Chapitre 627
Yara de Nulle Part siégeait, jambes croisées, sur le trône du Roi Mort. Depuis le sommet de la flèche, je voyais les récits s’imbriquer avec un sourire aux lèvres.
Le dernier acte de dépit du Roi Mort menaçait de nous engloutir tous ; en contrebas, on se battait désespérément pour empêcher le drakon de s’éveiller. Et, entrelacé à tout cela, le récit que Yara de Nulle Part voulait nous trancher dans la gorge : Cordelia et son ealamal. Je ne pouvais pas Voir Cordelia elle-même, elle n’était pas Nommée, mais tout ce qui se déroulait autour d’elle dessinait une trajectoire assez forte pour que je parvienne à peine à la distinguer — comme si je traçais les contours de quelqu’un dans l’ombre. Ce serait pareil pour la Barde, me dis-je. À quel point aurions-nous été dans la merde si Cordelia avait pris un Nom cette nuit-là, à Salia, et que Yara avait obtenu libre accès à son esprit ? Nous serions peut-être déjà morts sans l’Augure.
Les récits s’entremêlaient à toute allure pour former ce qui, je le savais déjà, devait être notre nœud coulant. Nous avions obtenu nos miracles : l’Épée des Tertres, l’Artificière Bénie et les Gigantes, mais nous les avions obtenustrop tôt. Et même si je Voyais la fin du drakon dans le cours de la Sorcière des Bois — au prix d’une douleur qui me serra le cœur pour Hanno —, il serait trop tard. Les défenses de l’ealamal s’effondreraient d’abord, l’ombre de Cordelia Hasenbach se mouvrait, puis… la lumière, la Lumière aveuglante, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. J’entrevis Hanno survivre, mais ce serait comme l’avait dit l’Intercesseuse. Il serait l’un des cinquante survivants à peine, sur tout Calernia, un continent poussant lentement son dernier râle.
Je compris qu’un quart d’heure suffirait à l’Intercesseuse pour massacrer Calernia : c’était le temps qui séparait la chute des défenses de l’ealamal du moment où Antigone nous sauverait tous. Il en fallait si peu pour tuer un continent.
Alors, nous nous immobilisâmes tous les deux, car le courant changea. Un dernier fil caché, un unique grain de sable parmi les machinations de l’Intercesseuse. L’Augure, compris-je. Elle avait laissé derrière elle une partie d’elle-même, quelque chose de minuscule. Une phrase, tout au plus, sans quoi ce serait trop important, trop visible. L’Intercesseuse l’aurait remarquée, et peut-être moi aussi. Mais aucune de nous ne l’avait vue, parce que l’Augure était morte et avait confié le dernier fragment d’elle-même à une femme sans Nom. Telles une flèche tirée depuis un angle mort, les paroles avaient filé sans être vues jusqu’à leur cible, et il était désormais trop tard. La Lumière à venir s’éteignit.
Depuis l’au-delà, Agnes Hasenbach nous avait encore une fois tous menés par le bout du nez.
Et, comme ça, pensai-je, nous avions gagné. J’ignorais si Cordelia était vivante, ou si qui que ce soit l’était à ses côtés, mais l’ealamal était hors jeu. Je ne voyais aucun récit où des mains Nommées allumeraient le brasier censé nous engloutir tous. Je laissai échapper un souffle tremblant tandis qu’en contrebas commençait la dernière marche de la Sorcière des Bois, observant le visage de l’Intercesseuse se crisper.
« Tu as toujours vu un peu trop loin pour ton propre bien, dit-elle. N’est-ce pas, Agnes ? »
« Catherine ? »
La voix de Hanno trahissait son inquiétude, mais je ne me retournai pas. L’Intercesseuse était toujours là, et je n’osais pas détourner les yeux de sa silhouette assise. Pas encore, même si elle était vaincue.
« Nous vivons, dis-je. L’ealamal dort. Et je suis désolée, Hanno, mais… »
« Je sais, m’interrompit doucement le Chevalier Blanc. Je ne peux pas arriver à temps pour la Sauver. »
« Tu gardes Kreios, haussa les épaules l’Intercesseuse, même s’il n’y reste plus grand-chose. Tu n’as qu’à t’en prendre à toi-même, Catherine : tu as tant favorisé le changement d’âge que toutes les reliques vont être ensevelies dans son sillage. »
J’inspirai, faisant appel à la Nuit, mais la Barde n’avait pas l’air inquiète. Elle repoussa ses longs cheveux blonds, tâtonna sur son flanc jusqu’à trouver sa flasque d’argent. Sachant que l’attaquer à présent ne servirait qu’à lui offrir une porte de sortie, je me tissai plutôt des yeux. Dès que je vis à travers eux, je regardai Masego, agenouillé auprès d’Akua. Elle était étendue, sa respiration laborieuse, mais le calme du Hiérophante m’apaisa à mon tour. Il tenait assez à elle pour s’inquiéter si ses blessures risquaient de la tuer. Et elle était blessée, comme je le découvris en prenant le temps de l’examiner une seconde fois.
Je voyais où le sort du Roi Mort l’avait frappée. Ce n’était pas un coup fatal aussi manifeste que certains des autres qu’il avait lancés, mais le bord de sa main droite était déformé, et sa peau avait quelque chose… Elle était morte, compris-je. Son bras entier était celui d’un cadavre, mort jusqu’au moindre recoin. Son armure le dissimulait, mais je voyais une raideur discrète gagner le côté de son cou. Quelle part d’elle avait été tuée par ce seul coup : la moitié, le tiers ? Je serrai les doigts. Je n’étais même pas sûre que la Lumière puisse guérir une telle chose, mais au moins était-elle encore en vie. Et les filaments jaunes de sorcellerie autour des mains de Masego semblaient faciliter sa respiration.
« Hiérophante ? » l’appelai-je, sans quitter la Barde des yeux.
« Elle ne risque pas de mourir, répondit-il. Elle devrait bientôt pouvoir parler de nouveau. »
J’inspirai brusquement. Je n’avais même pas remarqué qu’elle en était incapable ; je la regardai donc une troisième fois, tandis que d’autres yeux me montraient Hanno s’avançant à mes côtés, le visage sombre. Seul mon regard s’écarta d’Akua, comme si je craignais d’avoir aperçu autre chose.
« Tu formes une divinité », dis-je d’un ton égal.
Il sourit.
« Je n’ai pas encore assimilé tout ce que j’ai gagné du Roi Mort, dit le Hiérophante, mais une fois que ce sera fait, je m’attends à ce que ma perspective s’élargisse… »
Et cela suffirait, nous le savions tous les deux. La divinité n’était qu’une question de perspective, avait-il dit un jour, et même un vieux monstre comme l’Intercesseuse en convenait. Il aurait le pouvoir et la compréhension, et cela suffirait.
« Voilà donc pourquoi tu es encore là », dis-je doucement en croisant le regard de la Barde.
Elle but une longue gorgée à sa flasque et grimaça après la première lampée. Une odeur d’alcool fort et d’orange me parvint aux narines.
« Ça aurait été plus propre si tu m’avais laissée faire par l’intermédiaire de Cordelia, dit Yara de Nulle Part, la voix rauque à cause de l’alcool. Un seul coup, personne ne souffre. Mais je te l’ai déjà dit : si tu tiens à choisir la voie difficile, c’est celle que tu auras. »
Je la crus — ou du moins crus-je qu’elle le croyait —, mais je voyais l’angle qu’elle pouvait exploiter : un murmure répandu à travers le monde, le premier usage de Guider que je lui voyais faire. Et dans l’instant qui suivit, je la vis effacer son récit avorté du plateau et en tirer un autre.
« C’est déjà terminé, Barde, lui dit calmement le Chevalier Blanc. Le dépit ne peut que… »
Je levai la main pour le faire taire. Il eut l’air quelque peu contrarié, mais s’interrompit.
« Ne dis rien sans peser soigneusement tes mots, dis-je, ma voix résonnant dans la salle du Roi Mort. Il ne nous faut plus qu’une seule phrase mal choisie pour mourir. »
Yara sourit, Hanno se raidit, et mes doigts se refermèrent si fort sur mon bâton que mes jointures blanchirent. Je Voyais le récit qu’elle s’apprêtait à suivre. J’aurais dû comprendre dès le début qu’il était sacrément arrogant de croire que nous l’avions eue. L’Augure avait brisé son plan, oui, mais l’Intercesseuse n’était pas une méchante ivre de sang, lancée dans sa première tuerie. Elle avait posé desfondationsà tout cela, et aucune n’avait disparu.
« Tu as dit, murmura Hanno, que l’ealamal dormait. »
« Et Cordelia Hasenbach ne le réveillera pas, si elle est en vie », répondis-je en jetant un coup d’œil à Yara.
Elle m’adressa un sourire avenant, sans répondre. Qu’elle n’ait pas profité de l’occasion pour se vanter était plutôt bon signe, mais peut-être voulait-elle simplement garder ses cartes près du corps.
« Mais les Séraphins sont toujours réduits au silence, dis-je, et l’ealamal est toujours rempli à ras bord de Lumière. Elle n’a pas besoin de Cordelia, il lui suffit de trouver quelqu’un, n’importe qui, pour allumer le feu. »
« Personne ne le fera », affirma le Chevalier Blanc avec assurance.
Très loin sous nos pieds, le drakon mourut, comme si les Cieux eux-mêmes faisaient écho aux paroles de leur fils préféré. La Barde n’avait pas l’air troublée, ce qui mit Hanno sur ses gardes. À juste titre, car la disparition du drakon — qui dévorait tous les morts sur lesquels il avait régné dans son dernier râle, même si cette souveraineté n’avait guère dépassé Keter et que les autres morts se tenaient toujours debout — signifiait que la bataille au sol était gagnée. Rien ne justifiait d’utiliser l’ealamal, comme Hanno l’avait affirmé avec tant d’assurance. Aussi horribles qu’eussent été les pertes, nous avions gagné.
Du point de vue des mortels, en tout cas.
« Pas un héros ni un méchant, convins-je à voix basse. Mais elle n’est pas moi, Hanno. Elle ne travaille pas qu’avec des Nommés. »
« Les Séraphins, murmura-t-il. Tu crois… non, peu importe. Il nous faut le Hiérophante pour… »
Deux bruits retentirent derrière nous. D’abord, le léger hoquet de Masego qui se relevait, puis la toux rauque d’Akua, qui retrouvait sa voix. Je vis le Hiérophante faire quelques pas chancelants, puis s’immobiliser tandis que la sorcellerie s’enroulait autour de lui en anneaux serrés. Hanno dégaina son épée, mais je posai la main sur son bras. Ce n’était pas une attaque, c’était sa propre magie. Il avait fini d’absorber le Roi Mort et sa perspective s’ajustait donc. Il serait exclu du reste de cette conversation, tant à cause des efforts colossaux qu’il fournissait que parce que la Providence veillerait à ce qu’il n’y participe pas. Il ne le pouvait pas, car il faisait partie du récit en tant qu’opposé des Séraphins.
« Ne fais rien, dis-je. Le chemin que prendrait l’histoire si nous l’interrompions est… déplaisant. »
Une illumination interrompue à mi-chemin n’était que folie, et c’était là un mal dangereux à infliger à un homme aussi puissant que Masego.
« Qu’est-ce qu’ilfait ? » demanda Hanno sans détour.
« Il forge sa propre divinité, dit Akua d’une voix rauque en se relevant, comme l’un des dieux d’En Dessous. Un dieu maléfique. Que diront tes Séraphins, Chevalier Blanc ? »
« Ils chercheront à le tuer, répondit le Chevalier Blanc. Avant qu’il ne puisse assombrir la Création. Mais ils ne peuvent pas agir de la sorte. Ils sont toujours réduits au silence. »
« Non, plus maintenant, lui dis-je. Ils se taisent seulement encore un peu, grâce à notre amie. »
« C’est moi », lui confirma obligeamment Yara.
Je compris qu’elle commençait à s’amuser.
« Alors ils devraient toujours être incapables de… » commença Hanno, avant de serrer les mâchoires. « L’ealamal. Que les dieux nous pardonnent, c’est le cadavre d’un Séraphin. »
« Et il est rempli à ras bord de Lumière, de quoi ravager la moitié de Calernia, dis-je sans détour. Elle n’a qu’à attirer leur attention là-bas pour qu’ils piquent leur crise génocidaire. »
Je m’attendais à ce qu’il conteste cette description du Chœur du Jugement — à juste titre, ce n’était pas l’interprétation la plus flatteuse —, mais Akua m’interrompit. Elle avançait raide comme un piquet. Le sort avait probablement atteint sa jambe droite, même si elle n’était pas entièrement morte, mais elle respirait sans peine et ses deux yeux semblaient fonctionner. Un nœud dont j’ignorais la présence dans mon ventre commença à se défaire.
« Pourtant, elle ne l’a pas fait, dit la sorcière aux yeux d’or. La preuve, c’est que Catherine et moi respirons encore. Elle a toujours besoin de quelque chose de nous. »
Yara leva sa flasque en son honneur.
« Si seulement tu avais été deux fois plus maligne, tu aurais peut-être pu savoir ce que c’est que le véritable amour avant de mourir, sourit l’Intercesseuse. »
Je connaissais Akua depuis des années. Comme ennemie, prisonnière, compagne et, depuis quelque temps, quelque chose d’autre. Je l’avais étudiée ; aussi son visage changea-t-il à peine, mais je vis cette petite phrase lui passer entre les côtes. Elle l’avait blessée, et riposta donc.
« Babille tant que tu veux, Intercesseuse, répliqua-t-elle froidement, mais ta chance s’épuise. »
Merde, pensai-je, comprenant ce qui allait se passer juste avant que ça n’arrive. Yara de Nulle Part nous adressa un sourire, ses yeux bleus brillants dans la pénombre de la salle du Roi Mort.
« Je suis la chance, ma fille, dit l’Intercesseuse. La Providence faite chair. Ce n’est pas un combat, c’est un jeu — et nous y jouerons autant de fois qu’il le faudra pour que je gagne. »
Akua s’était laissé appâter. « Je suis la Providence », voilà le récit de Yara. Pas une Nommée, pas une ennemie, seulement une force de la nature. Nous ne pouvions pas plus être son adversaire que celui d’un fleuve ou d’une montagne. Akua lui avait donné l’occasion de l’affirmer, et de le faire avant nous, sans même avoir à se lancer dans un monologue. Mais je plissai les yeux : ce n’était pas le genre de jeu où l’on prenait de l’avance sans rien céder en retour.Autant de fois qu’il le faudra, avait dit Yara. Elle avait donc plus d’une corde à son arc que l’apothéose de Masego. Trouver lesquelles, me dis-je, me permettrait de gagner moi-même un pas.
Mais d’abord, je devais faire émerger notre propre récit.
Je fouillai dans mon manteau en loques et en sortis la longue pipe en os de dragon que Masego m’avait donnée quand nous étions à peine plus que des enfants. Je tirai un paquet de feuille d’éveil tandis qu’Akua soupirait et que Hanno me lançait un regard incrédule, puis bourrai le fourneau avant de faire appel à la Nuit. Des flammes s’épanouirent, embrasèrent la feuille, et coururent aussi sur le sol en frémissant. Elles rampèrent sur le cadavre du Chevalier du Miroir et trouvèrent ce que je cherchais. J’aspirai profondément la feuille d’éveil, savourant la brûlure dans mes poumons tandis que je reprenais le Lien que Christophe avait porté. L’Intercesseuse sourit.
« Qu’est-ce que vous dites toujours, tous les trois ? » songea-t-elle à voix haute. « Ah oui : erreur. »
Elle pencha la tête de côté, tambourinant des doigts contre sa flasque d’argent.
« Je comprends pourquoi vous faites ça, c’est étrangement satisfaisant, me dit Yara de Nulle Part. Je t’explique ta connerie, Catherine ? Ce serait la moindre des politesses. »
« Je les ai rendus égaux, dis-je. C’est ce que tu vas dire ? »
Elle dissimula sa surprise, mais pas tout à fait. Ouais, j’avais compris que ça fonctionnerait ainsi. Voyez-vous, si nous n’étions pas tous déjà morts, c’était parce que l’Intercesseuse avait besoin d’un récit pour pousser les Séraphins à s’emporter et à incinérer Keter, voire tout Calernia. Elle manœuvrait pour y parvenir au fil de notre conversation, même si j’ignorais exactementce qu’elle attendait de nous. C’était son récit, son plan. En m’emparant des Liens, j’en avais fait notre récit, notre équivalent ; il leur fallait donc, à eux aussi, un récit pour agir contre elle.
La Création reposait sur la symétrie : un Chevalier Noir pour chaque Chevalier Blanc, un aspect de Protéger pour chaque aspect de Détruire.
La voie de Yara vers la victoire exigeait un récit. En faisant des Liens les nôtres, j’avais donc fait en sorte qu’un récit les soutienne pour qu’ils puissent agir contre elle.
J’avais su dès le début que cela aurait un prix, mais il en valait la peine. Akua avait créé les Liens sans être Nommée, même si des Nommés l’avaient aidée. Cela signifiait — et la Barde l’avait reconnu elle-même — qu’elle ne savait pas vraiment comment ils fonctionnaient ni ce qu’ils faisaient. Elle les avait appelés des entraves non pas pour nous lancer une pique, mais parce qu’elle ignorait qu’ils s’appelaient les Liens et ce qu’ils feraient exactement à la Barde. Nous ignorions peut-être ce que l’Intercesseuse voulait de nous ici, là-haut, mais elle aussi ignorait tout de la création d’Akua. Cela valait bien le prix à payer pour leur associer un récit.
« Elle fait traîner les choses, dit Hanno d’un ton égal. Elle attend que le Hiérophante achève son apothéose. »
« Ça en valait la peine ? » lui demanda Yara, intriguée. « Tu dois bien te rendre compte qu’il y a encore deux jours, tu aurais pu mettre fin à tout ça en un instant. »
Elle claqua des doigts et sourit.
« Mais il a fallu que tu suives ta propre voie, que tu abandonnes les Séraphins, reprit l’Intercesseuse. Alors, les liens sont rompus et tu ne peux plus les guider. Je repose donc ma question : est-ce que ça en valait la peine, cette satisfaction qui t’a porté jusqu’au sommet de cette flèche ? »
Hanno recula d’un demi-pas, comme giflé. Avait-elle prévu ça, me demandai-je ? S’il redevenait le Chevalier Blanc, il n’aurait plus de lien avec le Jugement. Notre lutte dans l’Arsenal datait de plusieurs années, et je continuais à découvrir des couches toujours plus profondes de ses machinations. Je tirai sur ma pipe, fermai mon œil et trouvai ma première ouverture. Elle s’en était prise à Akua et Hanno personnellement, mais seul Hanno était traité comme une menace. Yara avait essayé de blesser Akua, mais Hanno étaitdéshonoré. Elle ne voit qu’un seul des deux comme une menace, compris-je. À cause de son Nom ? Non, ça ne devait pas être ça. Les Liens avaient besoin d’un récit, pas d’un Nom.
C’était une question de récit. Elle croyait donc que Hanno avait un récit qui lui permettrait de porter l’un des Liens, mais pas Akua. Pourquoi ? J’étudiai la sorcière aux yeux d’or avec des yeux de Nuit, sans y Voir de Nom naissant. Elle était blessée, mais ne risquait pas de mourir, et sa beauté était à peine altérée, alors…Ah, pensai-je.Voilà. Tu crois qu’Akua ne peut prendre un Lien que si elle est mourante.Et, le plus accablant, c’était qu’elle avait probablement raison. Ce n’était même pas une question de caractère, du moins pas au sens moral. Akua avait lutté pour se libérer des prisons intérieures comme extérieures. Elle n’entrerait pas dans une autre cage, pas après avoir refusé celle de la Tour.
Même si elle se forçait, le récit serait faible. Ça pourrait ne pas marcher.
La situation semblait mal engagée, mais une fois de plus, en attaquant, Yara m’avait donné quelque chose. Elle nous agressait sans chercher à établir son propre récit. Cela m’en apprenait plus qu’elle ne l’avait voulu. J’ouvris mon œil.
« Hanno a raison, dis-je calmement. Tu nous fais attendre. Tu n’as pas vraiment besoin de quoi que ce soit de nous, n’est-ce pas, Yara ? Le Hiérophante est déjà en train de devenir un dieu, et c’est tout ce qu’il te fallait pour amener les Séraphins ici. Tu n’arrives simplement pas à les faire agir avant qu’il ne soit vraiment un dieu. »
Ils refuseraient, décidai-je, et elle ne pouvait pas les y contraindre. Il restait beaucoup de héros à Keter, assez pour que les Séraphins n’incinèrent pas la ville tant qu’il subsisterait une possibilité d’arrêter Masego. Mais dès qu’il aurait achevé sa transformation, les calculs changeraient. Il ne s’agirait plus d’opposer la possibilité que le Hiérophante forge une divinité à la destruction de la Grande Alliance, mais un dieu ressuscité, lié à En Dessous, à la destruction d’une poignée de Nommés et d’armées terrestres. Pour un Chœur, le choix s’imposerait presque de lui-même. Elle s’en prenait à nous pour la même raison qu’elle s’était vantée d’être la Providence : elle n’avait rien à défendre.
Yara passa la main derrière le trône du Roi Mort, en tira son vieux luth en loques et le posa sur ses genoux. Puis elle m’adressa son sourire le plus féroce.
« Je suppose que tu as raison, songea-t-elle à voix haute. Si l’un de vous tuait Zeze, ça mettrait sûrement fin à mon plan diabolique. »
Ma pipe heurta la pierre dans un cliquetis, répandant cendre et fumée. Je ne me souvenais pas d’avoir rengainé mon épée, mais elle se retrouva dans ma main en un instant. Une partie de moi était prête à s’excuser si je me trompais, mais je ne me trompais pas. Hanno avait le regard calme en tenant la Séparation et fit un pas en avant. Akua se pressa contre moi, présence réconfortante dont je compris vaguement que je l’avais attendue. Pas même pour moi : c’était parce qu’elle tenait à Masego. Elle avait appelé ça une impulsion, une injustice laissée à pourrir qu’elle voulait réparer, et elle n’avait pas menti. Mais c’était aussi autre chose.
« Hanno, dis-je, c’est exactement ce qu’elle veut. »
« Je le sais, répondit le Chevalier Blanc d’un ton égal. Mais tu l’as confirmé toi-même, Catherine : si le Hiérophante achève son apothéose, cela entraînera un massacre de masse. »
« Tue-moi ensuite, si ça peut te soulager, dit Hanno of Arwad avec lassitude. Deux vies contre des centaines de milliers ? Ce n’est pas un choix, c’est un devoir. »
« Tue-moi ensuite, si ça peut te soulager, dit Hanno d’Arwad d’un ton las. Deux vies contre des centaines de milliers ? Ce n’est pas un choix, c’est un devoir. »
« Ou tu pourrais mourir en essayant, dit Akua. Nous privant de ta force, exactement comme le souhaite l’Intercesseuse. »
Le Chevalier Blanc nous considéra longuement, puis secoua la tête.
« C’est probablement ce qui arrivera, dit-il. Mais lui aussi mourra. Un échange équitable. »
Je compris que je n’avais rien pour le menacer. Il avait déjà décidé qu’il avait un devoir à accomplir et qu’il était condamné. J’avais déjà fait hésiter Tariq en le menaçant de massacrer la Grande Alliance et d’utiliser ses restes contre Keter si elle me défiait, mais cela ne fonctionnerait pas cette fois. La cause était épuisée, la bataille terminée, et je m’étais trop dévouée à Calernia pour que Hanno me croie si je promettais le désastre. Il me connaissait trop bien.
À certains égards, c’était mon ami.
« J’aimerais qu’il en soit autrement, me dit le Chevalier Blanc, et je le crus. Mais celle qui se battra contre moi, ce sera Catherine Foundling, pas la Gardienne. »
L’écho des paroles d’Akua revint me hanter : les désirs de la femme contre les devoirs de la reine. Le grand héros se redressa, levant sa lame.
« Aujourd’hui, nous perdrons tous des amis, dit Hanno. Je suis désolé que ce soit de ma main, Catherine. »
Et c’était donc ainsi que tout allait finir ? Je le tuerais, ou il tuerait Masego, et peut-être que je les perdrais tous les deux de toute façon. L’Intercesseuse m’avait attrapée par les cheveux et traînée jusqu’aux marches de la Tour, mon couteau ensanglanté à la main. Quelle vie devais-je prendre cette fois, combien de personnes devais-je enterrer ?
« Tu devras le retenir, murmura Akua, le temps que je lance une malédiction. Je crois avoir quelque chose qui puisse le maintenir au sol, même si j’ignore toutes les cordes qu’il a à son arc. »
Et j’inspirai vivement, car j’avais trouvé une issue. L’Intercesseuse elle-même me l’avait offerte un peu plus tôt.
« Ça ne marchera pas, dis-je, et Hanno s’immobilisa. »
Il me fixa, le regard ferme, à la recherche d’un mensonge.
« Elle a d’autres récits en réserve, dis-je. Tuer le Hiérophante ne fera que la pousser à passer aux suivants. »
« D’autres récits, répéta lentement le Chevalier Blanc. Comme lesquels ? »
Je ne l’avais pas compris à ce moment-là, mais tout paraissait si évident maintenant que j’avais démêlé ses machinations. Aussi habile fût-elle, Yara n’aurait pas pu êtresûreque Masego forgerait une divinité. Son récit, en revanche, était celui du Chœur du Jugement abattant un dieu maléfique. Et il se trouvait justement qu’un tel dieu devait assurément être présent.
« C’est Sve Noc, dis-je. Nous avons réparé la Nuit, l’avons améliorée, et les avons fait renaître. Elles sont plus dangereuses, à présent, et ne s’épuiseront pas. Le Jugement voudra les éliminer, et il peut s’en prendre à elles par mon intermédiaire. »
J’ignorais si elles gagneraient, mais cela n’aurait pas d’importance. Le combat tuerait de toute façon ceux que la Barde voulait voir morts, et c’était là tout l’enjeu. J’observai Hanno peser les possibilités, se demander s’il pouvait aussi Sauver tout le monde en me tuant, mais même s’il le pouvait, rien ne garantissait que l’Intercesseuse n’ait pas une troisième corde en réserve. Cela lui ressemblerait bien, me dis-je en regardant la femme toujours affalée sur le trône du Roi Mort, de nous pousser à nous entretuer jusqu’à ce qu’il ne reste plus personne, puis de s’emparer de la victoire, les mains couvertes de sang.
« Tu as raison, finit par dire le Chevalier Blanc. »
Et ce fut un poids en moins sur mes épaules.
« On ne peut pas la vaincre en la battant ici, dis-je. Elle ne peut pas mourir, et même si nous la repoussons, elle continuera. Elle trouvera le moyen de semer le désastre pendant que nous essaierons de nous remettre de la guerre, et nous poussera au bord du gouffre. »
« Il faut l’entraver, dit doucement Akua. »
Je tenais les deux Liens dans mes mains, les anneaux de cuivre et de bronze qu’on ne pourrait passer qu’une fois et jamais retirer. L’Intercesseuse grattait distraitement son luth, toujours accordé depuis son morceau de tout à l’heure, et me sourit.
« Ah, voilà que nous arrivons à la partie intéressante, dit-elle. Tu viens m’entraver, Catherine ? »
« Tu es la dernière relique, Yara, lui dis-je en avançant. Il est temps que tu sois ensevelie avec les autres. »
Un éclair de rage déforma son joli visage hâlé et l’enlaidit, mais il disparut aussitôt. Je passai devant des cadavres, récents ou anciens, des pierres brisées et les restes du Roi Mort.
« Et c’est à toi d’en décider ? demanda-t-elle. »
« Je suis la Gardienne, répondis-je simplement, et la Création résonna de ce mot. »
Elle se contenta de sourire.
« Pas du bon genre, me dit-elle. Nous y avons veillé. »
« Silence, ordonnai-je en avançant. »
Et l’Intercesseuse éclata de rire.
« Essaie l’autre, le troisième, me dit-elle. Celui que nous avons fait en sorte que tu obtiennes avant cet instant. Vois ce qui se passe. »
L’effroi me saisit, car je compris alors ce qu’elle avait fait. J’avais mes trois aspects, dont l’un avait servi à mettre fin au Roi Mort lui-même. Mon Rôle était fixé, gravé dans la Création aussi triomphalement et bruyamment qu’aucun Rôle ne l’avait jamais été. Et ce n’était pas le Rôle d’une geôlière, même si mon Nom pouvait en porter le sens.
« Ouais, dit doucement Yara, tu avais perdu avant même de commencer. »
J’étais tombée dans le piège le plus vieux du monde : on proposait deux choix à quelqu’un et on le forçait à choisir, afin qu’il ne remarque jamais qu’il en existait un troisième. Si j’avais eu un aspect à épargner, s’il était resté de la place pour que mon Rôle se fixe… À la place, j’avais choisi entre Guider et Sentence, sans jamais envisager que je pouvais refuser de choisir.Non, c’est de l’arrogance, me dis-je.Nous n’aurions pas tué le Roi Mort sans mon dernier aspect.Si je n’avais rien choisi, nous aurions perdu et la Barde aurait encore obtenu ce qu’elle voulait.
« Je gagne, sourit Yara de Nulle Part. Ou je gagne. Ou je gagne. C’est le seul genre de jeu qui vaille la peine d’être joué, Catherine. »
Si j’utilisais les Liens contre elle, ils ne fonctionneraient pas. Je le sus avec une certitude de fer. Je n’avais pas le poids qu’il fallait derrière moi. Il ne pouvait pas s’agir de moi, et je n’avais pas vraiment plaidé la cause de Hanno. Il pourrait se proposer, et le ferait, je le savais, mais au bout du compte, il m’était inférieur. Mon subordonné. L’ajustement ne convenait pas ; je pouvais essayer de l’inscrire dans le récit d’un Mal immortel emprisonné par un héros au prix d’un sacrifice méritoire, mais Yara m’avait déjà coupé l’herbe sous le pied.Je suis la Providence faite chair, avait-elle prétendu, et je ne l’avais pas contestée.
Je ne savais que faire.
Le vent me frôla et une traînée d’obscurité frappa le bras de la Barde. Elle poussa un cri de douleur tandis que le projectile traversait le cuir taché et s’enfonçait dans sa chair. Je regardai derrière moi et vis Akua s’approcher, le visage froid, tandis que Hanno l’observait avec désapprobation. Je comprenais pourquoi : l’un des bras de Yara s’était desséché. On aurait dit une dépouille momifiée, mais l’Intercesseuse semblait davantage amusée qu’autre chose.
« Eh bien, tu as pris soin de ne pas me tuer, dit-elle d’un ton traînant. Tu te sens mieux, ô toute-puissante Sahelian ? »
Akua me frôla en passant, son armure effleurant la mienne, et pencha la tête de côté.
« Un peu, dit-elle. Mais je n’en ai pas fini. »
« Ça suffit, dit Hanno, attirant mon regard. La torture ne servira à rien et est indigne de… »
Je remarquai distraitement qu’il n’avait plus de fourreau à la hanche. Il avait dû le perdre au cours des combats, mais cela importait peu, puisque la Séparation n’y serait pas entrée. Elle tranchait trop profondément pour… Je refermai les doigts, puis les desserrai. La Sainte des Épées avait un jour tranché mon domaine d’aspect en utilisant Trancher. Le même aspect que nous avions transformé en lame.Il devait donc encore pouvoir le faire, avec les bonnes directives.La première fois que j’avais tendu la main vers mon troisième aspect, Masego avait dû me l’arracher. La deuxième fois, il s’était mêlé à l’Hiver et était devenu un domaine qui ne m’appartenait pas entièrement. J’avais un précédent, un schéma qui se dessinait et, surtout, un récit à suivre.
Je n’avais jamais reculé devant la mutilation si elle pouvait me faire gagner.
« Hanno, dis-je en interrompant ce qu’il était en train de dire. J’ai besoin que tu fasses quelque chose pour moi. »
« Catherine ? » demanda-t-il.
Je marquai une pause, cherchant mes mots pour lui demander de m’arracher mon troisième aspect d’une façon qu’il ne pourrait pas refuser. C’était une mutilation de mon âme, mais aussi un moyen de sortir du piège où j’étais tombée. Comme le renard pris au piège, je me dévorerais la patte plutôt que de périr. Sans Sentence, mon Nom serait de nouveau incomplet. Il serait abîmé, ma légitimité dans mon Rôle diminuée. Je serais désaccordée. Et même si je ferais de moi une abomination, ce serait une abomination qui pourrait peut-être entraver l’Intercesseuse. C’était comme ça qu’on tuait un dieu, non ? En en créant un autre.
Et je détruirais ce que j’étais jusqu’à devenir ce qu’il fallait pour gagner.
J’ouvris la bouche pour parler, mais Akua m’interrompit d’un soupir.
« Tu es encore en train de te vider de ton sang, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle.
Je refusai de croiser ses yeux, ces prunelles accusatrices couleur d’or.
« Autrefois, j’admirais ça chez toi, tu sais, mon cœur ? me dit Akua. Ta volonté de te détruire pour gagner. »
« Ce n’est pas beau à voir, dis-je, mais ça marche. »
Je me forçai à la regarder alors, à vraiment la regarder. Nous n’étions plus les jeunes filles de dix-sept ans, usées par la guerre, le chagrin et les cicatrices de nos leçons, mais je pouvais regarder Akua Sahelian et revoir la silhouette de la fille que j’avais aperçue pour la première fois, assise face à mon père dans une tente. La même silhouette élancée aux courbes généreuses, les pommettes aristocratiques et saillantes, les yeux d’un or profond. Le temps les avait toutes changées, mais leurs racines étaient restées les mêmes. Je l’avais trouvée éblouissante avant d’apprendre à la haïr, et je le pensais toujours, maintenant que j’avais appris à ne plus la haïr. Elle portait une armure, son visage était couvert de crasse et la raideur persistante de la malédiction du Roi Mort l’affectait encore, et pourtant je comprenais toujours pourquoi, adolescente, je l’avais prise pour la plus belle personne que j’aie jamais vue.
« J’ai appris, sourit doucement Akua Sahelian, à ne pas me contenter de ça. »
Et le cercle de cuivre et de bronze qu’elle m’avait dérobé s’enfonça dans son poignet : le premier Lien était posé. Un cri de désespoir m’échappa, m’arrachant la gorge. Je tendis la main vers elle, mais elle me repoussa ; les mots que je mâchais furent noyés par le rire moqueur de l’Intercesseuse.
« Toi ? » ricana-t-elle. « Allons, Doom de Liesse. Ma plus chère folie. Tu crois que te sacrifier pour Catherine parce que tu l’aimes suffira ? L’amour ne suffit jamais, mon enfant. »
Elle se pencha en avant sur son trône, les yeux bleus ardents.
« Arrête de nous faire perdre notre temps, dit Yara de Nulle Part. Tu restes du côté d’En Dessous, et ce n’est pas parce que tu as appris que les autres sont des gens que tu es rachetée. »
Un large sourire mauvais accueillit l’approche imperturbable d’Akua. Elle tenait, vis-je, le second Lien à la main. Je fis un mouvement brusque, le cœur secoué d’un spasme, mais avant que je puisse achever mon pas, Hanno m’attrapa par le bras. Son regard était doux, mais ferme. Je détournai les yeux en me mordant la lèvre.
« Toi non plus, tu ne vas pas mourir, j’y ai veillé, dit l’Intercesseuse. Ce n’est pas une porte de sortie pour toi, tu n’y gagnes rien. »
« Tu es une menteuse, dit Akua Sahelian d’un ton désinvolte. »
Yara cligna des yeux.
« Je t’assure, tu ne vas pas mou… »
« Tu t’es appelée la chance, dit Akua, mais c’est un mensonge, Intercesseuse. Tu n’es pas un lancer de dés aveugle. Tu prends parti. »
« J’ai aidé les deux camps du Jeu des Dieux, rétorqua l’Intercesseuse. Je… »
« Tu aides le Bien, dit Akua. Quand tu as le choix, c’est ta véritable nature. La Providence faite chair est ta vérité, Yara de Nulle Part, parce que tu es la chance dorée des héros. »
« Tu joues sur les mots, ricana Yara. Tu veux m’entraver avec une récrimination ? »
« Pas à toi, sourit Akua Sahelian. À tes maîtres, car tout ce que tu sais, ils le savent aussi. Et je leur adresse, par ton intermédiaire, une plainte : votre jeu est injuste. Comment peut-il s’agir d’un vrai pari quand votre propre Intercesseuse favorise un camp ? »
L’Intercesseuse se figea complètement.
« Tu ne sais pas ce que tu fais, ma fille, murmura-t-elle d’une voix rauque. Si tu avais la moindre idée… »
Et nous le sentîmes tous, alors. Le poids. L’attention. Akua Sahelian avait appelé les dieux, et les dieux l’avaient entendue.
« Fortune et infortune, dit-elle. Providence et calamité. Il en faut deux pour rétablir l’équilibre. »
Elle se pencha en avant, et l’Intercesseuse se recroquevilla sur le trône, son luth tombant au sol et cassant une corde tandis que la flasque d’argent basculait par-dessus le bord et répandait son contenu sur le sol. Un liquide rouge sombre, comme du sang. Mais il n’y avait nulle part où fuir, et le Lien glissa autour de son poignet.
Ses lettres brillèrent un instant à peine, puis s’enfoncèrent sous sa peau.
« Non, cria Yara. NON. Tu ne peux pas… »
Akua la frappa à la bouche et lui brisa les dents ; l’Intercesseuse s’effondra sur les dalles. Elle eut des convulsions, rampa et s’éloigna.
« Je ne supporte tout simplement pas les cris, lui dit Akua. Il faudra que tu l’apprennes si nous devons devenir collègues. »
Yara continua de ramper, la bouche en sang, et lorsque Hanno me lâcha enfin le bras, je me précipitai. Par les dieux, ma jambe me faisait mal. Akua se tourna à moitié vers moi, mais cela suffit. Je l’attirai dans mes bras, son armure râpeuse contre la mienne, et, même si je dus la pencher en arrière, je trouvai ses lèvres. Cela aurait dû être un baiser ardent et avide, après tant d’années de privation, mais ce ne fut pas le cas. Il fut… doux. Et pourtant, le désir ne nous quittait ni l’une ni l’autre, et il m’était insupportable de m’éloigner, même quand je dus reprendre mon souffle en tremblant.
« Ah, dit faiblement Akua. C’est donc ça, ce qu’on ressent. »
« Je… » commençai-je, puis les mots s’étranglèrent dans ma gorge. « Je ne pouvais pas… »
« Je sais, murmura-t-elle contre ma joue. Je sais. Nous sommes ce que nous sommes. »
« Je n’allais pas te le demander, avouai-je. »
« Je ne l’aurais pas fait, même si tu l’avais demandé, dit Akua. C’est mon choix, Catherine. J’ai vu ce que je pouvais devenir et, même si ce n’est pas une pénitence… »
Elle esquissa un sourire.
« J’ai appris des leçons, dit-elle. Et plutôt que de les emporter dans la tombe qu’est Liesse, je les enseignerai aux méchants qui me suivront. »
Mon cœur se serra.
« Elle pourrait ne pas te laisser faire, murmurai-je. Aucune de vous ne peut influer sur l’autre si celle-ci ne le permet pas. »
Du coin de l’œil, je vis Hanno agenouillé auprès de Yara, une lueur de Lumière autour de sa main, et compris qu’il la soignait. Elle venait d’essayer de tous nous tuer, de tuer toute Calernia, et pourtant Hanno of Arwad s’agenouillait auprès de cette femme souffrante et tentait de l’aider.
Du coin de l’œil, je vis Hanno s’agenouiller auprès de Yara, une lueur de Lumière autour de sa main, et compris qu’il la guérissait. Elle venait d’essayer de nous tuer tous, de tuer tout Calernia, et pourtant Hanno d’Arwad s’agenouillait auprès de cette femme qui souffrait et tentait de l’aider.
C’était, pensai-je, l’essence même de cet homme.
Akua s’écarta et, malgré ma résistance, je ne la retins pas. Elle fit un pas en arrière, observant mon visage, et quelque chose qui ressemblait au chagrin passa sur ses traits.
« Finis-en, me demanda-t-elle doucement. »
Un froid effroi me noua l’estomac.
« Tu ne peux pas vraiment me demander ça, dis-je. »
« Nous ne saurons avec certitude si cela a fonctionné qu’après, répondit Akua. »
« Ce n’est pas ce que je voulais dire, répliquai-je. »
« Je sais, sourit-elle. Mais pour nos adieux, mon amour, peut-être est-ce à mon tour d’avoir le droit d’être cruelle. »
J’aurais pu protester. J’aurais pu crier, tempêter et refuser, mais je n’aurais fait que gâcher cet instant. Un moment que nous ne retrouverions jamais. Alors, je m’acquittai de ma dette, payai le lourd tribut, et tirai le couteau qui avait tué mon père.
« Je t’aime, dis-je. »
Je ne le lui avais jamais avoué. Je ne le lui avouerais probablement plus jamais.
« Moi aussi, mon cœur, dit Akua, ses yeux d’or pareils au soleil. Adieu. »
Et je la tuai, comme elle me l’avait demandé. Je lui enfonçai le couteau dans le cœur, fendant sa chair, jusqu’à ce qu’elle se penche pour m’embrasser doucement et pousse un léger soupir contre mes lèvres. Elle mourut et, à l’instant même, disparut. L’Intercesseuse aussi, l’autre face de cette pièce désormais condamnée à tourner éternellement. Hanno se releva, le visage solennel, tandis que Masego poussait derrière nous un grand cri de stupeur. La sorcellerie jaillit, emplissant la salle de lumière et montant dans la tour comme une étoile brillante, tandis que le Hiérophante achevait de forger sa divinité. C’était terminé, pensai-je en touchant ma joue et en y trouvant des larmes. Je fermai mon œil et m’appuyai sur mon bâton, sentant mes dernières forces m’abandonner.
Nous avions gagné.
Nous avions perdu.
Ainsi commença l’Âge de l’Ordre.