Chapitre 63
« Le pire péché qu’un méchant puisse commettre, c’est d’hésiter. »
— Impératrice de l’Effroi Maleficent II
« Elle est réveillée », dit une voix d’orc.
Je la reconnus. Masculine. Adjoint. Digne de confiance.
« Fais encore un pas et j’active les protections contre toi », aboya quelqu’un.
Du mthethwa parlé. Soninke, le fils de Warlock. Apprenti.
« Masego… »
« Ce ne sont peut-être pas les yeux de Catherine qui nous regardent », siffla la seconde voix.
La lumière jaillit et je hurlai de nouveau. Mes jambes et mes poignets étaient entravés, mais pas par des cordes. Une sorcellerie bleue, bouillonnante, me brûlait la peau.
« Tu lui fais mal », gronda Adjoint.
En colère. Il avait l’air grand et furieux, prêt à en venir aux mains.
« Tais-toi, gronda Apprenti. Les sorts de diagnostic sont déjà assez compliqués sans… fale’ibashe. »
Je ris, ou sanglotai. Je n’avais jamais entendu cet homme jurer en mthethwa.
« Elle est toujours elle-même. Mais la corruption a atteint son troisième aspect », murmura Soninke d’une voix rauque. « Il faut que nous… »
« Que quoi ? » insista Adjoint. « Qu’est-ce qu’on fait ? »
« Je ne sais pas », lâcha Apprenti. « La corruption se propage. »
« Alors arrête-la », aboya l’orc. « Maintenant. »
« Ce n’est pas si simple, elle est enracinée dans l’aspect », répondit le mage.
« Alors arrache cet aspect, bon sang », ordonna Adjoint d’une voix tonitruante.
J’entendais quelque chose au-delà d’eux, à peine perceptible. Comme une chanson. Je l’avais déjà entendue, je le savais. D’où venait-elle ?
« Je mutilerais son âme », dit Soninke, l’air malade. « Elle pourrait en mourir. »
Oh, Apprenti. Si délicat. Pourquoi était-il avec nous ? Je n’en étais toujours pas sûre. La chanson devenait plus distincte. Il y avait des paroles, et si seulement j’écoutais comme il fallait, je pourrais…
« Dieux d’en Bas, Apprenti, si tu ne t’y mets pas tout de suite, je ne répondrai plus de mes actes », dit l’orc.
Il était troublé, inquiet. Mais un mot fut prononcé, un mot qui avait valeur d’ordre pour la Création, et je m’endormis.
Il manquait quelque chose.
Avant même d’ouvrir les yeux, je le savais aussi sûrement que je connaissais ma propre respiration. Je n’étais plus attachée au lit, et je ne me trouvais même plus dans la même pièce. Ce n’était pas le manoir : tout était trop petit et les murs de bois mal fichus. Une fenêtre avait ses volets peints ouverts. La nuit n’était pas encore tombée, mais le ciel était couvert de nuages, comme dans mon rêve. Cela ne ressemblait pas à une coïncidence et je frissonnai, prise de nausée. La porte à ma gauche s’ouvrit à la volée un instant plus tard ; Apprenti agita distraitement la main et éteignit une rune qui venait de s’allumer sur la table de chevet, sans que je l’aie remarquée.
« Catherine », dit-il d’un ton hésitant.
« Masego », répondis-je en fronçant les sourcils.
Le soulagement se peignit sur son visage et il se hâta jusqu’à mon chevet. Ses cheveux étaient en bataille, presque dépourvus des breloques qu’il y portait d’habitude, et ses yeux étaient rouges, comme s’il n’avait pas dormi depuis trop longtemps.
« Reste allongée », ordonna-t-il, et je daignai lui obéir.
J’avais déjà eu affaire à des guérisseurs, et leur présomption servait généralement les intérêts du patient. Au moins, celui-ci ne buvait pas, contrairement à l’homme sur qui j’avais dû compter à la Fosse. Ses mains étaient douces mais sûres lorsqu’il examina mes poignets, grimaçant à la vue des brûlures qui cicatrisaient. Elles pulsaient faiblement, mais pas autant que la cicatrice laissée par William les mauvais jours.
« Ce n’est pas aussi grave que je le pensais », dit Apprenti en maintenant l’une de mes paupières ouverte d’une main et en faisant passer devant mon œil un doigt entouré de flammes de l’autre. « Ta vue n’est pas atteinte et je pourrai corriger la décoloration, avec le rituel adéquat. »
« La décoloration ? » répétai-je d’une voix faible.
J’avais un goût étrange dans la bouche, différent de celui qu’on a après un long sommeil. Quelqu’un m’avait fait boire une potion. Tout me semblait encore flou. Masego s’interrompit, étouffa la flamme et retira sa main de mon champ de vision.
« Je suis désolé, Catherine, dit-il. Éliminer la contamination par le feu a été plus difficile que je ne le pensais. Certains des… effets pourraient être permanents. »
« Je vais bien », protestai-je.
« Je sais », reconnut-il. « Et ça fait vingt battements de cœur que je t’enfonce une aiguille dans la joue. »
Je détournai vivement la tête et vis une petite écharde de métal voler avant d’atterrir au sol.
« Je… je ne… » commençai-je, sans savoir quoi dire.
« Seul le côté gauche de ton visage est touché », expliqua-t-il, et je sentis qu’il s’efforçait de rester impassible.
J’appréciai ce geste plus que je n’aurais su l’exprimer. J’avais l’impression de marcher au bord d’un précipice ; le moindre signe d’émotion risquait de me faire basculer.
« Ta jambe droite », dit-il en contournant le lit et en repoussant doucement les couvertures après que j’eus acquiescé. Quelqu’un m’avait enfilé un pantalon de coton doux à un moment donné. « Essaie de donner un coup de pied. »
Je poussai un sifflement de douleur à mi-chemin du mouvement. Une ombre passa dans les yeux de Masego, puis disparut aussi vite qu’elle était venue.
« Le membre reste en grande partie fonctionnel, et je te préparerai quelque chose contre la douleur, dit-il. Mais tu boiteras toute ta vie. »
« La chair nécrosée », devinai-je.
Le mage à la peau sombre détourna le regard.
« Si j’avais commencé à contenir la corruption plus tôt, tu aurais encore toute ta mobilité », avoua-t-il, honteux.
Je fermai les yeux. Tout en moi voulait se déchaîner contre lui. Je pris lentement une inspiration, puis la relâchai.
« Tu m’as sauvé la vie », dis-je.
Il eut l’air peiné.
« Catherine, je… »
« Masego, l’interrompis-je. Tu connais Black depuis bien plus longtemps que moi. S’il apprenait que j’ai été corrompue par un démon, que ferait-il ? »
L’homme à lunettes serra les doigts en un poing.
« Il te tuerait, dit-il doucement. Sur-le-champ, sans prévenir, puis détruirait le cadavre. Ensuite, il mettrait en quarantaine tous ceux avec qui tu serais entrée en contact et ferait subir le même sort à quiconque aurait été touché, même légèrement. »
« Et il aurait raison », murmurai-je.
Je laissai passer un long moment, qu’il sembla incapable ou peu désireux d’interrompre. À plusieurs reprises, il ouvrit la bouche, puis la referma. Je rassemblai le peu de force qui me restait et me préparai à encaisser.
« Dis-le-moi, ordonnai-je. Dis-moi pourquoi j’ai l’impression qu’il me manque un membre que je n’ai jamais eu. »
L’homme à la peau sombre se mordit la lèvre.
« J’ai opéré ton âme, dit-il. Il fallait exciser l’aspect qui avait été corrompu, sinon la corruption aurait continué à se propager. »
Je m’efforçai d’empêcher mes mains de trembler.
« Il a disparu ? Tout entier ? »
« Ainsi que d’autres parties de ton âme », admit-il. « Je n’avais pas les outils adéquats pour être parfaitement précis. »
Je souris avec amertume. Mon corps était déjà un amas de chairs meurtries, même si les soins magiques avaient fait en sorte que presque aucune cicatrice ne reste visible. À présent, on aurait dit que mon âme elle-même suivait le même chemin. Je me demandai ce qui arriverait si, après ma mort, on m’enterrait en terre consacrée. Cette pensée me fit frissonner de peur : toucher à une âme, de quelque manière que ce soit, relevait du blasphème suprême.
« Rien ne viendra le remplacer, n’est-ce pas ? » demandai-je doucement.
« Le Nom d’Écuyer est définitivement mutilé », répondit-il tout aussi doucement.
Je détournai le regard vers la fenêtre. Les nuages tourbillonnaient, comme la magie qui m’avait entravé les poignets tandis que je hurlais. Je plaquai un sourire sur mon visage.
« Je suppose que je devrai me contenter de deux aspects, alors », lui dis-je.
Le visage de Masego était impénétrable et il resta longtemps silencieux.
« Tu n’es pas obligée de faire ça, tu sais, finit-il par dire. J’ai été élevé par un méchant. Je sais que nous ne sommes pas intouchables. Nous saignons. Nous pleurons. »
« Je ne peux me permettre ni l’un ni l’autre, répondis-je en gardant un ton calme. Je n’ai pas le temps pour ça. »
« Je ne crois pas que tu puisses te permettre de ne pas le faire. Pas maintenant », dit Apprenti.
« Black… » commençai-je.
« A pleuré quand il a enterré ses parents, m’interrompit doucement Masego. Mon père était là, alors je le sais. »
« Je ne suis pas faible », grondai-je, ces mots m’échappant contre ma volonté, et mon poing réduisit la table de chevet en petit bois.
Il ne broncha pas.
« Reconnaître qu’on a été blessé n’est pas une faiblesse, répondit l’homme à lunettes. Nous devons tous nous arrêter parfois. Les Rôles ne nous rendent pas plus qu’humains, Catherine. Ils nous donnent seulement des pouvoirs et des responsabilités. »
Il parlait avec le cœur, et c’était peut-être pour cela que je ne lui écrasai pas le poing au visage. Il était trop sincère pour vouloir me blesser, du moins volontairement. Ma colère se dissipa, et la force qu’elle m’avait apportée s’en alla avec elle.
« Je ne peux pas m’arrêter, répondis-je avec lassitude. Je dois mieux que ça aux gens. Dieux, Masego, ça ne fait même pas deux ans que j’ai quitté Laure et j’ai déjà assez de morts sur la conscience pour remplir une douzaine de cimetières. Je ne peux pas laisser tout ça n’avoir servi à rien. Je ne peux pas perdre. »
À ma honte et à ma fureur, les larmes me montèrent aux yeux. Comme si j’étais une gamine avec un genou écorché. Mon propre corps me trahissait, mes mains tremblaient et ma gorge se nouait sans pouvoir s’arrêter. Et maintenant, j’avais peur, car je venais de me rappeler brutalement qu’il existait des choses auxquelles importait peu le fait qu’un Nom était censé me rendre inaccessible.
« Quand tu es revenue après avoir essayé de secourir les blessés, dit Apprenti, je m’attendais à ce que tu sois en état de choc. Les diables sont parmi les créatures les plus terrifiantes que la Création ait jamais engendrées, et tu venais de les voir massacrer des centaines de tes hommes. »
« J’ai tenu le coup, alors, marmonnai-je avec colère, et je tiendrai le coup maintenant. »
Masego soupira.
« Pour être honnête, je me suis davantage inquiété quand tu t’es mise à plaisanter avec Hakram que lorsque tu es arrivée en tenant à peine debout, avoua-t-il. On ne se remet pas comme ça d’une telle expérience, Catherine, même quand on porte un Nom. »
« Moi, si », répliquai-je entre mes dents serrées.
Le mage se leva lentement, puis me regarda avec tristesse.
« Je ne devrais pas avoir à te dire combien il est dangereux, pour un méchant, de se mentir à lui-même », répondit-il avant de me laisser seule avec mes pensées.
Ses paroles résonnèrent dans la pièce longtemps après son départ.
J’appris que je n’avais pas le droit de quitter la chambre.
Quoi que Masego ait fait à mon âme, cela l’avait rendue vulnérable. Les protections de la chambre où l’on me gardait la préservaient des influences extérieures, mais je ne pourrais pas sortir avant l’aube du lendemain. Les visites étaient autorisées, mais une seule personne à la fois. Hakram vint le premier, avec des rapports et quelques-uns de mes effets personnels.
« Le rituel d’Apprenti a fonctionné, me dit l’orc. Les frontières sont établies et nous préparons les défenses pour l’arrivée de l’ennemi. Juniper a étudié les rapports sur ta rencontre avec les diables et, avec l’aide de Pickler, elle a imaginé quelques contre-mesures. »
« Et la ville ? demandai-je.
— Tout est calme, grogna-t-il. Le ciel effraie les gens, qui n’osent pas sortir, et nous avons trouvé peu de volontaires pour rejoindre les défenses. Ratface a réussi à dénicher quelques mages, mais ils sont moins de vingt en tout et la plupart ne seraient pas aptes à servir dans la Légion. »
« Il faut les surveiller, dis-je. Les diables lucioles en font un risque. Est-ce qu’on a aperçu les diables ou les Lances d’Argent ? »
« Nos éclaireurs ont vu quelques diables, mais pour l’instant ils se tiennent à distance. On a installé un poste de guet pour surveiller les collines ; dès que les Lances sortiront, on le saura. »
« Ce sera bientôt », murmurai-je.
« Le Limier infernal est d’accord, grommela Adjoint. Deux jours, tout au plus. »
« Je serai remise sur pied d’ici là », dis-je.
Hakram marqua une pause, puis se lécha les lèvres.
« Tu en es sûre ? demanda-t-il. Il n’y aurait pas de honte à laisser les autres s’en charger, Cat. Tu es encore en convalescence. »
« Je ne vais pas rester bien sagement dans cette foutue chambre pendant que la ville est attaquée », grondai-je.
Adjoint leva une main en signe d’apaisement.
« Si tu dis que tu seras prête à combattre, tu le seras », répondit-il.
Nous discutâmes encore un peu, puis il se leva.
« Je resterais bien, mais j’ai du travail, grommela-t-il. Je te laisse les rapports. Fais venir un coursier si tu as besoin de quoi que ce soit. »
Je lui fis signe de partir avec un sourire, dissimulant mon désarroi. Je savais que tout était entre de bonnes mains — s’il y avait quelqu’un capable de préparer Marchford à ce qui l’attendait, c’était Juniper —, mais je ne parvenais pas à chasser l’impression que toute cette situation m’échappait. Le paquet de parchemins était rempli de questions de logistique et d’horaires ; même si je savais que c’était important, mon esprit refusait de s’y attarder. Je finis par les poser et m’allongeai sur le lit, les yeux levés au plafond. Je fixais toujours les planches de bois, l’esprit vide, quand Kilian entra.
« Cat, souffla-t-elle, et avant que j’aie eu le temps de cligner des yeux, je me retrouvai avec une rousse sur les genoux, dans mes bras. »
Je posai le visage au creux de son cou et me laissai baigner dans sa chaleur.
« Kilian », répondis-je avec un temps de retard.
Pour la première fois de la journée, le tremblement constant de mes bras cessa.
« Je me suis inquiétée, dit la mage. Enfin, évidemment que je me suis inquiétée, mais… »
« Oui, dis-je doucement. Je comprends. »
Il y avait toujours eu une chance qu’une parcelle de ce qui faisait de moi Catherine Foundling disparaisse avant que Masego ait fini. Je n’étais toujours pas sûre que ce ne soit pas arrivé, et cette idée n’allait certainement pas m’aider à dormir. S’il me manquait quelque chose, le remarquerais-je ? Est-ce que je le pourrais ? Ce sentiment de manque ne s’était pas encore dissipé. Peut-être ne le ferait-il jamais. Kilian remua un peu dans mes bras et, à ma grande surprise, je compris que je m’agrippais à elle comme à une bouée de sauvetage. Elle m’embrassa doucement le front, puis posa ses lèvres sur les miennes. Mon sang s’échauffa de la meilleure des façons et mes mains se glissèrent sous sa tunique, au creux de ses reins, caressant sa peau douce avant de descendre avidement. Elle laissa échapper un petit gémissement de plaisir, puis mordilla le côté de mon cou avec un sourire espiègle.
« Tu es sûre que ton corps peut supporter ça ? » demanda-t-elle, une lueur franchement lubrique dans les yeux.
« Il n’y a qu’un moyen de le savoir », répondis-je en la faisant basculer sous moi sur le lit.
Nous parlâmes très peu après ça.
Nous restâmes ensuite allongées ensemble, plus enlacées que séparées.
Ça faisait un moment que nous n’avions pas eu le temps de simplement profiter de l’après, sans avoir à nous hâter vers autre chose. Elle ne devait pas assister à une réunion avant une autre cloche, m’avait-elle dit. Mon corps était endolori, mais, pour une fois, c’était une douleur agréable : je tendis paresseusement la main vers ma chemise, qui avait fini, je ne sais comment, parmi les morceaux de bois de ce qui avait été la table de chevet.
« Tu n’as pas besoin de la cacher, tu sais », murmura Kilian en traçant du doigt la cicatrice rouge sur ma poitrine.
Un frisson de plaisir me parcourut, mais j’enfilai tout de même ma chemise.
« Je n’aime pas la laisser à découvert », admis-je.
« Je crois que les orcs ont raison au sujet des cicatrices, dit la mage rousse. Elles rappellent que tu as été assez forte pour survivre, ce n’est pas une marque de honte. »
« Ça ne la rend pas plus jolie à regarder », répondis-je.
« Ça te rend différente, dit Kilian. Et ce n’est pas une mauvaise chose. »
Je remontai la main le long de ses côtes, puis laissai mon doigt suivre l’endroit où elle aurait eu la même cicatrice. Ma compagne frissonna, les paupières papillonnantes sans jamais se fermer tout à fait. Si elle se mordait la lèvre après ça, cela signifiait que nous allions remettre ça. J’avais appris à reconnaître ce signe très vite, vu les avantages que j’en tirais. Mais elle se rapprocha simplement de moi, et je ne fus qu’à moitié déçue : les efforts physiques soutenus restaient difficiles, et « soutenu » était le plus modéré des adjectifs que j’aurais employés pour décrire le temps passé au lit avec Kilian.
« Tu trembles de nouveau », remarqua-t-elle doucement.
Je m’éloignai, mais elle me retint par l’épaule.
« Tout va bien », murmura-t-elle.
Elle sourit tendrement.
« J’ai peur », avoua-t-elle.
C’était toujours ainsi avec elle. Elle n’hésitait jamais à parler de ses propres faiblesses, pour m’aider à reconnaître les miennes. J’aimais cela chez elle, même si je ne l’aimais pas tout à fait, elle.
« Nous sommes dans une situation difficile, poursuivit-elle. Et toi, tu l’as vue de près, contrairement à moi. »
Je me rapprochai à nouveau d’elle, passant un bras sur son ventre et l’autre dessous.
« C’est grave, reconnus-je doucement. Et je ne sais pas comment nous allons nous en sortir. »
Elle leva la main et me caressa la joue. Je la voyais, mais je ne sentais rien sur ce côté de mon visage. Je sentis ma gorge se nouer.
« C’est donc ce côté-là », murmura-t-elle en fronçant les sourcils.
Elle ne s’arrêta pas, mais fit glisser ses doigts plus bas, jusqu’à mon cou.
« Tu me cajoles comme si j’étais un cheval, marmonnai-je en reniflant. »
« Tu n’as pas à nous sauver à chaque fois, Cat, me dit-elle, sans se laisser détourner. Nous pouvons aussi aider. N’est-ce pas le but d’avoir une légion ? »
« Si je dois te faire faire mon sale boulot, répondis-je, qu’est-ce qui me donne le droit de commander ? »
Kilian soupira, puis retira sa main pour prendre la mienne.
« Juniper parle de toi de temps à autre, m’informa-t-elle. De ton imprudence, de ta tendance à réfléchir avec les poings. Malgré tout, je ne l’ai jamais entendue remettre en question ta capacité à diriger la Quinzième. Tu crois vraiment que cela changera parce que tu n’auras plus de troisième aspect ? »
Je serrai sa main plus fort. Je n’arrivais pas vraiment à exprimer combien cela comptait pour moi que, même quand cela devenait presque douloureux, elle n’essaie pas de défaire nos doigts entrelacés.
« J’ai merdé, murmurai-je. Je me suis dit que si j’avais le pouvoir, je pourrais nous tirer de ce pétrin, mais je n’ai fait qu’empirer les choses. Ça vient, Kilian. Ça vient pour nous. Nous nous préparons à affronter les diables et les Lances, mais ce n’est pas d’eux que nous devrions avoir peur. J’ai pris la mauvaise décision, et ce n’était peut-être pas la seule. »
J’hésitai, puis exprimai la peur que je portais en moi depuis la nuit où nous avions décidé de défendre Marchford.
« Et si je nous avais tous condamnés à pire que la mort, simplement parce que je voulais avoir des principes, pour une fois ? Parce que je voulais faire ce qui était juste. »
Les mots me parurent plus amers que je ne l’aurais cru.
« Il y a eu des Écuyers avant toi, murmura Kilian. Il y en aura après toi. Mais nous ne suivons pas un Nom, tu comprends, nous suivons Catherine Foundling. Et je ne crois pas qu’elle soit déjà hors-jeu. »
Cette fois, je ne retins pas mes larmes. Mon dernier souvenir fut Kilian qui me lissait les cheveux en remontant les couvertures sur moi.
Malgré tout, je dormis mal.