d’une aventure avec qui que ce soit. Robber ne cessait de sous-entendre qu’elle couchait avec Aisha ou Hakram, mais il avait aussi composé un poème de dix strophes sur la façon dont Nauk aurait engendré une demi-douzaine de veaux pendant notre marche vers Callow. Les paroles du tribun étaient à prendre avec des pincettes, voilà ce que je voulais dire. Je fredonnai en terminant ma tasse et m’en resservis une autre. L’infusion avait un goût amer, mais elle apaisa ma gorge et la douleur dans ma jambe commençait déjà à reculer.
« Et l’Héritière ? demandai-je enfin. »
« Elle n’a pas bougé, m’informa Aisha. Elle a établi son camp autour des ruines du manoir et dressé une palissade. Ses hommes montent la garde régulièrement, mais aucun n’a mis les pieds dans la ville. »
Très bien. Je pouvais me montrer patiente : la nuit finirait par tomber et, contrairement aux hommes de Robber, les siens ne voyaient pas dans le noir. Des pieux de bois ne ralentiraient guère des gobelins armés de couteaux et décidés à verser autant de sang qu’ils le pourraient sans se faire prendre.
« Et voilà comment s’achève la bataille de Marchford, murmurai-je. Nous avons été si près d’une vraie victoire, Aisha. Si foutrement près. »
Le visage de la Taghreb devint indéchiffrable, puis elle poussa un léger soupir.
« Madame, commença-t-elle, avant de s’interrompre en voyant mon regard. Catherine, se reprit-elle. Regardez l’orque, là-bas, celle qui a un lys piqué dans son plastron. »
La vue d’une orque aux épaules larges, penchée sur des papiers d’un air renfrogné, avait presque quelque chose de comique, je devais l’admettre.
« C’est la lieutenante Asta, poursuivit Aisha. À l’aube, quand elle est allée chercher de l’eau, un garçon de cinq ans s’est approché d’elle et lui a tendu cette fleur. Il l’a remerciée d’avoir sauvé sa mère des diables. »
Je croisai le regard d’Aisha et la vis sourire doucement.
« C’est ce qui se passe partout à Marchford en ce moment, dit-elle. Les Callowans aident les légionnaires à déblayer les rues. La moitié de mon état-major a été prise d’assaut par des vieilles femmes qui leur apportaient du pain brioché et du ragoût d’agneau. Catherine, il y a quinze jours, ces gens nous croyaient pires que la peste. Maintenant, des enfants nous apportent des fleurs. »
Elle posa brièvement la main sur mon poignet, puis la retira. Une peau si douce, pour une soldate.
« L’expression qu’ils avaient en te voyant entrer, c’était de la fierté, Écuyer, me dit Aisha. Nous sommes fiers de ce que nous avons accompli ici. La Quinzième a tenu bon et nous y avons laissé du sang, mais nous avons gagné. Et ça change tout. »
« Nous n’avons pas eu le démon, répondis-je d’un ton las. C’est l’Héritière qui l’a eu. »
L’aristocrate taghreb haussa les épaules. « C’est peut-être vrai. Mais les récits qui circulent ne parlent pas de l’admiration qu’inspire sa façon de régler la menace. Ils parlent de trois vilains et de deux héros qui se sont dressés entre la Quinzième et un démon. Ils parlent de toi et de Hakram repoussant un monstre haut comme une tour de garde avec de simples épées et boucliers, d’Apprenti faisant apparaître un nouveau soleil dans le ciel pour le réduire en cendres. Peut-être qu’à la Tour, on se souciera de ce que l’Héritière a à dire. Mais pas ceux d’entre nous qui étaient ici. Nous savons ce qui s’est passé et, surtout, nous nous en souviendrons. »
Je détournai les yeux, la gorge nouée. À quel point avais-je été épuisée pour que ces paroles me fassent monter les larmes aux yeux ? Aisha eut la bonté de faire semblant de ne rien voir, et je me forçai à finir ma dernière tasse d’infusion. Je pris quelques profondes inspirations, savourant les derniers instants de paix dont je profiterais avant longtemps. La bataille de Marchford était peut-être terminée, mais une autre guerre m’attendait. Celle qui avait commencé dès que j’avais posé les yeux sur l’Héritière et que j’avais commis l’erreur de l’ignorer, faute de l’avoir revue depuis. Une pointe de danger au bord de mes sens chassa cette paix en un clin d’œil. Je me redressai aussitôt, à la grande surprise d’Aisha.
« Dame Écuyer ? demanda-t-elle avec inquiétude. »
« Un problème, sifflai-je, tandis qu’une porte derrière moi s’ouvrait à la volée. »
Masego en jaillit, la robe de travers et les tresses dans un état lamentable. Il avait les yeux rouges et injectés de sang.
« Par tous les Enfers, gronda-t-il. Sérieusement ? Juste après le démon ? »
« Concentre-toi, Apprenti, dis-je en m’efforçant de garder une voix posée. Qu’est-ce que c’est, exactement ? »
« Quelque chose arrive d’Arcadie, répondit-il, et je remarquai seulement alors qu’il ne portait pas ses lunettes. »
J’avais une douzaine de questions urgentes à lui poser, mais aucune ne l’était autant que celle-ci : « Où ? »
Ses doigts s’illuminèrent d’une lueur rouge et il traça quelques runes dans les airs, marmonnant tandis qu’elles se réorganisaient d’elles-mêmes.
« Là où nous l’avons combattu, répondit-il, sans avoir besoin de préciser ce que désignait « l’ ». »
Je sentis le calme m’envahir. Nous pouvions gérer ça. Nous le devions.
« Aisha, fais évacuer tout le secteur, ordonnai-je. Préviens le commandant qui sera réveillé ; je veux que la Quinzième soit prête au combat immédiatement. Encerclez l’endroit. Les mages doivent s’assurer que rien n’en sorte. »
Elle salua aussitôt, et je me tournai vers Masego.
« On y va, dis-je. Ce n’était pas une question. »
« Je croyais que les Fées ne pouvaient entrer dans la Création que par des portes ? Tu sais, comme celle des Bois déclinants, dis-je à Apprenti tandis que nous nous hâtions dans les rues. »
« Les fées assez puissantes peuvent créer des passages, expliqua-t-il en se frottant les yeux. »
Le soleil du matin ne nous était d’aucune aide.
« Et Marchford se trouve dans une situation particulière, ajouta-t-il. »
Nous tournâmes au coin d’une rue. Elle était déserte, les coureurs d’Aisha s’étant chargés de veiller à ce que personne ne se retrouve pris dans les tirs croisés. Il faudrait plus de temps à la légion pour se mettre en position, toutefois. Nous serions seuls au début du combat.
« Développe, grinçai-je quand il devint évident qu’il n’en ferait rien. »
« Plus lentement, haleta-t-il. »
Je résistai à l’envie de lui rappeler que, entre nous deux, c’était moi la boiteuse. Il va faire des exercices de course avec Hakram après ça, que les Cieux me foudroient si je mens.
« Les démons endommagent la Création, m’expliqua-t-il tandis que nous ralentissions. Les frontières entre la Création et un royaume aussi proche qu’Arcadie sont en train de s’amincir. Peut-être pour toujours. »
« Eh bien, c’est tout bonnement merveilleux, jurai-je. »
Des Fées en pleine ville. Exactement ce qu’il nous fallait. Et je ne pouvais même pas envoyer toute ma légion contre elles : au moins un tiers devrait surveiller l’armée de l’Héritière pour s’assurer qu’elle ne nous poignarde pas dans le dos à la première occasion. Ce qu’Akua ferait sans l’ombre d’un doute, puisqu’elle était le genre de mégalomane démente à se servir de menaces existentielles comme de pions. Je comprenais parfois pourquoi Noir avait voulu faire passer toute la noblesse des Terres désolées par le fil de l’épée après la guerre civile.
« On est sûrs qu’elles seront hostiles ? »
« Les Fées ne sont pas hostiles, Cat, souffla-t-il. Elles aiment simplement leurs jeux et ne comprennent pas le concept de mortalité. Ce sont en gros des âmes qui ont pris forme ; en Arcadie, elles ne peuvent pas mourir. »
Je m’arrêtai. « Mais dans la Création, elles le peuvent, pas vrai ? Pas vrai ? »
Apprenti s’éclaircit la gorge. « C’est, euh, une question qui fait débat dans le milieu universitaire. L’opinion la plus répandue à l’heure actuelle est que… »
« Masego, aboyai-je. »
« Bien sûr, répondit-il, aussi contrarié par le manque de précision que par l’effort de courir. Frappe-les avec ton épée, ça devrait marcher. »
Nous traversâmes la place aussi vite que possible et arrivâmes au début de l’avenue juste au moment où quelque chose se déchirait. Une tempête de neige déferla par une ouverture invisible, d’une épaisseur impossible. Le vent hurlait tandis que le gel s’étendait sur le sol ; l’avenue déserte et en ruines devint le cœur de la tempête plus vite que je ne pus dégainer mon épée. Je grimaçai.
« Eh bien, c’est prometteur, marmonnai-je. »
Masego murmura quelque chose et, l’instant d’après, je ne sentis plus le froid. Je lui lançai un regard reconnaissant, puis nous avançâmes côte à côte. Difficile de distinguer quoi que ce soit dans la neige tourbillonnante, mais, arrivés au bord de la tempête, nous vîmes une silhouette s’approcher. Un homme ? Peut-être pas ; ses traits étaient trop fins pour qu’on le devine, et ses longs cheveux auraient pu appartenir à l’un ou l’autre sexe. Si les Fées avaient seulement un sexe, ce dont je doutais — certaines étaient censées pouvoir changer de forme. Grand, avec des yeux bleus d’une limpidité impossible et des cheveux qui ressemblaient davantage à des flots d’obscurité qu’à quoi que ce soit de matériel. Ses yeux, remarquai-je, étaient écarquillés et laissaient voir le blanc. La Fée nous regarda, hésita, puis tressaillit.
« Non ! cria-t-elle d’une voix semblable à du velours rendu sonore, même si la terreur la faisait trembler. »
Quelque chose l’entraîna plus profondément dans la tempête de neige ; un cri retentit, suivi d’un craquement écœurant. Je me léchai nerveusement les lèvres.
« Tout à coup, je ne suis plus très sûre de vouloir aller voir ce qu’il se passe, avouai-je. »
« C’est toi qui commandes, croassa Apprenti. Si tu préfères une retraite tactique, qui suis-je pour protester ? »
Nous n’eûmes pas le temps de choisir : la tempête continua de s’étendre et nous engloutit un battement de cœur plus tard. Je restai près de Masego et levai mon épée. Le vrai problème, c’était la visibilité ; même ma vision de Nom n’y pouvait rien… Le contact glacé de l’acier contre ma nuque arrêta mon cœur.
« Wekesa ? demanda la voix de mon maître. »
« Elle est nette, répondit Warlock, toujours invisible. Même si quelqu’un a pris un couteau de boucher pour lui taillader l’âme. »
« Et ton fils ? »
Un long silence s’ensuivit.
« Lui aussi est net, finit par dire Warlock. »
L’épée s’éloigna de ma nuque tandis que la déchirure au loin se refermait. La tempête se dissipa, révélant le Chevalier Noir en grande tenue, à l’exception de son casque. Il m’adressa un sourire sarcastique.
« Alors, médita-t-il. On m’a dit que ces dernières semaines avaient été mouvementées pour toi. »