Chapitre 625
Et nous gravîmes la flèche, en quête du Roi de la Mort.
C’était son dernier refuge, la forteresse où il trouverait soit la fin, soit la victoire ; aussi, bien que ses plus grandes forces eussent été anéanties, elle était loin d’être vide. Salle après salle regorgeait de pièges et de troupes, gardées par des Revenants et closes par des protections plus anciennes que toute mémoire vivante, à l’exception de celle du Faiseur d’Énigmes. Pourtant, rien de tout cela ne troublait Hiérophante ni moi tandis que nous gravissions la flèche : le Chevalier Blanc avait conduit une compagnie de Nommés à travers ces défenses, et ils n’en avaient laissé que ruines.
Les pièges gisaient éventrés, les os des armées jonchaient le sol, et les vestiges gémissants des protections déchirées entonnaient leur chant funèbre au-dessus des restes brisés des Revenants qui avaient affronté cette bande implacable. Je les vis traverser, tandis que je suivais du doigt leurs traces, comme un couteau brûlant dans du beurre. Ils avaient encaissé des coups, mais aucun n’avait suffi à les abattre ; ils avaient piétiné les défenses du Roi Mort, tout simplement parce que le poids n’était pas le même de part et d’autre. Après tout, les Héros devaient atteindre le terme de l’histoire. Ils devaient affronter le tyran. Tout ce qui s’interposait serait balayé comme un rocher luttant contre le courant.
Pourtant, tandis que nos pas s’accéléraient parmi les vestiges de défenses qui auraient fait hésiter les meilleurs soldats de Calernia, je compris que Neshamah nous avait encore joué un tour. Nous avions trouvé le monstre sous la flèche, puis l’avions combattu à sa base. Les Fléaux nous avaient attendus après un simple volée d’escaliers, prêts à nous livrer bataille dans leur tombe d’émeraude. Nous étions restés là, à combattre, à élaborer des plans et à espérer, persuadés que la victoire était à portée de main. Et ce faisant, nous avions dépensé sans compter la seule chose qui nous manquait : le temps.
Nous avions tout au plus deux heures avant l’anéantissement. Et c’était en supposant que nos armées tiennent par miracle, autrement dit dans le meilleur des cas. En pratique, je m’attendais à ce qu’il ne nous reste même pas la moitié. Le Roi Mort avait rempli sa flèche de pièges, de morts et de sortilèges, mais ce n’étaient pas là ses véritables lignes de défense. Depuis le début de cette guerre, celles-ci n’avaient jamais été qu’une chose : le temps. C’était d’une simplicité enfantine, si simple que nous ne l’avions pas vu.
Il nous attendrait au sommet de la flèche, et il nous faudrait du temps pour l’atteindre.
À la disposition des champs de bataille, je vis quand Hanno comprit ce qui se passait : lui et la Lance Vagabonde se mirent à frapper avec davantage d’agressivité. Ils devaient encaisser des coups, voire des blessures, mais avec le Guérisseur renégat parmi eux, ils pourraient rester dans la mêlée. À chaque ruine, je vis l’inquiétude céder la place à la hâte, puis à l’impatience ; les décombres empestaient désormais la Lumière, tandis que les Héros forçaient le passage. C’est ce qu’il veut, Hanno, pensai-je. Nous épuiser avant qu’on l’atteigne. Regarde les défenses qu’il a bâties.
Des pièges qu’il fallait esquiver ou détruire, des troupes peu impressionnantes mais nombreuses, des Revenants qu’il fallait abattre rapidement à coups de Lumière ou d’aspects. Des protections qu’on pouvait briser et submerger, à condition que les Nommés y mettent toute leur force. Rien de tout cela n’était censé les arrêter net ; le Roi Mort n’était pas idiot. Ça n’aurait pas pu marcher : il aurait lutté contre l’histoire en essayant. Alors, à la place, il les épuisait, les forçait à épuiser leurs ressources avant qu’ils n’atteignent sa dernière salle du trône. Le roi incontesté de l’usure reprenait son jeu favori, et achevait cette guerre comme il l’avait commencée. Il y avait presque quelque chose d’admirable là-dedans, me dis-je. Neshamah ne mentait pas, ne transigeait pas.
Le Roi Mort était fidèle à sa nature, aussi effroyable fût-elle.
À mi-hauteur de la flèche, je vis les autres prendre leur décision. L’un des murs avait été fondu, œuvre du Pyromancien, à n’en pas douter, et qui avait demandé un effort considérable. Par l’ouverture, j’aperçus Keter étendue en contrebas. Nous vîmes quelques traces de combat plus loin, mais elles s’arrêtaient devant un ensemble de protections. De l’autre côté, des morts-vivants allaient et venaient, l’air désorienté. Aucun ne tentait de les franchir.
« Ce ne sont pas des protections du Roi Mort », marmonnai-je.
« Le Lieur de tombes », m’apprit Hiérophante, fasciné. « Du travail ingénieux. Cela empêche les morts de passer, mais aussi de remarquer l’existence même de la barrière. »
Ce qui signifiait qu’ils n’étaient pas passés par là. Hanno avait pris la bonne décision : ils avaient dû s’envoler. Ils avaient probablement chevauché la Changepeau, dont les formes volantes étaient assez grandes pour en transporter la plupart d’un coup. Peut-être avait-il fallu deux trajets, mais avec une solide avant-garde, cela n’aurait pas eu d’importance. Heureusement, même sans changeforme, nous avions de quoi les rattraper. Je boitillai jusqu’au bord et poussai un sifflement aigu en fixant les cendres qui tombaient, mais elle était déjà en route. Zombie était une brave bête, après tout. Elle avait senti qu’on avait besoin d’elle avant même que je m’en rende compte.
Ses grandes ailes de corbeau dispersèrent la pluie de cendres tandis qu’elle fendait les airs, évitant avec désinvolture un carreau de baliste venu de loin en contrebas avant de virer et de foncer droit vers l’ouverture dans le mur. Je reculai précipitamment et heurtai Masego, qui vit l’hippocorbeau arriver au-dessus de ma tête. Nous trébuchâmes en arrière et nous étalâmes ; Zombie atterrit dans un léger fracas de sabots, puis ralentit jusqu’à se tenir au-dessus de nous avec un air vaguement satisfait. J’étais malgré moi impressionnée qu’elle réussisse cet exploit avec un bec.
« On en reparlera plus tard », lui promis-je.
Elle croassa, peu impressionnée, tandis que Masego et moi nous relevions en nous époussetant. Je m’installai en selle sans difficulté, mais Zeze se montra bien plus réticent.
« C’est bel et bien une créature nécromantique », se rappela-t-il dans un murmure. « Bien plus fiable qu’un cheval. »
Eh bien, tout ce qui pouvait l’empêcher de me vomir dans le dos ferait l’affaire. Il se glissa maladroitement derrière moi — la selle n’était pas vraiment conçue pour deux — et passa les bras autour de mes épaules. Je remarquai toutefois qu’il s’arrêta pour se fixer à la selle au moyen d’un sort. Chic.
« Pourquoi est-ce que ces gens s’obstinent à bâtir des tours gigantesques, bordel ? » me plaignis-je. « Pour une fois, juste une, j’aimerais une tanière au rez-de-chaussée. Pas de précipice, juste une architecture solide, sans toute cette fichue démesure. »
Sur cette note réjouissante, je lançai Zombie en avant et elle s’élança dans le vide. Un vieux cri tenta de remonter dans ma gorge, mais je gardai obstinément les lèvres serrées tandis que ma monture planait, décrivant une large courbe avant de battre des ailes pour prendre de l’altitude. Nous contournâmes la flèche en tournant toujours plus haut, jusqu’à ce que je tire soudain sur les rênes. Zombie se mit à planer, croassant de confusion, et Masego se raidit derrière moi. Je les ignorai tous les deux, les yeux rivés sur le camp en contrebas. Sur le moment, je n’avais pas compris ce que signifiait le fait que nos armées fussent coincées dans la ville intérieure. Elles étaient coupées de notre camp fortifié, mais l’inverse était également vrai, et les armées des morts déferlaient sur nos défenses. Elles avaient franchi les palissades en plusieurs endroits ; les maigres forces laissées derrière nous cédaient du terrain ou se faisaient tout bonnement submerger.
Et nulle part la marée n’était plus dense qu’autour de l’ealamal, où j’apercevais des soldats opposant une défense désespérée derrière de puissantes protections.
Cordelia, pensai-je, inquiète pour elle, mais aussi à cause d’elle. Si sa position était submergée, si elle croyait que l’arme allait tomber aux mains de l’ennemi… Non, me dis-je. Elle n’en arriverait pas là. Elle ne tirerait pas tant qu’elle aurait le moindre autre choix, et mon rôle était de veiller à ce qu’elle en ait un. Je connaissais Cordelia Hasenbach. Je l’avais connue comme adversaire, puis comme alliée, et je croyais maintenant apprendre à la connaître comme amie. Et cette femme qui s’était assise en face de moi à Serolen, qui m’avait qualifiée de féroce en le pensant comme un compliment, je lui faisais confiance. Peut-être trop, ou pas assez, songeai-je, mais je lui faisais confiance.
Elle ne me décevrait pas si je ne la décevais pas.
Je desserrai les doigts sur les rênes et laissai Zombie reprendre son ascension en spirale. Il ne fut pas bien difficile de trouver par où ils étaient retournés dans la tour : à un niveau proche du sommet s’ouvrait un cercle de fenêtres en verre teinté, dont plusieurs avaient été brisées. Il n’y avait aucune trace de combat, mais des couches de protections avaient été rompues assez récemment pour que la sorcellerie brisée ne se fût pas encore entièrement dissipée. Des effets insolites — tourbillons de couleurs, courants sans air et une sorte de translucidité dorée — persistaient tandis que Zombie plongeait à travers les fenêtres brisées, piétinant les éclats de verre.
Je descendis de selle, aidai Masego à mettre pied à terre et donnai à Zombie une petite tape affectueuse sur la croupe pour la renvoyer. Mieux valait qu’elle ne traîne pas dans les parages alors que le plus grand nécromancien que Calernia eût jamais connu était si proche. Comme la forêt de colonnes où nous avions combattu les Fléaux, tout l’étage ne formait qu’une seule pièce. Le sol était entièrement de pierre nue, rendu inquiétant par la lumière filtrant à travers les vitraux ; seule l’ouverture pratiquée par Hanno laissait entrevoir une tranche du monde extérieur. Une… immobilité régnait ici, qui me mettait mal à l’aise, et même Masego semblait sur ses gardes.
Au fond de la salle, un élégant escalier d’ivoire s’élevait jusqu’à ce qui ne pouvait être que le sommet de la flèche.
J’expirai et m’efforçai de calmer les battements de mon cœur. Je n’entendais aucun combat au-dessus de nous, mais je ne doutais pas qu’il eût déjà commencé. Il ne nous restait qu’à le rejoindre.
« Prêt ? » demandai-je, autant pour lui que pour apaiser mes derniers nerfs.
« Cela fait des années que j’attends, dit doucement Masego, de rééquilibrer la balance. De lui faire payer… Comment dit-on chez vous, Catherine ? »
« Un long tribut », murmurai-je.
« Oui. » Le mage à la peau sombre sourit, sans la moindre amabilité. « Un long tribut, que j’attends depuis longtemps de lui faire payer. »
Le Nom de Hiérophante se posa sur ses épaules comme un manteau, s’élevant pour répondre à la volonté de celui qui le portait.
« Aujourd’hui sera le jour », dit simplement Masego.
Il n’avait pas besoin de fanfaronner ; ces mots étaient prononcés avec une certitude si glaçante. Nos pas résonnaient dans le silence de pierre tandis que nous traversions la salle et gravissions les marches pâles. Je vis que chaque parcelle d’ivoire était sculptée ; le travail était si fin et subtil que je ne l’avais pas remarqué depuis l’autre bout de la pièce. Chaque marche représentait une bataille, une armée de croisés venue réclamer la tête du Roi de la Mort.
Nous foulions leurs cadavres pour gagner sa salle du trône.
Après toute la beauté et l’horreur découvertes dans la flèche du Roi Mort, je m’étais attendue à un spectacle saisissant. Pourtant, le siège immortel de Neshamah Be-Iakim se trouvait dans un lieu austère et dépouillé. Une vaste salle de pierre ancienne, où des piliers courbes s’élevaient des dalles comme des côtes pour soutenir un plafond sans ornement. Deux rangées de bannières pendaient des hautes poutres, toutes différentes. Je reconnus les cloches des Fairfax et le rempart des Papenheim, les grues de Stygie et la tour de Praes. Presque toutes les lignées royales de Procer, la plupart des grandes cités de Callow et même les navires couronnés d’Ashur. Chacune était l’étendard d’une grande maison, d’une puissante armée ; et toutes pendaient désormais, inertes, sans jamais plus connaître le vent.
Elles convergeaient vers le fond de la salle, le bout de cette flèche et la Couronne des Morts elle-même. Le Roi de la Mort siégeait là, sur une estrade de quatre marches. Son trône était d’une simplicité austère. Il était fait de la même pierre noire que celle dont il avait dressé stèles et tours ; son dossier s’élevait jusqu’à former un croissant autour des armoiries de la bannière qui se trouvait derrière. Dix étoiles d’argent disposées en cercle autour d’une couronne pâle, le tout sur une étoffe violet sombre qui descendait du plafond. Elle ne dissimulait pas tout à fait ce qui se trouvait derrière la bannière et le trône : une immense porte ouvragée d’argent, qui représentait la Création et tout ce qui l’entourait. Tout y était en mouvement perpétuel ; Arcadie, les Cieux et les Enfers tourbillonnaient à jamais autour de nous, dans le vide.
Et en dessous attendait l’Horreur Cachée, portant le corps qu’il avait eu avant de devenir caché ou horreur. De son vivant, Neshamah Be-Iakim avait été pâle, comme quelqu’un qui voyait trop peu le soleil, et avait gardé ce teint après sa mort. Il avait les cheveux sombres et courts, les sourcils broussailleux et les lèvres charnues. Ni grand ni petit, il avait la silhouette d’un érudit, et aurait pu passer pour l’un d’eux sans ses yeux brun clair. Dans la pénombre, ils semblaient dorés, comme pour compenser la mince couronne d’os qu’il portait. Sa robe était simple, violette et pâle ; tandis que Masego et moi entrions dans sa salle, il leva une main.
Dans un bruissement d’ailes, un oiseau se posa sur ses doigts. Un moineau, vis-je. Mort depuis longtemps, bien que ses plumes n’eussent rien perdu de leur éclat.
« Gardienne », me salua le Roi Mort avant de tourner les yeux vers ma droite. « Masego. »
La mâchoire de Hiérophante se crispa. Je sentis ma botte toucher une aspérité et baissai les yeux : une inscription était gravée sur la dalle sous mes pieds. Prince Estienne Barthen, disait-elle. Mon regard parcourut la salle et découvrit des centaines, des milliers de dalles. Presque toutes portaient un nom, mais certaines étaient vierges. Prêtes à être gravées. Nous nous tenions au milieu du cimetière de ceux qui avaient cru pouvoir vaincre la mort, compris-je. Si nous mourions aujourd’hui, nos noms seraient-ils gravés avec les autres ?
Et où, au nom des Dieux d’en Haut et d’en Bas, étaient les autres ?
« Neshamah, répondis-je. Je dois dire que ton hospitalité laisse de plus en plus à désirer. »
« Vraiment ? s’interrogea le vieux monstre. Je trouvais l’accueil parfaitement adapté au genre d’invités que vous avez été. »
À côté de moi, l’œil de verre de Masego s’agitait frénétiquement sous son bandeau ; c’était pour cette raison que je faisais durer cette conversation oiseuse. Que le Roi Mort me laisse parler n’augurait rien de bon. Mon ami se raidit, et je sus que la nouvelle serait mauvaise avant même qu’il ouvre la bouche.
« La majeure partie de cette salle n’est pas dans la Création, dit posément Hiérophante. Elle est constituée d’une centaine de royaumes différents, taillés dans Arcadie. »
Je savais que Keter n’avait pas de reflet en Arcadie. Pas de point de passage. Nous avions pensé que c’était parce que la ville avait été anéantie, mais je soupçonnais désormais le contraire. Lorsque le Roi Mort avait possédé Masego, il avait emmené Liesse dans un fragment volé d’Arcadie, détaché du royaume tout entier. Il a employé la même ruse ici, pensai-je, ou quelque chose d’approchant. C’était aussi pour cela que nous ne voyions pas les autres. Ils étaient tous dans des fragments.
« Alors, impossible de t’atteindre sans traverser ton creuset », méditai-je.
Le monstre, le creuset et le pivot. J’avais trouvé le deuxième des trois. Le vieux monstre leva la main et le moineau s’envola.
« Tu découvriras, Catherine, dit le Roi Mort, qu’il existe des adversaires que les leçons auxquelles tu t’accroches désespérément ne peuvent t’aider à affronter, même à cette heure si tardive. »
« C’est possible », lui répondis-je avec un sourire. « Mais tu me connais, Neshamah : j’ai toujours été un peu lente à retenir mes leçons. »
L’air frissonna, et un cadavre s’abattit à une trentaine de pieds devant nous. Un homme, vis-je, vêtu d’une robe rouge et or. Sa barbe taillée et ses longs cheveux étaient trempés, comme le reste de son corps ; le cadavre semblait gonflé, gorgé d’eau. Le corps du Pyromancien audacieux resta là, sur les dalles, tandis que des rigoles d’eau s’en écoulaient lentement.
« Cela ne change rien, répondit le Roi Mort. Je suis un homme patient. »
Je savais que nous ne pouvions plus attendre, sans quoi d’autres corps continueraient de tomber. Je me tournai vers Masego ; il acquiesça et, sans un mot de plus, je fis un pas en avant.
Je ne trouvai que les ténèbres.
Au fil des ans, je m’étais habituée à la nuit et à la Nuit, mais ce qui m’attendait dans le fragment n’avait rien à voir. Ce n’était pas naturel, pas même une obscurité comme on en trouvait au fond de l’Éternel Sombre. Même là, on pouvait sentir quelque chose de… réel, une présence tangible. L’assurance d’être dans la Création. Ici, il n’y avait pas la moindre trace de cela. Il ne s’agissait pas seulement de l’absence de lumière, mais de l’absence de toute chose. Je ne ressentais rien, hormis le sol ferme sous mes pieds. Aucun ennemi ne vint m’attaquer, aucune lame ne s’abattit, aucun sort ne fut lancé. J’étais entrée dans un fragment de néant et, tandis que j’errais, je compris le piège : il y avait un moyen d’y entrer, mais je n’en connaissais aucun pour en sortir.
Je pouvais errer dans ce lieu pour l’éternité sans jamais en trouver un.
Combien de temps perdais-je à marcher droit devant moi ? Difficile à dire. Ici, le temps ne signifiait rien ; nous étions si loin de la Création que même le don des Sœurs s’était tu. Je répandis la Nuit autour de moi, mais ne trouvai aucune frontière, aucune limite, alors même que je savais que le fragment devait en avoir. Frustrée de buter dès le premier fragment sur lequel je tombais, je m’arrêtai et m’obligeai à me calmer. Il y avait forcément une issue ; c’était ainsi que fonctionnaient les pièges de ce genre. On me la cachait simplement, d’une manière ou d’une autre.
« C’est sûrement le piège le plus ennuyeux jamais conçu, non ? »
Une voix que je n’aurais pas dû pouvoir entendre, pas selon les règles de cet endroit, me parvint. Même sans savoir à quoi ressemblait Yara de Nulle-Part, j’aurais reconnu la personne qui parlait. Qui d’autre aurait pu m’atteindre ici ? Je déployai la Nuit en fins filaments pour la retrouver, mais l’Intercesseuse demeura désespérément hors de portée.
« Ça ne marchera pas, me dit la Barde Errante d’un ton amusé. Et puis, inutile de te donner cette peine. Je suis là pour t’aider, Catherine. »
J’essayai de lui dire d’aller se faire foutre, mais j’eus beau remuer la bouche, aucun son n’en sortit.
« Inutile d’être impolie, me réprimanda Yara. C’est toi qui m’as mangé les yeux, Cat, pas l’inverse. On pourrait sûrement avoir une conversation civilisée. »
Je découvris avec un mécontentement croissant que la Nuit ne pouvait pas brûler dans cet endroit non plus.
« Bon, peut-être pas tout de suite, admit l’Intercesseuse. Mais on y viendra, ne t’en fais pas. »
Elle eut un petit rire désabusé.
« Nous avons jusqu’à la fin du monde, dit-elle. C’est largement assez, à l’échelle de ce genre de choses. »
Elle disparut un instant plus tard, les faibles traces de sa présence s’évanouissant, et je m’obligeai à me calmer. Quel que fût son plan, la laisser m’énerver ne pouvait que lui servir. Et, quoi qu’elle fût venue faire ici, elle m’avait montré qu’il était possible d’entrer dans ce fragment et d’en sortir. Je ne savais toujours pas exactement comment la Barde se déplaçait, sinon que cela devait être lié à un aspect et dépendre des Nommés, mais c’était quelque chose dont je pouvais me servir. Elle n’était pas la seule à avoir appris à Voir les histoires. J’ouvris mon œil mort et découvris les étoiles dans le vide : les Nommés autour de moi. Même le Roi Mort, au bout de la salle. À partir de là, il ne me restait qu’à marcher vers lui.
Au bout de quelques pas seulement, je compris que le sol bougeait. Ou peut-être était-ce le fragment lui-même, car je n’avais pas remarqué les changements de direction en laissant la Nuit flotter dans les airs. Le piège vous retenait en vous empêchant d’atteindre les limites. Cela ne pouvait pas me garder prisonnière : il y avait une étoile du matin au loin à suivre. Je trouvai bientôt la frontière, posai la main dessus et sentis un autre fragment palpiter de l’autre côté. Je me mordis la lèvre et m’arrêtai un instant. Est-ce elle qui m’a mise sur la piste ? Non, me rappelai-je, cela n’avait aucune importance. L’Intercesseuse avait pris tant de précautions pour dissimuler ses véritables intentions que jouer aux devinettes ne pouvait que me faire perdre.
Je passai dans le fragment suivant, clignant des yeux sous l’intensité d’une douce lumière ambiante. Après le fragment précédent, elle me faisait l’effet du soleil lui-même. Je me trouvais dans un cube d’environ cent pieds de côté. Le sol était sans relief, et les limites que je percevais devant moi dégageaient une impression de… solidité, plus marquée que dans le fragment précédent. Comme s’il fallait les forcer plutôt que les traverser. Le mouvement de l’air fut le seul avertissement que je reçus, car aucun son ne se faisait entendre. Je levai les yeux avec prudence et crus voir un miroir, jusqu’à ce que je comprenne que c’était de l’eau. Une masse d’eau qui se déversait sur ma tête.
« Merde », jurai-je en faisant appel à la Nuit.
Mon ombre s’allongea, s’étendit et enfla tandis que je la guidais à la hâte au-dessus de ma tête. L’eau se déversa dans le néant qui s’y trouvait, mais mon ombre n’était pas assez large ; sur les côtés, la marée s’abattit sur moi tandis que je l’étirais encore davantage. Le ressac me balaya les pieds ; mon armure et ma cape me gênaient, et je dus me redresser à genoux tandis que l’eau m’atteignait les épaules. Dans un grognement, j’achevai mon sort, transformant mon ombre en un voile qui s’étendait d’un bout à l’autre du cube et engloutissait la masse d’eau qui aurait dû m’écraser et me noyer. À bout de souffle et trempée, je me relevai et avançai dans l’eau jusqu’à la frontière du cube. Ça allait être compliqué, compris-je.
Il y aurait un instant de vulnérabilité entre le moment où mon ombre se retirerait et celui où je franchirais la frontière renforcée. Je pris une grande inspiration, m’aplatissant au fond de l’eau pour bénéficier d’un semblant de protection, puis libérai la Nuit.
La frontière me résista, s’opposant à mon passage, et quelque chose comme un coup de marteau titanesque s’abattit sur moi. Mais avant de perdre connaissance, je parvins à passer en poussant un cri de victoire. Qui se transforma en simple hurlement lorsqu’on me tira dans le fragment suivant. Des milliers de membres griffus s’acharnèrent sur mon armure de toutes parts, cherchant les points faibles, tandis que des corps frémissants s’écrasaient contre moi. Des cris horrifiés et des rires incohérents emplirent mes oreilles ; je sentis des griffes déchirer ma chair alors que je me recroquevillais et faisais appel à la Nuit. Je ne pouvais même pas remuer : le fragment était entièrement rempli de milliers de diables, entassés au point qu’il n’y avait presque plus de place pour respirer.
« Reprenez-la », grondai-je en ouvrant mon ombre.
La marée que je venais d’engloutir se déversa sous moi ; la pression écrasa les diables comme des melons trop mûrs tandis que je tâtonnais à la recherche de la frontière, que je sentais devant moi. Le fragment était petit, il avait été conçu pour cela. Je n’aurais que quelques instants avant que l’eau ne devienne mon propre fléau, ne m’atteigne et me noie ; mais tandis que les diables tiraient sur le Manteau de Woe, je rampai jusqu’à ce que ma main trouve la limite. Je voyais des Nommés de l’autre côté ; aussi, dans un cri rauque, je me frayai un passage. Je tombai à genoux, le sang coulant de mes joues et de mes coudes, là où les griffes avaient trouvé un passage dans l’armure, et atterris, les yeux écarquillés, au beau milieu d’un combat.
La Lance Vagabonde esquiva un jet de flammes rouge vif. Le Pyromancien audacieux, devenu Revenant, la regardait de ses yeux injectés de sang et gonflés, guidant sa magie pour continuer à la harceler. Le nouveau Revenant débordait de puissance, qui palpitait encore ; je ne pouvais pas ne pas la remarquer, tant elle avait flamboyé. Relever, proclamait cette puissance. C’était la source de son pouvoir de créer des Revenants, me dis-je, mais elle était… brute, ici. Utilisée à la hâte, plus rudimentaire que sa méthode habituelle. Je voyais déjà la trace du premier aspect s’effacer, remplacée par un autre, dont le sens m’échappait encore. Il avait un rapport avec le pouvoir, pensais-je, ou peut-être la souveraineté.
Je me redressai en m’appuyant sur mon bâton. Nous nous trouvions à mi-chemin de la salle, et Sidonia et moi n’étions pas les seules à avoir atteint cet endroit. Le Chevalier du Miroir se tenait voûté derrière son bouclier ; j’avais été si déstabilisée par le dernier fragment que je ne l’avais pas remarqué plus tôt. Après tout, il était noyé sous la magie. Au pied de l’estrade du Roi Mort, quatre squelettes en robe déversaient des torrents de sorcellerie sur Christophe de Pavanie. Des éclairs rouges crépitèrent contre son bouclier et se transformèrent en vapeur glacée, qui continuait de brûler avant même de pouvoir en franchir le bord ; un sort qui ressemblait à un coup de malédiction glissa simplement sur lui comme la pluie.
La seule sorcellerie qui semblait l’atteindre était une force cinétique ondoyante et transparente, qui tentait de lui arracher le bouclier et le contraignait à rester voûté tandis qu’il résistait à la magie par sa seule force.
« Je dois dire, parvins-je à articuler, que tu ne cesses pas d’être complètement absurde, même quand on est du même côté, Christophe. »
Je tendis un filament de Nuit, passai devant lui et saisis la frontière du fragment qu’il devait traverser pour continuer. Du coin de l’œil, je vis le corps du Pyromancien pivoter vers moi ; il poussa un cri dans une langue qui résonna dans mes oreilles, et un serpent de flammes blanches jaillit de sa main tendue. Mais la Lance Vagabonde se déplaça comme un éclair et le trancha de sa lance auréolée de Lumière. Sans perdre ma concentration, j’ouvris le fragment et fus légèrement amusée quand une tempête de feu en jaillit. Elle balaya les flots de magie et s’écrasa contre le Chevalier du Miroir, qui encaissa stoïquement le choc et fut seulement repoussé de quelques pieds. Sa posture ne vacilla même pas.
La magie fut toutefois interrompue et, lorsque le Chevalier Blanc jaillit de nulle part, son armure fumante, je compris que la chance tournait en notre faveur. Sauver, chantait son âme. Ce n’était pas le dernier aspect qu’il avait acquis, mais il s’y appuyait encore fortement. Assez pour masquer quelque peu l’autre, sans toutefois le dissimuler entièrement à mon œil unique. Rappel n’avait jamais disparu, mais le dernier aspect me fit hausser les sourcils. Défaire ? Cela me rappelait le Pardonner du Pèlerin Gris, mais avec des… nuances. Pas forcément une résurrection ; il pouvait s’agir d’autre chose, et il y avait une limite que Tariq n’avait pas. Quelque chose de propre à Hanno. Justice, décidai-je. Il doit défaire ce qu’il croit injuste.
Mais quel aspect terrifiant.
Le Roi Mort jugea apparemment la situation irrécupérable, car le Pyromancien se laissa empaler par Sidonia sans ciller, afin d’achever un sort qui projeta une petite flèche de flammes rouges. Je tissai la Nuit et Hanno se mit en mouvement ; nous intervenions tous deux au moment où le Lieur de tombes surgissait en titubant d’un fragment, couvert de sang. Je plaquai le méchant au sol, qui poussa un cri de surprise, et Hanno trancha la flèche rouge. Elle éclata en petites perles de flammes rouges ; le Chevalier Blanc en noya la plupart dans la Lumière tandis que j’entraînais le Lieur de tombes à l’écart, mais deux d’entre elles survécurent. Elles jaillirent, l’une d’elles atteignant le pied droit du Levantin et le réduisant en cendres en un instant.
La Lance Vagabonde envoya la tête du Revenant voler l’instant d’après, mettant fin au combat.
La pensée était sinistre, mais je ne pouvais m’empêcher de me dire que l’échange n’était pas si mauvais. Le Pyromancien aurait pu faire bien plus de dégâts si on l’avait laissé continuer. Le fragment de feu que j’avais ouvert cessa de déverser des flammes quand la frontière se referma, mais la fumée masquait encore le reste de la salle comme un rideau. Les quatre morts n’avaient pas recommencé à lancer des sorts, ce qui était déjà ça.
« Gardienne, appela Hanno. Avons-nous perdu quelqu’un d’autre ? »
J’inclinai la tête et me tournai vers eux en faisant appel à la Vue.
« Le Page tourne en rond », finis-je par dire avant de regarder devant moi.
Je haussai les sourcils.
« Et la Championne vaillante est déjà plus loin. Personne d’autre n’est mort. »
« De la chance », dit rudement le Lieur de tombes, la main luisante tandis qu’il refermait sa chair en décomposition sur le pied qu’il avait perdu. « Les fragments qui nous attendent… »
Il fut interrompu par l’éclatement de la frontière d’un fragment, d’où jaillirent des diables. Nous nous regroupâmes, le méchant levantin rampant à la hâte vers nous, mais la horde de créatures torturées nous contourna. Les frontières cédèrent l’une après l’autre, laissant se déverser des flots de diables aux corps mutilés ; et tandis que des Nommés éprouvés en sortaient, une garde d’honneur composée de ce qui ressemblait à des walin-falme se forma. Ils s’inclinèrent profondément quand Akua Sahelian apparut, son armure immaculée, avec Hiérophante à ses côtés. Elle a volé les diables, compris-je. Elle avait été prise dans le même fragment que moi, ou dans un fragment semblable, mais elle les avait arrachés à l’emprise du Roi Mort. Puis elle avait retrouvé Masego et, grâce à son œil, repéré d’autres fragments de diables pour se frayer un chemin dans le labyrinthe et aider les autres.
Sur les treize personnes venues mettre fin au règne du Roi de la Mort, les dix survivantes se tenaient désormais au milieu de sa salle. Seuls le Page était encore perdu, et la Championne était toujours plus loin devant nous.
« Toutes mes excuses pour le retard, lança Akua. J’étais distraite par le goût abominablement mauvais des décorations. »
« Et par les fragments qui essaient de nous tuer », ajouta Masego, plein d’espoir.
Un silence stupéfait s’ensuivit.
« Tu vois, marmonna le Guérisseur renégat à la Chasseresse d’Argent, je t’avais dit que c’était affreux. Les couleurs des bannières jurent. »
Je reniflai.
« Tu ne pourrais pas envoyer tes petits amis nous dégager le passage ? » demandai-je.
« Je suis certaine qu’on peut s’arranger, ma chère », répondit Akua avec un sourire.
Elle agita négligemment la main et le flot de créatures cliquetantes s’élança dans les fragments. Je fis craquer les muscles de mon cou.
« Bon, dis-je. Renégat, tu peux faire quelque chose pour le pied du Lieur de tombes ? »
L’homme examina soigneusement le membre manquant.
« Oui, dit-il. Il reste des cendres au sol. »
« Parfait, grognai-je. Le reste d’entre nous va se mettre par deux pour avancer. »
Je jetai un coup d’œil à Akua. Même si cela m’ennuyait de l’admettre, Masego était le partenaire le plus indiqué pour elle. Tant qu’elle aurait son œil de verre, elle pourrait guider ses diables à travers les fragments, dans une certaine mesure.
« Chevalier Blanc, tu viens avec moi. Les autres, choisissez vos partenaires, et vite. »
Je croisai le regard de Hanno et il acquiesça. Tandis que la fumée commençait à se dissiper, nous franchîmes ensemble la frontière du fragment que j’avais choisi : celui qui devait nous mener vers la Championne vaillante. Des diables nous avaient précédés, mais lorsque nous passâmes, nous les trouvâmes flottant dans le vide, impuissants. Au bout d’un instant, je compris que nous n’étions pas seulement en apesanteur : il n’y avait pas d’air non plus. Hanno prit appui contre la paroi de la sphère pour avancer, et nous retînmes tous les deux notre souffle. Le fragment était trop vaste, me dis-je. Heureusement, j’avais quelque chose sous la main à utiliser. La Nuit répondit à ma volonté ; de fins filaments jaillirent et transpercèrent les diables qu’Akua empêchait de résister.
Tous n’avaient pas de poumons, mais la plupart avaient un ventre, et cela suffisait. J’aspirai l’air qu’ils contenaient, le portai à ma bouche à l’aide d’un autre filament, puis en offris à Hanno. Il accepta malgré une grimace de dégoût, et j’utilisai le même filament pour le laisser m’entraîner vers l’autre côté grâce à son élan. Il m’y attendit, puis nous passâmes ensemble dans la douleur. Il forma un bouclier de Lumière, mais mes membres tremblaient encore sous l’effet de la foudre qui m’avait frappée. Merde. Si je n’étais pas devenue Gardienne, elle m’aurait mise hors de combat. Même avec mon Nom, je sentais la douleur embraser chacune de mes terminaisons nerveuses. Quand la blancheur quitta mon œil, je vis que nous étions dans un simple tube rempli d’éclairs, ce qui facilitait au moins la recherche de la frontière. Son armure fumait encore, mais lui avait l’air scandaleusement bien portant.
Avec son aide, ce fut plus facile, même si, contrairement aux autres, nous avions devancé les diables. La défense n’avait pas été conçue pour deux Nommés ; elle devait nous isoler et nous ralentir. Grâce à sa ruse avec les diables, Akua avait bouleversé toute la stratégie défensive du Roi Mort. Nous traversâmes un fragment qui était une sphère remplie de lames tournoyantes — elles disparurent dans mon ombre —, puis un autre qui semblait être un gouffre où nous tombions sans fin ; mais Hanno révéla, grâce à la Lumière, qu’il s’agissait d’un cercle d’espace déformé qui se faisait simplement passer pour un gouffre. De là, nous passâmes dans une boîte où la gravité nous écrasait, l’épreuve la plus proche de la mort pour l’un comme pour l’autre ; mais la force de nos Noms nous permit de ramper de justesse jusqu’à l’autre côté.
Je m’arrachai au fragment et atterris sur des dalles de pierre, m’écorchant le menton ensanglanté. J’eus à peine le temps de voir le rayon de givre ondoyant fondre sur moi. Je roulai précipitamment sur le côté, laissant tomber mon bâton pour que la Nuit se répande et perturbe le sort avant qu’il ne m’atteigne. Le givre recouvrit tout de même le sol à côté de moi et je glissai en me relevant, retombai à genoux et attirai le Manteau de Woe autour de moi juste avant que la malédiction ne me frappe la poitrine. La magie glissa sur moi et je roulai sur le côté pour éviter le givre qui revenait, me redressant tandis que Hanno sortait du fragment. À ma grande surprise, nous étions près du pied de l’estrade du Roi Mort. L’Horreur Cachée siégeait toujours sur son trône, nous observant avec une sorte d’ennui, mais la Championne vaillante avait déjà engagé ce qui ressemblait à sa dernière ligne de défense.
Elle luttait contre une immense silhouette que je pris un instant pour le Prince des Os. La forme… pourtant, je compris que ce n’était pas un Revenant. Plus fort et plus imposant que ne l’aurait dû un mort-vivant, mais… il n’avait pas été Nommé de son vivant ; s’il en portait maintenant la marque, c’était à cause de la puissance qui brûlait en lui. Je voyais maintenant clairement ce que j’avais entrevu chez le Pyromancien. Régner : voilà l’aspect. La royauté sur la mort, sur les morts-vivants. Et à mesure que le mot prenait tout son sens dans mon esprit, j’en percevais la portée. Pendant un battement de cœur, Neshamah disparut ; le nombre impressionnant de fils qui s’échappaient de lui ne laissa qu’une forme vague. Chacun de ces fils le liait à un mort-vivant, sur lequel il régnait.
Un royaume réduit à un seul homme.
Quelqu’un déboucha une flasque à côté de moi et je me raidis, juste à temps pour voir l’Intercesseuse me sourire.
« Le troisième est le vrai problème, me dit-elle. Et tu devrais te baisser. »
Je me jetai sur le côté, car mon instinct était d’accord avec elle, et des éclairs rouges traversèrent l’endroit où je venais de me tenir. J’atterris dans une roulade douloureuse. La Barde avait déjà disparu, bien sûr. Sortie de ma transe de Nom, je pris enfin la mesure de l’opposition. Les quatre corps de mages de tout à l’heure étaient là, ainsi qu’une deuxième silhouette massive semblable au Prince des Os ; Hanno s’était engagé contre elle avant qu’elle ne puisse prendre la Championne vaillante à revers. Tous les mages, sauf un, me regardaient. Ce n’était pas une mauvaise situation. Si nous tenions jusqu’à ce que les autres commencent à nous rejoindre, nos chances ne seraient pas si mauvaises. Cela dit, le Roi Mort n’était pas encore entré dans la bataille. Il savait, tout comme moi, qu’il ne serait jamais aussi puissant que lorsqu’il se lèverait de son trône. Il avait tout intérêt à retarder ce moment autant que possible.
« Très bien, lançai-je aux mages en faisant rouler mon épaule tandis que je puisais profondément dans la Nuit. Voyons ce que vous avez dans le ventre. »
Je tissai la Nuit et ils vinrent pour me tuer. Leur sorcellerie était simple. C’était celle qu’employait chaque mage mort-vivant que j’avais affronté pendant cette guerre, mais portée à son apogée. Le Roi Mort les maniait comme un maître peintre jouant avec des craies de couleur, comme un artisan au sommet de son art s’amusant avec des jouets d’enfants. Les éclairs rouges se courbaient tandis que je les tranchais avec des faucilles de Nuit brute, revenant à la charge et m’assaillant de toutes parts. Je transformais le givre en vapeur, qui explosait en éclats tranchants ; je défaisais les malédictions, et découvrais que, comme des fleurs vénéneuses, chacune de leurs parties finissait par montrer ses dents. Je cédai du terrain, souvent et rapidement, tandis que les trois mages morts m’encerclaient méthodiquement.
Un éclair rouge se changea en lance et transperça le Manteau de Woe, m’atteignant sur le côté de la jambe. Mais au moment où je tombais en hurlant, la Changepeau et la Lance Vagabonde jaillirent de nulle part, accompagnées d’un flot de diables. Je sentis le poids de Régner basculer tandis que j’éteignais la douleur dans mon corps d’un mouvement de Nuit, et en un instant les diables changèrent encore de camp. La Changepeau se transforma en une sorte de grand félin pâle et bondit pour esquiver ; la lance de Sidonia s’illumina de nouveau tandis qu’elle était contrainte de s’en prendre à ses alliés. Je reculai, engloutis un éclair dans un cercle de Nuit et enduisis le sol sous les diables pour les faire glisser vers la Lance Vagabonde.
Elle conserva un équilibre parfait tandis qu’ils tombaient, transformant la lutte en massacre à sens unique.
La bataille tournait de nouveau en notre faveur, pensai-je. Les malédictions s’abattirent cette fois sur Sidonia, mais je restai près d’elle et écrasai des salves de Nuit brute contre l’élégante sorcellerie du Roi Mort. De l’autre côté, je vis la hache de la Championne trancher le bras d’un des énormes morts-vivants, tandis que Hanno la protégeait de l’autre côté. Un instant plus tard, la Changepeau atterrit sur le dos de l’ennemi et se transforma en une sorte de créature noire aux tentacules, qui entrava ses membres. Avec un élan de triomphe, je vis la Chasseresse d’Argent et le Guérisseur renégat franchir la frontière ; je levai mon bâton pour détourner et briser la lance de givre lancée dans leur direction. Elle explosa en éclats que ma lance de Nuit aspira — je ne me laisserais pas avoir deux fois —, mais quelque chose attira alors mon regard du coin de l’œil.
Le Roi Mort se levait de son trône.
Je m’immobilisai, stupéfaite. Ça n’avait aucun sens ; ni la Séparation ni les Liens n’étaient encore là et…
« Réduis-le en poussière », ordonna le Roi de la Mort en ashkaran, sa voix résonnant tandis qu’il agitait le poignet.
Le Guérisseur renégat obéit. Le sort n’avait été guère plus qu’une sphère grise et, dès qu’elle toucha le Héros, celui-ci s’effondra en une nuée de poussière.
« Honneur au Sang ! » cria la Lance Vagabonde, la fureur embrasant sa voix, avant de bondir.
Je demeurai paralysée une demi-seconde de plus, incapable de comprendre comment j’avais pu si mal calculer — ou comment lui avait pu le faire. Masego jaillit dans un éclair et détourna le sort ; il le renvoya au mage mort-vivant, qui fut projeté au loin. Sans cela, j’aurais sûrement eu les côtes broyées par un bélier de force cinétique ondoyante. Je fis appel à la Nuit, l’épée à la main, et me lançai en avant, tandis que Hanno abandonnait Rafaella aux deux grands morts-vivants pour les affronter seule. Elle fut écrasée au sol, mais je ne vis pas la suite. Sidonia, elle, bondit vers le Roi Mort, sa lance levée. Il la saisit à la gorge et l’écrasa sans effort, mais elle reparut derrière lui dans un éclair et…
Des éclairs rouges l’atteignirent au flanc, juste au moment où le Chevalier du Miroir sortait d’un fragment et apercevait la scène.
Il poussa un cri rauque, tandis que le Lieur de tombes le propulsait en avant. Il se rua à l’attaque. Merde, pensai-je. S’il se faisait tuer… Non, nous avions une ouverture. Hakram m’avait dit un jour que Christophe et Sidonia avaient une relation étrange ; elle venait d’être blessée par le Roi Mort sans mourir. Et il s’était levé trop tôt. Même si d’autres d’entre nous allaient mourir, nous pouvions gagner. Il avait commis une erreur, me dis-je, alors qu’une voix au fond de mon esprit me rappelait qu’un ennemi habile ne faisait pas d’erreur évidente sans raison. Je poursuivis ma charge, esquivai une pointe de glace et tranchai le mage qui l’avait lancée.
Le Roi Mort ne prit même pas la peine de se tourner vers Sidonia, toujours enveloppée d’éclairs. Il pointa plutôt un doigt vers Christophe. Un mince filament pâle jaillit. Le Chevalier du Miroir rugit et poursuivit sa charge contre l’Horreur Cachée, son bouclier levé, mais le sort ne le visait pas. Le filament transperça le cou du Lieur de tombes et s’enfonça tout entier dans sa chair. Un battement de cœur plus tard, celui-ci s’effondra en un millier de petits cubes de chair pourrie. J’entendis Akua crier et un bouclier se dressa entre les éclairs et la Lance Vagabonde, tandis que Hanno et moi attaquions Neshamah par les flancs.
Je frappai un bouclier translucide et le brisai, tandis que le Chevalier Blanc en faisait autant. Mais le Roi Mort le saisit à la gorge et le projeta sur le côté. Je frappai la poitrine du Roi Mort avec mon bâton et fis glisser la Nuit dans son corps.
« Quelle arrogance, réprimanda Neshamah. »
La Nuit ressortit brutalement, me frappa au visage et me renversa sur le dos. Elle était devenue tranchante, d’une manière ou d’une autre, me déchirant la peau et arrachant le bandeau de mon œil mort. Je me relevai à temps pour voir trois choses se produire presque simultanément : le Chevalier du Miroir dégaina la Séparation et frappa d’un geste saccadé ; la Chasseresse d’Argent décocha une flèche auréolée de Lumière ; la Lance Vagabonde frappa le Roi Mort dans le dos. Mon cœur remonta dans ma gorge : la lance le toucha derrière le genou et la flèche traversa sa main, brisant le sort qui s’y formait. La Séparation scintilla, sa lame décrivant un arc parfait vers le cou du Roi Mort, tandis que je croisais son regard.
Il était calme, pensif. Pas le moins du monde effrayé.
Juste avant que la conviction de la Sainte de l’Épée ne prît forme en une lame et ne lui tranchât le cou, il se retourna et posa deux doigts sur le front de Sidonia. Son crâne se comprima à son tour et sa tête s’écrasa de l’intérieur ; elle mourut au moment même où la Séparation décapita le Roi Mort. Sa tête roula au sol, son corps s’effondra, et une joie stupéfaite nous coupa le souffle à tous. Sauf que je savais, au fond de moi. Les morts n’avaient pas cessé de bouger et, tandis qu’Akua opposait un miroir pâle à une salve d’éclairs rouges dirigée contre moi, je vis le cadavre du Roi Mort tressaillir pour la seconde fois. Le monde trembla lorsque Hiérophante fut témoin de la vérité, mais un vent souffla derrière nous et quelque chose nous dépassa. Je sentis confusément les fragments d’Arcadie se rapprocher de l’estrade, où les restes de Neshamah convulsaient ; mais ce n’était pas cela qui attirait mon regard. Le dernier aspect du Roi Mort brûlait, illuminant le mien comme un feu de joie dans la nuit.
Revenir, rit le Roi Mort, et il revint.
Je fermai mon œil et compris alors ce qu’était l’Horreur Cachée. Pas seulement ce qu’était devenu Neshamah Be-Iakim lorsqu’il s’était fait mort-vivant, mais l’histoire qu’il était devenu depuis. Créateur d’armées et de Revenants, il relevait les morts. Souverain du Royaume des Morts, il régnait sur la mort. Et enfin, menace éternelle gravée dans la mémoire de Calernia : le grand fléau qui reviendrait, quel que fût le nombre de croisades lancées contre ses portes. Il ne pouvait pas mourir, compris-je, parce qu’au fond, la plupart des gens de Calernia ne croyaient pas qu’il le puisse. En pratique, ce ne serait pas aussi simple : il y aurait des faiblesses, des nuances.
Mais c’était l’histoire au cœur de tout cela, et une histoire avait un immense pouvoir.
Quand j’ouvris l’œil, nous nous trouvions de nouveau à l’entrée de la salle et le Roi Mort siégeait sur son trône, un moineau mort dans la main. Les fragments nous avaient repoussés et ramenés à notre point de départ. Sur les treize personnes qui avaient pénétré dans cette dernière salle, huit se tenaient désormais autour de moi, hébétées. Le Page, qui n’avait jamais quitté le fragment où il était prisonnier, y était toujours.
« Je ne comprends pas, dit Christophe d’une voix accablée. Tu m’avais dit que ça le tuerait. »
Il baissa les yeux vers l’épée qu’il tenait, la Séparation à nu. À mes yeux, la lame ondulait, comme si elle tranchait l’air même autour d’elle.
« Pourquoi est-il encore en vie ? » exigea le Chevalier du Miroir, dont le regard se posa sur moi. « Pourquoi Sidonia est-elle morte ? »
Je n’avais pas la réponse, mais quelqu’un d’autre l’avait. Je tournai les yeux vers lui.
« Hiérophante ? »
Masego se tenait là, les sourcils froncés. Je dus me racler la gorge avant qu’il revienne parmi nous.
« La Séparation a fait ce qu’elle devait faire, dit Hiérophante. Elle a tranché son corps et son âme. »
« Alors pourquoi n’a-t-il pas disparu ? demanda Hanno. »
« Son âme ne s’est ni dispersée ni rendue dans l’au-delà, répondit Masego, parce qu’elle est liée à autre chose. »
Un tressaillement trahit la surprise d’Akua.
« Il a créé un phylactère, dit-elle. Un réceptacle pour son âme. »
Je serrai les doigts.
« Son trône ? demanda le Chevalier Blanc. »
« Non, murmurai-je. Ce n’est pas le genre d’homme auquel nous avons affaire. »
« Keter, dit Hiérophante. »
« Où, dans Keter, Masego ? demanda patiemment la Chasseresse d’Argent. »
Je sentis mon estomac se nouer.
« Keter est le réceptacle, n’est-ce pas ? demandai-je à voix basse. Toute cette putain de ville. »
Il acquiesça.
« Après tout, dit Masego, c’est la Couronne des Morts. Son nom avait plus de sens que nous ne le pensions. »
« Donc il continue à revenir jusqu’à ce qu’on détruise la ville », dit la Championne vaillante.
Il acquiesça de nouveau.
« Alors à quoi sert donc la Séparation ? lança sèchement le Chevalier du Miroir. »
« Elle l’a détruit, lui apprit Hiérophante. Tu as infligé suffisamment de dégâts pour disperser son âme. Sauf qu’au lieu de passer dans l’au-delà, son âme est restée liée à son ancre, puis quelque chose… »
« Un aspect, complétai-je. Revenir. »
« Un aspect, corrigea Hiérophante, a assuré qu’il se reforme. La marque laissée par la Séparation est toujours là ; les dégâts sont permanents. »
« Alors, le seul moyen de le détruire est de trancher chaque fragment de son âme avec la Séparation », dit posément le Chevalier Blanc.
Il n’avait pas besoin de le préciser : les chances que cela arrive semblaient minces. Il nous fallait non seulement retrouver le Roi Mort en traversant de nouveau les fragments, mais nous étions moins nombreux, blessés et épuisés. À cet instant, je compris qu’il s’était levé de son trône au moment même où le Guérisseur renégat l’avait atteint. Sans la moindre hésitation, et son premier coup avait visé l’homme.
Le Roi Mort n’avait jamais cessé de mener sa guerre d’usure.
« Nous n’avons pas le temps pour ça, dis-je. Même si nous le pouvions, nos armées s’effondreront avant. »
Mon œil se posa sur Akua.
« Il faudra utiliser les Liens. »
Hanno grimaça, mais ne protesta pas. Il savait aussi bien que moi que nous n’avions plus d’options. J’avais ordonné à Akua de tout leur expliquer sur les Liens en montant, sachant que cela pourrait s’avérer nécessaire, et j’étais maintenant heureuse de l’avoir fait.
« Je prendrai l’autre extrémité, dit le Chevalier Blanc, se proposant sans hésiter pour une éternité. Qui l’enchaînera avec l’autre ? »
« Laissez-moi faire », dit doucement Christophe de Pavanie.
Hanno cligna des yeux.
« Peut-être quelqu’un de plus rapide sur ses… »
« Laissez-moi tenir l’autre bout de la laisse, l’interrompit le Chevalier du Miroir. Endurer a été ma seule vertu depuis le début, Hanno. Laissez-moi en faire quelque chose qui en soit digne. »
Le visage du Chevalier Blanc se ferma tandis qu’il hésitait ; Christophe chercha alors mon regard. Après tout, j’étais la Gardienne. J’étudiai son visage, où le chagrin demeurait, et compris que, même si le deuil de Sidonia avait motivé sa décision, il n’en était pas l’unique raison. C’était la conséquence de l’homme qu’il était devenu, celui à qui j’avais parlé dans l’ombre de Keter avant le début de la fin de cette guerre. Et cet homme, pour le meilleur ou pour le pire, était quelqu’un à qui je confierais l’emprisonnement du Roi Mort.
« Donne-lui le Lien, dis-je. Je prendrai l’autre. »
Hanno s’apprêtait à protester, mais je levai la main. Il n’y avait pas lieu de discuter. N’était-ce pas la nature du sacrifice ? À la fois altruiste et égoïste.
« Merci », murmura le Chevalier du Miroir en croisant mon regard.
« Christophe, il y a des choses pour lesquelles tu mérites mes remerciements, répondis-je à voix basse, mais ce n’en est pas une. »
Je me détournai lorsqu’Akua déposa l’anneau de bronze et de cuivre dans ma main, joli petit objet de tourment. Elle me regardait, me sembla-t-il, comme si elle ne m’avait jamais vue auparavant. Tu croyais que je te l’imposerais ? pensai-je. Ton choix n’aurait aucun sens si ce n’était pas le tien. Finalement, elle ne dit rien et me laissa donner le second Lien à Christophe. J’expirai.
« Nous retraversons. Préparez-vous. »
« Ce ne sera pas pareil, prévint Hiérophante. Il a mélangé les fragments avant de les remettre en place. Ils sont moins nombreux, mais bien plus dangereux. »
« Le danger, c’est notre métier, répliquai-je. Et il n’est pas le seul à avoir encore des surprises. »
J’envoyai Hanno chercher le Page seul, mais le reste d’entre nous repartit par deux. J’emmenai la Changepeau, acceptant sa proposition de la porter sous la forme d’une souris. Le danger se manifesta dès le départ : le premier fragment que nous traversâmes mêlait l’eau en chute libre et le tube d’éclairs. Si je n’avais pas gardé l’eau de la première fois, nous aurions pu mourir électrocutés ; mais l’eau qui s’écrasa sur l’autre nous donna juste assez de temps pour nous en débarrasser. Dans ma précipitation, toutefois, je ne remarquai pas que le passage nous avait séparées. J’ignorais où elle avait atterri, mais j’avais trébuché dans une fournaise noire comme la nuit. Le feu n’était pas difficile à maîtriser ; il me suffisait de m’envelopper d’une couche de Nuit. L’obscurité, en revanche, posait problème.
La première fois, je m’étais servie du Roi Mort comme boussole, mais cette fois il m’était caché. J’avais du mal à le Voir, comme si quelque chose m’empêchait de distinguer sa silhouette. Je devrais attendre qu’un autre Nommé me devance pour savoir dans quelle direction aller.
Il était inévitable, je supposais, qu’elle revienne alors.
« Je t’avais dit que le troisième était le problème, dit l’Intercesseuse. Tu croyais vraiment que vous étiez les premiers à l’atteindre ? Pitié. J’ai envoyé trois croisades dans cette direction avant de renoncer, convaincue que c’était peine perdue. »
Le premier fragment obscur avait été un vide où je ne pouvais même pas parler, mais celui-ci était différent. Il avait été fusionné avec un fragment de feu et devait donc pouvoir brûler. La menace n’était plus seulement de me perdre ou de brûler vive : il me fallait aussi éviter d’épuiser la Nuit tandis que j’attendais d’échapper à l’une et à l’autre. Mais au moins, je pouvais parler cette fois.
« Je sais ce que tu cherches, dis-je avec mépris. On a compris. Le Jugement s’est tu et l’ealamal attend tranquillement l’heure du besoin. Je sais que tu essaies de nous faire perdre, Yara. »
Je l’entendis boire à sa flasque, non pas une simple gorgée, mais une longue lampée.
« C’est l’une des choses que j’essaie de faire, Catherine, dit la Barde. Ce n’est pas que je veuille vraiment tuer tout le monde, tu sais ; c’est qu’ils ne m’ont pas laissé le choix. À part, bien sûr, si tu prends ma place. »
« Ça a échoué à l’Arsenal, dis-je. Tu arrives trop tard. »
« Non, rit doucement l’Intercesseuse, je ne crois pas. Il te reste un aspect à définir et, surtout, un creuset. »
Je levai les yeux au ciel.
« J’en ai connu quelques-uns, dis-je. »
« Non, répondit-elle. Pas ceux qu’il te faut pour devenir comme moi. Tu veux savoir ce qu’il m’a fallu pour le devenir ? »
À mon grand dégoût, je m’en aperçus : oui, je voulais le savoir. C’était une information trop précieuse pour la rejeter, même si elle cherchait probablement à me manipuler.
« Quoi ? » demandai-je, lui donnant ce qu’elle voulait.
« L’impossible, répondit l’Intercesseuse. Il faut accomplir l’impossible, ne serait-ce qu’une fois. »
J’ouvris la bouche pour répondre, mais elle me coupa d’un petit bruit de langue.
« Non. Tu ne l’as pas fait. Tu as accompli l’improbable, et plutôt habilement, je te l’accorde, mais pas l’impossible. Tu n’as pas enfreint les règles fondamentales pour l’emporter. »
« Et toi, si ? » demandai-je.
Elle eut un rire désabusé.
« La Création était plus facile à l’époque, dit l’Intercesseuse. Nous étions moins nombreux, et il y avait plus de recoins inexplorés où agir. Je ne suis pas sûre que j’y arriverais aujourd’hui, mais j’y suis parvenue quand j’étais jeune. »
Elle but et je l’entendis sourire.
« J’ai convaincu la Création que j’étais faite d’histoires, me raconta la Barde Errante. Que je pouvais les manier, les façonner et les vivre. »
« Comment ? »
« D’abord, je me suis changée en chanson, dit-elle. Ensuite, je me suis changée en histoire. Puis j’ai piégé les dieux pour qu’ils chantent l’une et racontent l’autre. »
Elle avait presque l’air attendrie.
« Bien sûr, j’ai ensuite obtenu exactement ce que j’avais demandé, poursuivit l’Intercesseuse. Pendant les premiers siècles, j’ai cru avoir roulé les Dieux. »
Elle rit, et son rire était assez amer pour que je puisse presque le goûter.
« Quelques siècles plus tard, j’ai compris à qui cette plaisanterie avait vraiment profité, dit Yara de Nulle-Part. Ce ne sont jamais eux qui trinquent, Catherine. Si tu dois retenir une chose de moi, retiens celle-là. »
« Et tu crois que je peux faire comme toi ? demandai-je, les sourcils froncés. Piéger les dieux ? »
« Les dieux, sûrement pas, renifla l’Intercesseuse. Tu es une fichue brute, ma petite, même quand tu fais preuve de subtilité. Mais tu peux accomplir l’impossible. Tout est en place. »
Quand elle reprit la parole, elle me sembla tout près, comme si elle me chuchotait directement à l’oreille.
« Tu ne peux pas le vaincre, dit Yara. Tu n’as pas les pièces nécessaires, Catherine. Mais si tu le vaincs malgré tout, eh bien… »
« Alors je prends ta place », achevai-je.
« Tu as de bonnes chances d’y arriver, répondit joyeusement l’Intercesseuse. Ce sera une malédiction éternelle et sacrément longue, mais tu es une personne franchement détestable. Et si tu échoues, eh bien, j’obtiens quand même ce que je veux. Cordelia fera ce que font les Lycaonais, et j’aurai quand même le plaisir de tout faire sauter. »
J’ai convaincu la Création que j’étais faite d’histoires, m’avait-elle dit.
« Tu ne cherches pas seulement à éliminer ceux qui savent que tu existes, murmurai-je. Tu essaies de tuer tout le monde sur Calernia. Plus d’histoires, plus de toi. »
C’était ainsi qu’elle comptait s’échapper de la cage qu’elle s’était construite.
« Pas tout le monde, Cat, me reprit-elle. C’est toujours le Jugement qui s’en chargera, après tout. Je rendrai simplement ses critères si stricts que, disons, une quarantaine de personnes sur le continent pourront les remplir. Ça suffira. Dans quelques décennies, les gens s’éteindront, trop affaiblis pour s’en sortir ; je peux attendre quelques décennies. »
Je sentis de nouveau son sourire.
« Elles passent, dit-elle doucement, en un clin d’œil. »
Devant moi, je vis un autre Nommé prendre de l’avance. Mon chemin était tracé.
« Tu ne le vaincras pas avec ce truc que Sahelian a bricolé, quoi qu’il fasse, me dit Yara. Il ne tiendra pas après sa mort, Catherine, et c’est son tour préféré : s’il le faut, il mourra pour s’en tirer. »
J’allais m’avancer dans le feu, mais je m’arrêtai à ces mots. Ça avait un sens, compris-je ; un sens absolument horrible. La Couronne d’Automne était censée rendre le Roi Mort indestructible en échange de sa maîtrise des morts, mais les Liens étaient plus simples. Si le Roi Mort se laissait mourir une fois enchaîné, pourrait-il se défaire du piège ? Les Liens seraient refermés sur son âme, et son âme pourrait être taillée en morceaux puis dispersée. Christophe l’avait déjà fait une fois aujourd’hui, mais ça n’avait pas duré. Ça ne tiendrait pas, me dis-je, même s’il ne restait pas un grain d’intelligence dans cette âme lacérée. Il reviendrait, écervelé et affamé, jusqu’à ce que son âme soit entièrement détruite.
Je compris qu’il y avait de bonnes chances que même notre plan le plus désespéré ne marche pas.
« Voilà, murmura l’Intercesseuse, d’un ton satisfait. Tu vois le mur, l’impossible. Maintenant, il ne te reste qu’à trouver la volonté de le briser. »
« Qu’est-ce que tu attends de moi, Yara ? » demandai-je entre mes dents serrées.
Je connaissais le danger, oui ; aussi touchai-je à peine la Nuit. Je tissai un sort prêt à se défaire.
« Tu es la Gardienne, dit-elle. Pas aussi accrocheur que… » Elle prononça alors un mot dans une langue que je n’avais jamais entendue, « … mais on peut faire avec. Tu manies toujours les histoires, les Noms. Alors sers-t’en pour gagner. »
Une main se posa sur mon épaule et je la laissai faire, fermant mon œil pour Voir ce qu’elle voulait me montrer. Sa propre vision de la Création. Elle ne voyait pas les objets en mouvement, les accords, les histoires et les possibilités. C’était, décidai-je, comme une tapisserie vivante. Tout était entrelacé, constamment en mouvement. Mais elle ne contemplait pas l’ensemble, seulement la petite partie qui se jouait ici et maintenant. Aujourd’hui, dans cette flèche, face au Roi Mort. Les Nommés qui avaient pris de l’avance et se dirigeaient vers leur ennemi.
« Voilà ce qu’on a, dit Yara. Cet ensemble d’histoires. Certaines sont inachevées, et ce sont souvent les plus utiles, mais nous n’allons pas gagner grâce à un troisième aspect ou à la transition du Page. C’est Neshamah, bon sang ; le cauchemar collectif de Calernia depuis plus longtemps que nous ne pissons dans des pots. La pièce qui vous fera gagner est là. »
Je vis un fil gris dans la tapisserie, non pas vide, mais invisible à ses yeux. Il n’avait pas encore pris couleur.
« Akua, dis-je. »
« C’est là que se trouve ta victoire, approuva l’Intercesseuse. Elle a un poids considérable, sans compter ses liens personnels avec toi. Tout marche mieux quand ça coûte quelque chose, non ? Guide notre fille vers le bon Nom au bon moment et, le temps d’un seul putain d’instant, tu pourras accomplir l’impossible. »
« On ne peut pas contrôler le Nom qu’une personne reçoit, répliquai-je sèchement. »
« Peut-être pas là-dehors, mais ici ? » Yara sourit. « Bon sang, tu l’as déjà préparée à une douzaine d’histoires de rédemption, et tous les autres rouages de ce mécanisme sont des Nommés. C’est ton échiquier, Catherine. Il ne te reste qu’à t’asseoir et à jouer. »
Et le fait était que, même à présent que sa vision s’estompait, je voyais ce qu’elle voulait dire. Akua n’était pas une étoile, elle n’était pas Nommée, mais je sentais les histoires qu’elle pourrait incarner. Quant aux autres, la manière dont ils combattaient Neshamah échappait peut-être à mes prévisions, mais cela n’avait pas vraiment d’importance. Je les regardai traverser les fragments et il me parut tout simple de tendre la main. Le Chevalier Blanc peinait à rejoindre le Page ; je leur donnai donc un petit coup de pouce. J’éveillai l’aspect Inciser du Page, lui rappelant qu’il ne se limitait pas au combat. Il s’agissait de tranchant et de précision, pas de tuer, et ces qualités s’appliquaient à bien d’autres choses qu’au combat.
Il trancha les ténèbres, suffisamment pour que Hanno voie, et la Lumière suivit.
La Chasseresse d’Argent allait maintenant se précipiter devant les autres, car elle avait toujours envié Archer, qui était désormais devenue la Ranger. Un léger coup de pouce pour la faire aller à gauche plutôt qu’à droite, et elle trébucha dans un fragment privé d’air, où régnait une puissante gravité. Le Chevalier du Miroir se hâta derrière elle et chuta à son tour. Il heurta le fond du fragment du poids des années d’Aube accumulées, le traversant de part en part. Ils tombèrent dans un fragment peuplé de diables et de rage aveugle, mais se trouvaient juste à côté du Hiérophante, qui déchira la frontière à l’aide du fragment qu’il partageait avec Akua. Les diables se déversèrent dans le givre et périrent en quelques instants ; fou de rage, le Chevalier du Miroir fracassa les parois des deux fragments.
Ils arriveraient tous au milieu de la salle bien plus vite qu’ils n’auraient dû.
« C’est la poussée et l’attraction, expliqua Yara d’un ton approbateur. Les rudiments du jeu, la manière de faire avancer les gens. Il te faudra un peu plus que ça si tu veux façonner des histoires. »
Je fredonnai, car elle avait raison. Je vis la Championne vaillante porter une grande culpabilité. Elle avait trop souvent été la dernière survivante et chérissait d’autant plus le Chevalier Blanc qu’il était l’un des rares compagnons de ses bandes à avoir survécu. Elle voulait être la première à courir au-devant du danger, pour que les autres n’aient pas à en payer le prix ; cela, au moins, était facile à arranger. Elle était déjà derrière les quatre personnes qui avaient atteint le centre de la salle et s’étaient dirigées vers le Roi Mort ; elle s’empresserait de les rattraper. Cela la pousserait à prendre des risques, de sorte qu’elle arriverait de nouveau la première. Puis il faudrait que quelqu’un… Mmh. Il lui faudrait une héroïne pour qui elle n’aurait aucune sympathie, quelqu’un d’un peu trop méchant. La Chasseresse d’Argent ferait l’affaire.
Un petit coup de pouce pour que la Chasseresse d’Argent soit blessée par l’un des mages morts réglerait le problème : elle utiliserait son domaine et anéantirait d’un seul coup toutes les défenses du Roi Mort. Cela donnerait au Chevalier du Miroir l’occasion de frapper et… Et si elle mourait au lieu d’être blessée ? La Championne foncerait alors directement sur le Roi Mort. Meilleur résultat : il ne pourrait pas nous jouer un tour imprévisible qui ficherait tout en l’air, et les autres élimineraient quand même les défenses pendant que le Roi Mort serait pris dans le domaine. Ça valait probablement le coup de perdre la Chasseresse d’Argent, car elle serait la plus susceptible de mourir si le Roi Mort parvenait à jouer son tour.
« Il te faudra peut-être une troisième tentative, remarqua Yara, qui avait suivi chacun de mes coups de pouce. Fais en sorte qu’Akua arrive là-bas et endommage ses défenses. Il ne te faut qu’un seul miracle ; tout le reste consiste à le rendre possible. »
Et ça semblait cruel, pensai-je, mais c’était vrai. N’était-ce pas tout l’enjeu de cette bataille ? Des milliers de gens mouraient dans la ville intérieure pour qu’une poignée de personnes puisse tuer le Roi Mort et mettre fin à tout cela. Si j’étais cruelle, c’était parce que je jouais à un jeu cruel. Et que représentait la vie d’une poignée de personnes face à celle de Calernia tout entière ? Je connaissais la réponse depuis mes seize ans, et les années n’y avaient rien changé.
« Le Chevalier Blanc est une impasse, marmonnai-je, les sourcils froncés. Je ne peux même pas me servir de lui correctement. »
« Sauver, c’est une sacrée plaie, dit Yara avec compassion. Tariq faisait le même genre de coups en demandant conseil à Miséricorde, même si j’arrivais au moins à contourner ça. Ton garçon est bien plus pénible à gérer. »
Dans la plupart des histoires, il se sacrifiait pour les autres, intervenant pour les sauver si on les poussait sur une voie qui les conduirait à leur mort. C’était comme s’il était incapable de voir l’ensemble. Du moins, le Chevalier du Miroir pouvait-on compter sur lui pour se lancer dans une attaque héroïque afin de venger la Lance Vagabonde. Sa mort s’était révélée avantageuse, du point de vue du levier que je pouvais utiliser. Je regardai la Chasseresse d’Argent et le Chevalier du Miroir atteindre les premiers le Roi Mort et engager le combat tandis qu’il demeurait assis sur son trône. Ils ne suffiraient pas.
« Je n’arrive pas à atteindre Akua, finis-je par dire. Je ne suis pas assez puissante. »
Même si j’intervenais moi-même, je ne pourrais pas l’inciter à choisir un Nom. L’amour ne suffisait pas. Il fallait que ce soit sa décision, et je n’avais pas d’angle d’attaque assez efficace pour l’orienter.
« Si, tu peux, murmura Yara à mon oreille. Tu ne regardes pas sous tous les angles, Catherine. Quand une petite impulsion ne suffit pas, parfois il faut Guider les choses sur le bon chemin. »
Et voilà : tout devenait si simple, maintenant que mes yeux étaient enfin ouverts. Voir ne suffisait pas ; cela ne faisait qu’observer. Mais être capable de Guider, comme Yara ? C’était regarder les dénouements possibles d’une histoire et choisir celui qui se réaliserait. Cela paraissait insignifiant et ça l’était, vraiment, si l’on ne considérait qu’une seule histoire. Mais quand il y en avait cinq, vingt, cent ? Alors, c’était comme pouvoir forger soi-même les pièces d’un puzzle. La Chasseresse d’Argent mourut en essayant de devenir ce qu’elle voulait que la Ranger soit et d’attirer l’admiration d’Archer, ce qui conduisit la Championne vaillante à contenir le Roi Mort. Le reste du plateau fut dégagé ; puis, lorsqu’elle mourut et qu’il revint, le Page tenta de faire sa transition et mourut si le Chevalier Blanc n’intervenait pas, ce qu’il ferait. Le Hiérophante, que le Roi Mort voulait vraiment tuer, serait alors sans défense. Akua serait trop lente et ne se le pardonnerait pas.
Alors elle chercherait quelque chose qui la dépasse, un Nom, et je pourrais la Guider vers ce dont j’avais besoin.
Elle le détruirait. Nous le détruirions. Tout serait terminé.
« Ce n’est pourtant pas mon aspect, murmurai-je. »
« Hiérophante a raison, m’assura Yara. La divinité n’est qu’une question de perspective. Sers-toi un peu de mon aspect, et tu finiras par le saisir. »
« Ils meurent tous les deux, finis-je par dire. Presque tous meurent. »
« Et c’est une tragédie, approuva-t-elle. C’en est toujours une, Catherine. Peu importe à quel point tu te lasses de tout, ça ne change rien. Il y a toujours un William pour te faire pleurer. Mais si tu ne joues pas le jeu, si tu ne te salis pas les mains, combien d’autres mourront ? »
Elle me pressa l’épaule avec réconfort.
« Tu as toujours compris cette partie-là, dit Yara. Que les morts ne comptent pas davantage parce qu’ils comptent pour toi. Je pense que tu garderas ça. Par certains côtés, ça te rendra meilleure que je ne l’ai été. »
« Parce que je peux faire ce qu’il faut », dis-je doucement.
Je la sentis acquiescer. Et elle avait raison, je le savais. La poignée de personnes dans cette flèche était un bien maigre prix à payer pour que le reste de Calernia continue de respirer. Le plus facile des marchés. Peut-être cela me blesserait-il, mais ma vie n’était qu’une succession de blessures. Qu’était-ce qu’une de plus ? J’étais une méchante, après tout.
Je n’étais pas promise à une fin heureuse.
J’expirai et visualisai la scène, évaluant l’angle et le moment. Ce serait serré, mais Yara se trompait. Je n’aurais pas besoin d’une troisième tentative, seulement d’un geste un peu plus sanglant. Il me suffirait de… Le tissage se défit et la douleur revint dans mon corps. Ma jambe, ma jambe blessée, me lançait.
N’oublie pas, murmura-t-elle. Ce n’est pas un jeu. Tu peux te tromper.
Je voulus protester, lutter, mais la douleur me coupa le souffle.
N’oublie pas, murmura-t-elle, qu’il doit y avoir autre chose que des ruines.
« Catherine ? » dit lentement l’Intercesseuse.
Je repoussai sa main.
« Si tu m’avais dit que je devais tuer Akua, j’aurais peut-être pu te croire, dis-je à voix basse. Mais Masego, Yara ? Masego ? »
Celui qui ne m’avait jamais abandonnée, qui ne m’avait jamais rien demandé. Celui qui m’avait promis de rester à mes côtés quand tout serait fini, même si tout le monde s’en allait. Celui qui m’avait pardonné d’avoir tué mon père.
« On dit qu’on ne reçoit qu’un seul choix qui compte, lui dis-je. Et c’est peut-être vrai. Alors voici le mien : je ne serai pas un crabe dans ton putain de panier. »
Elle disparut aussitôt et, en sortant du fragment, je respirai de nouveau l’air de la Création. Un pivot, pensai-je. C’en avait été un. Les autres combattaient le Roi Mort, je le vis, et ils perdaient. Je regardai la tentative désespérée se dérouler. Alexis était blessée, et la Championne vaillante se servait de son domaine pour faire disparaître les morts qui protégeaient Neshamah. Je traversai un autre fragment, sans presque sentir l’acide tourbillonnant qui se déchaînait contre une couronne de Nuit. Puis le Roi Mort révéla pourquoi il avait tué le Lieur de tombes : il invoqua les Revenants ensevelis sous les dalles portant leurs noms. Ils surgirent et assaillirent mes compagnons. Neshamah avait, comme toujours, tout préparé avec une prudence extrême.
Il s’était débarrassé du guérisseur pour s’assurer que nos blessés ne pourraient pas revenir. Il avait tué Sidonia pour que l’amour ne puisse pas se retourner contre lui une seconde fois. Puis il avait tué le Lieur de tombes pour que personne ne puisse entraver son pouvoir de relever des Revenants.
Seulement, me dis-je en traversant un essaim d’insectes venimeux qui se multipliaient à vue d’œil, il avait commis une erreur. Revenir n’était pas parfait ; il me l’avait montré. Il avait besoin de son ancre, ce qui expliquait pourquoi il avait accompli un geste aussi grandiose que de faire de Keter tout entier son phylactère. Le Chevalier du Miroir l’avait tué une fois aujourd’hui, et si l’ancre n’avait pas empêché son âme de quitter la Création, si elle ne l’avait pas empêchée de se disperser, la coupure de la Séparation aurait mis fin à ses jours. Revenir n’était pas une certitude absolue, car une histoire, aussi puissante soit-elle, avait toujours une faiblesse. Et j’avais découvert la sienne, compris-je, par pur accident, des années auparavant, au cours d’un combat qui n’avait rien à voir avec lui.
Voyez-vous, j’avais un jour voulu voler l’âme d’Akua Sahelian pour contourner un serment m’interdisant de verser son sang, mais elle l’avait déjà retirée de son corps et enfermée dans un phylactère. À l’époque, Masego avait appelé cela une forme de lichification et s’était montré extrêmement impressionné. Il n’était pas facile à impressionner, ce qui avait piqué ma curiosité. Qu’avait donc fait Akua pour que ce fût si extraordinaire ? Un véritable liche était mort-vivant, l’avais-je appris. Cela semblait être un détail, mais c’était ce qui lui permettait de retirer son âme de son corps ; et le tour d’Akua, qui avait réussi à la retirer de son vivant, représentait un exploit : l’âme était extraite au cours du rituel qui transformait le mage en liche. Le Roi Mort, alors, avait extrait la sienne lorsqu’il était devenu mort-vivant, au cours du rituel qui avait détruit Sephirah et l’avait, de fait, tué.
Alors, si sa mort était annulée, elle reviendrait.
Quand je traversai le dernier fragment, marchant dans l’entropie qui me vola une décennie de plus, dépourvue de sens, je débouchai sur une scène de triomphe. Et ce n’était pas le nôtre.
La Championne vaillante était à genoux, la majeure partie de son torse transformée en os. L’arc de la Chasseresse d’Argent était brisé et elle perdait du terrain dans son combat contre un lancier Revenant, tandis que la Changepeau s’était changée en félin tacheté pour échapper à la sorcellerie hurlante d’un mage en robe. Le Chevalier du Miroir était écrasé sous un Revenant difforme et gigantesque portant un masque de corbeau ; les tentatives du mort-vivant pour lui briser le cou se heurtaient toutefois à un problème : ce cou était plus dur que les poings gantelés du colosse. Le Chevalier Blanc combattait une demi-douzaine de Revenants armés d’épées et tenait bon, mais il ne gagnait pas. Le Page faisait de son mieux, massacrant ce qui ressemblait à un duelliste arlésite couvert de soleils d’or.
Akua et Masego luttaient contre le Roi Mort dans un affrontement de pure puissance, sorcellerie contre sorcellerie, et ils perdaient.
J’expirai, l’esprit affûté, puis m’avançai en faisant appel à la Nuit. Le Roi Mort éclata de rire, visiblement ravi. Une onde de force projeta au loin les deux mages soninkés, et le Roi de la Mort se tourna vers moi.
« Je savais que tu ne tomberais pas dans ses pièges, dit Neshamah avec un sourire. Tu manques de recul, Gardienne, mais tu en comprends tout de même l’essence. Nous sommes tous prisonniers. »
J’avais déjà entendu cela, pensai-je, de la bouche de Masego. Il avait été élevé enfant dans un fragment d’Arcadie et en avait vu la fin ; il s’était alors demandé combien de temps il faudrait avant que les Dieux ne fassent subir le même sort à la Création. Le Jeu des Dieux devait prendre fin, après tout. Il fallait bien qu’il y ait un vainqueur.
« Et tu veux t’échapper avant le Dernier Crépuscule, dis-je. »
« Quand les Dieux auront tout anéanti, Catherine Foundling, quand la dernière âme aura disparu et que le dernier fragment de la Création aura été défait, alors je marcherai seul sous un ciel d’étoiles froides et lointaines, dit Neshamah Be-Iakim. »
Il se pencha en avant.
« Et dans ce vide entre les mondes, avançant sans autre but que le mien, je connaîtrai enfin le goût de la liberté. »
Je savais, avec une certitude inébranlable, qu’il pensait chacun de ses mots. Tout ce qu’il avait jamais voulu, c’était s’échapper. Et peut-être qu’une part de ce qu’il était devenu était imputable à Yara de Nulle-Part, qui l’avait traqué au nom des maîtres dont il voulait se débarrasser ; mais tout n’était pas de sa faute. Il demeurait l’homme qui avait détruit Sephirah par folie, qui avait fauché Calernia durant des millénaires, moissonnant des vies. Rien ne l’excusait. Il incarnait tout ce que je voulais que les Accords de Liesse détruisent : la folie noire qui brisait des nations et engloutissait des cités entières. Un seul homme dont la démence suffisait à dévaster le monde.
Et Dieux, n’en avions-nous pas tous assez ?
« Tu seras libre d’eux, dis-je, Neshamah. Mais tu oublies que tu es encore dans la fosse avec nous. Et ici-bas, nous sommes tous couverts de boue. »
« Dois-je te faire un discours, Gardienne ? sourit-il. Je ne vais pas arracher la défaite des mâchoires de la victoire. »
Je compris qu’il s’agissait d’un geste de respect, lorsqu’il m’appela ainsi. Pour mon Rôle, pour le chemin parcouru. Lorsqu’il m’avait traitée en égale, il le pensait.
« Ce n’est pas nécessaire, dis-je. Tu m’as déjà donné tout ce qu’il me fallait. »
« Ce serait pire de me tuer, tu sais, dit négligemment Neshamah. J’ai prévu le coup. »
« Tu rendrais les choses pires, reconnus-je. »
Je l’avais vu venir depuis longtemps. Il me sembla un peu vexé que je l’admette si facilement.
« Tu as vu la forme de ma souveraineté, dit le Roi Mort. »
« Oui. »
Un million de fils, un million de morts, tout cela pour former un royaume réduit à un seul homme.
« Si je devais disparaître, dit l’Horreur Cachée, elle passerait à quelqu’un d’autre. Quelqu’un que la Création devrait craindre plus encore que moi. »
Il me fallut un instant pour comprendre ce qu’il voulait dire. Lorsque je compris, je refusai presque d’y croire.
« Par les Cieux en pleurs, dis-je. Tu ne maîtrises même pas le drakon quand il ne s’agit que d’une goutte d’essence. Tu lui céderais tout ce que tu possèdes ? »
« J’ai eu un jour une amie, sourit-il, une femme d’une lucidité remarquable. Elle m’a demandé un jour : si la Création ne m’appartient pas, à quoi bon qu’elle existe ? »
J’inclinai la tête. Je ne l’aurais pas dû, je le savais, mais d’une certaine façon je resterais toujours la fille de mon père.
« Citer Triomphante, lui dis-je, c’est le dernier refuge des gens sans inspiration. »
Et je le contemplai alors, debout, fier et inflexible, face à toute la Création. Le plus ancien des tyrans, le Roi de la Mort en personne, qui avait porté sa couronne pâle pendant des millénaires afin de faire la guerre au monde. Le premier et le plus grand de l’ancienne génération, celui qu’aucun autre n’avait réussi à égaler. Le dernier vestige de l’Âge des Merveilles. Et je sus, à cet instant, qu’il m’appartenait de le juger. J’avais accepté ce Rôle, cette responsabilité. J’étais la Gardienne, l’annonciatrice de l’Âge de l’Ordre, et il me revenait de tirer le rideau sur les temps qui l’avaient précédé. Le Chevalier du Miroir avait un jour craint que je ne devienne une souveraine des Nommés, et il ne s’était pas trompé de beaucoup. J’avais toujours eu affaire à l’autorité ; simplement, je n’avais jamais voulu porter de couronne.
Je devais être juge.
« Neshamah Be-Iakim, dis-je, tu as dévoré des cités et brisé des royaumes, fait la guerre au monde entier et semé la ruine partout où ta main s’est posée. Tu es le grand prêtre de la désolation, le tyran immortel. »
Je vis qu’il le sentait, tout comme moi. L’air frissonna. Son Rôle et le mien mettaient à l’épreuve le poids de l’autre. Sa main…
« En vertu de mon Nom de Gardienne, je te Condamne à mourir. »
Il se jeta sur nous sans la moindre retenue. Une nuée de malédictions bourdonnantes, un flot d’un million de morts ; mais la charge de mon dernier aspect s’était ancrée en lui. La Sentence resterait en lui, mon autorité — ma folie — gravée dans la Création. Son destin était écrit : la mort. Désormais, le monde entier se battrait pour qu’elle advienne.
J’avais enfin une providence à moi.
Une malédiction toucha le poignet de la Chasseresse d’Argent et elle se réduisit à l’état de squelette en un instant, tandis que j’étouffais un cri de désarroi. Le Page explosa en cendres et la Changepeau hurla en se désagrégeant de l’intérieur. Je levai mon bâton, puisai dans la Nuit plus profondément que jamais. Cela ne suffirait pas, le savais-je, mais tant que Hanno pourrait… La Championne vaillante interrompit ma pensée en bondissant, sa hache brandie ; elle regarda la mort en face et sourit.
« Exalter », dit Rafaella d’Alava.
Puis elle disparut, emportant avec elle le grand fléau du Roi Mort et ses Revenants. Au battement de cœur suivant, nous étions en mouvement. Le Chevalier du Miroir, le premier et le plus rapide ; Hanno et moi nous précipitions, tandis que la magie de Hiérophante et d’Akua se déchaînait.
« Hanno ! » criai-je.
Nos regards se croisèrent.
« Fais-le revenir, dis-je. Rends-le vivant. »
Trois sorts fusèrent. Celui de Masego frappa le Roi Mort à la poitrine, brûlant sa robe et le faisant chanceler. Celui d’Akua heurta celui de Neshamah ; l’un céda, puis, un battement de cœur plus tard, Akua Sahelian hurla. Christophe de Pavanie, souriant, lâcha son bouclier et frappa le Roi Mort à deux mains avec la Séparation. Il lui mordit le poignet. Oh, son poignet était pris. Et l’autre main de Neshamah se posa sur son cou ; une malédiction quitta le bout de ses doigts et se répandit en noircissant la peau du Chevalier du Miroir. Il souriait toujours.
« Réfléchir », murmura le Chevalier du Miroir.
Le Roi Mort hurla. La pourriture se répandit sur ses membres morts et le Chevalier du Miroir s’affaissa. Dans un dernier souffle, il pivota, se tordit autour de la Séparation et en lâcha le pommeau dans la main tendue de Hanno, celle à laquelle il manquait des doigts. Hanno le saisit. Je frappai à mon tour avec le bâton de bois mort arraché à Liesse, après avoir refusé de m’accrocher aux vieilles victoires et défaites ; il grouillait de la puissance des déesses qui m’avaient créée autant que je les avais créées. Mon coup atteignit Neshamah au cou tandis que sa magie s’aiguisait ; une pulsation de Nuit interrompit son sort. La main de Hanno d’Arwad toucha le front du Roi Mort ; sa paume calleuse d’ouvrier le recouvrit.
« Défaire », dit le Chevalier Blanc.
Et tandis que la Création hurlait, la vie revint dans le cadavre du Roi Mort. Le poids de millénaires s’opposa au nouvel aspect du Chevalier Blanc, chêne contre pissenlit, mais un doigt avait déjà fait pencher la balance. J’avais condamné Neshamah à mourir et, pour cela, il devait d’abord vivre. Ses joues retrouvèrent leurs couleurs et ses yeux brun clair s’écarquillèrent, tandis que sa magie se ravivait. Un sort meurtrier, qui nous tuerait tous deux.
« Silence », ordonnai-je, et il mourut.
Hanno frappa alors ; pour la deuxième fois ce jour-là, la Séparation mordit le cou de l’Horreur Cachée. Elle trancha la chair et l’os, le sang rouge jaillit, et la mort suivit la vie. La tête de Neshamah Be-Iakim tomba, les yeux dorés dans la mort, et nous demeurâmes tous deux près du cadavre qui s’affaissait, incrédules. Un mouvement derrière moi me fit me retourner, l’épée à la main, mais ce n’était que Hiérophante. Il bondit en avant et saisit un moineau qui jaillissait du dernier cadavre du Roi Mort. Je vis alors, stupéfaite, que c’était une âme. Son âme.
« Je t’avais dit, Roi de la Mort, sourit Hiérophante, que je viendrais te chercher. »
Et il croqua la tête du moineau. Ses dents craquèrent tandis qu’il l’avalait et commençait à dévorer l’âme du Roi Mort, s’appropriant ses connaissances. Le fondement, le savais-je, d’une divinité à venir. Nous avions gagné, compris-je. Nous venions de le tuer. Et bien qu’il nous eût menacés du drakon, si Antigone parvenait à passer, alors… Un soupir se fit entendre et je me tournai vers Yara de Nulle-Part, qui se tenait au milieu des ruines de la salle la plus haute de Keter.
« Pourquoi, demanda-t-elle, faut-il toujours que vous preniez la voie la plus difficile ? »