Chapitre 67
« Ne voyez pas cela comme une chute, mais plutôt comme une occasion d’apprendre à voler. »
— l’Empereur de l’Effroi Venal, au moment de succéder à son prédécesseur
Sur les cent hommes avec lesquels j’avais commencé la soirée, il n’en restait guère plus de quarante. Parmi les disparus, il y avait davantage de blessés que de morts, mais il fallait être sacrément endurci pour combattre avec un œil ou quelques doigts en moins. Je ne pouvais pas demander grand-chose à ceux qui n’avaient pas de Nom, et même avec le mien, je commençais à sentir la fatigue me gagner. J’avais trop puisé dans mes réserves, décidai-je. Il me faudrait faire attention à l’avenir. Apprendre à utiliser mes Noms de façon à épuiser mes réserves moins vite que les tours que m’avait enseignés mon maître, ou ceux que j’avais moi-même imaginés à partir de ses leçons. Je nous fis avancer aussi vite que possible, nous guidant dans des rues que je connaissais pour la plupart très mal. Au loin, des feux de joie et des flammes de mage illuminaient la nuit, balises aussi nettes que je pouvais l’espérer. J’avais fait confiance au plan de Juniper pour nous tirer d’affaire dans cette bataille, et jusqu’ici, cette confiance avait été récompensée. À partir de maintenant, tout ce qui ferait pencher la balance en faveur de la Bataille de Marchford serait de mon ressort : le Limier infernal pouvait m’ouvrir une voie vers la victoire, mais ce serait à moi de la saisir.
Nous entendîmes les combats bien avant de les voir. Des cris, du bois qui éclatait, l’acier contre l’acier. Aucun autre tumulte ne ressemblait à cela dans toute la Création, et une part de moi se délectait de ces sons. Black avait-il vu cela, quand il m’avait choisie ? Avait-il plongé son regard dans le mien et entrevu quelque chose, tapi sous mes idéaux, qui se réjouissait de la bataille ? Ce n’était pas une chose dont j’étais fière. Au fond, je savais que l’épée ne suffisait pas à changer le monde. Pas durablement, en tout cas. Le vrai travail commençait une fois les combats terminés : ramasser les morceaux et tenter de les assembler de meilleure façon.Mais, que les dieux me viennent en aide, c’est au combat que je suis vraiment douée.Je chassai cette pensée : ce n’était pas un problème que je résoudrais ce soir. Si je ne survivais pas jusqu’au matin, il n’en serait plus un du tout.
Quand nous tombâmes sur les Lances d’Argent, je constatai avec une légère surprise qu’elles avaient pris uneraclée.Il y avait des cadavres sur la place que Juniper avait fait préparer et où nous avions déployé notre unique engin de siège, mais les mercenaires avaient été repoussés jusque dans l’avenue. Il ne leur en restait qu’une centaine. Les légionnaires de Nauk avaient éclaboussé toute la largeur de la route du sang de leurs ennemis : leur formation ne s’était rompue qu’au moment où le mur de boucliers avait dû s’ouvrir pour contourner le cadavre d’une énorme abomination, un amas de chair de cheval et d’homme enchevêtrées. Quelqu’un était apparemment monté dessus et l’avait achevée en la transperçant avec sa propre lance. Cieux en pleurs, ma légion était pleine de cinglés. Qu’est-ce que Ratface leur donnait à manger ?
Comme pour me donner raison, un cheval hennit plus loin, suivi d’une explosion d’acclamations chez les hommes de Nauk. J’essayai de voir ce qui se passait, mais le terrain était plat etchacun de ces foutuslégionnairesétait plus grand que moi. Encore un incident de ce genre et j’aurais un gobelin muni d’un escabeau qui me suivrait partout, c’était certain. Je laissai Farrier — qui semblait être le seul lieutenant encore en vie dans les Gallowborne — intégrer ma compagnie au gros des troupes, tandis que je cherchais un meilleur point de vue. La baliste se trouvait sur une plateforme, et je voyais Hune debout à côté depuis ma position. Pickler et une poignée d’autres gobelins s’y tenaient aussi, mais ils ne me prêtèrent aucune attention quand je m’approchai : ils préparaient leur prochain tir, et ma Sapeuse en chef laissa échapper un petit soupir satisfait lorsque le rocher ouvrit une traînée sanglante dans la chair des Lances d’Argent.
« Dame Écuyer, me salua l’ogre dès que je fus assez près, le poing frappant son armure.
— Commandante, répondis-je. Qu’est-ce qui se passe avec ce cheval ? »
Je balayai le champ de bataille du regard tout en posant ma question. Les hommes de Nauk avaient dépassé le grand cadavre et reformé un mur de boucliers compact. Les fantassins des Lances d’Argent tentaient en vain de les repousser, ne reculant à temps que pour laisser les cataphractaires corrompus survivants tenter une charge. Mon autre commandant avait toutefois compris leur manège. Il gardait ses mages prêts à les accueillir, noyant la pointe du coin de cavalerie sous le feu magique à chaque tentative. Je repérai le cheval en question au moment où Hune m’en expliqua la raison.
« L’un des chevaux n’a pas été correctement corrompu, m’apprit l’ogre. Ils l’ont adopté comme… animal de compagnie. »
Elle prononça le dernier mot avec un dégoût manifeste. La Commandante Hune avait des idées très arrêtées sur le professionnalisme, ce qui expliquait en partie pourquoi elle s’entendait si bien avec Juniper. Je regardai les légionnaires pousser un cheval sans marque de corruption visible vers l’ennemi. Il donna quelques coups de sabot dans leurs boucliers, puis finit par s’enfuir et renverser plusieurs hommes d’armes, fracassant le crâne de l’un d’eux et répandant des fluides sombres sur le sol.
« Un animal de compagnie, répétai-je, sans savoir si je devais en rire ou en être horrifiée.
— Certains de vos anciens hommes de la Compagnie des Rats l’appellent “Chèvre magique”. Ils semblent trouver cela drôle, pour des raisons qui m’échappent. Est-elle magique parce qu’en réalité, ce n’est pas une chèvre ? » Hune fronça les sourcils.
« On utilise des chèvres mortes-vivantesune seulefois et plus personne ne vous lâche avec ça, marmonnai-je, évitant de lui fournir une véritable explication.
L’un de mes légionnaires tenta de monter la bête lorsqu’elle s’échappa et revint vers nos lignes. Il y parvint pendant dix battements de cœur bien comptés, jusqu’à ce qu’elle hennisse de détresse et le projette dans les rangs. Une douzaine d’hommes le rattrapèrent et il retomba indemne. Mais je n’étais prête à tolérer qu’un certain temps ces pertes de temps. Hakram et la ligne qu’il avait choisie avaient reçu pour mission de surveiller l’arrière de l’ennemi, afin d’empêcher les mercenaires de se détacher du gros de leurs troupes et de courir jusqu’à un autre foyer pour y perturber le rituel. Mais si les Lances d’Argent se dispersaient toutes, cela ne suffirait pas. Nous n’avions pas prévu que les hommes d’armes seraient capables de bondir comme ils le faisaient et, contre eux, les barricades que Pickler avait construites pour bloquer les rues alentour ne serviraient à rien.
Masego avait recommandé d’évacuer les alentours de tous les foyers impliqués dans le rituel, et j’avais immédiatement approuvé. Mais même sans victimes civiles, un tiers de Marchford serait livré aux flammes si la magie échappait à tout contrôle. Nous avions déjà réduit Marchford à moitié en ruines ; j’aurais préféré qu’elle ne finisse pas en brasier, si je pouvais l’éviter. Les Lances d’Argent ne cédaient pas de terrain pour l’instant, même si leurs rangs s’éclaircissaient. Chaque fois que leurs assauts échouaient, elles se regroupaient autour d’un cataphractaire à l’arrière, qui ne prenait jamais part aux combats. Il était davantage armure qu’homme, le métal soudé sans jointure, comme une carapace — sauf à l’endroit où aurait dû se trouver la visière, tordue en un rictus de dément. Je soupirai. J’allais devoir m’occuper de celui-là, n’est-ce pas ?
Je cherchais déjà le chemin le plus rapide vers le front quand Apprentice fit irruption sur les lieux, titubant. Le mage à la peau sombre était essoufflé, sa robe trempée de sueur et ses tresses en désordre. Une dizaine de mages le suivaient de près, en bien meilleure forme.
« Masego ? » demandai-je en fronçant les sourcils.
« Un démon, parvint-il à dire. Un démon est en ville. »
Mon sang se glaça. J’avais cru qu’il resterait dans les collines, répandant lentement sa corruption.
« Comment a-t-il franchi le seuil ? » demandai-je.
L’homme à lunettes posa une main sur l’épaule d’un autre soldat pour se redresser.
« Il està l’intérieurde l’un d’eux », dit-il en désignant les Lances d’Argent.
Bon sang. Voilà pourquoi le cataphractaire grimaçant restait à l’arrière. La Corruption se répandait presque instantanément par le toucher, mais il suffisait de rester assez longtemps près de mes hommes pour que le tour soit joué. Même s’il perdait la bataille, il n’avait qu’à attendre.
« Merde, lâchai-je, avec une conviction profonde.
Je fermai les yeux et pesai mes options. Plus je laissais le démon déployer ses pouvoirs, plus la situation empirait. Combien de mes légionnaires étaient déjà irrécupérables ? Pourtant, le souvenir de mon dernier affrontement avec la créature était encore vif : j’étais partie sans préparation et m’étais fait écraser sans effort. Les sons de la bataille n’avaient plus rien de glorieux : chaque cri me rappelait que mes hommes m’étaient arrachés, lentement.
« Tu es en état de combattre ? » demandai-je à Masego.
Il eut un haut-le-cœur sec, puis essuya sa bouche ruisselante de sueur.
« Je ferai avec », répondit-il.
Je jetai un regard à la Commandante Hune, qui avait suivi la conversation d’un visage parfaitement impassible.
« Prévenez Hakram, ordonnai-je. On s’occupe du cataphractaire grimaçant. »
Elle acquiesça et s’éloigna à grands pas sans un mot. Elle avait compris la gravité de la situation, semblait-il. J’attendis que Masego reprenne son souffle quelques battements de cœur, puis lui fis signe de me suivre d’un geste sec. Mon Nom bouillonnait déjà, se préparant au combat qui venait, et je sentis une pulsation de pouvoir lui répondre du côté d’Apprentice. Cela avait quelque chose de la foudre et de la rosée matinale, une force limpide et fraîche, d’une cruauté trompeuse — de l’acier sous la soie, dont on ne sentait la morsure que trop tard. Cela convenait à un homme dont la douceur extérieure dissimulait une réserve si profonde de puissance impitoyable. Les soldats s’écartèrent pour nous laisser passer sans qu’on ait besoin de leur en donner l’ordre, chassés par l’instinct ancien imprimé dans l’esprit de tous les peuples de la Création :Les Porteurs de Noms arrivent.Restez et mourez, fuyez et vivez.Je ne pris pas le temps de leur jeter un regard. Le cheval de tout à l’heure hennit plaintivement.
« Abattez cette bête, ordonnai-je.
Je n’avais pas parlé avec l’autorité d’un Nom, pourtant mes légionnaires bougèrent comme si le claquement d’un fouet les avait poussés. Mon regard était fixé devant moi, sur l’ennemi. Il restait peut-être une centaine de mercenaires, cavaliers et hommes d’armes mêlés en une foule désordonnée. Apprentice se tenait à mes côtés, respirant à un rythme régulier tandis que sa magie crépitait. Les Lances d’Argent chargèrent et je maîtrisai les battements de mon cœur, laissant le monde ralentir autour de moi. Sous mon regard indifférent, les muscles du cheval déformé en tête de la troupe roulèrent sous sa peau ; la pointe de sa lance fonçait vers ma gorge. Je la considérai avec dédain, esquivai le manche et plaçai ma lame avec patience. Deux chocs, puis, tandis que je continuais d’avancer, les têtes du cheval et de son cavalier roulèrent au sol. La vague de chair et d’acier corrompus menaçait de nous balayer, mais Apprentice lança un mot dans une langue ésotérique et une gerbe de feu parcourut le sol en longues bandes, dispersant la horde. Aucun de nous ne ralentit.
L’abomination grimaçante m’observait. Elle s’avança au petit trot et ne chargea qu’une fois trop près pour pouvoir changer de direction. Les flammes formaient autour de nous un cercle qui nous gardait à l’intérieur et les soldats ennemis à l’extérieur ; ils tentèrent pourtant de franchir le feu et retombèrent en hurlant. L’hôte démoniaque maniait une lance, mais s’en servait comme d’un bâton, balayant les pavés en faisant tournoyer le manche vers moi. Je dansai autour de lui, mon épée et ma dague traçant de fines lignes sur l’acier qui recouvrait le cheval comme le cavalier. La Corruption était profondément ancrée dans celui-ci. Un éclair jaillit des mains d’Apprentice, s’enroula autour de la tête du cavalier et tenta de l’attirer au sol. En vain : son corps convulsa, mais le sort semblait sans effet. Les sabots du cheval se dressèrent pour fracasser le crâne du mage, mais rebondirent sur un champ de force bleu qui éclata en panneaux lumineux.
« Ça, il n’en estpas question, grondai-je.
Mon épée s’abattit sur la patte arrière du cheval, enveloppée d’ombres pendant un battement de cils ; elle trancha sans effort l’acier et l’os broyé. Des fluides sombres jaillirent et le cavalier sauta avec souplesse de sa monture en train de tomber, atterrissant sur ses pieds. Il se tourna vers moi sans un mot, dégainant l’épée longue à sa ceinture tout en tenant sa lance de l’autre main. Un son strident retentit sur le champ de bataille et un rayon de lumière noire hideuse transperça le flanc du cheval : sa chair et son acier se flétrirent en quelques battements de cœur, ne laissant derrière eux qu’une tache huileuse sur le sol. L’hôte démoniaque sembla indifférent à cette perte ; son rictus métallique, parfaitement immobile, n’avait pas bougé. Ses talons quittèrent le sol, seuls les orteils gainés d’acier restant en contact avec celui-ci, et il frappa de nouveau avec une célérité que j’avais rarement vue égaler.
Mon épée détourna le manche et je me baissai sous le coup de lame. Pas assez vite : l’épée fendit le haut de mon casque. Je reculai en boitant aussi vite que possible, ma main tenant la dague tirant maladroitement sur les lanières qui maintenaient le casque en place. Je le secouai pour m’en débarrasser et tombai à terre. Apprentice lança un sort qui retentit comme un coup de tonnerre : une explosion de force invisible détona juste à côté de la tête de l’abomination. Cela m’acheta quelques instants, mais hormis l’obliger à pencher la tête en arrière, la sorcellerie ne laissa aucune trace. Masego avait toutefois attiré son attention. En un battement de cœur, elle franchit la distance qui les séparait, son épée fracassant le champ de lumière bleue reconstitué. Un second apparut, qu’elle brisa à son tour. Elle lâcha le manche inutile et saisit Apprentice à la gorge, ignorant l’anneau de feu qui se forma autour de son poignet et se resserra aussitôt.
Le bouclier d’un légionnaire la frappa au flanc, la repoussant et lui faisant lâcher prise tandis que Hakram entrait en scène. L’orc poussa un hurlement guttural et abattit son bouclier sur l’hôte démoniaque encore et encore, sans relâche. Malgré toute cette fureur, la créature ne fut pas blessée ; elle recula comme tirée par la main d’un dieu invisible. Ses orteils touchaient à peine le sol, remarquai-je, et aucun muscle terrestre ne lui conférait la vitesse dont elle avait fait preuve : une force surnaturelle la déplaçait selon des lois qui dépassaient celles de la Création.
« Apprentice ? » appelai-je.
« Tu vasbrûlerpour ça, abomination », râpa le mage d’un ton glacial, sans me répondre.
Les gantelets avaient laissé sur la gorge de Masego la marque pâle de leurs doigts, mais à part cela, il semblait indemne. Je m’inquiétais tout de même, sachant que la Corruption n’était pas toujours visible — mais il n’y avait pas le temps de s’en préoccuper.
« J’ai beau avoir faim, jamais je ne suis rassasié », dit-il en Mthethwa, sa langue scandant les mots.
L’hôte démoniaque grimaçant se dirigea vers lui pour l’achever, mais Hakram et moi savions quoi faire. Je contournai le monstre sans un bruit tandis que l’Adjoint tenait sa position, bouclier levé et épée courte au milieu de sa ligne de défense. L’abomination ne se tourna pas vers moi, mais frappa le sol du pied : le vent hurla et des pierres s’envolèrent, me forçant à reculer. Hakram, lui ? Il redressa les épaules et sourit d’un rictus de diable.
« Allez, espèce de salaud. Ici, jetiens bon », lança-t-il en riant.
La lance, la pointe en avant, frappa le scutum. L’acier corrompu se heurta au travail des gobelins et dut s’avouer vaincu, car à cet instant, même si tous les Chœurs célestes s’étaient acharnés à déplacer mon Adjoint, ils auraient trouvé une force égale à la leur. Encore et encore, avec une puissance qui fendait l’air et déchaînait la dévastation, l’abomination tenta de percer le bouclier, mais ses coups pleuvaient comme la pluie sur un lac d’huile.
« Je rampe dans l’herbe et sous la terre, dévorant tout ce que je vois. »
Quand les mots quittèrent la bouche d’Apprentice, je sentis mon Nom hurler pour la première fois depuis que j’avais affronté le démon à forces égales. Il réclamait vengeance pour un aspect qu’on lui avait volé. Il voulait rétablir un équilibre qui ne pouvait l’être, mais se contenterait du prix le plus terrible qu’on puisse exiger. Une goutte unique d’ombre liquide tomba sur ma lame, et des ondes d’obscurité d’encre s’étendirent jusqu’à l’engloutir tout entière. Je traversai les décombres en trombe et l’enfonçai dans le dos de l’abomination, trouvant enfin prise lorsque je perçai sa carapace. Dans un grand effort, j’arrachai mon épée ; du pus noir tomba au sol en une pluie sifflante. Je m’écartai juste à temps.
« Mon sang entend l’appel, ma chair connaît le désir. Esprits sans Nom, voleurs de la grâce des Cieux,accordez-moi la flamme. »
Deux filets de flammes jaillirent au-dessus des épaules de Masego et grandirent jusqu’à devenir d’immenses serpents de feu, qui obéirent cette fois sans qu’il ait besoin de leur donner d’autres ordres. Leurs têtes grosses comme des chars s’abattirent comme des marteaux sur l’hôte démoniaque. Les flammes du sort se heurtèrent à une résistance invisible, faisant fondre l’acier jusqu’à ce qu’il coule au sol, où elles brûlèrent aussitôt la matière molle qui se trouvait dessous. Le sort était animé d’une faim qui lui avait manqué à Three Hills, d’un désir de dévorer l’ennemi tout entier, nourri par la colère inflexible d’Apprentice. Quand les flammes s’éteignirent enfin, un cadavre fumant gisait sur la pierre et tentait de se relever. Je m’avançai en silence. Avec une violence inattendue, l’hôte démoniaque leva ses mains mutées et me griffa la joue. Je ne bronchai pas.
« Pas du bon côté du visage », lui dis-je, tandis que mon épée, toujours noire, s’abattait pour mettre fin au combat.
La pointe de mon épée transperça la tête de la chose et s’enfonça dans la pierre en dessous. Enfin, elle cessa de bouger. Je laissai échapper un sanglot, moitié soulagement, moitié surprise, tandis que le pouvoir s’écoulait entre mes doigts comme du sable. Hakram s’agenouilla à mes côtés, ses propres jambes tremblant comme des feuilles.
« Il est toujours là, dit Apprentice, déconcerté.
Mes yeux se tournèrent vers le corps de l’abomination grimaçante, mais il ne bougeait plus.Oh, cieux en pleurs. Ce n’était jamais celle-là.Le démon n’avait besoin que de temps et de contact pour répandre son fléau de Corruption. Pourquoi aurait-il choisi le chef de la troupe pour lui servir de couverture, aussi sournoisement rusé fût-il ? La subtilité était toujours la marque de leur espèce. Il y avait une créature, inoffensive en apparence, dont mes légionnaires s’étaient amusés tout au long du combat. Ils l’avaient même prise pour animal de compagnie. Je me retournai et regardai le cheval que cette pauvre âme damnée avait appelé « Chèvre magique » ouvrir son ventre et en laisser tomber des entrailles qui prirent la forme d’un enfant difforme.
« Que les dieux nous protègent tous », murmurai-je, comprenant enfin à quel point on m’avait dupée.
Combien de légionnaires avait-il corrompus d’un coup de sabot ou d’une chevauchée, me demandai-je ? À combien d’autres la Corruption s’était-elle propagée alors qu’ils se tenaient épaule contre épaule dans le mur de boucliers ? Le démon rampait sur le sol, ses membres trop petits pour son corps sanguinolent se tordant et se retournant sur la pierre. Au fond de mon crâne, j’entendis un rire qui se mua en une moquerie que nous entendîmes tous, bien que l’abomination n’eût pas de bouche pour la proférer. Cela ressemblait à des couteaux chauffés à blanc qui me déchiraient l’esprit et dispersaient mes pensées. Un battement de cœur plus tard, une flèche cloua l’un de ses membres à la pierre. Un homme manchot, vêtu d’habits qui tenaient davantage de la parure que du véritable vêtement, atterrit à côté de lui. Sa lance se leva et brilla d’une lumière blanche tandis qu’il affichait un sourire féroce.
« À toi, démon ! lança Hunter, tandis qu’Archer encochait une deuxième flèche.
Je roulai des épaules et fis signe à mes propres Porteurs de Noms de me suivre. Tout ou rien, on dirait. Je commençais à détester la familiarité de cette sensation.