Chapitre 66
« Beaucoup, dans la Quinzième, se souviennent de Marchford comme du jour où nous avons prouvé qu’on pouvait cracher au visage de l’Enfer et s’en tirer. Mais pour moi ? C’était la première fois que j’enfilais une armure de légionnaire avec fierté. Au bout du compte, je crois que ça comptait peut-être davantage. »
— Extrait des « Mémoires de l’Espoir désespéré », auteur inconnu
Les déserteurs, comme je continuais à les appeler, avaient repeint leurs boucliers. Même à la lueur des torches qui éclairaient l’avenue où nous nous tenions, cela se voyait facilement. Les scuta d’acier rouge arboraient ce qui ressemblait à un nœud coulant doré. J’avais déjà jeté plusieurs coups d’œil à celui qui se trouvait le plus près de moi, et le lieutenant au teint clair qui se tenait à mes côtés finit par se racler la gorge.
« L’emblème de notre compagnie, dame Écuyer, dit-il.
Je fronçai les sourcils. « Votre nom ? »
« Lieutenant Farrier », répondit-il.
« Et que signifie-t-il, lieutenant ? » demandai-je.
Je ne souriais pas, et cela suffit à rendre l’homme aux cheveux sombres méfiant. Aux yeux bleus, à peine plus grand que moi, il incarnait à la perfection le Callowan moyen, tel qu’on me l’avait toujours décrit. Je me demandai ce qu’il avait bien pu faire pour se retrouver dans la Quinzième. Rien de reluisant, j’imaginais. Les petits criminels n’échappent pas à la potence en s’enrôlant.
« Nous avons déjà échappé deux fois à la chute du gibet, m’expliqua sobrement le lieutenant Farrier. Les hommes se sont dit qu’un rappel ne serait pas de trop : il n’y en aura pas de troisième. »
Ils avaient le mérite d’être lucides. À mes yeux, la création de cette compagnie était leur dernière chance. Toute autre concession nuirait à la discipline et, pour être franche, j’avais épuisé aussi bien les excuses que l’envie de les garder en vie. Je n’étais plus aussi patiente ni aussi indulgente qu’avant. Restait à savoir si c’était une bonne ou une mauvaise chose.
« Pas mal, comme emblème, pour un Espoir désespéré », concédai-je.
Il sourit, manifestement soulagé.
« On s’appelle les Gallowborne, avoua sèchement l’homme aux cheveux sombres. Nés de la potence, et promis à y retourner si nous flanchons. »
Un sourire sardonique étira mes lèvres. L’humour callowan à son meilleur. Au loin, on entendait les coups de hache des sapeurs et le grondement des maisons qui s’effondraient. Des incendies aussi éclairaient les ténèbres, comme si une fête d’été se déroulait à l’extérieur des murs de Laure. Le silence pesait lourd et ma jambe recommençait à me faire souffrir. Masego m’avait prévenue que je devais diluer la décoction d’herbes qu’il m’avait préparée, sans quoi elle engourdirait mes réflexes en même temps que la douleur. J’apprenais à me tenir de façon à moins peser sur ma mauvaise jambe, mais je n’avais jamais fait ça en armure. J’avais oublié le poids réel des plaques, à force d’en porter.
« Ils se rapprochent », dis-je, surtout pour m’occuper l’esprit que par véritable intérêt pour la conversation.
Le lieutenant Farrier cracha sur le côté.
« Je leur reconnais ça, aux gobbos, dit-il. Ce sont de sales petites pestes, mais ils crèvent difficilement et bruyamment. »
« Ces gobelins donnent leur vie pour sauver des milliers de civils innocents, répliquai-je sèchement. »
L’officier aux yeux bleus mâchonna l’idée un moment.
« C’est vrai, hein ? finit-il par dire. Ils le font peut-être parce qu’ils en ont reçu l’ordre, mais ça ne change rien à ce qu’ils font. »
« Les choses changent, Farrier, dis-je à voix basse. Les peaux-vertes ne sont plus nos ennemis. L’Empire non plus, du moins plus comme avant. »
L’officier grimaça.
« Puis-je parler franchement, madame ? »
Je n’eus pas besoin d’y réfléchir longtemps. Lui refuser la permission ne changerait rien à l’opinion qu’il avait, et je préférais qu’il la dise tout haut, même si elle me déplaisait. Une dissidence étouffée ne pouvait que s’envenimer.
« Je vous en prie. »
« L’Empire peut aller se faire foutre, lâcha-t-il en crachant de nouveau sur le côté. La Tour aussi, et cette putain d’Impératrice avec. »
Je haussai les sourcils. Il n’était certainement pas le seul Callowan à penser ainsi, mais je devais lui reconnaître un certain mérite : il avait les tripes de le dire aussi crûment.
« Je ne prétendrai pas être un homme bon, ma dame, poursuivit-il. J’ai fait des choses qui déplaisent aux Cieux, c’est la vérité. La plupart des gens ici en ont fait autant. Mais ça ne veut pas dire que les Praesi peuvent nous mettre une épée dans les mains, nous ordonner de tuer leur ennemi, puis prétendre nous avoir rendu service. »
« Vous avez préféré vous enrôler plutôt que d’être pendu, lui rappelai-je.
« Si j’avais été un homme à ce point attaché à ses principes, il eut un sourire sans joie, je n’aurais pas eu le choix au départ. Et je n’aurais pas essayé de m’enfuir ensuite. Mais il y a quelque chose qui cloche dans l’idée de punir un homme pour ses mauvaises actions en le condamnant à en commettre d’autres au nom du juge, vous voyez ? Ça veut dire que le juge est corrompu. Et s’il l’est, pourquoi aurait-il le droit de me punir ? »
Parce que Praes est la loi, répondis-je en silence. Parce que le règne de Noir et de Malicia n’est peut-être pas juste, mais qu’il est ordonné et, à bien des égards, préférable à ce qui l’a précédé. Parce que même quand nos dirigeants étaient des Héros soutenus par le Mandat du Ciel, il y avait toujours des impôts, de la corruption et des guerres absurdes. Et si je dois choisir entre un dirigeant vertueux et un autre capable d’équilibrer les finances du pays, je sais déjà lequel je choisirai.
« Cela dit, ce n’est pas une mauvaise bataille », reprit-il, me tirant de mes pensées.
Farrier hésita.
« Et je ne sais pas pour demain, mais ce soir ? J’aime ce que ça représente, avoua-t-il en tapotant légèrement le chiffre quinze, en numération miezane, sur son épaule.
Une détonation tonitruante retentit au loin, et un nuage de fumée et de flammes s’éleva dans le ciel. Le dernier hourra de Robber avant sa retraite complète. Je dégainai lentement mon épée.
« Les voilà », dis-je.
Quelqu’un, dans les rangs, laissa échapper un rire rauque.
« Encore une fois, hein ? »
Les déserteurs rirent d’un rire sinistre.
« Les chevaliers auront la gloire », entonna quelqu’un.
« Le roi gardera son trône », reprirent plusieurs voix.
Je connaissais la chanson. Tous les Callowans la connaissaient, même si cela faisait longtemps qu’on ne la chantait plus ouvertement. Si le Royaume avait jamais eu un hymne, c’était celui-là.
« Nous ne figurerons pas dans les récits
Nos noms resteront inconnus », chantai-je avec eux.
Cent voix reprirent le refrain, graves ou aiguës, avec des accents venus de tout le pays.
« Alors, prends ton épée, mon garçon
Les voilà qui reviennent
Et ici-bas, dans la boue,
C’est nous qui tenons la ligne. »
Des silhouettes sombres apparurent à la lisière de la lumière des torches et nous observèrent en silence. Je le sentis au moment où Masego acheva la dernière partie de son rituel, celle qui retenait les diables ici, avec nous. Un sourire dur étira mes lèvres.
« Les Princes prennent les vallées
Le Tyran est à la porte
Nos récoltes dépérissent et meurent,
L’armée ennemie est immense. »
Oh, ce n’était pas la première fois que des diables foulaient le sol callowan. Notre haine pour eux était ancienne, entretenue avec soin au fil des siècles, tandis que les armées de l’est déchaînaient le feu et le soufre contre nos murs.
« Alors, prends ton épée, mon garçon
Les voilà qui reviennent
Et ici-bas, dans la boue,
C’est nous qui tenons la ligne. »
Les voix résonnèrent dans la nuit, défiantes, et je sentis une émotion remonter dans ma poitrine, une vieille sentimentalité que je croyais avoir laissée derrière moi. La fierté de mes origines. La fierté de ce que signifiait être Callowan, une fois dépouillé de tous les artifices.
« Aux remparts, l’acier à nu », chantâmes-nous.
« Hissez la bannière, levez le bouclier
Ils ne peuvent voler la mort d’un homme libre
Quand nous les affrontons sur le champ de bataille. »
Les diables arrivèrent en rampant à travers le feu et la fumée. Des gémissements et des hurlements s’élevèrent, juste hors de notre vue, tandis qu’ils se massaient pour lancer l’assaut. Les monstres avaient enfin rassemblé toutes leurs forces et, poussant des cris d’une joie perverse, ils chargèrent.
« Alors, prends ton épée, mon garçon,
Les voilà qui reviennent
Et ici-bas, dans la boue,
C’EST NOUS QUI TENONS LA LIGNE ! »
Comme une vague de chair et de griffes, les diables s’abattirent sur nous au moment où le dernier vers de ce vieil hymne était hurlé à leur intention. Car c’était bien là le cœur de Callow, n’est-ce pas ? Une défiance farouche, même lorsque la nuit était à son plus sombre. La ligne de boucliers derrière moi fut repoussée par la force brute de l’assaut, mais les déserteurs tinrent bon. Des monstres chacals, des singes aux griffes de fer et quelques centipèdes de la taille de chevaux formaient la première vague. Les plus imposants se tenaient à l’arrière, assez rusés, même dans leur frénésie, pour attendre une ouverture. Le premier diable à m’atteindre fut l’un des Crochets-de-fer, comme mes légionnaires avaient fini par les appeler. Il bondit par-dessus moi, cherchant à passer derrière les boucliers, mais ma main fusa comme une vipère. Je l’attrapai par le cou et laissai mon Nom inonder mes veines, serrant de toutes mes forces. Son cou se brisa comme une brindille et je lançai nonchalamment son cadavre au visage d’un monstre à tête de chacal, sur ma gauche. La distraction permit à une légionnaire d’enfoncer son épée dans le ventre du diable.
Cela suffit à attirer l’attention sur moi, et l’un des grands se précipita dans ma direction. Il ressemblait à une hyène, ou peut-être à l’interprétation cauchemardesque qu’un enfant se ferait d’une hyène. Il courait à quatre pattes, son corps musculeux et veiné entièrement couvert d’un pelage tacheté, ras et dru. Ses membres antérieurs, plus longs que les postérieurs, se terminaient en cornes durcies, fendues en longues griffes presque semblables à des doigts — mais ce n’était pas cela qui me cloua sur place. Sa gueule occupait presque tout son visage, pleine de crocs menaçants et d’une langue de serpent. Ses yeux étaient d’un blanc pur, animés par un désir frénétique de sang. La peau autour de son cou était épaisse, plissée et massive. La trancher serait difficile, décidai-je en abaissant ma garde et en levant mon épée. Il me faudrait viser les yeux ou le ventre.
Derrière moi, la lutte des diables contre le mur de boucliers n’était qu’un vacarme assourdissant de métal et de cris, mais mes hommes tenaient bon. Une colère froide animait les Gallowborne, le poids d’une vieille haine inculquée dès le berceau et qui trouvait enfin un exutoire. Mes déserteurs accueillirent les hordes de l’Enfer avec de l’acier et de la discipline, leur hostilité callowane forgée en lame acérée par les exercices impériaux. Cette pensée fugace fut tout le temps que je pus leur accorder, car le diable fut sur moi un battement de cœur plus tard. J’encaissai l’impact, mais le monstre pesait plus lourd que je ne l’avais cru : sa masse me fit perdre pied tandis qu’il ricanait comme un dément. Je rebondis contre le bouclier du légionnaire derrière moi et retombai accroupie, une douleur féroce irradiant dans ma mauvaise jambe. Le diable referma sa gueule sur mon bras armé, ses crocs raclant et glissant contre la plaque d’acier tandis qu’il tentait de l’arracher. Je jurai et sortis mon poignard, que j’enfonçai dans son œil.
Cela le fit reculer et hurler à pleins poumons en pleine figure, le couteau toujours fiché dans l’œil. Je boitillai vers lui : s’il reprenait son élan, la situation allait mal tourner. Il se cabra et frappa de ses griffes cornues. Je boitillai prestement sur le côté et lui abattis mon épée sur l’oreille, lui infligeant une blessure d’où s’échappa de la fumée au lieu du sang. Pour me remercier, il me percuta de flanc, mais cette fois, j’étais prête : mon Nom s’embrasa et j’encaissai le coup sans broncher, les pieds fermement ancrés au sol. Il émit un son de surprise et se tourna pour mordre de nouveau, mais je n’en avais pas fini. Rassemblant les fils de pouvoir qui m’enveloppaient encore, je les enroulai autour de mon poing et lui décochai un coup de poing traître dans le ventre en grondant. Il poussa un râle étouffé, la force du coup déchirant sa chair et faisant onduler son corps.
« Bienvenue à Marchford », soufflai-je en lui enfonçant mon épée dans l’autre œil. Je posai une seconde main sur la garde et tirai de toutes mes forces, jusqu’à ce que ma lame lui déchire la gueule et en ressorte fumante.
La tête presque entièrement fendue en deux, il s’effondra au sol, agité de soubresauts, puis s’immobilisa.
« Ne laisse pas la porte te frapper en sortant », conclus-je en retirant mon couteau du cadavre pour le rengainer.
Pendant que je m’occupais du diable, les déserteurs avaient résisté à l’assaut des autres monstres avec une ténacité admirable. Je vis des cadavres au sol. L’arrière de la compagnie était en désordre, car les Crochets-de-fer avaient franchi le mur de boucliers et commencé à éventrer les soldats, mais deux monstruosités centipèdes gisaient mortes par terre et plusieurs monstres à tête de chacal avaient été taillés en pièces par les lames des légionnaires. Le mur de boucliers résistait à la furie bestiale de l’ennemi, ce qui signifiait que l’intervention des grands diables n’était plus qu’une question de temps.
Comme si mes pensées les avaient appelés, la deuxième vague se mit en mouvement. Leur petit nombre témoignait du talent de Pickler pour les pièges et de l’intrépidité de Robber, qui les avait déclenchés : à part la bête hyène que j’avais abattue, il ne restait que quatre diables massifs. Deux étaient du même moule que le singe écorché que j’avais jadis abattu avec la ligne de Kamilah, lors de ma tentative ratée pour secourir les blessés de la Quinzième, et je savais parfaitement à quel point ils pouvaient être dangereux. Les deux autres, je les dévisageai avec dédain : un cousin particulièrement laid d’un taureau et un lézard qui essayait très fort de ressembler à un tigre. Ceux-là, je les laissais aux Gallowborne, mais les singes avaient une réelle chance de faire s’effondrer le mur de boucliers s’ils parvenaient à l’atteindre. Mais c’était bien pour ça que j’étais là, non ? Je boitillai en avant de la ligne de bataille, me baissai sous le coup d’un chacal et me redressai dans le même mouvement fluide pour l’éventrer. Il hurla de ses deux gueules et je le laissai serrer ses entrailles contre lui, certaine qu’il ne dérangerait plus mes soldats. Le singe écorché le plus proche hurla sa haine dans ma direction, mais l’autre se contenta de passer devant moi. Ça, il n’en était pas question. Des ombres se rassemblèrent en boule devant ma main libre et le projectile fila comme un carreau, le frappant au ventre. Ses muscles et ses os éclatèrent, projetant des asticots dans toutes les directions.
« C’est mal élevé d’ignorer une dame qui vous invite à danser ! » lançai-je.
À en juger par ses hurlements, j’avais maintenant toute son attention. Parfait. Ils foncèrent sur moi côte à côte, signe de plus que ces salauds avaient vécu assez longtemps pour apprendre à réfléchir. Était-ce trop demander que d’avoir affaire à des diables purement bestiaux ? Il faudrait que j’écrive à l’Héritière une lettre bien sentie à ce sujet. Mon répertoire d’insultes en Mthethwa et en taghrébi ne cessait de s’étoffer. Les diables fonçaient sur moi comme deux charrettes sans frein et j’entendais déjà les voix d’enfants qu’ils imitaient — Dieux, je l’espérais — implorer leur aide. Je tins ma position jusqu’au dernier instant, en ralentissant ma respiration. Je ne pouvais plus glisser et courir sur mes champs de bataille, je le savais. J’étais trop lente, désormais. La mobilité n’était plus mon fort, et je ne pouvais rivaliser en force brute avec ces monstres sans puiser profondément dans mon Nom : ce dont je me méfiais plus que jamais. Le puits de pouvoir semblait moins profond. Il risquait de se tarir si je manquais de prudence.
Je m’en sortirais. Je me souvenais encore de la première fois où j’avais vu Noir et Capitaine se battre, quand je venais tout juste de quitter Laure et que j’étais encore une bleue. Capitaine avait bougé comme l’éclair et frappé comme une avalanche, mais mon professeur avait tout de même remporté leur duel d’entraînement. Et il l’avait gagné sans jamais dépasser l’allure de la marche, laissant son placement et son jeu de jambes mener le combat à sa place. Je n’en étais pas encore là, mais ce style de combat n’était pas hors de ma portée. Surtout contre des adversaires qui tenaient encore davantage de la bête que de l’esprit. Les deux diables étaient légèrement séparés, car ils arrivaient sous des angles différents. Au dernier moment, je baissai le corps et fis un seul pas en avant, les laissant me dépasser et se percuter.
Je leur adressai un sourire sombre tandis qu’ils s’emmêlaient dans un enchevêtrement de membres et de cris perçants, puis pivotai pour leur faire face à nouveau. Je les laissai se relever sans intervenir, sachant que chaque instant gagné permettait aux Gallowborne d’éliminer davantage des autres monstres.
« Première leçon, leur dis-je. Les éléments les plus importants du combat sont la distance et le jeu de jambes. Recommençons. »
Lorsqu’ils revinrent à la charge après s’être dégagés, ils se montrèrent plus prudents. Ils ne foncèrent pas sur moi : l’un tenta d’attraper mon épée tandis que l’autre cherchait à se glisser dans mon dos. J’esquivai le membre qui se tendait vers moi et m’appropriai un filet de mon Nom, juste assez de pouvoir pour recouvrir le tranchant de mon épée et lui permettre de couper net la chair et l’os du poignet du diable lorsque je l’abattis. Sans perdre une seconde, j’attrapai le membre qui dégoulinait d’asticots et le jetai dans les pattes du diable qui chargeait derrière moi. Je fis un autre pas mesuré pour m’écarter de son chemin tandis qu’il trébuchait et percutait son congénère. Les voilà de nouveau à terre, emmêlés dans leurs membres.
« Deuxième leçon, dis-je. Je ne suis pas une bretteuse. L’escrime est le “sport policé qu’on enseigne aux enfants de la noblesse”, paraît-il. Moi, j’ai appris à tuer vite et bien, en laissant le moins d’ouvertures possible. »
Mon sermon ne semblait pas plaire à mon auditoire. Des hurlements fusaient de toutes parts. Cela me troublait de constater à quel point il m’était facile d’ignorer ces supplications éplorées, prononcées avec une voix d’enfant.
« J’entends beaucoup de jérémiades, les gars, dis-je. Reprenez-vous un peu, voulez-vous ? »
Eh bien, me dis-je tandis qu’ils se jetaient sur moi comme des taureaux en colère dès qu’ils furent debout, la provocation marche sur les diables. Bon à savoir. Je ne bougeai pas : se déplacer par peur était du gaspillage. Je ne frappai pas non plus : frapper sans raison ne rimait à rien. J’expirai calmement et les regardai se rapprocher, jaugeant les distances à chaque instant. Le poing du premier effleura mon épaule tandis que mon épée décrivait un arc et lui tranchait proprement la tête. Je pivotai pour laisser le second me dépasser, puis fis appel une dernière fois à mon Nom. La lance d’ombre jaillit et lui transperça le crâne avant qu’il n’ait fait quatre pas de plus. Un battement de cœur passa, puis les deux cadavres s’effondrèrent. J’époussetai quelques asticots tombés sur mon épaule.
« Troisième leçon, dis-je aux morts. Callow est sous ma protection. Foulez son sol à vos risques et périls. »
Derrière moi, les déserteurs poussèrent un cri et avancèrent, encerclant les derniers diables dans des cercles de boucliers d’acier. Ils se pressèrent contre les monstres, ne leur laissant même pas la place de bouger, et enfoncèrent leurs épées dans leurs points faibles avec une ardeur féroce. Je boitillai lentement vers eux en rengainant ma lame, et lorsque je les rejoignis, nous étions les seules créatures vivantes encore debout.
« Les blessés au point de rassemblement ! lançai-je. Les autres, avec moi. Il nous reste encore un dernier problème à régler. »
Pour une fois, ces acclamations me semblèrent méritées.