Chapitre 624
C’était une triste chanson que Yara de Nulle-Part nous chantait. Lente et sinueuse, comme une promenade dans un cimetière. Les paroles auraient dû être joyeuses, mais elles suintaient le chagrin.
« Ô Tiferet, élevée là où chante la rivière
Toi, dont les jardins sont riants et les nuits si lumineuses. »
C’était un air qui convenait au spectacle étalé sous nos yeux, me dis-je. Nos pieds avaient dévoré un couloir désert jusqu’à ce qu’un tournant nous confronte à un choix : nous hâter vers les portes ou emprunter un étroit escalier menant aux galeries. Après une brève hésitation, nous avions choisi l’escalier. À présent, tapie dans l’ombre, je m’appuyais à la balustrade et regardais la bataille se dérouler. Les salles au-delà de la grande salle dont nous nous étions échappés étaient plus modestes, mais nombreuses : un dédale de pièces sans toit, dominé par d’immenses galeries courant le long du plafond, dont celle où je me tenais. Les couloirs qui menaient aux grandes portes de la flèche débouchaient dans ces petites salles et, tandis que les Nommés et les soldats se répandaient dans le labyrinthe, je compris enfin pourquoi le Roi Mort avait fait construire cet endroit.
C’était un abattoir.
Chaque pouce était piégé. Je vis une compagnie de fantassins aux vêtements éclatants s’engouffrer dans une pièce dont les côtés dissimulaient un gouffre sous une illusion. Ils se rassemblèrent au milieu, juste à temps pour que des trous s’ouvrent dans les murs et que les morts-vivants coincés à l’intérieur se mettent à tirer à l’arbalète dans la masse compacte. Des portes explosèrent, des sols enduits de goudron s’embrasèrent et des nuées d’insectes venimeux jaillirent de panneaux dissimulés. Je vis une poignée se changer en diable grimaçant qui arracha la main du légionnaire ayant tenté d’ouvrir la porte, ses crocs broyant l’acier ; alors qu’elle se mettait à hurler, des nuages d’acide furent soufflés dans la pièce par de petits orifices au sol. Pendant ce temps, des arcs tiraient dans le labyrinthe depuis la galerie supérieure, leurs flèches tombant comme la pluie. La mort était partout, et ce n’était même pas le pire.
Je m’étais demandé pourquoi si peu de Revenants nous avaient affrontés lorsque nous avions taillé notre chemin hors de la Salle des Morts, et j’en avais désormais la réponse : ils étaient ici. Des dizaines, peut-être une centaine. Ils se jetaient sur les troupes comme des bêtes sauvages, béliers cuirassés et tempêtes de sorcellerie qui traversaient même les compagnies lourdement armées comme du beurre. Tandis que les mêlées les plus bruyantes faisaient rage, des Revenants plus légers, silencieux et furtifs, se glissaient sur les hauts murs sans toit et fauchaient les officiers, semant le chaos dans les rangs. Les Nommés les combattaient quand ils le pouvaient : j’aperçus la Championne vaillante décapiter un grand Revenant en armure blanche et le Change-peau arracher la gorge d’une liche. Mais le labyrinthe jouait contre eux. Il les forçait à se séparer, à prendre des chemins différents et à tomber dans des pièges.
Pendant ce temps, les Revenants suivaient les ordres de son œil omniscient dans le ciel : le Roi Mort lui-même, qui maniait ses créations avec une précision mortelle. Il n’était pas là, mais il n’en avait pas besoin. Un seul Revenant dans la galerie suffisait à lui servir d’yeux.
« La ville qui fleurit à jamais au printemps,
Chérie des chanteurs et de la joie. »
« Les Fléaux sont là », murmura Indrani.
On ne les voyait pas, mais elle avait raison et nous le savions toutes les deux. Je pouvais saisir le fil de l’accord ; il n’était pas lâche, mais tendu à craquer. Les Fléaux allaient bientôt surgir, et je savais exactement pourquoi Neshamah les retenait. Son œuvre sanglante, en contrebas, m’en donnait la réponse : il s’appliquait à séparer les Nommés et à tenter de les submerger sous le nombre des Revenants ordinaires.
« Il cherche à savoir quelle bande de cinq il devra affronter, approuvai-je. Dès qu’il l’aura déterminée, toute la force des Fléaux s’abattra sur ceux qu’il jugera en être l’élément le plus important. »
C’est ce que j’aurais fait à sa place. Transformer le champ de bataille en hachoir pour éliminer les Nommés faibles ou pas encore mûrs, en leur jetant des pièges et des pions sacrifiables jusqu’à ce qu’il ait une bonne idée des forces et des faiblesses de nos meilleurs éléments. Puis, une fois qu’il aurait découvert qui était censé le tuer, il briserait cette bande avant même qu’elle ne se forme. C’était sa tactique préférée, depuis toujours. Il ne voulait pas affronter la Séparation ou la Couronne sans avoir d’abord brisé la troupe qui les porterait.
« Je ne vois ni Hanno ni le Chevalier du Miroir, dis-je en fronçant les sourcils, mais Akua ne devrait pas tarder. Il faudra la protéger, elle et la Couronne d’Automne, à leur arrivée. »
Indrani remua, et mon estomac se noua. Ranger ne croisait pas mon regard.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? » demandai-je.
« Ce n’est la faute de personne, dit-elle. On nous est tombés dessus. »
Non, pensai-je avec fureur. Non, elle n’avait pas pu tout faire foirer à ce point. Je lui avais fait confiance, à elle comme à l’autre. Je l’attrapai par son écharpe et la repoussai ; elle se contenta de grimacer.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? » sifflai-je froidement.
« Catherine », dit Masego derrière moi.
Son ton était un avertissement et je me forçai à en tenir compte. Je lâchai Indrani, reculai d’un pas et maîtrisai ma fureur. Elle n’était pas encore retombée.
« Les Seelies ont coupé la Couronne en deux », avoua Ranger.
Ce fut comme un coup dans le ventre. Je titubai en arrière, fermai l’œil et m’efforçai de trouver un autre angle. Une autre issue à ce bourbier. Si nous n’avions aucun moyen de nous débarrasser du Roi Mort autrement qu’en le détruisant, alors il n’avait plus rien à perdre. Plus besoin de penser à long terme. Plus aucune raison de retenir la moindre des horribles surprises qu’il avait, j’en étais certaine au plus profond de mes os, gardée en réserve pour rendre impensables les conséquences de sa destruction. Et je comprenais désormais pourquoi l’Intercesseuse avait poussé le Hiérarque à se manifester dans la Sérénité. Neshamah était acculé, sans possibilité de retraite.
Pour le Roi Mort, c’était tuer ou mourir, et il était du genre à massacrer toute la Création pour gagner un seul souffle de plus.
« Qu’est-ce qu’elle veut ? gémis-je à voix haute en me frottant l’arête du nez. Qu’est-ce qu’elle peut bien gagner à ce que tout parte en vrille pour nous ? Avec le Hiérarque de retour, l’ealamal relève du Jugement, ce qui n’est pas génial, mais ne devrait pas… »
« Ce n’est pas le cas », m’interrompit le Hiérophante.
Mon œil s’ouvrit grand et croisa le sien.
« Explique. »
« Je l’ai remarqué en entrant dans la Sérénité, m’expliqua-t-il : le Chœur du Jugement semble avoir été réduit au silence par l’effort nécessaire pour se libérer du Hiérarque. »
Ma mâchoire se crispa.
« Alors, par tous les Enfers, qu’est-ce que l’ealamal peut bien faire si le Jugement ne le guide pas ? Il ne sert à rien ? » demandai-je.
« Il ne manifesterait que ses propriétés inhérentes, comme l’effet de tabula rasa, sauf s’il était guidé autrement. Et… »
« … et la Barde en est capable », achevai-je dans un murmure, le sang glacé.
Voilà donc le plan. Acculer le Roi Mort pour en faire la plus immonde des bêtes, vider ses réserves de toutes les horreurs qu’elles contenaient sur nos armées, puis, quand tout tournerait mal, Cordelia activerait l’ealamal et l’Intercesseuse déciderait de la suite. Que ferait-elle ? Les réponses me vinrent par dizaines. Elle pourrait se débarrasser du Roi Mort, puis tuer tous ceux qui savaient quelque chose sur elle, et se donner ainsi le loisir de rebâtir les ponts qu’elle avait brûlés avec notre génération. Ou bien elle pourrait nous tuer tous ici, pour nous avertir de ce qui arrivait quand on ne l’écoutait pas. Elle pourrait même ne rien faire du tout, nous laisser mourir et tenter de gagner la guerre contre le reste de Calernia en s’appuyant sur ce poids.
Elle avait tant de moyens de revenir dans la partie, de reprendre sa couronne, et pourtant je ne pensais qu’à la conversation que j’avais eue un jour auprès d’un feu, dans les ruines d’un palais autrefois fier. Mais c’est aussi de l’esclavage que de passer sa vie à fouetter des dos, avait dit le Hiérarque, ses yeux gris brûlants. Une autre forme, et tu ne peux pas y échapper plus qu’eux. Alors me vint une pensée, peut-être la plus terrifiante de toutes : je devrais me poser une autre question.
Yara de Nulle-Part cherchait-elle encore à gagner ?
« Ce n’est pas fini, Cat, me dit Indrani d’un ton raide. Akua… elle a forgé quelque chose à partir de la Couronne. »
Elle avait toute mon attention. J’étais sur le point d’écarter cette possibilité, cette absurdité : quelqu’un aurait-il vraiment pu forger quelque chose à partir d’une Couronne féerique brisée en pleine bataille ? Mais je ne prononçai pas un mot.
Si quelqu’un en était capable, c’était Akua Sahelian.
« Qu’a-t-elle fabriqué ? »
« Des entraves, répondit Ranger. Du genre à lier le pouvoir dans les deux sens. »
Une chose grossière, me dis-je, bâtie sur les fondations du travail de Masego. Pourtant, parvenir à faire ne serait-ce que cela relevait autant du miracle que l’œuvre du Hiérophante. J’examinai Indrani de plus près, l’œil plissé.
« Il y a autre chose. » Ce n’était pas une question.
Indrani grimaça de nouveau.
« Elle ne l’a pas dit, mais je suis certaine que ce ne sont pas des entraves qu’on peut retirer une fois qu’on les a mises, me dit-elle. »
Je fermai l’œil. Évidemment. Elles avaient été forgées à partir de la Couronne d’Automne, que nous n’avions jamais prévu de laisser Neshamah retirer. Celui ou celle qui retiendrait le Roi Mort ne serait jamais relevé de cette veille. Pourtant, quelqu’un devrait s’en charger avant la fin, et cela soulevait une question brûlante : qui ? J’avais prévu qu’Akua endosse ce rôle de reine au-dessus des Voies du Crépuscule lorsque tout cela avait commencé, mais les Voies étaient brisées et voilà que la Couronne d’Automne l’était aussi. Allions-nous devoir tout miser sur la Séparation ? Non, décidai-je, les entraves pouvaient fonctionner. Elles devraient parvenir à dépouiller le Roi Mort de son pouvoir sur les morts-vivants, ou du moins à peu près. Nous n’avions pas encore perdu ; simplement, au lieu de lui offrir un cadeau qu’il ne pourrait refuser, il faudrait battre l’Horreur Cachée pour l’enchaîner.
Et quelqu’un devrait être enchaîné à lui.
« Merde », jurai-je.
Est-ce que ce devait être moi ? Je n’étais pas sûre que ce soit envisageable, pas si je devais être la Gardienne et l’une des souveraines de Cardinal. Je ne pouvais pas me permettre d’être absente ou privée de pouvoir. Mais qui d’autre ? Akua aurait pu être la reine d’un trône brisé, mais c’était elle qui avait forgé ces entraves. Je n’étais pas sûre qu’elle puisse aussi les porter, que l’histoire tienne la route. Ce serait le sacrifice d’une héroïne, or, même si j’étais plus qu’à moitié amoureuse d’elle, Akua n’était pas une héroïne. Même pas aujourd’hui.
« Gardienne. »
La voix d’Alexis me tira de nouveau de mes pensées, me rappelant qu’autour de nous les gens mouraient et que je n’avais pas le temps de tout démêler dans ma tête. La Chasseresse d’Argent me désignait quelque chose par-dessus la balustrade et je me penchai pour regarder. De nouvelles vagues de guerriers entraient dans l’abattoir, menées par des bandes de guerre d’orques lourdement cuirassés. À leur tête, un homme gigantesque en armure noircie brandissait une épée à deux mains ; le Seigneur de guerre rugissait en entrant dans la mêlée. Hakram était arrivé.
« Merci, dis-je à Alexis, mais il peut s’occuper de lui… »
Je vis la flèche meurtrière passer devant moi. Les yeux écarquillés, je tendis la main vers Nuit, mais Indrani fut plus rapide. Son arc était déjà bandé et ses mains se brouillèrent tandis qu’elle encochait et décochait sa propre flèche. Tout se joua à un rien. Le cœur battant, je regardai, d’abord soulagée en constatant que Hakram n’était pas la cible, puis de nouveau inquiète en comprenant que des soldats de l’Armée de Callow étaient arrivés avec la nouvelle vague et que Vivienne les menait. La flèche de Ranger intercepta celle du Faucon à moins d’un pied de Vivienne ; toutes deux frappèrent plutôt une légionnaire à l’épaule. La princesse poussa un cri d’alarme et se baissa, mais trop tard.
La voix froide au fond de mon esprit — la partie qui n’était pas paralysée par la peur et la rage à l’idée que la princesse avait failli mourir — se demanda pourquoi le Roi Mort aurait cru Vivienne Dartwick indispensable à sa défaite. Assez importante pour envoyer les Fléaux contre elle. Je compris, dans le battement de cœur qui suivit, qu’elle ne l’était pas. Mais elle faisait partie de Woe, et nous nous étions jetés dans la bataille pour la sauver, exposant ainsi ceux dont il se méfiait réellement. Une manœuvre simple et directe, que les vilains utilisaient contre leurs adversaires depuis des millénaires. Et s’ils continuaient à l’employer, c’est parce qu’elle marchait, bon sang, me dis-je avec amertume.
« Ranger », dis-je.
« Ouais, je m’occupe du Faucon », répondit Indrani avec une douceur trompeuse.
Si j’avais été une meilleure personne, j’aurais peut-être eu un peu pitié de ce qui attendait le Fléau.
« Hiérophante, avec moi », dis-je, puis me tournai vers les deux autres. « Quant à vous… »
« Je veux porter le fragment du drakon à la Sorcière des Bois, m’interrompit Cocky. Et il me faudra une escorte. »
J’y réfléchis, puis hochai la tête.
« Si tu ne peux pas la rejoindre, dis-je, trouve le Faiseur d’Énigmes. »
Kreios serait sans doute plus utile au combat si nous devions affronter le drakon une seconde fois, mais la Sorcière aurait bien plus de chances d’être libre. Elle aurait dû pilonner la porte principale avec Hanno, en guise de bélier magique, et celle-ci devait être ouverte à présent. Je n’avais toutefois pas manqué de remarquer que je n’avais trouvé aucune trace ni de l’un ni de l’autre. Peut-être que la bataille, là-bas, n’était pas encore gagnée. Le problème de Catherine, plus tard, décidai-je. C’était une brave fille, elle saurait s’en sortir. Je croisai le regard de Masego et attendis son signe de tête. Alors seulement, surmontant les papillons dans mon ventre, je reculai de quelques pas. Puis je m’élançai et, en m’aidant de mon bâton, me propulsai par-dessus la balustrade.
« Ô Tiferet, demeure de mon véritable amour
Une jeune fille plus belle que la pleine lune. »
Je rassemblai Nuit autour de moi pendant ma chute, le Manteau de Woe claquant au vent, et ne me retournai même pas lorsqu’une flèche fut tirée dans mon dos. Indrani s’en chargerait. Je m’enveloppai d’ombres, engloutissant la volée qui s’abattait sur moi depuis les galeries supérieures, et tissai des tentacules en contrebas pour amortir ma chute. Ils s’accrochèrent au bord d’un mur et transformèrent la descente en un glissement régulier le long de la paroi, tandis que le labyrinthe s’animait autour de moi. Sans impression particulière, je vis les morts-vivants des salles se tourner vers moi d’un seul mouvement. Komena rit à mon oreille, ravie, et ensemble nous levâmes la main tandis que Nuit se condensait entre mes doigts.
« Allez-y, frappez, les provoquai-je. Voyons où ça vous mènera. »
La tempête me répondit. Des flèches, des javelots et des sorts, des nuées d’insectes morts et des volutes de poison. Des goules escaladèrent le mur et des squelettes tendirent de longues lances à mes pieds. Cela ne suffirait pas. Je tenais une sphère de ténèbres dans ma main et, en ouvrant la paume, la révélai l’espace d’un battement de cœur, avant de refermer les doigts pour l’écraser. L’air trembla un instant et, alors que je souriais, la sphère éclata en une nuée de petits points noirs. Ils jaillirent, grossissant et s’élargissant jusqu’à devenir des rayons. Les yeux de Komena distinguaient amis et ennemis là où je ne le pouvais pas, entravée par les limites de ma chair ; tout le reste se changea en fumée.
Nuit trancha la pierre, l’acier et les morts ; les rayons du soleil noir que j’avais brisé mordirent sans pitié dans la Création.
La tempête mourut, engloutie tout entière, à l’exception de quelques débris qui n’atteignirent même pas mes pieds. Je soufflai un nuage de buée tandis que Nuit coulait à flots dans mes veines. Derrière moi, le Hiérophante atterrit au sommet du mur, sa descente vacillant comme une plume. Il avait allégé son propre poids pour amortir sa chute, mais celui-ci fut rétabli en quelques instants et il se tint derrière moi.
« Quel endroit affreux, dit doucement Masego. Je ne l’aime pas. »
« Alors détends-toi, Zeze, souris-je, parce que nous allons le réduire en cendres tous les deux. »
Neshamah avait conçu ici un plan élégant et complexe pour tuer les Nommés et les hommes. Alors, au lieu d’essayer de le vaincre à son propre jeu, j’allais foutre un grand coup de marteau dans ses petites manigances ingénieuses.
« Tu as un plan, alors ? demanda le Hiérophante.
Il avait l’air, me dis-je avec un sourire, parfaitement indifférent à la mer d’ennemis qui nous entourait. Je pointai mon bâton derrière nous.
« Tu vois ça ? »
« Oui, répondit-il sèchement. »
« C’est le point le plus éloigné atteint par nos alliés, dis-je. Alors tout ce qui se trouve au-delà est à nous. »
« Simple », approuva-t-il.
« C’est tout moi, répondis-je humblement, avant de grimacer en comprenant ce que je venais de dire. »
C’était trop espérer que le Roi Mort n’ait pas entendu ça, non ? Bon sang. Eh bien, il était temps de noyer mon embarras sous une quantité généreuse de flammes.
« Je défends, dis-je. Attaque. »
« Je m’en charge », acquiesça Masego.
Dans le battement de cœur qui suivit, des boucliers translucides apparurent en bulle autour de lui ; les flèches rebondirent sur leurs facettes tandis qu’il se mettait à parler dans la langue des mages. Il était hors jeu pour le moment, alors il était temps que je me mette au travail. Nous étions encerclés par des morts-vivants qui escaladaient les murs pour nous atteindre, tandis que des flèches pleuvaient d’en haut et que des Revenants convergeaient vers notre position surélevée, bien visible. Nous étions en territoire ennemi ; la tactique voulait donc que je commence par répartir ce désavantage. Je détendis mon poignet et fis rouler mon épaule.
« Très bien, marmonnai-je. Voyons si, cette fois, je peux faire assez chaud pour que tout se réduise en cendres. »
Un javelot jaillit de l’angle mort de mon œil mort, mais je suivis l’impulsion de mon Nom et le repoussai de mon bâton. J’expirai, levai le bâton d’if mort que j’avais reçu dans les profondeurs du Crépuscule nouveau-né et remuai l’air avec. Je traçai lentement un cercle, avec précaution, tandis que Nuit s’accumulait et que l’air commençait à chauffer. Le Faucon vint à ma rencontre, mais Ranger était de mon côté. Je ne regardai pas la flèche noire avant d’entendre son sifflement. Alors que des filaments de flammes noires s’attardaient dans l’air au passage de mon bâton, je façonnai ma volonté. En contrebas, une goule escaladait le mur, montrant les crocs à mes bottes ; je lui montrai les miens à mon tour.
« Fuis ou brûle », sifflai-je en abattant mon bâton.
À l’évidence, elle ne s’enfuit pas assez vite. Telles des couleuvres libérées de leur nid, des lanières de flammes noires jaillirent de l’endroit où mon bâton avait frappé le sommet du mur. Elles rampèrent dans toutes les directions, laissant derrière elles des traînées ardentes, dévorant la chair et se glissant sous les armures pour consumer les morts à l’intérieur. À travers une centaine d’yeux, je regardai le sort se répandre autour de moi comme une fleur en éclosion ; les flammes noires engloutissaient tout sur leur passage. Cela ferait l’affaire, décidai-je. Je n’avais pas tout détruit dans ce rayon, autant parce que je voulais éviter de tuer les troupes de la Grande Alliance que parce que certains morts-vivants étaient difficiles à éliminer, mais tout était en feu. Cela ferait une barrière efficace contre presque tout, à l’exception des Revenants.
« Abîme et firmament. Je prends la forme de l’étoile et la profondeur du gouffre, empruntant les lois d’en haut et d’en bas. »
« Oh là là, marmonnai-je en jetant un œil à Masego. C’est vraiment utilisable à l’intérieur ? »
Il était tout de même préoccupant que, si souvent, je sois la personne de mon cercle rapproché qui gérait le plus raisonnablement les pouvoirs indicibles et surnaturels. Même si, je supposais, ce n’était pas si différent d’être le moins ivre des hommes avec une bouteille à la main. Quoi qu’il en soit, maintenant que je m’étais débarrassée de la piétaille, il était temps que les véritables adversaires se montrent. Le premier à pointer le bout de son nez fut un mage Revenant, qui s’éleva grâce à un sort de lévitation digne et solennel. Ses robes colorées et brodées flottaient dans un vent inexistant tandis qu’il pointait son bâton noueux dans ma direction et entamait une incantation qui résonna sous le plafond. Je fronçai les sourcils, pointai un doigt et rassemblai Nuit en une aiguille qui jaillit aussitôt. Elle traversa son crâne. Je commençais déjà à chercher qui cela avait servi de diversion pour, et repérai cette petite garce rusée de Seelie qui escaladait le mur pour atteindre le dos de Masego.
Je lui lançai une boule de flammes noires, dissipant l’illusion, et savourai son expression lorsque le feu s’enroula autour d’elle au lieu de se dissiper, puis la projeta hors du mur avant qu’elle ne puisse éventrer le Hiérophante. Vraiment, elle croyait que je n’allais pas apprendre, alors qu’elle répétait sans cesse la même ruse ? Plus inquiétante que cette attaque sournoise, toutefois, était la façon dont tous les nuages de poison du labyrinthe commençaient à se rassembler en une boule sous le plafond. C’était forcément l’œuvre du foutu Tumulte, notez bien, parce qu’évidemment, maintenant que j’avais mis le feu à cet endroit et que Masego s’apprêtait à le châtier, tout ce qu’il nous fallait, c’était une tempête de poison en plus. J’aurais bien aimé m’en débarrasser, mais j’avais des affaires plus urgentes à régler.
Comme le Manteau qui réduisait en poussière le mur où je me tenais.
Je jurai et reculai tandis que la grande Fléau abattait sa masse sur moi. Le choc fissura les parties du mur encore intactes tandis que je lançais une malédiction à la tête du Manteau, qui l’encaissa de plein fouet. Son heaume se déforma, mais elle opposa son pouvoir au mien et, si elle aurait fini par perdre si cela avait duré, je n’avais pas le temps — par un œil de Nuit, je vis la Seelie lancer un couteau vers la tête de Masego et retirai précipitamment ma volonté du Manteau pour tisser des traînées d’ombre autour du bouclier du Hiérophante. Le couteau n’était pas là où je l’avais vu, mais j’élargis assez mon sort pour le rattraper quand même. Et, au même moment, le Manteau acheva de réduire en poussière le mur sous mes pieds. Merde, pensai-je en tombant. Je levai mon bâton pour tenter de parer le coup de masse, mais ça allait être compliqué et…
Et trois cents livres de fureur orque percutèrent le Manteau. Hakram Main-Morte rugit en le plaquant à travers une porte avec une telle violence que des échardes volèrent partout. J’atterris sur les genoux, m’appuyai à mon bâton et poussai un soupir de soulagement. Les renforts étaient arrivés.
« J’ai tissé des malédictions dans l’hymne, bourré un cœur de paille. Ce qui est creux, je l’ai porté sur l’estrade, glorifié sous trois cieux et vénéré aux neuf coins du monde. »
Je n’avais pas encore vu le Prince des Os, mais il devait être tout près ; je ne pouvais donc pas laisser Hakram seul trop longtemps. Je ne pouvais pas non plus laisser Masego seul longtemps, vu que cette foutue Seelie rôdait dans les parages et qu’il ne bougeait pas. Elle avait traversé mes protections comme si elles n’existaient pas avec son couteau, une fois ; je ne parierais pas sur un bouclier magique pour faire mieux. Je tissai un tentacule pour remonter sur le pan de mur où il se tenait et atterris devant lui, mais l’ennemie était introuvable. Je fis quelques pas chancelants, les sourcils froncés, puis abattis mon bâton vers la pièce en flammes : une bourrasque souleva la cendre et la dispersa partout, mais la Seelie restait cachée. Où était-elle ?
Mon Nom me poussa et j’entendis le bruit de l’acier déchirant la chair. Je me retournai et vis un couteau de lancer planté dans le poignet de la Seelie, alors qu’elle volait sur des ailes rouges translucides pour frapper Masego dans le dos. Elle éclata en morceaux, mais réapparut presque aussitôt un pied plus bas, sous l’illusion brisée ; un autre couteau de lancer la frappa dans le dos, déchirant sa robe de bal. Elle se retourna en poussant un grondement inhumain. L’épée à la main, la princesse fit claquer l’autre poignet et fit apparaître un troisième couteau dans sa paume.
« Le Valet s’en est mieux sorti, lui dit Vivienne Dartwick. Alors, qu’est-ce que ça fait de toi ? Une Nommée de quatrième ordre ? »
Ah, les insultes. La plus vénérable des traditions callowanes.
« Tu peux protéger Masego ? » lui criai-je.
« Va donc, Reine Noire, sourit mon successeur. Je découvre que poignarder des fées me satisfait d’une manière très profonde. »
Et qui étais-je pour contester ça ? Les mêmes tentacules qui m’avaient hissée me projetèrent dans la direction où Hakram avait disparu. Indrani intercepta une nouvelle tentative du Faucon pour tuer le Seigneur de guerre ; je repérai les Nommés qui s’affrontaient et guidai ma descente avec une précision parfaite. Mes bottes atterrirent sur la tête du Manteau, qui tentait d’arracher à Hakram son épée à deux mains, et mon bâton suivit un instant plus tard, glissant dans l’espace entre le heaume et la cuirasse.
« À moi les malédictions », souris-je en libérant Nuit.
Ce serait difficile de la cuire de l’intérieur, mais je pouvais faire plus simple. Peu importaient la quantité d’armure et d’acier qui l’enveloppaient, c’étaient ses os qui faisaient bouger le Manteau. Et les atteindre était bien plus facile que de détruire toute cette ferraille. Nuit s’insinua en eux comme du poison et, alors que le Fléau m’éjectait d’un coup et m’envoyait voler contre un tas de pierres, je tordis ma volonté pour activer le sort. Un battement de cœur plus tard, ses membres se mirent à trembler de façon incontrôlable et, dans un rugissement, le Seigneur de guerre la fracassa contre le sol. Il lui arracha son épée tandis qu’elle se tordait par terre et que je me relevais. Son bras s’éleva pour lui porter un coup fatal, mais avant qu’il ne frappe, le mur à sa gauche éclata en une pluie d’éclats : le Prince des Os venait de le traverser.
« Merde », sifflai-je en faisant glisser Nuit au sol devant le Prince.
Je recouvris la pierre d’une couche de Nuit huileuse et poisseuse, mais, à ma grande contrariété, cela ne fit rien. Ce foutu Prince devait avoir des bottes ou des clous enchantés sous les semelles. Hakram para le coup d’épée à deux mains avec la sienne ; l’acier crissa contre l’acier. Je réalisai brusquement que les lames étaient presque identiques. Hakram avait-il volé l’épée du Prince des Os à un moment ou à un autre ? Je déchaînai une vague de Nuit brute dans le ventre du Manteau alors qu’il tentait de se relever et le renversai, mais ça ne durerait pas. Ce n’était pas un bon endroit pour nous battre, avec si peu d’espace et deux ennemis aussi lourdement cuirassés.
« On se replie ! » criai-je.
« D’accord », gronda le Seigneur de guerre en reculant d’un pas.
Pourtant, alors que nous commencions à battre en retraite, le cours du combat bascula de nouveau.
« Contemplez, vous tous qui avez des yeux, car j’ai fait un dieu d’argile, et c’est une idole de COLÈRE », proclama le Hiérophante.
Je protégeai mes yeux de la lumière froide et étrangère qui s’abattit. Le tumulte de la bataille se tut, aussi silencieux qu’une tombe, comme si le miracle du Hiérophante avait tué le bruit lui-même. Lorsque je retirai ma main de mon œil, je vis les deux Fléaux battre en retraite ; après une hésitation, je les laissai faire. Après tout, il me serait difficile de les poursuivre là où ils se dirigeaient : la seconde moitié de la grande salle que j’avais montrée à Masego était devenue une plaine de verre rougeoyant.
Rien d’autre ne subsistait.
La première moitié du labyrinthe, conquise de haute lutte par la Grande Alliance tandis que Zeze et moi faisions le spectacle, éclata en acclamations. Les morts qui s’y trouvaient étaient pratiquement en déroute et, bien que notre avancée fût interrompue jusqu’au refroidissement du verre, le terrain était désormais dégagé jusqu’au grand escalier, au fond de ce qui avait autrefois été un labyrinthe. Les Revenants survivants s’enfuirent dans cette direction, ignorant sorts et flèches. Je levai les yeux vers le plafond, où s’étaient accumulés les nuages de poison, et constatai avec un certain amusement qu’il avait lui aussi été vitrifié. La chaleur avait dispersé ce que le Tumulte préparait, nous épargnant ainsi une difficulté supplémentaire.
« Son sourire, plus tendre que l’aile des colombes,
Son rire vaut mille chansons ! »
Et l’Intercesseuse chantait toujours. Super. C’était toujours bon signe. Je marchai côte à côte avec Hakram à notre retour — enfin, côte à bras, plutôt — et heurtai son armure de la mienne.
« Tu es arrivé juste à temps », dis-je.
« L’une de mes meilleures habitudes », ricana le Seigneur de guerre.
« Il faut bien que tu compenses tous tes écarts. »
Tandis qu’il bafouillait, mon œil chercha la source de la voix et trouva Vivienne, le visage entaillé, mais seulement d’une coupure superficielle sous l’œil. Masego, qui suivait derrière, était parfaitement indemne et semblait de fort bonne humeur. J’aurais sans doute été pareil si j’avais pu faire exploser la moitié du labyrinthe de quelqu’un que je détestais.
« Tu es particulièrement féroce aujourd’hui, lui dis-je. J’adore. »
« Eh bien, c’est la fin du monde, ricana la princesse. »
« À propos de ça, Catherine, dit Hakram, il y a un problème aux portes. »
Attends, j’avais pas déjà trouvé une solution à ça ? Merde, non. Tout à l’heure, Catherine m’avait passé la tâche la plus difficile parce qu’elle n’avait pas eu envie de s’en charger. Catherine de tout à l’heure, quelle connasse, pensai-je injustement. Elle n’arrêtait pas de me mettre des bâtons dans les roues.
« Vas-y, raconte, soupirai-je.
« Les Titans se battent, dit Vivienne sans détour.
Une petite phrase qui recouvrait une montagne de dégâts collatéraux, me dis-je. Quoi qu’il en soit, le mystère de la disparition des Titans morts semblait résolu. Neshamah avait dû juger qu’ils valaient la peine d’être sacrifiés pour tenir le Faiseur d’Énigmes à distance, et je ne pouvais pas lui en vouloir. Les derniers Titans vivants auraient été sacrément utiles contre l’Horreur Cachée. Nous continuâmes à avancer plus profondément dans le labyrinthe, évitant les cadavres et les pièges tandis que nous traversions la foule des soldats en liesse.
« Kreios est en train de gagner ? » demandai-je avec une grimace.
« Impossible à dire, avoua Hakram. Ça se battait encore quand nous avons percé. »
« Percé ? répétai-je en fronçant les sourcils. Explique. »
« Nous n’avons pas gagné la bataille pour la ville intérieure, poursuivit le Seigneur de guerre. Les Procerans se sont emparés d’une des avenues et nous y faisons passer les troupes pour les envoyer dans la flèche, mais les palais sont toujours aux mains de l’ennemi et nous ne cessons de perdre la place. »
Voilà pourquoi les troupes de la Grande Alliance qui s’étaient répandues dans le labyrinthe formaient un mélange si disparate. Chaque fois qu’une poussée franchissait les défenses ennemies, une autre vague de soldats arrivait, mais nous ne tenions pas réellement la grande place. Cela se tenait, me dis-je. Toutes les grandes avenues y aboutissaient ; c’était donc l’endroit de Keter où Neshamah pouvait le plus facilement envoyer des renforts.
« Cela fait un moment que nous avons passé les portes, me rappela Vivienne. La bataille a pu basculer d’un côté ou de l’autre depuis. »
Je hochai lentement la tête.
« Tu sais où sont Hanno et la Sorcière ? »
« Ils maintiennent les portes ouvertes, répondit le Seigneur de guerre.
Et tiennent l’armée ennemie à distance, n’ajoutai-je pas à voix haute.
« Il faut que je leur parle, dis-je. Les autres, préparez-vous à l’offensive. »
Je marquai une pause.
« Zeze, tu peux faire descendre Indrani ? demandai-je. Je veux qu’elle soit avec nous quand nous frapperons. »
« Je m’en occupe », promit le Hiérophante.
Je lui tapotai l’épaule, hochai la tête aux autres et poursuivis mon chemin. Les couloirs qui débouchaient dans la salle du labyrinthe étaient relativement simples, richement décorés et ne semblaient protégés que par des barrières magiques. Après tout, le Roi Mort était prêt à les perdre : ils étaient conçus pour guider les envahisseurs vers les terrains de massacre. Je passai devant des groupes de soldats et des infirmeries improvisées où prêtres et mages soignaient les blessés — ou brûlaient les morts. Le Guérisseur renégat était là, mais je ne m’arrêtai pas pour lui parler. Peu après, je me retrouvai devant les grandes portes ouvertes de la flèche, au sommet d’un large escalier qui m’offrait une vue étendue sur la ville. Ce que je vis me noua l’estomac.
Nous étions en train de perdre.
Les armées de la Grande Alliance avaient pénétré dans la ville intérieure, submergé les remparts et pris deux portes, mais on les avait ensuite refoulées derrière ces murs comme des rats enfermés dans un cercueil. Nos troupes s’étaient emparées de vastes portions du centre de Keter et s’y étaient retranchées, mais des marées incessantes de morts-vivants assaillaient leurs défenses, tandis que des compagnies chargeaient désespérément la place centrale pour dépasser l’ennemi et atteindre la flèche noire. La bataille était désormais une guerre d’usure, compris-je, et nous ne pouvions que la perdre. Une heure, deux tout au plus, et nos armées s’effondreraient. Avant même la moitié de ce délai, elles seraient trop affaiblies pour lancer de nouvelles offensives sur la place, coupant ainsi le flot des renforts.
Il faudrait se débrouiller avec les troupes déjà là et celles qui arriveraient dans le prochain quart d’heure. Si nous ne tentions pas bientôt notre chance contre le Roi Mort, nous étions fichus. J’expirai d’un souffle tremblant et franchis les portes. Au bas de l’escalier, quelques barricades improvisées avaient été dressées et occupées par un assemblage hétéroclite de soldats : des légionnaires — les miens et ceux de Nims — côte à côte avec des conscrits procerans et des mercenaires de la Ligue. Deux piques qui devaient appartenir aux Lances de Stygia s’élevaient au-dessus du groupe, accompagnées d’une femme en robe de magistère ; des Levantins peints aux couleurs de la Lignée des Brigands tenaient leurs boucliers contre des orques du Clan de la Lance Noire.
Devant eux, le Chevalier Rouge paradait. La présence de la Chasseresse d’Argent et du Concocteur me surprit davantage ; ils avaient manifestement réussi à franchir les lignes ennemies pour rejoindre la Sorcière. Pourtant, je ne voyais ni elle ni Hanno. Ni Kreios, d’ailleurs, qui aurait dû…
À l’est, un soleil embrasa le ciel, traversant des maisons de pierre, des tours et des centaines de morts, tandis que l’air devenait si épais et liquide qu’on aurait dit qu’un rideau était tombé sur tout un quartier de la ville. En son cœur, je distinguai les silhouettes en robe des deux Titans morts, parés des couleurs de Keter, le violet et l’argent. Le spectacle sembla enrager le troisième géant qui leur faisait face. Il rabattit le ciel sur leurs têtes et poussa un cri résonnant par-delà la Couronne des Morts. J’entrevis le soleil gonfler et rougir, puis exploser en blanc pendant un battement de cœur avant de se contracter et de noircir, engloutissant tout, jusqu’à ce que la magie explose en filaments d’énergie brute.
Aucun des Titans ne broncha. La magie se déchaîna de nouveau et leur affrontement terrifiant se poursuivit.
Bon, Kreios semblait, euh, maîtriser la situation ? Difficile à dire, comme Hakram l’avait dit, mais si je m’en mêlais, je ne gagnerais sans doute pas grand-chose, à part perdre un doigt. Mieux valait les laisser faire. Je détournai les yeux et cherchai Hanno et la Sorcière. Ils n’étaient toujours pas près des barricades, mais les soldats désignaient quelque chose du doigt. Je suivis leur geste et les trouvai. Une tentative de reprendre la place avait échoué, mais, à travers les rangs des morts, une petite bande courait vers les portes de la flèche ; Hanno et la Sorcière étaient partis à leur rencontre. Ils étaient cinq — non, six — à sprinter tandis que les morts hurlaient derrière eux.
La Sorcière des Bois lança un sort dans la horde : une boule de force transparente qui écrasait tout sur son passage. Mais cela ne suffirait pas. Quelques Revenants avaient pris de l’avance sur le reste des morts-vivants ; le plus rapide était un homme en armure, armé d’une grande épée, qui… Mes doigts se crispèrent lorsque je compris que je regardais la Lame de la Miséricorde. Nous n’avions pas été assez rapides pour brûler son cadavre. Nous avions récupéré et brûlé la plupart de nos Nommés morts, mais parfois il avait été impossible de retrouver les corps. Les fuyards étaient eux aussi des Nommés, reconnus au premier coup d’œil. L’armure du Chevalier du Miroir ne laissait aucun doute, pas plus que Myrmidon ou le Prince Martin-pêcheur. Il me fallut un second regard pour identifier le Lieur de tombes et le Cambrioleur affable, mais je retins mon souffle lorsque je reconnus la personne à l’arrière du groupe.
C’était l’armure d’Akua.
Hanno intercepta le coup de la Lame de la Miséricorde un battement de cœur avant qu’il ne la frappe dans le dos, accélérant brusquement sur ses derniers pas. La vérité de son identité était manifeste. Le Chevalier Blanc marchait de nouveau parmi nous, l’épée à la main. La lame de Hanno flamboyait de Lumière tandis qu’il repoussait le Revenant, parait le coup de lance d’un autre qui venait de les rattraper et tenait l’arrière-garde jusqu’à ce que la Sorcière frappe d’une masse d’eau qu’elle gela dans le battement de cœur suivant. Sur un désert de glace laissé derrière lui, le Chevalier Blanc battit tranquillement en retraite, couvrant les fuyards jusqu’au bout. Je dévalai l’escalier en un instant et les rejoignis à leur arrivée.
« Gardienne, sourit Hanno.
« Chevalier Blanc », répondis-je en lui serrant le bras lorsqu’il me le tendit.
Il fit une moue qui aurait pu passer pour une grimace boudeuse chez un homme plus beau.
« Ton œil gâche un peu le plaisir, se plaignit-il. »
« Pas le mien », ricanaI-je.
Et après tout, j’étais une méchante. Je passai devant les autres, leur adressant des signes de tête et des tapes amicales quand il le fallait, jusqu’à arriver à Akua. Elle avait l’air fatiguée, me dis-je, mais loin d’avoir renoncé. Mon œil descendit jusqu’à la bourse à son côté et elle répondit par un hochement de tête.
« Je les ai toujours », dit-elle.
« Tu leur as trouvé un nom ? » demandai-je.
Son sourire aurait pu trancher.
« Entraves, répondit Akua. Je les appelle les Entraves. »
« Ça ira », dis-je en lui touchant doucement le coude.
Autant pour la saluer que pour me rassurer sur sa présence. Le Chevalier Rouge ricana avec mépris ; sans me retourner, je m’adressai à elle.
« Tu ferais bien de te rappeler qu’à proprement parler, tu n’as pas besoin de ta langue pour te battre à mes côtés », dis-je avec douceur.
Je vis le sourire dans les yeux d’Akua qu’elle ne laissa pas paraître sur son visage. Lorsque je me tournai vers le Chevalier Rouge, elle semblait incertaine, prise au dépourvu par la désinvolture avec laquelle je venais de menacer de lui arracher la langue devant une demi-douzaine de héros. Hanno, lui, affichait son désaccord ; quant à la Sorcière des Bois, malgré son masque difficile à déchiffrer, j’étais presque certaine qu’elle souriait.
« Nous pourrons bientôt pénétrer plus profondément dans la flèche, dis-je. Le verre aura refroidi. »
« Le verre ? demanda le Chevalier du Miroir, perplexe. »
« Le Hiérophante était d’humeur, répondis-je en haussant les épaules. »
La réputation que Masego s’était forgée en disait long : après ces mots, pas une seule personne ici ne se méprit sur mon intention.
« Il n’y aura pas d’autres Nommés pour nous rejoindre, me dit le Prince Frederic. Voilà près d’une heure que je n’ai pas parlé à la Première Princesse Rozala, mais je crois que nous sommes les derniers. Tous les autres sont blessés ou morts. »
Je retins une grimace. Je n’avais pas compté les Nommés qui se trouvaient dans le labyrinthe, mais ils ne devaient pas être plus de trente. Plus de la moitié de ceux qui avaient signé la Trêve et les Termes étaient désormais morts ou hors de combat.
« Alors, nous continuons avec les forces dont nous disposons, leur dis-je. Les Fléaux nous barrent encore la route, mais… »
Nous nous tûmes tous. Même le moins sensible des Nommés, même les soldats dénués de la moindre parcelle de magie, le ressentirent. Comme un vent chaud et fétide venu d’un marais, qui nous léchait la peau. Cela venait de l’endroit où la moitié du labyrinthe tenait encore debout. Le drakon, pensai-je. Mais comment ? Les Épées d’Émeraude étaient censées le contenir.
« Soit les Épées d’Émeraude sont mortes, dis-je avec gravité, soit elles se sont fait piéger. »
Un lourd silence suivit.
« Je crois, dit le Concocteur avec hésitation… je crois savoir ce qui s’est passé. »
Mon œil se posa sur elle, l’invitant silencieusement à poursuivre.
« Le corps, ce n’est qu’un cadavre, dit Cocky. C’est l’essence du drakon qui compte. Il se peut donc que les elfes soient toujours en train de découper un corps qui se régénère, tandis que son essence s’est échappée. »
Je retins mon souffle.
« Tu veux dire qu’il se construit un autre corps, dis-je. Là-bas. »
À partir de cadavres, d’acier et de pierre, pensai-je. Je…
« L’emprise du Roi Mort sur une telle créature serait faible, dit Antigone sans détour. Ce pourrait bien être la graine d’un drakon renaissant. »
Je frissonnai à cette idée, et je n’étais pas assez fière pour le nier. Je n’étais pas la seule. Peu de personnes ici savaient seulement ce qu’était un drakon, et pourtant la peur pesait lourd dans l’air. Le monstre du Roi Mort s’était-il échappé ? Je me concentrai, plongeai dans les ténèbres de la Vision, et l’histoire apparut. Puissante, son lit profond et large. C’était presque une certitude depuis que les récits du Dessous étaient revenus et que le monstre s’était révélé. Ce qui veut dire qu’il savait que ça arriverait, pensai-je. C’était Neshamah ; il avait vu cette histoire se dérouler mille fois. Cela faisait donc partie de son plan et, en réfléchissant à ce que pourrait signifier la renaissance d’un drakon, je compris exactement de quoi il retournait.
Il élevait un autre Mal qu’il nous faudrait arrêter. Nous ne pouvions pas simplement ignorer cette menace et passer notre chemin pour aller trancher la tête du Roi Mort ; il faudrait nous en occuper, sinon Calernia serait toujours aussi foutue qu’avant. Après avoir vaincu le Roi Mort, nous ne serions peut-être plus en état de l’arrêter. La seule personne dont l’histoire pouvait s’opposer à la créature était déjà occupée, prise dans les sillons d’un récit tout aussi puissant : le dernier Titan qui mettait au repos les cadavres volés de ses anciens camarades. Merde, pensai-je encore. On nous manipulait, on nous avait manipulés, avec tant d’habileté que, même en le sachant, je n’avais d’autre choix que d’en payer le prix.
« Concocteur, tu as toujours le fragment du drakon ? demandai-je.
« Oui », répondit-elle.
« Alors toi et la Sorcière devez trouver le moyen de l’abattre, dis-je franchement. Prenez tous ceux dont vous avez besoin. Nous autres, nous allons nous occuper du Roi Mort. »
« J’en finirai avec lui », me promit la Sorcière des Bois.
« Il se peut qu’il n’y ait aucun moyen, l’avertit le Chevalier du Miroir.
« Alors, j’en trouverai un, répondit-elle sans hésiter. Quel qu’en soit le prix. »
Je hochai la tête, réconfortée à défaut d’autre chose par sa détermination.
« Choisis vite qui t’accompagnera, lui ordonnai-je. Nous manquons de temps. »
« Ô Tiferet, gouvernée par des seigneurs justes et bons,
Tes sages étaient célébrés au loin. »
C’était une abomination.
Au cours de mes années de méchante, j’avais vu des choses sombres et répugnantes, mais même les pires folies des Terres désolées n’égalaient pas la graine d’un drakon qui prenait racine. Elle avait poussé hors du verre, engloutissant cadavres, pierre et armures comme un bourbier de goudron, jusqu’à former une abomination difforme. Elle avait le long cou et le corps d’un dragon, mais ses ailes, déchiquetées et trouées, arboraient des motifs qui faisaient mal aux yeux. Sa queue épineuse serpentait derrière elle, mais elle n’avait pas de pieds ; à la place, des tentacules de chair morte se tordaient et des pattes inquiétantes, semblables à celles d’un insecte, s’agitaient. Ce fut sa bouche qui me donna la nausée. Sa mâchoire s’ouvrait en quatre, révélant des bajoues dégoulinantes et une mer de dents luisantes comme des couteaux. Chacune de ses parties se tordait, bougeait ; visages, armures et membres semblaient chercher à se dégager de l’abomination.
Se tenir près d’elle, c’était sentir qu’elle vous mordait, qu’elle dévorait tout ce que vous étiez, morceau par morceau. Les humains n’étaient pas censés affronter une chose pareille, et pourtant nous le devions. Il n’y avait pas d’autre choix : elle ravageait tout ce qui restait du labyrinthe. Avec une intelligence cruelle qui lui avait manqué jusque-là, elle happait des soldats et piétinait des bannières, en laissant certains à demi morts, se vidant de leur sang, afin qu’ils puissent hurler de douleur en mourant. La seule consolation, c’était qu’aucun Fléau ne se trouvait là : le Roi Mort ne les risquerait pas tant qu’il perdait le contrôle de son monstre.
« Allez-y ! cria la Sorcière des Bois. Je détournerai son attention. »
Tandis que sa sorcellerie rugissait, nous nous élançâmes. Woe se joignit à moi et nous courûmes à travers le labyrinthe, évitant les coups des membres du drakon qui fracassaient les salles, tandis que la Sorcière l’attaquait à grands vents glacés. Moins de Nommés que je ne l’aurais voulu nous accompagneraient. Le Prince Martin-pêcheur tiendrait l’arrière-garde avec les soldats et le Chevalier Rouge resterait avec lui : l’un était fait pour mener des hommes, l’autre pour tuer des ennemis. La Sorcière avait pris le Mage — Apprenti avait changé de Rôle, eh bien ça alors, et son changement n’était même pas terminé, si j’avais bien compris —, le Chevalier Errant, Myrmidon, le Couteau peint et le Cambrioleur affable. L’Apôtre Inébranlable resterait en arrière pour soigner, avec la Sœur tachée de sang chargée de la protéger. Et le Concocteur, bien sûr.
Hanno et moi prendrions les autres. Woe, évidemment. Puis la Championne vaillante, le Chevalier du Miroir, le Guérisseur renégat, le Pyromancien audacieux, la Chasseresse d’Argent, la Lance Vagabonde, le Page, le Change-peau et le Lieur de tombes. Akua aussi, bien sûr, même si elle n’était pas vraiment Nommée. Nous étions seize à partir mettre fin au Roi de la Mort.
Cela me semblait trop peu, mais nous n’avions pas le choix.
Nous continuâmes à courir à travers les salles enfumées, tandis que l’humidité écœurante s’intensifiait à mesure que nous approchions du flanc du drakon. Il nous remarqua malgré les bourrasques et aurait frappé si une folle ne s’était pas jetée sur son dos pour commencer à en arracher la chair.
« Honneur au Sang ! » cria le Couteau peint.
Un battement de cœur plus tard, elle fut projetée au loin tandis que le drakon hurlait d’agacement. J’entendis des os se briser. Kallia, compris-je, venait peut-être de mourir. Mais elle nous avait gagné un instant. Nous atteignîmes l’étendue de verre à ciel ouvert, défigurée par l’abomination qui en était sortie. Le monstre nous tourna le dos et se lança à notre poursuite, mais la Sorcière des Bois arracha un pan du plafond et le fit s’effondrer sur sa tête. Cela ne lui ferait aucun mal, nous le savions tous, mais cela nous fit gagner le temps nécessaire pour atteindre l’escalier. Nous courûmes sur le verre noir et lisse jusqu’à retrouver la pierre, tandis que la fureur du drakon grondait derrière nous.
« Ne vous arrêtez pas ! criai-je. Continuez. Si nous ralentissons, nous sommes perdus. »
Nous ignorions où le Roi Mort attendait, dans la flèche, mais cela n’avait pas d’importance. Nous avions rassemblé suffisamment de héros pour que la Providence nous y mène à temps et, même si nous avions joué presque toutes nos cartes, Neshamah aussi. Il ne lui restait pas beaucoup de défenses ni de défenseurs capables d’arrêter les seize personnes que nous avions réunies. Un seul, en réalité, et il ne nous fit pas attendre. Nous débouchâmes de l’escalier dans une vaste salle, véritable forêt de hautes colonnes sous une voûte si élevée que je la distinguais à peine. Il n’y avait ni torches ni lumières magiques, mais une lueur verte et tamisée baignait la salle. Nos bottes foulèrent des dalles mouillées ; une mince couche d’eau recouvrait de larges pans du sol, semblables à des miroirs d’émeraude.
Au milieu des piliers, au cœur de la salle, le Prince des Os nous attendait.
« Ils sont là, dis-je à voix basse. Tous. »
« Alors, frappons fort dès le début, dit Hanno. »
Je crispai les doigts, puis les détendis. Non, c’était aussi un piège. Seize contre cinq, avec les Nommés puissants que nous avions réunis, nous étions sûrs de gagner. Mais le récit se diluerait. Trop d’entre nous partiraient dans différentes directions. La version la plus simple l’emporterait : « Les Fléaux peuvent tuer des Nommés. » Nous gagnerions, mais nos pertes seraient catastrophiques. Comme aux Champs Déments, nous remporterions une victoire qui nous ferait perdre la guerre.
« Non, dis-je. Vous autres, continuez. Woe va s’en charger. »
Le Chevalier Blanc se tourna vers moi, stupéfait, mais je levai la main.
« Ne discute pas, ordonnai-je. Nous n’avons pas le temps. Nous les engageons, nous créons une ouverture et nous filons. »
Il était mécontent, cela se lisait sur son visage impassible. Mais il ne renierait pas la décision que nous avions prise au cœur de la tour, lorsque j’avais dévoré le premier des yeux de l’Intercesseuse : j’étais la Gardienne, il m’obéirait.
« Je t’attendrai au bout du chemin, Catherine, finit par dire Hanno of Arwad. »
« Nous avons commencé la Trêve et les Termes ensemble, souris-je. Nous y mettrons aussi fin ensemble, Hanno. »
Il hocha brièvement la tête et se mit en mouvement. Les Nommés le suivirent, se dirigeant vers le côté de la salle. Je croisai un regard doré et trouvai Akua qui me cherchait des yeux. Quelque chose qui ressemblait à du chagrin se lisait sur son visage ; elle semblait surprise par son intensité. Elle détourna les yeux.
Woe se rassembla autour de moi. Je laissai échapper un long souffle et posai les yeux sur le Prince des Os qui nous attendait.
« Par leur sagesse d’or, jamais ternie,
Cent fois tu as mérité ta fierté ! »
C’était donc ça. La dernière danse de Woe. Nous prendrions des chemins différents après la guerre — si la guerre avait une suite —, mais il nous restait encore aujourd’hui avant que tout ne s’achève.
« Tu nous as choisi un adversaire de taille, traîna la princesse.
« Bah, ça a toujours été comme ça, répondit Ranger. On repère toujours le pire enfoiré de la pièce et on lui jette notre verre à la figure. C’est un peu notre truc, maintenant. »
« Nous avons aussi des comptes à régler, grogna le Seigneur de guerre. Ils nous ont déjà échappé trop souvent. »
Je fis rouler mon épaule pour l’échauffer, puis tirai lentement mon épée du fourreau.
« Alors, achetons-leur le passage jusqu’au Roi Mort », dis-je.
Je fis un pas chancelant en avant, mais Masego s’éclaircit soudain la gorge. Je m’arrêtai et regardai derrière moi ; il me dévisageait avec désapprobation.
« Tu n’as pas dit les mots, se plaignit-il. »
Je clignai des yeux.
« Quels mots ? »
« Notre devise, expliqua-t-il lentement, comme à une demeurée. »
Indrani comprit la première et partit d’un rire de hyène. Je saisis ce qu’il voulait dire un instant plus tard, abasourdie.
« Ne vous avisez pas, prévins-je. Aucun de vous. »
« Ensemble ! » s’exclama le Hiérophante avec enthousiasme en levant la main.
Sales traîtres, les autres se joignirent à lui.
« MENSONGES ET VIOLENCE ! »
Un instant de silence passa, puis le Prince des Os inclina lentement la tête sur le côté. Oui, ça vient vraiment d’arriver, compatissai-je.
« Je vous déteste tous », dis-je, chaque mot sincère sauf un.
Cette fois, quand je m’avançai, ils me suivirent.
J’avançais d’un pas nonchalant, sans me presser, car je le sentais de nouveau. La même sensation qui m’avait envahie à Dormer, lorsque nous avions été les cinq premiers à franchir la dernière brèche. Comme un rythme, un second battement de cœur qui avait toujours été là, mais que je n’avais jamais entendu.
Comme toujours, Ranger ouvrit la danse.
Le Délieur fila, un coup mortel pour toute chair de Revenant qu’il toucherait. Le Prince des Os ne bougea pas ; la flèche noire du Faucon brisa l’artefact en plein vol. Mais la chanson résonnait à nos oreilles et nos pieds suivaient le rythme. Hakram chargea, un rugissement dans la gorge, et leva son épée à deux mains. L’eau sous nos pieds s’agita lorsque la sorcellerie du Tumulte s’éveilla.
« Non », dit doucement le Hiérophante, qui s’empara du sort.
La magie fut façonnée avec une coordination parfaite en givre, puis projetée sur la colonne à la droite de Hakram, frappant le flanc de la Seelie tandis qu’elle apparaissait en un clignement. Je fredonnai, Nuit battant dans mes veines, et plongeai des tentacules dans la pierre avant d’abattre la colonne sur sa tête. Une malédiction frissonna le long de la colonne qui s’effondrait ; la silhouette cuirassée du Manteau avançait dans les eaux profondes. D’un demi-pas de côté, Vivienne esquiva le coup avec la légèreté de ses jours de Voleuse, le temps de planter son épée dans la gorge de la Seelie.
Elle éclata en une tempête de pétales qui s’effaçaient, et la princesse fronça les sourcils. Quelque chose grandissait en elle, prenait forme. Pas encore tout à fait, mais bientôt.
Indrani décocha une flèche avant que celle du Faucon ne puisse atteindre l’œil de la Lance Vagabonde, au même instant où l’épée du Seigneur de guerre rencontrait celle du Prince des Os. L’acier résonna contre l’acier, les deux lames monstrueuses s’accrochant l’une à l’autre, mais Hakram perdrait au concours de force. Peu importait, car tandis que j’avançais lentement en boitant, j’avais répandu Nuit dans l’eau. Je frappai la pierre du pommeau de mon bâton et des tentacules d’eau se dressèrent, tirant sur les pieds du Prince. Trop lourd pour tomber aussi facilement, il força le Manteau à lancer une malédiction contre l’eau pour le libérer, offrant à Vivienne l’occasion de disparaître dans l’ombre entre les piliers. Princesse ou pas, elle restait une voleuse dans l’âme. Ranger atteignit le Manteau à l’arrière du crâne ; la flèche du Faucon arriva juste un peu trop tard pour l’intercepter, mais le projectile glissa contre le métal. L’angle était légèrement mauvais.
À l’autre bout de la salle, je vis le dernier d’entre eux, le Lieur de tombes, atteindre l’escalier. Ils étaient passés ; nous pouvions maintenant passer aux choses sérieuses.
J’expirai et fis apparaître des yeux de Nuit tout autour de moi. Un, une douzaine, une centaine — un millier. Après tout, je savais exactement ce qui allait se passer. Un battement de cœur plus tard, le Manteau répandit les ténèbres sur le cœur de la salle, là où il combattait Hakram et le Prince. Je mesurai les distances à travers mon œil mort, rassemblai Nuit dans ma main et lançai une lance d’ombre. Elle fendit les ténèbres et effleura l’épaule du Manteau, perturbant son emprise sur la malédiction. Tout fut révélé juste à temps pour que je voie le Seigneur de guerre repoussé d’un pas par le Prince, son épée claquée au sol tandis que le colosse cuirassé lui heurtait la tête.
Hakram recula, étourdi, mais la flèche de Ranger atteignit le Manteau à l’articulation du poignet. Quand elle se brisa, elle libéra de la Lumière — l’œuvre de l’Artificière Bénie, forcément —, qui figea le Fléau avant qu’il ne puisse briser la nuque du Seigneur de guerre avec sa masse. La chanson s’accéléra ; quatre filaments d’éclairs se formèrent près du plafond. Une façon à moitié ingénieuse de contourner la limite de Saisir, qui ne pouvait s’emparer que d’une seule source magique à la fois. Mais le Hiérophante arracha l’un des filaments avant qu’il ne se forme complètement et s’en servit pour frapper les autres, tandis que je tirais sur Nuit et rejoignais la mêlée.
Le dernier éclair fracassa une colonne sous la direction du Hiérophante et, un battement de cœur plus tard, quelqu’un tomba dans l’eau. Le Faucon, vis-je par les yeux de Nuit. Masego l’avait repérée ; son manteau déchiré éclaboussa lorsqu’elle se releva des flaques. Je devais laisser ça à Indrani, puisque, moi… Dans l’angle mort de mon œil, la Seelie apparut d’un coup, visant ma colonne vertébrale, mais je balayai large avec mon bâton. Je ne frappai rien et compris avec une surprise confuse qu’elle m’avait trompée : pour une fois, le premier coup n’était pas une illusion. Je me jetai sur le côté, sachant déjà que je n’irais pas assez vite, mais une épée s’enfonça alors dans le dos de la Seelie.
« De quatrième ordre », dit la princesse d’un ton glacial en retirant sa lame.
Le Fléau s’effondra sur un lit de fleurs ; cela me mit en colère, mais, à sa vue, la masse de pouvoir en elle prit forme et se fixa. Vivienne Dartwick sentit son aspect s’éveiller et laissa échapper un souffle brusque.
« Alors, c’est ça, murmura-t-elle. Vous ne faisiez que nous tromper. »
Elle me jeta un coup d’œil.
« Catherine, brûle. »
Je ne posai pas de questions. Je me tournai pour engloutir les fleurs dans des flammes noires tandis que, derrière moi, le Prince des Os frappait en direction de ma tête. Le coup fut paré par Hakram ; les lames s’abattirent au sol tandis que Masego s’emparait de la malédiction du Manteau et l’écrasait sur le flanc du Prince. Les fleurs s’embrasèrent comme de l’amadou. Dans un cri rauque, elles se rassemblèrent pour reformer la Seelie. Oh, pensai-je. Depuis le début, les pétales n’avaient jamais disparu au cours de nos combats. Elle utilisait simplement une illusion pour nous le faire croire, le temps de se reconstituer à l’abri des regards. Le Fléau hurla, des ailes jaillissant de son dos, mais je frappai avec la force de mon Nom : ma lame lui ouvrit la gorge et entailla l’os, sans toutefois le trancher. Vive comme une vipère, Vivienne planta un poignard dans l’œil de la Seelie et l’enfonça profondément. Elle s’agenouilla, saisit mon épée tandis que je pivote pour repousser d’un coup de bâton une malédiction du Manteau, puis ripostai par une décharge de puissance brute que le Fléau dut bloquer avec sa masse. La princesse mobilisa la force de son propre Nom pour achever de trancher la gorge.
La Seelie s’immobilisa et, au même instant où Vivienne la décapitait, le Fléau planta son poignard dans la gorge de mon successeur.
Un cri trop rauque pour former un mot monta dans ma gorge, puis la princesse éclata en une pluie de fleurs parfumées. Elle reprit forme un instant plus tard, debout et souriante avec froideur.
« Moi aussi, je peux tromper les gens, vous savez, dit la princesse. Ce n’est pas si difficile. »
Voir au travers des ruses, entrevis-je en elle, et les imiter. Ce savoir ne resterait pas longtemps en elle, c’était la limite, mais une part de Vivienne Dartwick avait décidé avec une détermination si absolue qu’elle ne se laisserait plus prendre deux fois par la même ruse que la Création elle-même lui avait répondu. Cela lui allait bien, me dis-je, car de nous tous, elle était devenue la plus résolue à tirer les leçons de ses erreurs. Un de moins, quatre à vaincre. La chanson enfla pour acquiescer, le chœur murmurant à mon oreille tandis que nous avancions d’un seul mouvement. Vivienne se fondit dans l’ombre des piliers derrière moi ; je me retournai vers le combat et rejoignis Hakram.
Le Prince des Os et le Manteau nous dominaient de toute leur hauteur, masses d’acier brandissant encore plus d’acier, mais je n’avais pas peur. Hakram Main-Morte était à mes côtés depuis le début de cette histoire, et il le serait encore quand nous y mettrions fin.
Le Prince frappa et le Seigneur de guerre lui tint tête, ses muscles se déchirant dans l’effort. Je me glissai derrière le géant pour éviter la malédiction tremblante du Manteau. Au-dessus de nous, les magies s’affrontaient ; le Tumulte avait perdu patience et tentait désormais de submerger le Hiérophante par la force brute et le nombre. Mais sur l’eau aux reflets verts, Hakram et moi dansions. La puissance des titans faisait éclater la pierre et mugissait dans les airs, mais nous avions toujours un pas d’avance ; le vent ridait l’eau tandis que nous échappions à la mort d’un cheveu et ripostions. Je frappai le genou du Manteau par-derrière et Hakram lui arracha la main. Nous esquivâmes tous deux le coup du Prince tandis que Ranger tuait la flèche du Faucon.
Le Prince se rua sur moi et je reculai, la jambe lancinante, tandis que Hakram fracassait le flanc du Manteau et que mon bâton traînait dans l’eau. Une traînée de Nuit serpentait derrière moi jusqu’à une colonne ; la silhouette massive du Prince des Os se trouvait à quelques pieds seulement, sans même prendre la peine d’utiliser son épée pour m’écraser. Je souris et solidifiai Nuit : les nœuds que j’avais noués autour de ses pieds se resserrèrent autour d’une colonne derrière lui. Son poids et son élan lui permirent de l’arracher, bien que je l’aie attaché à la base, mais j’obtins ce que je voulais : il bascula en avant tandis que je faisais un pas mesuré sur le côté, et son casque percuta la colonne qui se trouvait devant lui.
« Ô Sve Noc, priai-je en levant ma lame, je ne vous demande pas le salut, mais accordez-moi la rancune. »
Les Sœurs sourirent contre mon cou, leurs serres s’enfonçant dans mes épaules. Le tranchant de mon épée s’assombrit tandis que je taillais le cou du Prince. Je traversai couche après couche d’acier, jusqu’à ce que mon élan s’épuise et que ma lame reste coincée. Je la dégageai d’un coup sec, sous un angle qui entailla encore plus profondément. Jusqu’au bout. D’un coup de pied, j’envoyai la tête du Prince des Os rouler dans l’eau, mais le Fléau s’appuya sur son épée pour se remettre debout. Il ne bronchait pas.
C’est alors que j’entendis le cri et que la musique s’interrompit.
Je regardai à travers Nuit et vis Vivienne s’effondrer derrière le Faucon, tandis que des pointes de glace lui transperçaient le dos. Elle se transforma en fleurs, mais le Faucon se retourna et décocha une flèche noire au milieu d’elles. Vivienne reprit sa véritable forme, agitée de spasmes, une flèche plantée dans le ventre. Je me précipitai, laissant le Prince se relever derrière moi, et passai sous le coup du Manteau tandis que le Seigneur de guerre finissait enfin par lui trancher le bras. Le membre et l’arme tombèrent, mais le Fléau toucha son armure brûlée et celle-ci se ratatina tandis qu’il rugissait de douleur. Je vis Indrani lui tirer dessus ; je continuai donc à courir. Mon œil mort vit un Délieur se planter dans le moignon et le Manteau s’illuminer avant de s’effondrer comme une marionnette sans fils.
Le Faucon encocha une nouvelle flèche tandis que Vivienne tentait de se relever, perdant beaucoup de sang. Je lançai au Fléau une boule de flammes noires, mais elle bougea juste assez pour l’éviter. Je dus fermer mon œil lorsqu’un éclair s’abattit sur ma tête — avant de dévier au dernier moment et de frapper le Faucon de plein fouet. Elle s’effondra dans l’eau, secouée de spasmes, tandis que Vivienne arrachait la flèche et se remettait debout en titubant, appuyée à la colonne. Seul Hakram hurla derrière moi, car le Tumulte avait préparé deux sorts. Un tourbillon de glace et d’eau l’engloutit et le projeta au plafond, tandis que j’atteignais Vivienne et posais la main sur son flanc. Masego devrait le rattraper ; j’étais occupée.
Nuit arrêta l’hémorragie, mais je ne pouvais pas la guérir. Je ne pouvais pas la tirer de là. Du moins, pas de poison, compris-je avec un soupçon de soulagement.
« Cache-toi, lui ordonnai-je. Et rejoins Masego. »
Elle hocha la tête en tremblant. Un mouvement au bord de ma vision attira mon regard, mais ce n’était pas le Faucon qui se relevait. Je compris avec horreur, lorsqu’une forme lisse fendit la surface, que c’était une flèche. Le Fléau avait réussi à tirer à l’arc sous l’eau. Je me figeai, voyant qu’elle allait me transpercer le ventre, tout en sachant que si je bougeais, elle tuerait Vivienne à coup sûr. Il n’y avait pas à choisir. Je tirai sur Nuit, sachant que ce serait trop lent. Elle me sauverait peut-être la vie si la flèche n’était pas empoisonnée, et… L’écharpe flottant derrière elle, la longue dague verte de Ranger trancha la flèche. Si elle était encore l’Archer, pensai-je vaguement, elle n’aurait pas eu le temps d’arriver. La flèche se brisa et je changeai la Nuit que j’avais rassemblée en une chaleur brute, que je projetai dans l’eau.
L’eau se transforma en traînées de vapeur, révélant le Faucon ébouillanté. En un battement de cœur, Indrani se jeta sur le Fléau.
À distance, l’arc à la main, elles se valaient. Mais le Faucon évitait le corps à corps pour une bonne raison, et Indrani n’était plus l’Archer. Le premier coup trancha l’arc ; le second lui arracha trois doigts et un œil. Le Faucon recula pour mettre de la distance entre elles, mais Ranger se déplaça avec la souplesse de la soie : un pas devint une magnifique estocade, sa longue dague perçant la gorge du Fléau. De part en part. Le corps frétilla, toujours en mouvement, mais d’un simple pivot, Ranger frappa avec sa seconde lame et la tête encapuchonnée du Faucon s’envola. C’était une victoire qu’elle désirait depuis des années, mais il n’y avait pas le temps de célébrer.
« Occupe-toi du Tumulte », lui ordonnai-je.
Je laissai Vivienne debout et attendis un instant pour voir si elle allait s’effondrer avant de m’éloigner. Hakram affrontait de nouveau le Prince des Os, leurs lames filant si vite qu’elles formaient un flou devant mes yeux. Il aurait dû plier, céder sous la force du Fléau, mais je le voyais. Une marée rouge montait en lui, la chaleur et la colère qu’il n’avait appris à goûter qu’après avoir embrassé ce peuple dont il ne s’était jamais considéré comme un membre. Rage, chantait son âme, et son aspect renforçait ses muscles et ses membres. Il ne l’abandonnerait pas tant qu’il resterait pris dans les affres du rouge, dont la marée ne cessait de monter jusqu’à finir par s’épuiser. Je me lançai vers le dos du Prince en rassemblant Nuit, lorsqu’un crépitement d’éclairs retentit et que Ranger poussa un cri. Je regardai par un œil et vis qu’elle avait attaqué le Tumulte, mais s’était heurtée à un bouclier d’éclairs : un piège déjà tendu.
Masego le dissipa et je recentrai Nuit, mais cette distraction d’un battement de cœur suffit à faire basculer l’autre combat. L’épée du Prince s’abattit et trancha net la jambe de Hakram. C’était de l’acier, toutefois, une prothèse ; alors même qu’il tombait, le Seigneur de guerre se jeta vers la gorge de son ennemi. Je criai et tirai le bras armé du Fléau en arrière avec des tentacules de Nuit. Pourtant, tandis que Hakram commençait à fouiller l’armure du Prince de ses mains — mort et acier contre mort et acier —, l’autre main le saisit par le cou et le fracassa contre le sol.
Un craquement terrifiant retentit.
Sa colonne vertébrale. C’était sa colonne vertébrale. Le Seigneur de guerre tressaillit au sol tandis que le Prince des Os lui arrachait un bras. Son membre d’acier se leva, et une botte gigantesque se dressa au-dessus de lui. Je déchaînai un torrent de Nuit contre son dos et commençai à le renverser, mais pas assez vite.
« Non ! » hurlai-je.
« Ruine », siffla le Hiérophante, le visage rouge de fureur.
L’aspect qu’il voulait garder pour le Roi Mort se propagea dans l’air et frappa le Fléau comme un coup de marteau. La masse gigantesque d’acier gronda, puis le métal hurla en commençant à s’effondrer comme de la vulgaire ferraille. Le Prince des Os se disloqua, membre après membre, jusqu’à ce que toutes les couches d’armure glissent et qu’il ne reste qu’un tas d’os nus et tordus. Il bougea faiblement, tressaillant ; la main morte du Seigneur de guerre, la seule partie de son corps qui ne tremblait pas, se referma sur son cou. Hakram l’attira à lui en rugissant, tandis que le reste de sa Rage se consumait et que les crocs de l’orque déchiraient la colonne vertébrale du Fléau. Celui-ci cessa de bouger. Hakram, lui, n’y parvint pas ; il continuait à tressaillir sans pouvoir se maîtriser.
J’attirai Nuit à moi. L’air était froid et clair. À travers un œil, je vis Indrani déclencher une nouvelle fois un sort défensif qui la projeta en arrière. Le Tumulte, les manches de sa robe arrachées et ses os plus frais que les autres, resta immobile un instant. Ses yeux s’embrasèrent de rouge, puis il déversa tout ce qui lui restait dans une rafale de trois sorts. Masego tua le premier sans hésiter. Je noyai le second, une pluie d’éclats de glace, dans un puits de ténèbres. Le troisième était une bourrasque violente destinée à tuer Hakram au sol ; le Hiérophante fit claquer son poignet pour dresser un bouclier sur sa trajectoire. Le vent s’arrêta, mais un petit point noir passa au travers. Une malédiction. Le Roi Mort avait prêté main-forte.
Je projetai une décharge de Nuit sur Hakram pour le pousser hors de danger, mais elle ne fit qu’effleurer son épaule. Elle ne le déplaça pas assez. Aucun de nous n’était assez près ; la flèche d’Indrani était trop éloignée. La petite tache sombre frappa son crâne et fut interceptée. J’en vis la moitié avec une précision atroce, par les yeux de Nuit : des doigts pâles la saisirent tandis que Vivienne Dartwick se jetait en avant. Tous deux se figèrent, mais lui resta parfaitement immobile, tandis qu’elle éclata en une tempête de fleurs. Rouge sang, comme la chanson ; elles tombèrent sur lui. Il respirait toujours, vis-je. Tous mes yeux se tournèrent vers le Tumulte et, à cet instant, je vis sa véritable nature.
Il était cousu à partir des âmes de nombreux mages, mais l’une d’elles en constituait le fondement. Elle avait été libérée à Hainaut, mais il en restait des traces, comme des sutures sur le Fléau, et elles étaient essentielles. C’étaient elles qui avaient permis au Roi Mort de créer cette créature. Cette âme appartenait à un seul nécromancien, capable de voler le savoir des morts et de s’en servir. Ces attributs formaient désormais le cœur battant du Revenant, ce qui lui permettait d’exister. Je levai la main et rassemblai Nuit ; une traînée d’ombre apparut au-dessus du Tumulte. Ce n’était qu’un aspect, pensai-je. Dieux, j’avais été idiote.
« Silence », dis-je d’une voix dure.
Et, aussitôt, les sutures disparurent. Les âmes se mirent à se séparer dans toutes les directions, la magie qui s’accumulait se disloqua, et le Fléau fixa le vide tandis que l’ombre s’épaississait et s’étendait. L’énorme jambe de l’Impératrice de l’Effroi Ténébreuse jaillit du portail et écrasa le Tumulte comme une coquille d’œuf. Le bruit fut l’un des plus satisfaisants que j’aie jamais entendus. Je m’affaissai à genoux lorsque la jambe se retira et que les ombres s’effacèrent. Je restai là, haletante, un long moment. C’était fini. Nous avions gagné.
La chanson commença à s’éteindre, remplacée par l’épuisement.
Je rengainai mon épée et m’appuyai sur mon bâton pour me remettre debout. Vivienne avait repris forme humaine et Masego la soignait. Indrani me rejoignit tandis que nous nous traînions jusqu’à eux.
« C’était quoi ? » râlai-je. « La malédiction. »
« Je ne sais pas, avoua la princesse, le visage pâle. Je savais seulement qu’elle me détruirait si je restais moi-même. »
Elle transpirait et tremblait. Elle avait perdu trop de sang et, malgré tous les efforts de Masego, la blessure de la flèche refusait de se refermer complètement. L’aspect du Faucon était à l’œuvre, supposai-je. La blessure luttait pour la tuer. Je me tournai vers Masego, en quête d’explications.
« C’était une malédiction qui tue l’esprit, dit le Hiérophante.
Ma mâchoire se crispa et je me forçai à regarder Hakram. Il avait cessé de trembler après avoir été frappé par la malédiction et aurait eu l’air endormi s’il ne lui avait manqué deux membres et si son visage n’avait pas été tuméfié.
« Que lui reste-t-il ? demandai-je, la voix étranglée.
« J’ai contenu la malédiction, répondit le Hiérophante, et Vivienne en a pris la moitié. S’il se réveille, il aura perdu certains souvenirs, mais conservera ses facultés. »
« S’il se réveille ? demanda Indrani.
« Je ne peux pas le garantir, avoua Masego. Un guérisseur de Lumière ferait peut-être mieux, mais moi, je ne peux pas. »
Puis il jeta un regard à Vivienne, dont la respiration était laborieuse. La sueur lui coulait sur le visage.
« Toi aussi, tu as besoin d’un guérisseur, ajouta-t-il. Sinon, tu as encore une chance sur deux de mourir. »
Or les guérisseurs se trouvaient derrière nous, nous le savions tous. Et aucun des deux n’était en état de bouger seul. Je crispai les doigts. La première chanson s’était éteinte, mais j’en entendais une autre reprendre le relais.
« Ô Tiferet, où es-tu maintenant ?
Qu’est devenu le chant que t’offrait la rivière ? »
J’expirai et tous mes yeux, sauf un, disparurent tandis que je regardais autour de nous. Cette salle en ruines où seuls le désespoir et l’utilisation d’un aspect que nous voulions garder pour le Roi Mort avaient empêché deux membres de Woe de mourir. Et ils pouvaient encore trouver leur fin parmi ces beaux miroirs verts, le savais-je, si je faisais le mauvais choix. La partie froide de moi savait ce qu’il fallait faire : tout ce qui augmentait nos chances de battre le Roi Mort. Mais je n’étais plus la fille que j’avais été à dix-sept ans, impitoyablement féroce dans la défense de ce que je croyais être le Bien supérieur. Indrani m’avait dit un jour qu’en offrant à Woe un foyer, j’avais apprivoisé des bêtes sauvages ; mais cette épée avait deux tranchants.
Je n’étais plus prête à donner cet ordre. Pas celui qu’il aurait fallu.
« Indrani », dis-je.
Elle me regarda comme si je venais de la gifler, ses yeux noisette flambant de colère.
« Tu ne peux pas être sérieuse, dit-elle, pas alors que tu vas affronter l’Horreur Cachée avec… »
« Il faut que ce soit toi, l’interrompis-je doucement. Tu le sais. C’est toi qui pourras l’y amener avant qu’elle ne meure. »
« Je ne peux pas te laisser affronter seule l’Horreur Cachée, plaida Indrani. Et si… »
Elle ne termina pas sa phrase. Ce n’était pas nécessaire. Masego boitilla jusqu’à elle et posa doucement la main sur son poignet.
« Elle ne sera pas seule, Indrani, dit-il. Je l’accompagne. »
« C’est pire, murmura-t-elle. Je ne pourrai protéger aucun de vous deux. »
Elle serra la mâchoire, puis détourna les yeux et se dégagea de son contact. Elle me lança un regard contrarié, mais résigné.
« Je m’étais juré de ne pas devenir comme ça, dit Indrani. Je suppose que je ne vaux pas mieux, finalement. »
« Je ne pourrais pas continuer si ce n’était pas toi qui t’occupais d’eux, lui dis-je.
« Menteuse, sourit-elle avec regret. Ça fait une fois aujourd’hui, Catherine Foundling. Ne me déçois pas en mourant encore sans moi. »
Elle aida Vivienne à se relever, puis s’agenouilla et hissa le corps inconscient de Hakram sur son épaule. Après un dernier regard prolongé, elle nous tourna le dos et prit la direction de l’escalier. Je pris un instant pour reprendre mon souffle. La présence solide de Masego à mes côtés me réconforta tandis que je contemplais la tombe d’émeraude où nous avions enterré les Fléaux.
« Ô Tiferet, où j’ai juré mon amour,
Pourquoi es-tu devenue une tombe vide ? »
Nous échangeâmes un regard et je hochai la tête. Il n’y avait rien à ajouter. Le Hiérophante et moi nous hâtâmes dans le couloir désert, nos pas résonnant tandis que nous courions. Nous arriverions à temps, je le sentais. Nous assisterions à la fin de l’histoire du Roi Mort.
« Oh, pourquoi es-tu devenue, chanta tristement Yara de Nulle-Part, « une tombe vide ? »