Chapitre 628
Cordelia était en train de mourir.
Chaque respiration rauque et sifflante lui rappelait cette vérité. Il lui manquait une trop grande partie de la gorge, dévorée par une goule alors même qu’elle la tuait. Au loin, elle entendit le vrombissement de la Lumière qui descendait et éprouva une froide satisfaction à l’idée que le mur de l’Artificière Bénie avait tenu les morts à l’écart des ealamals jusqu’au bout. Son orgueil n’avait pas causé la perte de Calernia. Alaya était-elle vivante ? Elle l’ignorait, et son esprit lui échappait. Les ténèbres s’insinuaient par les bords, l’encerclant de toutes parts. Son souffle s’échappa dans un râle, et les derniers instants de la princesse commencèrent à s’écouler.Une belle mort, pensa-t-elle.
Des doigts doux se posèrent sur son front. Elle tressaillit, et sa vie s’arrêta, comme si elle s’était étranglée.
« Suis-je arrivé trop tôt ou trop tard, je me le demande, murmura Ivah du sigil Losara. Beaucoup pleureront que vous ne puissiez être introduite dans la Nuit. »
Elle tenta de bouger, de lever la main, mais son corps ne lui obéit pas.
« Nous vous voyons, Cordelia Hasenbach, dit le Seigneur des Pas silencieux, sa voix résonnant de concert avec deux autres. Vous qui avez offert la paix aux Premiers-nés sans feindre, vous qui nous auriez accueillis comme alliés dans ces Terres brûlantes. »
Une fraîcheur pure et vivifiante, si intense qu’elle en devenait presque douloureuse, envahit ses veines tandis que son corps était secoué de spasmes.
« Nous sommes les enfants des Ténèbres éternelles, lui dit le drow aux yeux d’argent, mais nous avons retenu la leçon. À l’acier, nous répondrons par l’acier ; mais vous, qui avez fait preuve de bonne foi, vous serez payée de la même manière. »
Cordelia poussa un cri rauque, les mains se levant tandis qu’elle se redressait dans une convulsion et agrippait l’épaule du Premier-né. Le froid s’estompait et, bien qu’elle ne fût pas guérie, elle n’était plus non plus en train de mourir.
« C’est fait, murmura Ivah du sigil Losara. La mort ne vous prendra pas aujourd’hui. »
La princesse expira, la tête appuyée contre son épaule. Elle était épuisée, bien qu’elle n’eût rien fait.
« Peut-être, haleta Cordelia, demain. »
Comme une crise, comme une bannière brandie à la face du chagrin, un rire double retentit sous la tente.
La nuit était tombée sur Keter, mais, même après minuit, l’obscurité était encore tenue à distance.
Des milliers de torches et de feux de joie brûlaient dans toute la Couronne des Morts. La grande armée qui en était désormais maîtresse s’était déchaînée dans l’euphorie de la victoire. Des tonneaux de bière et d’alcool dévalaient les rues, les chants emplissaient les ruelles tortueuses, et le siège même de l’horreur semblait transformé en foire estivale. Partout, les soldats criaient, riaient et se chamaillaient dans une douzaine de langues ; les vieilles querelles étaient oubliées pour une nuit, tandis que tous célébraient la fin du Roi Mort. Le spectacle était sans pareil : des nobles alamans partageaient des alcools levantins avec des mfuasas soninkés, des poètes orques et Premiers-nés échangeaient des tirades avec des Arlésites pour gagner des prix en bière callowane. Lycaonais et Levantins entonnaient des chansons paillardes, tandis que des Taghrèbes — jusqu’à la nouvelle Haute Dame de Kahtan elle-même ! — se joignaient à la pièce improvisée de Barber et Edward, jouée par des Callowans et des gobelins.
Au fond d’eux, tous savaient qu’il n’y aurait peut-être plus jamais de nuit pareille ; aussi rugissaient-ils de plus belle.
À l’ombre des forteresses volantes brisées, l’immense bûcher des morts se consumait lentement, éclipsé par les feux de joie des vivants sur les grandes avenues, où rôtissaient des bêtes et où un millier de cuisiniers venus des quatre coins de Calernia remplissaient les assiettes de tous ceux qui les tendaient. C’était une nuit où la vie l’emportait sur la mort : rien d’étonnant, donc, à ce que mille couples se forment dans les recoins sombres. Pour une nuit, quelques jours, ou même des années. Des têtes sages ouvrirent les réserves de breuvage de racine enchevêtrante à tous ceux qui en voulaient, afin d’éviter les accidents ; mais certains ventres ne manqueraient pas de s’arrondir dans les mois à venir. C’était une nuit de décisions irréfléchies, la libération d’années de désespoir et de déceptions — une fête qui sublimait toute l’horreur de la guerre contre Keter en une vie libérée de l’ombre du Roi Mort.
Au cœur de la ville, cependant, quelques personnes s’étaient réunies dans une petite pièce, à l’intérieur de la flèche noire, tandis que le vacarme des festivités leur parvenait de loin. La compagnie était prestigieuse ; leur absence aurait pu se remarquer si le joyeux chaos n’avait pas saisi la ville au-dehors. La Gardienne et le Chevalier Blanc, deux piliers de l’époque à venir. Meurtris par les combats du jour, mais toujours debout. À leurs côtés se tenaient trois personnes qui auraient paru mal assorties, sans la complicité évidente qui les unissait : Vivienne Dartwick, la Princesse, Indrani la Ranger et l’Hiérophante lui-même. À première vue, il ne semblait pas si différent, malgré ce qu’on disait de son apothéose. Toujours aussi grand et mince, il portait dans le dos de longues tresses ornées de babioles, et ses yeux étaient encore l’un de chair, l’autre de verre.
Seulement, ce n’étaient plus les feux de l’Été qui scintillaient sous le bandeau, mais tout autre chose : une vision de miracles et de révélations dont la seule contemplation rendrait fou quiconque n’y était pas préparé. Et autre chose encore se manifestait dans la façon dont le monde se mouvait autour de lui. Il semblait libre du courant, à peine effleuré par les lois de la Création : ses robes bougeaient parfois sans le moindre souffle de vent et s’immobilisaient quand le vent soufflait, ses pas ne laissaient aucune trace dans la cendre, et la poussière ne semblait jamais s’accrocher à lui.
Devant eux cinq, un orque était couché sur un lit, respirant péniblement.
Hakram Sans-main, né au sein du clan des Loups Hurlants. Autrefois l’Adjoint, désormais le Seigneur de guerre. La victoire avait beau avoir été remportée — du moins, c’était ce qu’affirmait le vacarme dehors —, deux maux résidaient encore en lui. Le premier était d’ordre matériel : sa colonne, brisée par la main du Prince des Os, paralysait désormais ses membres. La guérison par la Lumière avait rendu sa blessure supportable, mais guère davantage. Une guérison sorcière aussi précise dépassait les connaissances de quiconque en Calernia, à l’exception peut-être des meilleurs médecins-mages d’Ashur. Aucun n’était présent. La Gardienne avait donc fait venir quelqu’un d’autre.
« Il a été blessé en vainquant le Prince des Os, dit doucement Hanno of Arwad. C’est une tragédie, Gardienne, mais j’ignore si elle est… »
« Injuste ? acheva Catherine Foundling, les doigts crispés. »
Un don puissant : Annuler. La matière des légendes. Mais, comme toutes les légendes, il était échu à quelqu’un qui n’en abuserait pas : le Chevalier Blanc ne pouvait défaire ce qu’il ne jugeait pas injuste, et c’était un homme rare. Le genre à mourir pour que les autres n’aient pas à le faire, au bûcher sanglant de l’héroïsme. Nombre des Nommés morts à Keter — la plupart, en fait — resteraient dans leur tombe. Mourir volontairement pour une cause qui vous dépasse n’avait rien d’injuste.
« Il n’est pas mort, dit la Gardienne. Ils l’ont blessé, Chevalier Blanc, et ils ont choisi l’endroit où ça lui ferait le plus mal. Il venait à peine de sortir de cette chaise, et voilà qu’ils l’y remettent. Pour de bon. »
L’homme à la peau sombre soutint son regard, son visage calme contrastant avec le sien, ravagé par la tempête.
« Il a tant fait pour maintenir ce continent debout, et presque personne ne le saura jamais, à part une poignée d’érudits, lui dit-elle. Nous savons tous deux comment le monde fonctionne, Hanno. Dans les livres, il sera le Seigneur de guerre, comme si c’était tout ce qu’il avait jamais été, parce que cette histoire-là tombe juste. Elle est plus nette. Le reste sera balayé sous le tapis, et on ne se souviendra de lui que comme d’une note en bas de page : le premier Seigneur de guerre depuis des siècles, brisé à Keter. Fin de l’histoire. »
Son visage se crispa, déformé par la fureur et le chagrin.
« Il mérite mieux. »
Hanno of Arwad ne répondit pas, mais il eut le courage de ne pas fuir son regard brûlant. Le Chevalier Blanc n’était pas homme à changer facilement de convictions. Pourtant, il recula lorsque, au lieu de tenter une tirade ou de le persuader, la Reine Noire de Callow s’agenouilla. Catherine Foundling était une femme fière, tout le monde le savait. Depuis le jour où son père l’avait conduite, enfant, au cœur d’un empire, tandis que les puissants s’agenouillaient autour d’eux, elle s’était cramponnée à cette fierté comme à un os. Il lui avait enseigné une manière de vivre : nous ne nous agenouillons pas. La vérité de son père, celle pour laquelle il avait vécu et était mort. Refuser tout compromis, même face à la mort ; ne plier devant rien ni personne.
Mais Catherine s’agenouilla, car elle était plus que la fille de son père, et Hakram Sans-main comptait davantage pour elle que sa fierté.
« Je vous en prie, demanda-t-elle. Je sais que d’autres le méritent tout autant, et que vous n’avez droit qu’à un seul usage par jour. »
Ses doigts se crispèrent.
« Et malgré tout, reprit-elle. Je vous en prie. »
Hanno of Arwad se laissa alors guider par ses convictions, lui tendant une main, puis l’autre. La première pour la remettre debout, honteuse de s’être jamais agenouillée devant lui, la seconde pour se poser sur le flanc du Seigneur de guerre. Défaire. La Création frémit, puis le Chevalier Blanc laissa échapper un léger soupir et s’écarta. L’Hiérophante prit sa place, tissant une incantation ; après avoir cessé de balayer la pièce du regard, il se retira et adressa un signe de tête aux autres.
« Son corps est en parfait état, à l’exception des membres tranchés par la Séparation, dit-il. »
La Gardienne et le Chevalier Blanc échangèrent un long regard. Catherine Foundling inclina la tête en un signe qui en disait long sans qu’il fût besoin de mots. Hanno le lui rendit.
« Je vous retrouverai dehors, dit-il.
— C’est possible, répondit-elle. »
Après un adieu muet à la Princesse, Hanno of Arwad quitta la petite pièce où il avait accompli un miracle. Il ne faisait pas partie de Woe, et le dernier mal qui rongeait le corps de Hakram Sans-main n’était pas destiné aux regards des étrangers. L’orque commença à s’agiter tandis que le Chevalier Blanc refermait la porte derrière lui, l’Hiérophante toujours debout près de son lit. Hakram se réveilla fiévreux et confus, comme s’il ne reconnaissait pas l’endroit où il se trouvait. Sa vue se précisa, se posa sur Catherine, et la tension retomba.
« Cat, grogna-t-il. Où sommes-nous ? »
Elle serra les mâchoires.
« À Keter, lui dit-elle, l’espérant. »
La malédiction du Roi Mort avait détruit son esprit, mais seule la moitié l’avait atteint. Vivienne avait intercepté l’autre. La confusion s’accentua sur le visage de l’orque massif, à l’horreur des autres.
« Quel est votre dernier souvenir ? demanda sèchement Masego.
— Je me dirigeais vers l’Arsenal, répondit Hakram. Quelqu’un peut me libérer de ces liens ? Ils… »
L’horreur qui se peignit sur son visage lorsqu’il vit les membres perdus à cause de la Séparation leur porta à tous un coup en plein ventre. Il s’efforça de maîtriser ses traits, mais l’angoisse, trop profonde et trop soudaine, ne pouvait être contenue.
« Je… commença-t-il, avant que sa voix ne se brise. Qu’est-ce que j’ai perdu ? »
« Deux ans, répondit Indrani.
— Il se peut que ce soit davantage, ajouta Masego. Il est trop tôt pour le dire.
— Ça aurait dû être moins, lâcha Vivienne. J’ai intercepté le sort, il… »
Ses paroles attirèrent son regard, et nul ne manqua de voir combien il se raidissait.
« Tu ne te souviens pas de moi, n’est-ce pas ? demanda doucement Vivienne Dartwick. »
Hakram secoua la tête. La trace de honte sur son visage les brûla tous comme de l’acide. La Princesse déglutit avec difficulté, ses yeux gris bleuté se tournant vers l’Hiérophante.
« Il doit bien y avoir un moyen, dit-elle. Vous nous avez dit que la malédiction était encore en lui. Pourquoi ne pouvez-vous pas la purger ? »
« C’est, dit simplement l’Hiérophante, l’œuvre du Roi Mort. »
Même depuis sa tombe, la volonté de Trismégiste Roi ne se laissait pas aisément supplanter.
« Il y a toujours un moyen de défaire les malédictions, dit Catherine Foundling. C’est toi qui me l’as appris. La magie échoue s’il n’existe pas d’issue. »
« Cela a un prix, répondit l’Hiérophante. Et tout ne reviendra pas. »
« Mais la plupart des choses, insista Catherine.
— La plupart, concéda-t-il. »
La Gardienne fit un pas en avant, mais une main se posa sur son bras et elle vit que le regard de Vivienne Dartwick s’était durci comme de l’acier.
« Non, Princesse dit-elle. Pas cette fois. Laissez-moi faire. »
Aucune des deux femmes ne céda, mais la Gardienne finit par détourner les yeux. Vivienne s’agenouilla près du lit, la main de Masego sur son épaule, et fit face à Hakram, qui semblait hésiter.
« Tu ne te souviens pas de moi, pour l’instant, lui dit-elle, mais moi, je n’ai pas oublié. Il y a une dette entre nous, Hakram Sans-main. »
« Je ne peux pas réclamer son paiement, répondit-il.
— Tu n’as pas à le faire. »
L’autre main de l’Hiérophante vint se poser sur la tête de l’orque. Son œil de chair chercha celui de la Princesse, pour obtenir une dernière confirmation. Un simple signe de tête, et la magie jaillit comme le vent. Des courants épais, visibles à l’œil nu sous la forme de traînées bleu pâle, tandis que l’Hiérophante les liait tous ensemble. Ce n’était pas un sort, pas au sens où il l’avait appris enfant, mais quelque chose de plus simple. Une volonté exercée sur le monde, la manifestation la plus pure de ce qu’il avait espéré devenir. Par ce lien, il extirpa la malédiction comme on tire un poison. Elle se débattit, se tortilla et tenta d’enfoncer profondément ses crochets, mais, pouce après pouce, elle fut arrachée à Hakram Sans-main et tirée vers le seul endroit où elle pouvait aller.
Vivienne Dartwick poussa un souffle tremblant et l’accueillit tout entière en fermant les yeux.
La magie retomba, puis s’éteignit complètement. La main de l’Hiérophante se retira, et Hakram se saisit soudain le front en poussant un rugissement de douleur. Ses crocs lui entamèrent les lèvres ; il se déchaîna en tous sens jusqu’à ce que la crise passe et que la lumière, disparue depuis longtemps, revienne dans son regard. Elle illumina la pièce, se reflétant dans les yeux des autres tandis que leur espoir renaissait. À la vue de la Princesse, il laissa échapper un son étranglé.
« Vivienne, dit-il. Dieux, Vivienne, qu’est-ce que tu… »
La Princesse de Callow laissa échapper un rire rauque, les yeux s’ouvrant tandis que la magie immonde de la malédiction s’embrasait.
« À mon tour, dit-elle. Le choix s’est présenté, Hakram. »
La malédiction jaillit en bouillonnant ; la main gauche de Vivienne Dartwick se changea en cendres, jusqu’à ce qu’il ne reste même plus d’os au-dessus de son poignet.
« Et je juge que tu vaux bien une main », conclut-elle.
Plus fragile que quiconque ne l’avait jamais vu, Hakram lâcha un juron déchirant et l’attira dans ses bras. Comme si une digue venait de céder, ils se rassemblèrent tous sur le lit de malade, un enchevêtrement de membres s’agrippant les uns aux autres. La Gardienne posa le menton sur la tête d’Indrani et inspira péniblement. Pour la première fois depuis qu’elle avait quitté le domaine du Roi Mort, elle sentit que tout était fini. Enfin fini.
« Vivants, murmura Catherine Foundling. »
Estropiés et égarés, cortège de mutilés, mais ils avaient traversé la tempête et tous les cinq en étaient ressortis vivants.
Lorsqu’elle s’autorisa enfin à pleurer de soulagement, elle ne fut pas seule.
On avait parlé de tenir la cérémonie à l’aube, mais, devant la possibilité très réelle que la majeure partie de la Grande Alliance fût trop ivre pour se présenter, le bon sens l’emporta.
Elle aurait donc lieu à midi, ce qui nécessita tout de même de guider jusqu’à la place un grand nombre de nobles et de soldats encore bien éméchés. La place des Cinq Palais, surnom donné par les soldats pendant les longues heures de combat au pied de la flèche noire — puisque personne ne savait quel était son nom keteran —, était restée splendide malgré les festivités de la veille. Il fallut la débarrasser et la nettoyer, mais les bras volontaires ne manquaient pas : qui n’aimait pas les mariages ? Et puis, Razin Tanja et Aquiline Osena étaient devenus des figures adorées bien au-delà du Levant, autant pour leurs états de service que pour leur affection affichée l’un envers l’autre.
Les invités commencèrent à arriver une heure avant la cérémonie, et certains comprirent bientôt qu’il s’agirait du mariage le plus fréquenté de l’histoire du Levant. La Lignée du Champion n’avait personne pour la représenter, mais les invités étrangers étaient parmi les plus prestigieux qu’on eût jamais vus à un mariage, peut-être même dans tout Calernia. La Première Princesse de Procer et tous les membres encore en vie — et reconnus — des familles royales de ce pays, la reine et la princesse de Callow, l’impératrice d’Aenia et des représentants de chacune des cités de la Ligue, la chancelière de la Confédération de Praes, et même le premier Seigneur de guerre des Clans en plusieurs siècles.
La présence du Général Rumena et d’une poignée de détenteurs de sigils, ainsi que du Héraut des Profondeurs et de ses généraux, ajoutait une touche d’exotisme ; celle de Kreios le Faiseur d’Énigmes et des derniers chante-sorts vivants, une touche de légende. Si les elfes n’avaient pas disparu sans un mot, tous les royaumes de Calernia auraient eu un représentant.
Les coutumes du Dominion n’étaient pas aussi élaborées que celles de certains autres royaumes, mais elles n’en étaient pas moins saisissantes. Razin Tanja et Aquiline Osena arrivèrent non pas en robe ou en beaux atours, mais torse nu, entièrement peints aux couleurs de leur Lignée : rouge et gris pour la Lignée du Lieur, vert et bronze pour celle du Tueur. Les peintures étaient de véritables œuvres d’art ; les mains les plus habiles du Levant avaient contribué à façonner ces motifs complexes, même si, comme le voulait la tradition, les fiancés les avaient appliqués eux-mêmes. Tous deux offraient un spectacle saisissant : le beau seigneur Razin, aux cheveux noirs, souriait doucement à la svelte et redoutable dame Aquiline.
La foule, composée surtout d’invités et de Levantins, mais grossie par des milliers de soldats curieux venus de toutes les bannières et de tous les horizons, s’enflamma à leur vue. Que le jeune couple vienne se tenir devant la flèche noire et échange ses couteaux de mariage ouvragés, c’était comme cracher sur la tombe du Roi Mort. Un grand Lanternier barbu leur lia les mains avec une corde de chanvre ; ils s’en libérèrent à coups de couteau, sortant de l’épreuve commune unis par les dieux et les hommes. Ils s’embrassèrent avec tant d’ardeur que la foule rugit de nouveau, et ce fut chose faite. Beaucoup savaient, d’une manière ou d’une autre, qu’ils assistaient à bien plus qu’un mariage.
Razin et Aquiline s’étreignirent sous un ciel radieux, au cœur de Keter, et ce fut le premier pas vers la fin du Dominion. Le premier pas vers ce qui viendrait ensuite, pour le meilleur ou pour le pire ; mais, sous un soleil si éclatant et un ciel si bleu, personne ne songea au pire.
Le soir du mariage, une fois le banquet terminé et les festivités de nouveau embrasées dans toute la ville, quelques personnes au visage grave se réunirent dans le palais appelé le Jardin des Couronnes. Vaste étendue de verdure et de pierre, il avait été choisi pour son silence et sa beauté. Le Revenant qui le gardait avait disparu depuis longtemps ; dans le calme du Jardin, des tombes avaient donc été creusées. Malgré cette journée consacrée à la vie arrachée à la mort, le crépuscule apportait son dû à cette dernière.
Et il y avait beaucoup à payer.
Des Nommés furent descendus dans leurs tombes, certains qui avaient été aimés de leur vivant, d’autres détestés, mais tous désormais honorés dans la mort. Les piliers de la Trêve et des Conditions, Ishaq l’Immortel et Hanno of Arwad, ne s’immiscèrent pas dans le deuil intime des Nommés rassemblés devant eux ; ils parlèrent plutôt de ce qui les unissait tous.
« Face à la fin des temps, dit le Chevalier Blanc, nous nous sommes réunis. Nous avons conclu un accord, jamais encore un tel accord n’avait lié des Nommés jurés à l’Au-dessus et à l’Au-dessous. »
« Nous avons traversé la tempête, dit l’Épée des Tertres. Nous y avons survécu, et maintenant, ce qui nous a tenus ensemble va s’effacer. Les Accords de Liesse ne seront plus les mêmes règles que celles qui nous ont liés pendant cette guerre. »
La Lutte entre les Nommés reprendrait, et le Jeu des Dieux ferait son retour. Des règles d’engagement l’encadreraient comme jamais auparavant, mais l’acier ressortirait de nouveau.
« Mais ceux qui sont morts ici sont morts pour davantage que la survie de Calernia, dit le Chevalier Blanc. Ils ont prouvé que, lorsque la tempête se lève, nous pouvons tenir ensemble. Qu’il existe une ligne entre la ruine et le monde, et que nous nous tenons tous du même côté. »
Les regards se tournèrent vers la Gardienne, silencieuse aux côtés de la Rôdeuse, avec l’Hiérophante et le Seigneur de guerre, mais elle ne dit rien. Elle n’avait pas été la capitaine de ces Nommés, à la fin, et ce n’était donc pas à elle de parler. Le monde à venir lui appartiendrait, pas les funérailles de l’ancien.
« Il se peut que cet appel ne retentisse plus de notre vivant, dit l’Épée des Tertres. Et peut-être ne reverrons-nous jamais une guerre pareille. Mais si l’heure vient, si l’horreur se lève à nouveau… »
« Il y aura une trêve, dit le Chevalier Blanc.
— Il y aura des conditions, poursuivit l’Épée des Tertres.
— Et quand nous aurons repoussé cette tempête, la victoire de ce jour aura été payée par ceux que nous enterrons ici. »
Un murmure approbateur frissonna dans l’air. Ces deux hommes étaient respectés, mais ce n’était pas tout. Malgré le chagrin qui imprégnait le Jardin des Couronnes, une fierté âpre s’y mêlait. À la fin, ils avaient vaincu la mort. Ils se tenaient au-dessus des sacrifiés — trop nombreux, car ils l’étaient toujours —, mais ils avaient gagné.
Et ainsi le monde changea.
La foule se dispersa, se divisant en une cinquantaine de petits enterrements. Certains rassemblaient de nombreux endeuillés, comme celui d’Alexis la Chasseresse d’Argent, qui rassembla les deux derniers survivants de Refuge, mais aussi beaucoup de ceux qui l’appréciaient ou avaient combattu à ses côtés. D’autres furent plus modestes, comme celui du Magicien traqué, qui ne reçut, avant d’être mis en terre, qu’une seule fleur fanée de l’Artificière Bénie et de la Forgeronne amère. Les sanglots emplirent la nuit, loin des rires et des réjouissances qui animaient encore une grande partie de la ville. Les morts reçurent en silence leur dû, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un. Dans un coin silencieux, à l’écart de tous sauf de Hanno of Arwad, Kreios le Faiseur d’Énigmes enterra sa fille.
Il avait l’air vieux, et son chagrin était celui du monde entier.
Ils célébrèrent la victoire pendant cinq jours et cinq nuits.
Au fil du temps, les festivités perdirent leur désespoir, et l’incrédulité de ceux qui avaient survécu à la fin des temps se mua en une sorte de sauvagerie jubilatoire. Impossible de canaliser des soldats qui relâchaient enfin toute la tension et toute la terreur accumulées pendant la guerre contre Keter, surtout lorsque les sergents et les capitaines qui auraient pu essayer faisaient eux-mêmes partie des foules hurlantes. Avec sagesse, aucun ordre de ce genre ne fut donné ; les dirigeants de la Grande Alliance et de ses alliés — les historiens s’étaient déjà mis à débattre de la formule, cherchant à éviter les répétitions et à se faire un nom en choisissant celle qui resterait — se laissèrent plutôt porter par la vague. Au matin du sixième jour, les rations d’ale étaient épuisées et les réserves d’herbes contraceptives dangereusement basses, ce qui mit fin aux réjouissances plus efficacement que mille sergents vociférants.
Les armées commencèrent à se reformer, regagnant péniblement les quartiers de la ville où leurs bannières avaient été levées. La reprise fut lente. Selon la rumeur, le Haut Maréchal Nim avait voulu l’accélérer en faisant sonner les cors de rassemblement et en menaçant du fouet ceux qui traînaient des pieds ; on disait aussi que la chancelière Alaya s’y était opposée. On accorda plutôt une journée de plus, mais bientôt assez de soldats eurent regagné les rangs pour que les préparatifs des départs puissent commencer. Grâce au soutien continu des nains, les provisions ne risquaient pas de manquer, et le Héraut des Profondeurs invita même les armées à rester aussi longtemps qu’elles le souhaitaient — un geste élégant dont certains suggérèrent, peut-être avec cynisme, qu’il n’était pas sans rapport avec le fait que la majeure partie du Royaume des Morts, hors de Keter et de ses environs, grouillait encore de morts-vivants. Pour certains, la guerre n’était pas encore terminée.
La Principauté de Procer avait échappé à l’anéantissement total, mais elle restait un royaume brisé, dont de vastes régions étaient encore occupées par des cadavres errants.
Cette réalité suffit à refroidir les forces proceranes, souvent les plus turbulentes, et à les détourner de l’idée de réclamer un séjour prolongé à Keter avant de repartir. Avec tant d’officiers morts, les camps ravagés et des soldats encore portés disparus, même les armées les plus disciplinées étaient incapables de partir à temps ; un compromis fut donc trouvé. Les armées traverseraient l’Arcadie par vagues, la première partant le lendemain : le huitième jour après la chute de Keter. Une dernière question se posa alors, une vieille promesse qu’il était temps d’honorer. On n’avait convoqué que l’Armée de Callow et quelques-uns des alliés du royaume, mais dès que la nouvelle se répandit dans les rangs, plus rien ne put arrêter la foule. Après tout, l’événement serait historique. Le genre de chose dont on se vante auprès de ses petits-enfants pour avoir été présent.
Certains nobles trouvèrent étrange qu’on choisisse les ruines cendrées d’une brèche plutôt qu’un lieu plus majestueux, comme la flèche noire du Roi Mort ou la place des Cinq Palais où s’était tenu le grand mariage levantin, mais aucun de ceux qui connaissaient les deux femmes ne s’en étonna. Quelle que fût l’ascension de la déesse de la victoire de Callow, aux mains rouges, elle n’avait jamais vraiment réussi à débarrasser ses bottes de la boue — et comme ses soldats l’aimaient pour cela ! Même à présent, même après tout, que pouvait-on offrir d’autre à la femme qui vous avait menés à la victoire contre le Roi de la Mort lui-même ? Quant à Vivienne Dartwick, bien que couronnée et deux fois héroïne, elle n’avait jamais perdu son ancienne envie de courir sur les toits la nuit. Elle avait beau être princesse, elle avait été une voleuse, et rien depuis ne l’avait rendue délicate.
En outre, toutes deux pressentaient confusément quelque chose. Le moment où l’Armée de Callow avait franchi le gouffre, jeté sa défiance à la face de l’Ennemi et brisé l’emprise des ténèbres avait été la fin d’un récit. Un récit que Callow se racontait à lui-même, l’histoire de victoires sanglantes, de lourds sacrifices et d’un royaume qui regagnait la fierté perdue lors de la Conquête. Et, tout aussi confusément, elles comprenaient — elles le savaient depuis des années, d’une manière ou d’une autre — que cette histoire ne pouvait durer éternellement. Il ne le fallait pas, au risque que Callow se brise contre le monde encore et encore, comme Praes l’avait fait autrefois et pourrait le faire de nouveau. Elles honoreraient donc ce récit, mais elles l’enterreraient aussi.
Près de cent mille personnes s’entassèrent dans les rues, les maisons, sur les toits et jusque dans les ruines. Une estrade avait été dressée, et les grands de l’époque se tenaient à ses côtés, Nommés et souverains confondus. Les glorieux survivants de la guerre contre Keter resplendissaient dans leurs armures et leurs plus beaux atours, mais ce n’était pas leur journée. Elle appartenait aux deux femmes sur les hauteurs, qui n’avaient même pas fait venir de prêtre.
La princesse Vivienne Dartwick resplendissait dans une longue robe bleu Fairfax, dont les accents pâles évoquaient les rayons d’un soleil partant de l’encolure. Sa main manquante avait été remplacée par une main de bois, couverte d’un gant blanc. Elle portait peu de bijoux, à l’exception d’un bracelet d’argent. Ses cheveux étaient coiffés de la même tresse de laitière devenue sa signature, mais, tandis que des milliers de personnes la contemplaient, nul n’aurait pu l’imaginer née autrement que dans la royauté. Derrière elle se dressaient deux bannières voilées, portées par des chevaliers de l’Ordre de la Couronne volée.
La reine Catherine Foundling portait du noir et de l’acier. Elle avait été et serait une reine-soldat, revêtue d’une armure cabossée par-dessus une tunique noire. Son œil, perdu à cause du Faucon, était couvert d’un bandeau noir. Dans son dos descendait le fameux Manteau de Woe, et elle tenait à la main un sinistre bâton d’if mort. Le seul bijou qu’elle portait était la couronne dont elle avait été ointe à Laure, lorsqu’elle avait repris un royaume à Praes après la Folie. Elle n’avait besoin de rien d’autre.
Au bout du compte, la cérémonie fut d’une grande simplicité. La Reine Noire se tint devant ses soldats, le reste du monde derrière eux, et leur dit la vérité.
« J’ai pris ma couronne, dit Catherine Foundling, pour faire la guerre. »
Des bottes frappèrent la pierre, des boucliers et des épées s’entrechoquèrent. Pas seulement parmi ses propres troupes, mais dans toute cette grande armée, car, amour ou haine, nul ne pouvait nier que la Reine Noire les avait menés jusqu’à ce jour.
« Cette guerre nous a entraînés loin, très loin, dit-elle. À l’est et à l’ouest, au nord et au sud, jusqu’à la lisière du monde, où nous avons apporté la ruine au Roi de la Mort lui-même. »
Acclamations et cris s’élevèrent, faisant trembler le ciel lui-même. Elle attendit que le vacarme retombe et le laissa l’envelopper.
« Nous l’avons gagnée, dit la Reine Noire. Keter est tombée et, avec elle, nous avons mis fin à l’Âge des Merveilles. »
La foule rugit de nouveau. Puis le silence revint.
« J’ai pris ma couronne pour faire la guerre, répéta Catherine Foundling, et cette guerre est terminée. »
Lentement, presque à regret, elle porta la main à la couronne qui ceignait sa tête. Comme si un sort avait été jeté sur toute la ville : on aurait entendu tomber une épingle, et personne n’osait bouger. Personne, sauf une seule : tandis que la Reine Noire ôtait sa couronne, Vivienne Dartwick s’avança.
« Nous allons connaître la paix, promit la Gardienne au monde. Et j’ai été la reine de la guerre. La paix en réclamera une autre. »
Un rugissement lui répondit. Catherine Foundling n’avait jamais été plus aimée de son peuple qu’après cette dernière victoire, mais il aimait encore davantage la paix, et Vivienne Dartwick l’incarnait. Le rugissement couvrit le monde entier tandis que la princesse de Callow s’agenouillait avec grâce et que sa reine la couronnait. Vivienne se releva reine, et la Création murmura dans un frémissement qu’elle serait peut-être, avec le temps, une reine, tandis que le récit de la Reine Noire de Callow prenait fin. La Gardienne recula, se retirant du royaume et de la scène pour les laisser tous deux entre les mains de la reine Vivienne. Le visage calme et radieux, celle-ci sourit avec patience jusqu’à ce que les cris s’apaisent, et ne prit la parole qu’alors.
« Il serait plus facile, dit la reine Vivienne, de ne regarder que devant soi. De poursuivre le soleil et de laisser derrière nous les années sombres que nous avons traversées. »
Elle secoua la tête.
« Ce serait plus facile, dit-elle au monde, mais nous ne sommes pas allés si loin en choisissant la facilité. »
Elle se tenait droite sous le soleil, d’une manière qui n’avait rien à voir avec sa taille, bleue et pâle, reine jusqu’au bout des ongles.
« Je n’oublierai pas que la couronne que je porte à présent a été forgée dans la boue et le sang, dit Vivienne Dartwick d’une voix claire et sonore. Demain, nous pourrons nous tenir dans la chaleur du soleil grâce aux décisions difficiles prises dans les ténèbres d’hier. »
Derrière elle, la femme qui l’avait couronnée se figea comme une statue.
« Nous avons commis des erreurs. Grandes ou petites, tragiques ou risibles. Notre route a été longue et difficile, et nous nous sommes égarés plus d’une fois. »
Elles ne se regardèrent pas, mais c’était tout de même une conversation entre elles.
« Mais je ne renierai pas cette route. Je ne l’oublierai pas, je ne chercherai pas à l’enterrer pour la cacher, dit Vivienne. Et là, enfin, elle croisa le regard de son amie. Je regrette peut-être les erreurs, mais pas le voyage. »
Quelque chose passa entre elles, trop complexe pour qu’on l’appelle simplement de l’amour, mais pas moins éclatant pour autant.
« Pour cela, je ne ressens que de la fierté. »
La reine se tourna vers l’œil rougi de l’autre femme.
« C’est une orpheline, une Foundling, qui nous a menés jusqu’à la lisière du monde et nous en a ramenés. Je ne laisserai pas un autre nom lui voler cet exploit. »
La foule retint son souffle.
« La Maison Foundling régnera sur Callow, déclara la reine Vivienne. Je porterai ce nom, comme ceux qui me succéderont, et nous n’oublierons pas. »
La foule expira, et son approbation grondante forma un mur de son qui semblait repousser jusqu’au vent.
Sur un geste de la reine, les chevaliers dévoilèrent les deux bannières. Les armoiries personnelles de la reine n’avaient pas changé : un soleil blanc sur fond bleu Fairfax. Mais l’étendard royal, l’Épée et la Couronne, avait changé. Une épée d’argent et une couronne s’y tenaient autrefois en équilibre, le poids de l’épée l’emportant. Sous elles figurait encore une vieille revendication : seuls les justes peuvent invoquer leur bon droit. Plus maintenant. L’épée et la couronne se tenaient à égalité, aucune n’étant supérieure à l’autre, et la devise avait été raccourcie.
Seuls les justes, proclamait-elle simplement, comme dans le Livre de Toutes Choses.
« Nous avons survécu à la fin des temps, dit la reine Vivienne en souriant, radieuse comme le soleil au-dessus d’elle. À nous de façonner ce qui vient après. »
Le roman sera d’abord mis à jour sur ce site. Revenez demain pour poursuivre votre lecture !