Chapitre 7
Amusant, non ? Quelle que soit leur langue, tout le monde finit par parler pareil quand on lui arrache les ongles.
– Empereur de l’Effroi Foul III, « le Linguiste »
La pile de livres s’écrasa sur la table.
Les trois premiers volumes des « Histoires très illustres de l’inimitable Empire de l’Effroi de Praes » formaient la couche supérieure, et je perdis tout intérêt après avoir vérifié que ceux juste en dessous portaient sur les guerres licériennes. Par les dieux, ces gens se reproduisaient comme des poux. J’avais déjà dû lire sept traités sur la chute de l’Empire miezan : tous les érudits de pacotille semblaient croire que leur interprétation de la victoire des Baalites était unique et sans précédent, tout en pillant sans vergogne les travaux des autres.
« Je suppose que vous voulez que je lise tout ça, et pas que je fracasse le crâne de quelqu’un avec la pile ? » demandai-je d’un ton sec.
« Vous avez l’esprit vif », nota Noir. « Nous partirons pour Summerholm cet après-midi, mais avant cela, nous allons organiser vos journées pour les temps à venir. »
« Et apparemment, ça implique… » Je me penchai pour examiner l’un des livres près du bas de la pile. « Une étude approfondie des pratiques agricoles praesies ? Vous êtes sûr que je ne peux pas vous faire revenir sur l’idée de fracasser des crânes ? »
Le Chevalier fronça les sourcils. « Je reconnais que c’est une lecture aride, mais elle est nécessaire. »
Comme je n’avais jamais vu une ferme de ma vie et que je doutais qu’il ait fait davantage que passer à cheval devant l’une d’elles, je n’étais pas prête à avaler cette affirmation sans protester. Je haussai un sourcil.
« Nous allons beaucoup nous adonner à l’agriculture dans les prochains mois ? Vous avez déjàmis les piedsdans une ferme ? »
Il me lança un regard amusé. « J’y ai grandi, à vrai dire. Mon père était propriétaire libre dans la Bande Verte. »
Il me fallut un instant pour retrouver le nom, en fouillant dans le peu de leçons de géographie que j’avais suivies avec assiduité. C’était ainsi qu’on appelait le croissant de terres fertiles des Terres désolées, juste à côté de l’Île bénie. J’avais entendu dire que c’était le seul endroit de Praes où les gens se mariaient avec des Callowans, ce qui expliquait la peau particulièrement pâle de mon professeur. Malgré tout, imaginer le chef des Calamités en train de labourer un champ avait quelque chose de délicieusement hilarant, et ce pour bien des raisons. Je suis sûre que ces champs ont subi une oppression sans précédent, pouffai-je intérieurement.
« Propriétaire libre ? » répétai-je un instant plus tard, écorchant ce mot inconnu. « Ce n’est pas tout à fait la même chose qu’un fermier ordinaire, alors ? »
Noir prit place sur le banc, de l’autre côté de la table. La salle des banquets était aussi déserte que deux nuits auparavant — j’avais apparemment dormi toute une journée et manqué la pendaison de Mazus en prime —, mais on avait depuis longtemps débarrassé le bois poli des plats et des assiettes. J’avais déjà renoncé au copieux petit déjeuner que les cuisines du palais m’avaient servi après avoir englouti deux portions et une demi-théière : les visions liées aux Noms ouvraient décidément l’appétit. Je choisis la voie de la sagesse et ne fis aucun commentaire sur le fait que l’homme aux yeux verts avait déjà une coupe de vin à la main, alors que la cloche de midi n’avait même pas sonné.
« En Praes, les terres appartiennent généralement à la noblesse, expliqua-t-il. Aux Hauts Seigneurs, surtout, ou à leurs équivalents de rang inférieur. Ceux qui les cultivent les louent auprès d’eux et n’ont guère leur mot à dire sur ce qu’il en advient. La Bande Verte ne compte aucun domaine noble. »
Je haussai un sourcil. « C’est étonnamment éclairé, pour l’Empire », commentai-je.
Il renifla. « La Bande est le grenier de Praes. Le nord des Terres désolées produit à peine assez de céréales pour nourrir ses habitants, encore moins pour dégager un surplus à vendre, et le sud est un véritable désert. Tout noble possédant d’importantes terres dans la Bande pourrait affamer l’Empire à sa guise. »
Ah. C’était un peu plus logique, d’une manière assez déprimante. « Je suppose que les propriétaires libres louent leurs terres directement à l’Impératrice ? »
Il hocha la tête. « En quelque sorte. Il y a un droit unique à payer lorsqu’on prend possession des terres, valable pour toute la vie du propriétaire libre. Il faut le payer à nouveau en cas d’héritage, mais la Tour se mêle généralement peu des affaires de la région. »
J’avais toujours considéré Praes comme une entité unifiée, mais plus j’en apprenais sur l’Empire, plus il devenait évident qu’il n’en était rien. Combien des erreurs commises dans la manière de gouverner Callow venaient non pas de la bêtise, mais de la nécessité d’apaiser les Hauts Seigneurs, me demandai-je. Et comment une femme jouissant de la réputation de l’Impératrice Malicia pouvait-elle tolérer que des idiots lui forcent la main ?
« Pourquoi y a-t-il encore des Hauts Seigneurs ? » finis-je par demander. « Enfin, ce sont les prétendants évidents au trône. Pourquoi l’Impératrice ne les a-t-elle pas tous tués pour transformer l’Empire entier en propriétés libres ? Vu la façon dont s’est déroulée votre conversation avec Mazus, je me dis que vous auriez été pour, vous. »
Les doigts de Noir tambourinèrent pensivement sur la table. « Après notre victoire dans la guerre civile, j’ai conseillé à Malicia de le faire. Si j’avais eu gain de cause, nous les aurions tous cloués vivants aux portes de leurs petits royaumes et aurions brisé l’aristocratie si complètement qu’il n’y aurait plus eu un seul noble en Praes pendant mille ans. »
« Et pourtant, les voilà toujours », fis-je remarquer à voix basse.
« Elle n’était pas d’accord, me dit-il. Elle estimait que le chaos qui s’ensuivrait déstabiliserait l’Empire pendant des décennies. Et puisqu’il y aurait toujours des opposants à son règne, mieux valait savoir qui étaient ses ennemis — et être sûre de pouvoir les vaincre si nécessaire. »
Sa manière de prononcer ces mots avait quelque chose d’étrange. Il ne défendait pas lui-même cette position ; il ne faisait que répéter l’opinion de quelqu’un d’autre. Son manque de conviction était manifeste.
« Vous pensez toujours qu’il aurait fallu le faire », hasardai-je, à moitié question, à moitié affirmation.
« Oui, acquiesça-t-il. Mais elle a toujours mieux compris les jeux politiques que moi, alors je me fie à son jugement. J’ai une certaine tendance à vouloir… simplifier les problèmes. »
Autrement dit, clouer lesdits problèmes vivants aux portes de leurs « petits royaumes ». Cieux en pleurs, rien que d’imaginer la scène… Pendant son discours de recrutement, il avait mentionné un supérieur, et cette conversation ne faisait que confirmer l’identité de cette personne. Comme si le moindre doute avait existé. Les légionnaires du Nid parlaient du Chevalier Noir avec admiration, mais ils évoquaient l’Impératrice avec révérence.
« Nous aurons d’autres occasions de parler du fonctionnement interne de l’Empire, reprit Noir en changeant de sujet. De préférence, après que vos lectures vous auront familiarisée avec les bases de ses cultures. Ces trois livres seront votre priorité. »
Il tapota doucement la tranche de trois manuscrits particulièrement usés, au milieu de la pile. L’un était couvert de signes que je ne reconnaissais pas — ils ressemblaient davantage aux glyphes magiques que les mages employaient parfois qu’à des lettres —, mais les deux autres étaient écrits dans une langue que je pouvais lire. Deux mots : le premier était écrit entaghrebi, l’autre enmthethwa. Deux langues, donc.
« Je croyais que les habitants de l’Empire parlaient le miezan inférieur ? » demandai-je.
C’était la langue que nous parlions et la seule que je maîtrisais. À vrai dire, je n’en avais jamais eu besoin d’une autre : j’avais suivi quelques cours de miezan ancien, mais cette langue n’était plus qu’écrite. Les Deorathis du nord parlaient toujours la même langue qu’avant la naissance du Royaume, et certaines terres du sud de Callow conservaient leurs dialectes tribaux, mais tout le monde comprenait le miezan inférieur. Même les habitants de la Principauté, qui n’avaient jamais commerçé avec les Miezans, le comprenaient généralement. Mais c’était sans doute parce que leur propre langue était si infernalement compliquée que personne d’autre ne voulait l’apprendre.
« C’est le cas, confirma Noir. C’est devenu la langue la plus répandue alors que nous étions encore une province. Mais si vous devez un jour commander des soldats praesi, il vous faudra comprendre les langues dans lesquelles ils ont grandi — ne serait-ce que pour savoir ce qu’ils disent quand ils ne parlent pas le miezan inférieur. »
Je grognai d’agacement. Il n’avait pas tort, mais cela ne rendait pas l’idée d’apprendre deux langues entièrement nouvelles plus séduisante. Et j’avais l’impression que je devrais les apprendre toutes les deux en même temps.
« Quelle est la troisième ? » demandai-je, plutôt que de continuer à ruminer mon mécontentement. « Ce sont des glyphes ? »
« C’est du kharsum écrit, mais j’aurais été surpris que vous le reconnaissiez. »
« Du kharsum, répétai-je, incrédule. Vous voulez que j’apprennela langue des orcs ? »
« Lekharsum, corrigea-t-il sèchement. Souvenez-vous de son nom exact. Et ce n’est pas la seule langue orque, seulement le dialecte le plus courant. »
« Tant qu’on y est, je vais aussi apprendre le gobelin ? » me plaignis-je.
Noir sourit sans joie. « Je travaille avec des gobelins depuis plus de cinquante ans, et je n’en sais toujours pas assez pour tenir une conversation. Ils ne l’enseignent pas aux étrangers. »
Ma curiosité mit un instant mon indignation de côté, de justesse.
« Alors, ils parlent tous… la langue des autres ? »
« Même les gobelins des tribus les plus arriérées sont bilingues dès qu’ils savent marcher, m’apprit le Chevalier. Ils parlent quatre langues en moyenne. La plupart des Matriarches en maîtrisent sept, et quelques-unes parlent même le proceran. »
« C’est insensé, grognai-je. Le temps que ça doit prendre… »
« Moins que vous ne le pensez, si l’on commence assez jeune, m’interrompit-il. Et puis, vous avez un avantage qu’aucune d’entre elles ne possède. »
Tiens. Ça, c’était nouveau. « Si vous dites “un professeur doué”, je ne réponds plus de mes actes », le prévins-je.
Il eut un petit rire. « Non, même si ce serait effectivement un avantage. Sauf erreur de ma part, au moins l’un de vos trois aspects vous facilitera la tâche. »
Je haussai un sourcil.
« Alors, cette histoire des “Trois Péchés”, c’est vraiment vrai ? » demandai-je.
Il cligna des yeux, surpris.
« Les Trois Péchés ? » répéta-t-il, l’air à la fois intrigué et perplexe.
« Et sur tous ceux qui arborent l’étendard du Mal, les Cieux accorderont trois péchés, semant les germes de leur chute au nom de la Justice », récitai-je de mémoire.
À la Maison de la Lumière, les sermons étaient généralement assez ennuyeux, mais celui-là avait retenu mon attention : il était toujours plus amusant d’entendre parler des manigances des méchants que de se faire édifier sur l’importance des dix-sept vertus cardinales.
« Vos prêtres ont toujours su manier les mots, nota-t-il avec amusement. Cela dit, je remarque qu’ils ne mentionnent pas les aspects propres aux Rôles héroïques. »
« Alors, des aspects au lieu de péchés, méditai-je. Ça se tient. À quoi servent-ils ? »
« Ils définissent votre Rôle, répondit-il, désormais sérieux. Ils changent dans une certaine mesure d’une incarnation à l’autre, mais certains aspects sont immuables. Conquérir est un aspect typique du Rôle de Chevalier Noir, par exemple. »
« Et ça signifie quoi, exactement ? » répliquai-je avec un solide scepticisme. « Que vous êtes doué pour conquérir des choses ? »
« Plus vous êtes en harmonie avec vos aspects, plus grande est la part du pouvoir de votre Rôle à laquelle vous accédez, expliqua-t-il avec un sourire. Alors, quand je “conquiers des choses”, comme vous le dites si bien, je deviens…davantage ce que je suis. »
« Alors pourquoi n’êtes-vous pas toujours en train de conquérir quelque chose ? demandai-je. Vous ne seriez pas pratiquement invincible ? »
« Certains de mes prédécesseurs ont beaucoup apprécié ce raisonnement, admit-il. Mais, au bout du compte, le pouvoir auquel on peut accéder n’est pas sans limites, et rester trop proche de ses aspects tend à vous enfermer dans une vision étroite. Sans compter l’autre côté de l’équation. »
« Les Héros, murmurai-je. Pourquoi ai-je l’impression qu’à chaque Rôle du Mal avec Conquérir correspond un Rôle du Bien avec Protéger ? »
« Parce que je supporte rarement la compagnie des imbéciles ? » suggéra-t-il.
Je le regardai sans ciller.
« Je vous en prie, monsieur, pas besoin de me couvrir d’éloges. Je vais rougir », dis-je d’un ton impassible.
Il ne parvint pas à prendre une gorgée assez vite pour cacher son sourire.
« Alors, quels sont mes aspects ? » demandai-je.
Il haussa les épaules.
« Vous seule pouvez répondre à cette question. Vous le découvrirez en temps voulu. Apprendre est un aspect courant, d’où mon idée de vous jeter dans le grand bain pour l’apprentissage des langues. Vous obtiendrez ainsi les meilleurs résultats », dit-il.
Il n’était donc pas entièrement déraisonnable. Malgré tout, la langue des orcs. « Je ne savais même pas que les orcs avaient une langue écrite », avouai-je en observant les signes qui ne ressemblaient pas à des glyphes gravés sur la tranche du livre.
« Elle précède en fait toutes les autres langues écrites de ce continent, remarqua-t-il. L’arrivée des Miezans les a fait reculer de plusieurs siècles dans ce domaine. »
C’était toujours le problème avec les Miezans, à ce que j’en savais. Ils avaient bâti des structures prodigieuses et accompli des merveilles grâce à la magie, que personne n’avait pu reproduire depuis, mais ils avaient aussi cette fâcheuse tendance à écraser les cultures soumises pour s’assurer qu’elles ne se rebellent pas. Les esclaves orcs étaient devenus une marchandise très recherchée vers la fin de l’Empire, car ils pouvaient accomplir davantage de travaux pénibles. Quant aux clans qui n’acceptaient pas qu’on leur prenne leurs enfants, on leur faisait subir des pressions, parfois jusqu’à l’extermination. Heureusement que la première guerre licérienne avait éclaté avant qu’ils ne s’aventurent dans le labyrinthe des petits royaumes qui deviendraient plus tard Callow, car je n’étais pas certaine de ce à quoi ressemblerait mon pays aujourd’hui si cela avait été le cas.
« Dites-moi au moins que je vais apprendre quelque chose de vraimentintéressant, le suppliai-je.
Il renifla. « Vous ferez vos lectures sur votre temps libre, m’informa-t-il. À partir de demain, vous vous lèverez à l’aube pour prendre des leçons d’escrime avec moi ou le Capitaine. »
Je souris. Voilà qui me convenait davantage. « Ça, c’est déjà beaucoup plus convaincant. »
Il me lança un regard amusé. « Je m’en doutais. Après votre repas de midi, vous serez libre jusqu’à la cloche de l’après-midi. Entre celle-ci et la cloche du soir, je m’occuperai des aspects de votre éducation qu’on ne peut pas apprendre dans les livres. »
Ça aussi, c’était prometteur. « Et ça veut dire quoi ? »
Il fredonna. « Nous partons cet après-midi, alors le mieux serait sans doute de faire la leçon du jour maintenant. Prenez votre couteau, nous allons vous trouver une monture digne de ce nom. »
Marcher avec un gambison sur le dos était une expérience inhabituelle.
Je m’étais vite habituée à la chaleur — même si je me serais bien passée de la transpiration qui allait avec —, mais sentir cette épaisse couche de protection supplémentaire me couvrir du cou jusqu’aux genoux avait quelque chose d’irréel. Une partie de moi avait envie de me jeter contre un mur pour voir si je rebondirais, même si je savais bien que non. C’était la deuxième fois que je traversais les salles du pouvoir de ma ville natale, alors je pris soin d’admirer le décor en suivant Noir dans le dédale des couloirs. Des tapisseries de chasse et de bataille ornaient les murs là où il n’y avait pas de tableaux, et je remarquai avec un amusement discret que personne n’avait jugé bon de retirer celles qui représentaient des victoires des rois de Callow sur l’Empire. L’une d’elles, particulièrement splendide, montrait l’Empereur de l’Effroi Nefarious recevant une raclée du Mage de l’Ouest lors de son invasion ratée, dans les plaines de Streges mêmes où Noir avait infligé une défaite écrasante à l’ennemi vingt ans plus tard. Je doutais que Nefarious eût réellement laissé tomber sa couronne en fuyant le champ de bataille, mais la tapisserie me réchauffa tout de même le cœur. Des panneaux de bois aux teintes chaudes, finement sculptés sur les bords, couvraient la plupart des murs. Ils se faisaient toutefois de plus en plus rares à mesure que le Chevalier me guidait vers l’aile ouest du palais.
« On va aux écuries ? » demandai-je.
Il ne semblait pas particulièrement disposé à parler pour le moment, mais quand cela m’avait-il empêchée de faire la conversation ?
« Oui, répondit-il distraitement. Les Écuries royales ne fournissent plus les montures de la suite personnelle du roi, alors elles sont moins bien approvisionnées qu’autrefois. Nous devrions tout de même trouver ce qu’il nous faut. »
« Je crois qu’il faut que je précise que je ne suis jamais montée à cheval, dis-je pour aider. Je ne crois même pas m’être approchée à moins d’un jet de pierre d’un cheval. »
Il me jeta un regard de côté tandis que nous franchissions un seuil qui semblait donner sur une annexe des cuisines — une annexe ridiculement spacieuse, cela dit.
« C’est une unité de mesure étrangement précise, remarqua-t-il après un instant. »
« Je voulais qu’il rue sur un garde, avouai-je sans honte. Le pauvre type. »
Il haussa un sourcil. « Le garde ? »
« Le cheval, évidemment, grommelai-je. Le garde l’avait bien cherché. »
Un léger sourire passa sur son visage tandis que nous pénétrions dans une cour pavée. Le passage soudain à la lumière du soleil m’aveugla un instant. Mais pas, remarquai-je, aussi longtemps qu’une semaine auparavant. Deux battements de cœur ne s’étaient même pas écoulés que je m’étais déjà habituée au changement de décor, et cette étrangeté me fit frissonner, sans que la sueur y soit pour rien. Et je ne suis même pas encore Écuyer.
« Vous verrez aussi mieux dans l’obscurité, murmura Noir à côté de moi. Même si vous n’égalerez pas les gobelins. »
« Mon quota de prises de conscience inquiétantes pour la journée approche de la limite », lui annonçai-je.
Il fredonna. « Alors, vous n’allez peut-être pas beaucoup apprécier la leçon. »
« Voilà qui n’a rien d’inquiétant », répliquai-je d’un ton impassible. « Vous allez laisser ça en suspens, comme votre remarque amusante sur le fait que tout le monde veut me tuer ? Parce que j’attends toujours une explication là-dessus. »
« Chaque chose en son temps », répondit-il avec un sourire serein que j’avais très envie d’assommer à coups de marteau.
Je sentis les Écuries royales avant de les voir : le fumier et les animaux dégageaient une odeur caractéristique, surtout en grand nombre. On pourrait croire qu’un mage aurait fini par trouver un sort pour éliminer l’odeur de merde. Les écuries elles-mêmes étaient faites du même granit gris que le reste du palais. Une longue rangée de stalles abritait plus de cinquante chevaux. Au loin, un palefrenier donnait du foin à un étalon, mais il jeta un seul regard dans notre direction et disparut aussi vite qu’il le put.
« Alors, un hongre ? » lançai-je en approchant assez pour examiner les montures. « Il paraît que c’est plus facile à monter pour les débutants. »
Les chevaux que j’apercevais dans les stalles n’avaient pas grand-chose à voir avec ceux que j’avais vus dans les rues, tirant des charrettes : ils étaient plus grands et plus imposants, des chevaux de guerre plutôt que de trait. Certains avaient une allure suffisamment particulière pour que je les croie de races différentes, même si j’étais incapable de les nommer. Les Procerans avaient une sorte de monture appelée destrier, peut-être ? Je savais que la cavalerie de Callow avait jadis été célèbre, mais comme les chevaliers avaient presque tous été décimés pendant la Conquête, on ne les voyait plus guère.
« Le tempérament du cheval ne devrait pas poser de problème, répondit Noir. On m’a dit que l’un des coursiers de Bedlam était tombé malade, mais… ah, le voilà. »
Le cheval avait une robe bai foncé, mais elle était plaquée par la sueur. Je supposai qu’il devait mesurer plus de cinq pieds au garrot : difficile à dire alors qu’il était couché. Il avait les yeux fermés et respirait de façon irrégulière.
« Je ne vais pas devoir le soigner jusqu’à ce qu’il guérisse, au moins ? » demandai-je avec méfiance. C’était un bel animal, mais je n’y connaissais rien aux chevaux, et je préférais ne pas tuer ma première monture par une bête erreur qu’une personne plus expérimentée aurait évitée.
« Le maître des écuries lui donne une chance sur trois de tenir jusqu’à la fin du mois, m’apprit-il. Il a attrapé une forte fièvre des pigeons : des abcès sous la peau. Une façon douloureuse de mourir. »
Je grimaçai. En l’examinant de plus près, je vis qu’il commençait à maigrir : ses côtes transparaissaient sous sa robe et, si je ne me trompais pas, son poitrail était enflé.
« Vous voulez que je le guérisse ? »
Je savais que certains Rôles en étaient capables. Ils ramenaient des gens du seuil de la mort, voire d’un peu au-delà, mais j’avais cru que c’était le propre des Rôles héroïques comme Guérisseur ou Prêtresse. Noir secoua la tête.
« Nous allons le tuer. »
Je clignai des yeux, le temps que ses paroles fassent leur chemin. « Nous allonsquoi ? »
« Vous m’avez bien entendu », répondit calmement l’homme aux yeux verts.
« Écoutez, si c’est une sorte d’épreuve… J’ai déjà tué deux personnes cette semaine et sérieusement envisagé de m’en prendre à une troisième, alors je ne vois vraiment pas l’intérêt de… »
« Nous le ramènerons ensuite d’entre les morts », poursuivit Noir avec calme, comme si je ne l’avais pas interrompu.
J’étais trop abasourdie pour lui lancer un regard noir digne de ce nom. « C’est vraiment immonde, finis-je par articuler entre mes dents. La nécromancie ? C’est un grand M… » Ma voix s’éteignit.
« Mal, acheva-t-il à voix basse. Oui, Catherine. C’est le camp où vous vous trouvez désormais. C’est le choix que vous avez fait. »
J’essayai de trouver quoi lui répondre, mais mes pensées partaient dans tous les sens. Je ne comprenais pas pourquoi tuer un cheval que je n’avais jamais vu auparavant me semblait moralement plus douteux que trancher la gorge de deux êtres humains, mais c’était le cas. Ils avaient été abominables, certes, mais ils n’en étaient pas moins restés desgens. La position officielle de la Maison de la Lumière était que les animaux n’avaient pas d’âme au sens véritable du terme, et que les tuer n’était donc pas vraiment un péché, mais…
« Merde. Vous auriez pu me ménager un peu au lieu de me faire plonger directement dans leretour des morts, lâchai-je entre mes dents, hésitante et furieuse de l’être. Vous savez, me laisser tremper les orteils dans le bain avec des ricanements et des monologues avant de me faire franchir le pas métaphorique. »
« Les monologues, c’est pour les amateurs, m’apprit Noir. Si vous avez le temps de faire un discours, vous avez le temps de tuer le Héros. Cela dit, c’est une initiation en douceur. Vous ne vous mêlez pas à l’âme du cheval ; vous animez simplement son corps avec de l’énergie nécromantique. D’un point de vue moral, ce n’est pas différent d’abattre un arbre pour fabriquer une charrette : vous tirez un moyen de transport de quelque chose qui était vivant. »
« Vous omettez la partie où je le tue d’abord », grognai-je.
L’homme aux cheveux noirs haussa les épaules, indifférent. « Il mourrait de toute façon. En le délivrant de sa souffrance maintenant, vous lui épargnez des semaines de douleur inutile. »
« Alors pourquoi ne pas avoir demandé aux Gardes Noirs d’amener un cheval déjà mort, si n’importe quel cadavre fait l’affaire ? » demandai-je.
Je ne savais pas si cela aurait été mieux ou pire, à vrai dire. Il me serait plus facile de prendre mes distances avec toute cette histoire si je n’avais jamais vu l’animal vivant, mais je me sentirais aussi comme une véritable nécromancienne. Le genre de sorcière lugubre dans une tour délabrée, qui fait apporter des cadavres par ses sbires pour en tirer d’abominables horreurs.
« Vous ne pourriez pas le relever, dit Noir. Vous venez à peine d’endosser votre Rôle et vous n’êtes pas en mesure d’accomplir une telle chose ; il vous faut un lien avec le cadavre. Et puis, un cadavre de meilleure qualité donnera un meilleur mort-vivant. »
Je fermai les yeux et pris une profonde inspiration, les doigts refermés sur le manche du couteau à ma hanche. J’avais toujours su que je devrais franchir certaines limites pour gravir les échelons de l’Empire. Par les dieux, rien qu’en réclamant un Nom du mauvais côté de la frontière, j’avais quasiment renoncé à toute chance d’entrer au Paradis après ma mort ; c’était dérisoire à côté. Comme abattre un arbre pour fabriquer une charrette, me répétai-je, sans y trouver grand réconfort.
« Est-ce que ça va lui faire mal ? » demandai-je en rouvrant les yeux. « Au cheval, je veux dire. »
« Il ne se réveillera même pas », répondit Noir.
Je connaissais des gens qui n’étaient pas morts aussi paisiblement. « Alors, qu’est-ce que je dois faire ? » grognai-je en lâchant le couteau.
« Posez la main sur son pelage, m’indiqua doucement le Chevalier. Je ferai presque tout le travail ; vous n’avez qu’à essayer de sentir ce qui se passe. »
Je m’agenouillai devant le cheval et tendis maladroitement la main vers son encolure. Il ne bougea pas. Noir s’accroupit à côté de moi et posa un doigt sur son front, les yeux plissés d’une façon presque imperceptible. Il n’y eut ni crépitement d’énergie ni éclat de lumière — ce n’était pas de la magie, pensai-je, pas comme celle des mages, en tout cas —, mais soudain unpoids pesait sur mes épaules. Le cheval devint froid, et son contact contre mes doigts me donna la chair de poule. La sensation était… difficile à décrire. L’été dernier, j’étais allée nager dans le Lac d’Argent, sur l’une des plages peu profondes. Le soleil avait tapé toute l’après-midi, si bien que l’eau près de la surface était agréablement tiède, mais les profondeurs que touchaient mes pieds étaient restées fraîches. C’était un peu pareil, sauf que les eaux tièdes étaient le reste de la Création et que tout mon corps se trouvait dans les profondeurs. Le pouvoir ne semblait ni corrompu ni contre nature, comme je m’y serais attendue de la part du Mal à l’œuvre. Il était simplementautre, d’une manière fondamentale.
Le cheval prit une dernière inspiration, puis s’immobilisa.
Noir fronça les sourcils. « Et maintenant, la partie délicate. »
Le pouvoir qui habitait le cheval se tendit comme une corde, soumis à la volonté du Chevalier, et le cadavre tressaillit. Mes doigts s’enfoncèrent dans son flanc tandis que je concentrais toute mon attention sur ce qui se passait, déterminée à n’en manquer aucun instant. Une vive piqûre me traversa la paume, comme si une aiguille m’avait transpercée, et ma conscience du cadavre s’épanouit comme un sixième sens. Je sentais les fils qui animaient le cheval, et ils étaientmiens autant que mes doigts. Je le voulus, et le coursier se releva. J’ignorais comment un cheval était censé se déplacer, comment ses membres devaient fonctionner, mais le cadavre, lui, le savait, et je puisai dans ce qu’il avait été de son vivant.
« Bien joué », murmura l’homme aux cheveux noirs en se relevant.
Je réalisai avec surprise que j’étais déjà debout. Depuis quand ?
« Il lui faudra un nom », m’invita Noir.
J’y réfléchis un instant. J’aurais pu lui donner un nom héroïque ou inspirant, mais cela aurait été en quelque sorte un mensonge, un déni de ce que je venais de faire. Appelons un chat un chat.
« Il s’appelle, annonçai-je, Zombie. »