Chapitre 6
« Où sont passés tous les hommes de bien ? Au cimetière, pour la plupart. »
— l’Empereur de l’Effroi Malevolent III, le Concis
Dans ce cas précis, il me sembla que le courage consistait surtout à prendre la fuite.
Le premier mort-vivant que j’avais abattu n’avait pas été bien difficile à vaincre, certes, mais il en sortait d’autres de l’eau à chaque instant, et se battre dans la gadoue allait vite devenir épuisant. Je n’étais pas sûre de ce qui se passerait vraiment si je mourais ici, mais les derniers mots de Noir ressemblaient autant à un véritable avertissement qu’à du sarcasme. L’un des traînards s’approcha assez pour tendre la main vers mon bras, mais il était ridiculement lent — les petits bonheurs de la vie —, alors j’abattis mon épée à deux mains sur sa tête. La chair et l’os se fendirent comme une figue trop mûre, et la chose retourna d’où les Enfers l’avaient tirée, s’enfonçant dans l’eau. Je jetai un coup d’œil derrière moi et grimaçai en voyant que ces quelques instants avaient suffi aux autres salauds pour se rapprocher. Il doit y en avoir au moins cinquante. Et le marais semblait bien décidé à continuer de vomir des morts-vivants chaque fois que je clignais des yeux : je ne pouvais donc certainement pas me permettre de m’enliser. J’avais encore le goût de l’eau croupie dans la bouche ; je crachai sur le côté en me hissant sur la souche, à la recherche d’une issue à ce pétrin. J’avais comme l’impression que grimper dans un arbre et fermer les yeux ne suffirait pas.
La structure au loin se trouvait toujours au même endroit que tout à l’heure. Elle avait la forme d’une tour, me semblait-il, même si je ne voyais pas jusqu’où elle montait. En revanche, je voyais que la colline sur laquelle elle se dressait se trouvait hors du marais et qu’aucun de mes amis zombies ne s’y trouvait. C’était probablement un piège, me dis-je, mais toujours préférable à se faire mettre en pièces par une horde d’imbéciles gémissants. Quelque chose bougea dans le coin de mon œil et je faillis sursauter : une main cherchait à m’attraper le pied. Le tranchant de mon épée lui coupa le poignet à mi-chemin, et je clignai des yeux, surprise, quand le mort-vivant recula en hurlant. Je… n’aurais pas dû en être capable. J’étais rapide, mais je savais exactement à quel point : chaque nouvelle série de bleus dans la Fosse me l’avait appris. Je connaissais bien cet instant exécrable où l’on voyait venir un coup tout en sachant qu’on ne serait pas assez rapide pour le parer, et c’était précisément ce qui venait de se passer. Pourtant, mon corps avait réagi sur-le-champ, sans le moindre battement de cœur entre le moment où j’avais compris qu’il fallait bouger et le mouvement lui-même.
« Un Nom », murmurai-je, émerveillée.
Je n’étais même pas encore l’Écuyer ; si j’avais bien compris ce que Noir m’avait expliqué, ce ne serait pas pour tout de suite. Et déjà, j’étais capable de faire des choses pareilles ? Pas étonnant qu’on raconte que les Héros prenaient d’assaut des forteresses entières remplies de soldats sans même y réfléchir. Pas étonnant que les méchants s’en prennent à des groupes entiers de Héros. Des silhouettes se dressaient déjà devant moi, obstruant le chemin vers la colline dans l’espoir de m’encercler. Je sautai donc de nouveau dans le marais et me remis en marche. Le zombie qui avait failli m’attraper n’avait pas fait le moindre bruit : il était sorti de l’eau sans un son et avait frappé sans prévenir. Et puisqu’il avait tenté de me ralentir plutôt que de me tuer, ils devenaient plus malins. Plus je resterais ici, plus la situation empirerait. Ça veut aussi dire que mon âme est une vraie connasse, dans le genre, grommelai-je pour moi-même.
Je me frayai un chemin dans la gadoue aussi vite que possible. Même ici, l’eau ne m’arrivait qu’aux chevilles, ce qui me rendait un peu plus rapide que mes poursuivants — mais pas assez pour que je puisse me détendre. Un autre mort-vivant émergea de la boue sur ma droite ; je fis un détour par un arbre pour gagner un peu d’espace. J’aurais eu l’air ridicule, me dis-je, si quelqu’un avait été là pour me voir. Même en me donnant à fond, j’allais à peine aussi vite qu’une personne qui se promenait sur la terre ferme, et les morts-vivants, lents d’esprit, n’étaient dangereux que par leur nombre. Pas exactement le genre de lutte dont on faisait des épopées. J’évitai leurs attaques pendant ce qui me parut une éternité, avant de comprendre que je faisais leur jeu : contourner chacun d’eux me demandait plus d’efforts que de les affronter, comme le prouvaient déjà les filets de sueur qui me coulaient dans le cou. Je crachai l’un des jurons les plus crasseux que j’avais entendus aux Docks, redressai les épaules et fonçai droit sur le groupe de traînards qui me barrait la route.
J’enfonçai la pointe de mon épée courte dans la gorge du plus proche ; la lame ressortit quand je la tirai, mais les deux autres étaient déjà sur moi. Celle qui avait peut-être été une femme à une époque me mordit le bras et je sifflai de douleur. Je la repoussai en lui frappant la tempe avec le pommeau de mon épée, tout en essayant de tenir le dernier à distance de ma main libre. La zombie céda, mais plusieurs de ses dents restèrent plantées dans ma chair. Est-ce qu’on pouvait attraper une infection dans une vision de Nom ? Dieux, j’espérais que non. Je tranchai le bras tendu du dernier mort-vivant de deux coups mesurés, puis esquivai la femme qui tentait de me mordre une seconde fois. La voie était enfin assez dégagée pour que je puisse passer. Un peu plus loin, un arbre abattu me permit de prendre de l’avance quand je grimpai dessus, même si le bois était trempé et que mes appuis étaient précaires.
Un coup d’œil à la colline m’apprit que j’en étais peut-être à mi-chemin. Je serrai les dents et me remis en route sans prendre le temps de souffler.
La morsure à mon bras me lançait, ce qui acheva de me convaincre de ne plus me battre contre des groupes entiers. Je n’avais pas l’habitude d’affronter plusieurs adversaires à la fois et je ne pouvais pas me permettre d’être blessée chaque fois que je tombais sur une bande. Je me contentai d’abattre les morts-vivants isolés, esquivant et zigzaguant entre les arbres tout en gardant un œil sur la colline : la dernière chose dont j’avais besoin, c’était de me perdre dans ce satané marais. L’un d’eux surgit de derrière un arbre et m’égratigna le visage de ses ongles tandis que je lui enfonçais mon épée dans la poitrine. Ce n’était qu’une éraflure, mais j’avais eu beaucoup de chance qu’elle ne soit pas plus haute : je m’étais déjà battue avec du sang dans les yeux, et c’était toujours un vrai carnage. Plus je m’approchais de la colline, moins il y avait de morts-vivants. Les groupes se firent de plus en plus rares, puis ils cessèrent tout à fait de surgir. Quand l’eau céda la place à une terre humide couverte de mousse, il n’y en avait plus un seul en vue. Je tombai à genoux, m’adossai à un arbre et profitai de l’occasion pour fermer les yeux un instant.
Dieux, j’étais épuisée.
Les combats de la Fosse n’avaient rien eu à voir avec ça. Je n’avais jamais livré qu’un seul combat par jour, et aucun n’avait duré aussi longtemps. Mes adversaires avaient été plus dangereux, mais jamais ils ne m’avaient épuisée par la seule force du nombre. Si j’avais commis une seule erreur dans ces eaux, tout aurait été terminé.
« Putain », murmurai-je. « Cieux en pleurs, j’espère que le jumeau du Bien ne va pas me forcer à me battre. »
Je me relevai et attendis encore quelques instants, le temps de reprendre mon souffle. J’étais assez près pour bien voir la colline et la tour qui la surplombait. De la pierre blanche, mais d’une sorte que je ne reconnaissais pas ; elle montait si haut que je n’en voyais pas le sommet à travers les arbres. J’espérais que mon âme n’était pas assez imbécile pour m’obliger à gravir des volées d’escaliers sur toute cette hauteur, même si, vu les saloperies qu’elle m’avait fait subir jusque-là, je ne comptais pas trop là-dessus. Il était plus facile de quitter les abords du marais, à présent que le sol était presque entièrement ferme. Je fis un long détour autour de quelques mares, au cas où quelque chose s’y cacherait, mais, pour être honnête, j’étais tellement contente de ne plus être talonnée par la horde de morts-vivants enflammés que je n’avais pas vraiment envie de me plaindre de la lenteur de ma sortie du bourbier.
Ma première surprise survint lorsque je sortis enfin des arbres : la tour continuait de monter. Jusqu’au ciel, puis elle rejoignait une sorte de cité tentaculaire qui s’étendait au-dessus de la pénombre sur des kilomètres. L’ensemble était à l’envers, et les plus hautes flèches de pierre me donnaient l’impression qu’elles allaient tomber d’un instant à l’autre. Rien que de la regarder faisait renaître sous mes pieds cette démangeaison que j’associais à mon ancienne peur du vide. Même en continuant d’avancer, je distinguais à peine l’endroit où les pierres de la tour s’arrêtaient et où commençait la suivante : à moins de l’examiner de très près, on aurait cru qu’elle était faite d’un seul bloc de roche. Une large porte béante se trouvait au milieu, flanquée de deux chevaliers en armure, immobiles. En m’approchant, je compris que leurs armures étaient vides et faites d’un métal qui ressemblait à de l’argent. Je haussai un sourcil. De l’argent ? C’était la pire matière à laquelle je pouvais penser pour fabriquer une armure, à part peut-être l’or : c’était un métal mou, qu’une lame un tant soit peu décente traverserait sans peine. Les hallebardes qu’ils tenaient étaient en acier, en revanche, et c’était une toute autre histoire. Prudemment, l’épée toujours à la main, je gardai un œil sur leurs armes et tentai de passer entre eux. Aussitôt, leurs hallebardes s’abaissèrent pour me barrer le passage.
« Eh bien, fis-je remarquer, tant pis pour la solution de facilité. J’espère qu’il n’y a pas une foule sans fin de vos semblables là-dedans, parce que j’aimerais croire que mon satanée âme est un peu plus originale que ça. »
« Vous n’avez pas besoin de les combattre, m’interrompit une voix. Vous devez seulement laisser cette… chose dehors. »
Une femme se tenait juste derrière la porte, et pour la deuxième fois, je pus contempler une version plus âgée de moi-même. Elle n’avait pas de cicatrice cette fois, et portait une robe blanche immaculée plutôt qu’une armure. Ses cheveux étaient coupés court, une coiffure qui ne m’avait jamais convenu, mais qui lui allait bien : son visage était plus mûr, ses joues plus creuses et son nez moins proéminent. Elle était aussi en train de fusiller mon épée du regard, comme si elle avait servi à assassiner toute sa famille élargie.
« Ouais, lui répondis-je sans ambages. Je ne vais pas te la remettre. Pas avec tes petits copains et leurs hallebardes juste là. »
Mon nouveau double fronça les sourcils. « Je n’ai pas d’arme, et ils resteront dehors, répliqua-t-elle. »
« Et je suis censée te croire sur parole ? »
« Si vous voulez entrer dans la tour », me dit-elle, et je reconnus le ton qu’elle employait.
Je l’avais moi-même utilisé plusieurs fois, pour faire comprendre à une menace potentielle que je ne céderais pas. Le risque en valait-il la peine ? Je ne savais pas à quel point les chevaliers seraient difficiles à abattre, et je n’étais pas exactement au mieux de ma forme — les élancements dans mon bras m’avaient rappelé constamment que j’avais été mordue, sans parler de la fatigue qui me pesait jusque dans les os. La garce des marais avait toutefois appelé celle-ci sa jumelle « du Bien » ; peut-être que tenter le coup était la meilleure chose à faire. Cela dit… Plus vite que je ne l’aurais cru possible, j’empalai le chevalier le plus proche à travers sa cuirasse, le clouant contre la pierre étonnamment tendre derrière lui. Je m’écartai, les mains levées en signe de paix, tandis que l’autre levait sa hallebarde.
« Désarmée, tu vois ? » dis-je à l’autre femme en souriant.
Mon double plus âgé fronça les sourcils, mais reconnut le bien-fondé de ma remarque d’un signe de tête et s’écarta pour me laisser entrer. L’intérieur de la tour était vide, à l’exception d’un siège au centre de la pièce : du vieux bois noueux, brun clair et bien poli. Enfin, pas que ça en eût l’air : les murs étaient couverts de mosaïques colorées. Elles représentaient des scènes de la vie quotidienne que je reconnus comme étant tirées de la mienne — des leçons à l’orphelinat, des soirées au Nid, et même des combats dans la Fosse. Les murs de la tour s’étendaient à perte de vue, jusqu’à offrir un panorama à couper le souffle sur la cité que j’avais aperçue plus tôt, depuis les hauteurs. La démangeaison revint, mais je la réprimai avec la facilité de l’habitude : j’avais déjà surmonté cette peur-là et n’avais aucune intention de la laisser reprendre sa place dans ma vie. Au-delà d’un certain point, les murs étaient encore vierges ; j’imaginai que c’était pour laisser de la place au reste de mon existence. Je plissai les yeux pour tenter de distinguer l’une des scènes, plus haut, que je ne reconnaissais pas, mais l’éclairage était trop faible. J’avais tout de même une guide.
« Celle-là, demandai-je en montrant du doigt l’objet de ma curiosité. Qu’est-ce qu’elle représente ? »
L’autre fille me lança un regard dépourvu d’enthousiasme.
« Le jour où tu as espionné Duncan Brech par les fentes pendant qu’il se changeait », répondit-elle.
Je ricanai. « Et ça mérite une scène entière ? Il n’est pas si beau que ça. »
La Bonne Jumelle ne semblait pas partager mon amusement : elle m’ignora et se dirigea vers le fauteuil, où elle s’assit avec précaution, me laissant debout comme une suppliante. Je soupirai. Et moi qui avais naïvement espéré qu’elle serait moins pénible que l’autre.
« Alors, grognai-je, accouche. Avant que je poignarde l’autre, elle n’arrêtait pas de critiquer mon “cœur tendre”. C’est quoi, ton grief ? »
« Le nôtre, corrigea calmement mon double. Tout ce que tu vois ici, tout ce que tu as traversé jusqu’à présent, vient de toi. Nous ne faisons qu’exprimer tes doutes, rien de plus. »
« Donc, les foutus zombies, c’est ma faute ? marmonnai-je. Voilà qui donne un tout nouveau sens à la haine de soi. »
La fille en robe blanche sourit sans joie. « Tu es convaincue qu’on ne peut rien obtenir de valable sans en payer le prix. Ton aventure dans le marais en est le reflet. »
Intéressant, mais ce n’était pas pour ça que j’étais venue. Si j’avais voulu me faire sermonner, je serais allée m’asseoir dans le bureau de la Matriarche pour lui raconter que je me battais dans la Fosse.
« Cette révélation est fascinante, lui dis-je sans ambages. Ça change tout. Je suppose que ça ne suffit pas à mettre fin à cette partie du rêve ? »
Une lueur de colère traversa ses yeux, et je fus presque satisfaite d’avoir réussi à lui arracher autre chose que du mépris.
« On pourrait espérer que tu prennes le sort de ton âme un peu plus au sérieux, Catherine Foundling ! » tonna-t-elle, sa voix résonnant dans la tour vide.
« Je prendrais tout ça au sérieux si je pensais que ce que j’apprends ici avait la moindre importance, répliquai-je, ravie de rester calme face à sa colère. Mais ce n’est pas le cas. C’est juste une corvée à accomplir avant de me réveiller et de reprendre ma vie. »
« Oui, dit-elle en s’efforçant de retrouver un semblant de sérénité. Ta vie. Celle d’une méchante au service de l’Empire de l’Effroi de Praes. »
Je fronçai les sourcils. « C’était toujours le plan, lui rappelai-je. Maintenant, je peux sauter quelques étapes en obtenant un Nom au lieu de gravir lentement les échelons des Légions. »
« Si tu ne comprends pas qu’endosser un Rôle change tout, dit-elle, alors tu es une idiote. Tu te lies au Mal. Pour faire respecter ses lois et défendre sa cause. »
« Sans vouloir trop insister, grognai-je, les lois de l’Empire sont les seules lois qui existent pour le moment. Et ne prétendons pas que je vais défendre une cause que je ne veux pas défendre : si tu fais vraiment partie de mon âme, tu devrais le savoir. »
Mon double se pencha en avant, les yeux brillants d’ardeur. « Il y a une autre loi. Celle qu’on t’a enseignée à la Maison de la Lumière. Faire le bien. Défendre la justice. Protéger les innocents, lutter pour une cause juste. »
« Tu veux que je devienne une héroïne, compris-je. C’est… Je ne crois même pas avoir les mots pour te dire à quel point c’est une idée stupide. Oublions un instant que je suis à proximité immédiate d’au moins deux des Calamités, même si ça devrait suffire à lui seul. Les Héros essaient tout le temps de “libérer” Callow, pauvre idiote. Ça ne marche pas. »
J’avançai d’un pas.
« Ils essaient, soulèvent peut-être une ville du sud, puis ils meurent. L’Assassin s’occupe d’eux, ou les Légions, ou les Enfers, j’ai même entendu dire que Noir en avait abattu quelques-uns lui-même. Certains ne mettent même pas les pieds dans Callow avant de se faire attraper. »
« Tu es déjà ici, répliqua-t-elle. Tu connais Laure, tu connais ton peuple. Il lui suffit de quelqu’un pour brandir l’étendard, et il se ralliera à lui. »
« Il se révoltera, rectifiai-je. Et on dispersera les émeutiers. Après quoi, j’imagine que ma tête aura fière allure, fichée sur une pique à côté des leurs, au-dessus des portes de la ville. »
« C’est ça, ta réponse ? gronda-t-elle. Ce serait trop difficile ? Trop difficile de ne pas devenir un autre instrument de l’Empire, au lieu de faire ce qui est juste ? »
« Je suis tout à fait pour faire ce qui est juste, répliquai-je froidement. Tant que ce n’est pas aussi la chose la plus stupide à faire. Ce n’est pas une histoire, idiote. C’est notre vie. Si on merde, de vraies personnes vont mourir, et on mourra avec elles sans avoir rien accompli. »
« Mieux vaut ne rien accomplir que d’accomplir de mauvaises choses », me dit-elle.
Et c’est là que nos chemins se séparaient, compris-je. L’autre, dans le marais, croyait qu’il suffisait de tuer tous ceux qui le méritaient, mais c’était une manière de penser digne d’une enfant. Il y aurait toujours d’autres gens comme Mazus, d’autres petits tyrans ivres de pouvoir et de cupidité. Les éliminer ne suffisait pas : il fallait changer le système qui les engendrait, la mécanique qui leur avait permis de s’élever si haut. Celle-ci, elle croyait qu’il suffisait d’être du Bien. Que, parce qu’on faisait ce qui était juste, on finirait par gagner, que les méchants seraient chassés et que tout le monde se réjouirait. Mais ce n’était pas ainsi que les choses se passaient dans la vraie vie. Parfois, on ne pouvait pas vaincre le Mal, et la seule façon de changer les choses était de se montrer patient et malin.
« Ne rien faire est pire que d’être méchant, lui dis-je en m’avançant. Faire tuer des gens parce qu’on refuse tout compromis est pire que d’être méchant. Je vais changer les choses — peut-être pas toutes, mais suffisamment. Et si ça signifie me salir les mains, je peux vivre avec ça. Je n’ai pas besoin d’être une bonne personne pour bâtir un monde meilleur. »
Elle ouvrit la bouche, mais j’étais déjà sur elle et mes doigts se refermèrent sur sa gorge.
« Non, grondai-je. Tu en as assez dit, et on en a fini ici. »
—
Pour la deuxième fois en deux jours, je me réveillai dans une pièce qui m’était inconnue.
J’espérais que m’évanouir n’allait pas devenir une habitude pendant mon service au sein de l’Empire, parce que ça commençait déjà à me lasser. Le lit dans lequel je me trouvais aurait pu accueillir une famille de quatre personnes, et, à en juger par leur toucher, on m’avait bordée dans de véritables draps de soie. Eh bien, eh bien. On est loin de l’orphelinat, Catherine Foundling. Je soupirai et m’autorisai à savourer leur contact un instant, la tête reposant sur les oreillers, sans ouvrir les yeux. Je me sentais… étonnamment bien, en fait, à part une pulsation sourde à l’endroit où j’avais été mordue dans le rêve. Mes sens étaient plus aiguisés, comme après une excellente nuit de sommeil plutôt qu’une vision de Nom au symbolisme douteux. Au bout de quelques respirations, la nouveauté s’estompa et je me redressai, surprenant le serviteur qui rangeait près de la fenêtre, où filtrait le soleil. Un jeune homme, Callowan à en juger par son teint, vêtu de la livrée du palais.
« Lady Foundling, dit-il en s’inclinant, l’air d’un homme pris la main dans un pot de miel. Mille excuses, je ne voulais pas vous réveiller. »
« Lady Foundling, répétai-je, quelque peu perplexe. Ça alors. Si j’avais su qu’il suffisait de poignarder quelqu’un dans un rêve pour devenir noble, je l’aurais fait depuis longtemps. »
Le serviteur parut alarmé, mais prit soin de ne pas le laisser paraître trop ouvertement. « Lord Black a ordonné qu’on l’informe dès votre réveil, madame, dit-il en gardant les yeux fixés au sol. Je vous prie de m’excuser le temps que je m’en charge. Des vêtements ont été déposés près du bain. »
Un bain ? Je ne pensais pas que la vie de luxe m’attendrait si tôt après avoir mal tourné, mais je ne vais pas m’en plaindre.
« Vous, fis-je d’un geste vague, allez faire ça, j’imagine. »
Le serviteur s’excusa de nouveau, s’inclina et quitta la pièce en refermant la porte derrière lui.
« Lady Foundling », répétai-je en ricanant.
Ce titre ressemblait davantage à une mauvaise plaisanterie qu’à autre chose. Foundling n’était pas un vrai nom : c’était ce qu’on inscrivait à côté du nom d’un orphelin dans le registre quand on le déposait là. Comme mettre un manteau à un cochon. La promesse d’un bain m’arracha au lit ; je me levai en glissant hors des draps, avec un nouveau petit soupir de plaisir. J’allais vraiment devoir me procurer des draps pareils si je finissais par m’installer quelque part pendant que je serais l’Écuyer. Je gagnai la fenêtre pieds nus, ôtai la chemise trempée de sueur dans laquelle on m’avait couchée et la laissai tomber par terre. Je n’avais jamais pris l’habitude de porter un corset : je n’avais pas assez de formes pour en avoir besoin, puisque le parent qui m’avait transmis son sang de Deoraithe m’avait aussi légué leur silhouette généralement élancée. Mes parents, hein. Ça faisait un moment que je n’avais pas pensé à eux. Je n’avais aucune idée de qui ils étaient — ou sont, à ma connaissance — puisque la Maison des filles tragiquement orphelines ne conservait aucun registre dans lequel j’aurais pu fouiller. J’avais été déposée peu après la Conquête, cela dit ; il était donc peu probable que j’aie été l’enfant d’un soldat mort.
La vue par la fenêtre était magnifique : elle donnait directement sur un jardin bien entretenu, avec des haies taillées et des fleurs exotiques. Quelques jardiniers étaient déjà à l’œuvre, mais je me fichais bien que l’un d’eux jette un coup d’œil par la fenêtre : il y avait eu si peu d’intimité dans les dortoirs que j’avais depuis longtemps perdu ce genre de pudeur. Je fis courir mes doigts pensivement sur les vitres, savourant la façon dont le verre coloré les teintait de vert et de rouge. Importé, forcément. La Guilde des Verriers ne fabriquait pas ce genre de choses ; il venait donc probablement du Principat. Le serviteur avait mentionné que mon nouveau maître souhaitait être averti dès mon réveil. Après un instant, je me dirigeai vers la porte qui faisait face au lit. Je n’avais jamais eu l’occasion de me servir d’une véritable baignoire ; je voulais donc en profiter au maximum. L’autre pièce était entièrement lambrissée de bois et ornée de marbre blanc, avec un grand bassin au milieu qui semblait être un bain miezan. Tiens. Je ne pensais pas que ça se soit répandu ici avant l’arrivée des Praesi. Je trempai un orteil dans l’eau : elle était presque bouillante. Je haussai un sourcil. J’espérais qu’un sortilège la maintenait à cette température, sans quoi c’était un gaspillage de bois absolument extravagant.
Je retirai mon pantalon et le lançai dans l’embrasure de la porte. Des bancs de marbre étaient immergés ; je m’installai sur l’un d’eux et appuyai le dos contre le bord de la baignoire. Elle devait avoir été construite pour des gens plus grands que moi, car l’eau m’arrivait au cou. Après ces derniers jours, la chaleur de l’eau était la meilleure chose au monde. Je m’immergeai tout entière, juste pour sentir l’eau m’envelopper. Je refis surface un peu plus loin et me retrouvai face à une poignée de petits flacons en verre.
Ils étaient transparents ; je voyais qu’ils contenaient des sels et des huiles. Je saisis le plus proche et en retirai le bouchon pour le porter à mon nez. Une odeur d’herbes. De la lavande, peut-être ? Je ne m’étais jamais vraiment intéressée aux plantes médicinales. Je haussai les épaules et m’en versai un peu sur le dos, avant de faire pénétrer l’huile et d’en laisser tomber un peu dans l’eau, au cas où. Quelques instants plus tard, je puais franchement le produit ; j’avais donc sans doute eu la main un peu lourde. Je replongeai sous l’eau pour me rincer, puis décidai que j’avais eu assez de luxe pour la journée : les vêtements promis m’attendaient de l’autre côté du bain, pliés avec soin. Je pataugeai jusque-là, sortis de l’eau et attrapai le linge de toilette posé à côté, examinant avec curiosité ce qu’on m’avait fourni. Une culotte épaisse en cuir, faite de la peau d’un animal que je ne connaissais pas, et une chemise de laine blanche. À cela s’ajoutait une veste matelassée épaisse qui m’arrivait presque aux genoux : j’avais vu le sergent Ebele en porter une à plusieurs reprises. Elle l’avait appelée un gambison ; les légionnaires les portaient sous leur cotte de mailles pour éviter les frottements. On dirait que je vais bientôt recevoir une armure.
Elle était étonnamment facile à enfiler, conçue pour que je puisse resserrer les lacets sur le devant sans l’aide de personne. Il aurait été un peu ridicule que l’Écuyer ait besoin de son propre écuyer, me dis-je avec un ricanement. Quand je revins dans la chambre, je découvris qu’il y avait un autre occupant : Noir était affalé dans un fauteuil orné, près d’un bureau proceran que je n’avais même pas remarqué, feuilletant distraitement un livre. Il haussa un sourcil en me voyant.
« Ça vous va bien », commenta-t-il.
« On est en été, grognai-je. Je vais cuire à l’étouffée. » Un instant plus tard, je me rappelai ce qu’il m’avait fait et pointai vers lui un doigt accusateur. « Vous… espèce de salaud. Vous m’avez poignardée. »
Il sembla réfléchir un instant, puis haussa les épaules.
« Juste un petit peu », répondit-il.
Je n’avais jamais autant voulu en coller une à quelqu’un qu’à cet homme, à cet instant. « C’est ça, ta défense ? grondai-je. Juste un petit peu ? »
« Vu que vous ne hurlez pas et que vous ne saignez pas des yeux, fit-il remarquer, on peut dire que l’opération a parfaitement réussi. »
« C’était possible, ça ? demandai-je d’une voix faible. Vous auriez pu me prévenir avant. »
« Oui, admit-il franchement. J’aurais pu. »
Foutus méchants. Même si, techniquement, j’en étais une à présent, foutus méchants.
« Juste pour être sûre : le marais et la horde de morts-vivants, c’est normal, hein ? demandai-je en m’asseyant au bord du lit. »
Son sourcil se haussa encore davantage. « Un marais ? C’est inhabituel. J’ai moi-même traversé un labyrinthe, même si l’on m’a dit que l’épreuve s’adaptait à la personne qui la traversait. »
Dieux, c’était déprimant de constater que tout ce que mon âme avait trouvé à proposer pour une vision de Nom, c’était de l’eau croupie et des zombies.
« Je considérerais comme une bonne chose que votre épreuve ait été plutôt martiale, me dit-il. Les pouvoirs de votre Nom y seront probablement liés. »
« Eh bien, c’est déjà ça, grognai-je. Je ne me sens pas si différente, alors j’imagine que je ne suis pas encore l’Écuyer ? »
« Vous en êtes à peu près à mi-chemin, dans la mesure où l’on peut évaluer ce genre de choses, dit l’homme aux yeux verts. Il y a d’autres prétendants, mais aucun ne devrait être aussi avancé. »
« D’autres prétendants ? répétai-je. »
« Fermez les yeux, ordonna le Chevalier. Concentrez-vous. Vous devriez sentir quelque chose au fond de votre esprit, comme si quelqu’un vous observait. »
J’obéis. Pendant les premiers instants, il ne se passa rien, mais bientôt… une sensation apparut. Ce n’était pas comme il l’avait décrit ; plutôt une démangeaison qui ne se trouvait pas tout à fait sur ma peau, mais qui m’appartenait malgré tout. Je fronçai les sourcils et tentai de pousser cette sensation ; soudain, elle se déploya en moi.
« Trois autres, dis-je en ouvrant les yeux. Et une quatrième chose qui n’est pas tout à fait pareille. »
Il fredonna d’un air approbateur. « Essayez de garder le doigt sur le pouls de cette sensation autant que possible, à partir de maintenant. »
Je fronçai les sourcils. « Pourquoi ? »
Il sourit. « Parce qu’à partir de cet instant, ils veulent tous vous tuer. »