Chapitre 619
Le Seigneur de guerre chargea, et tout ce qui se dressait devant lui vola en éclats.
Son épaule percuta un mur de boucliers hérissé de piques et de lames, qu’il traversa de part en part. Derrière lui, une marée de guerriers se déversa, tandis que la fureur des Clans balayait les morts. Il ne ralentit pas. Des goules surgirent du sol, enterrées sous la roche, mais il gardait fermement ses appuis et elles étaient toutes fragiles. Sa hache s’abattit, la chair céda, le sang jaillit, les cris emplirent l’air. Hakram sentit son sang battre à ses oreilles comme un tambour. Il sentit ce rythme résonner dans les cinquante mille âmes qui le suivaient lorsqu’il rugit et bondit pour fracasser de son bouclier la gueule narquoise d’un beorn. La bête s’effondra et il entailla sa chair, avant de jeter son bouclier, criblé de trop de flèches. Il rugit de nouveau quand sa hache fendit le crâne du beorn et que la créature tomba.
De gigantesques pierres avaient été traînées en travers de l’avenue pour faire obstacle à leur charge, tandis que des monstres en forme d’énormes escargots boursouflés de chair morte libéraient des nuées de mouches venimeuses depuis leurs carapaces osseuses et que des squelettes hauts comme dix hommes fauchaient les rangs à grands coups de marteaux. Mais cela ne suffisait pas. Les drows qui lui avaient ouvert les portes, et qui continuaient de suivre ses armées sur les flancs, emplissaient l’air de feu et de malédictions qui dévoraient les nuées. Le poing d’acier du Seigneur de guerre s’abattit une fois, deux fois, trois fois sur la pierre devant lui — et, à la troisième, elle se fendit en deux. Ils se frayèrent un passage à coups de griffes et d’épaules, déchiquetant les morts et se ruant sur les grands squelettes jusqu’à les renverser, puis les mettant en pièces au sol comme des bêtes blessées.
La veille, il n’avait pas réussi à prendre la porte, laissant Catherine et les Procerans à leur sort. Mais aujourd’hui, les Clans rappelleraient à Calernia pourquoi elle avait jadis tremblé à l’approche d’une Horde.
Le monde virait lentement au rouge. Le Seigneur de guerre ne voyait que par éclairs, comme s’il entrait et sortait de l’inconscience, son Nom l’emportant tel un fleuve. Mène, chantait-il, et les guerriers des Clans dévalaient l’avenue avec lui dans un fracas de tonnerre. Un Revenant se dressa devant lui, mais il lui enfonça sa main morte dans la gorge et lui arracha la tête de l’intérieur ; les crocs de la créature claquèrent inutilement sur son armure calcinée. La magie s’abattit d’en haut en rideaux, mais il chargea à travers, la sorcellerie ruisselant sur son armure comme la pluie. Une fois de l’autre côté, il se rua sur les rangs ennemis en retraite. Un wyrm se convulsa au milieu de l’avenue, assailli par les silhouettes des Puissants, tandis que le Seigneur de guerre et ses guerriers le tiraient à terre à l’aide de cordes et de harpons.
Puis il se retrouva face à une masse d’acier, une armure colossale assemblée à partir des restes morts d’un Nom. Le Prince des Os fit éclater les dalles sous leurs pieds en frappant du talon, mais le Seigneur de guerre rugit et sa hache bossela le masque austère qui couvrait le visage du Fléau. Il était fort comme seul un monstre pouvait l’être, et les moulinets de son espadon sifflaient dans l’air ; mais il restait trop lent. Le Seigneur de guerre esquiva ses coups et frappa, entamant couche après couche d’acier jusqu’à ce que sa hache ne soit plus qu’un morceau de ferraille. Il saisit alors le bras du Fléau pour lui prendre son immense épée. Mais dès qu’il s’agissait de force, il était dépassé : le Revenant ne bougeait pas, tandis que les pieds du Seigneur de guerre reculaient sur les dalles brisées. Il rugit de nouveau, mais, du coin de l’œil, vit la main libre du Fléau se mettre en mouvement. Une gifle, pensa-t-il, et ses cervelles seraient répandues sur la pierre.
Jusqu’à ce qu’elle soit arrêtée par un vieux drow voûté qui se matérialisa en tremblant et s’agrippa à un seul doigt.
« À mon tour, dit Général Rumena, le Faiseur de tombe, en frappant de sa main libre. »
Le Seigneur de guerre grogna sous l’effort, maintenant le Prince des Os en place pour l’empêcher d’esquiver le coup. Un grand cri métallique retentit, suivi d’un craquement humide. L’orc regarda, incrédule, la tête du Fléau — une boule de métal — rouler au sol. *Mais il n’y a pas d’os*, comprit le Seigneur de guerre. La tête n’était qu’un leurre. Un battement de cœur plus tard, une masse d’éclairs s’abattit sur eux, la haine de Tumulte déchaînée. Même tandis que Rumena formait autour d’eux une sphère de Nuit, le Seigneur de guerre sentit le Prince des Os lui échapper. Il lutta pour maintenir le Fléau en place, mais la puissance du Prince était implacable ; ses doigts glissèrent sur l’acier jusqu’à trouver enfin une prise.
Quand la tempête d’éclairs prit fin et que le Faiseur de tombe acheva son œuvre, le Prince des Os avait disparu sans laisser de trace. Mais Hakram Main-Morte tenait en trophée le grand espadon du Fléau. Ses doigts morts se refermant autour de la lame, le Seigneur de guerre sentit son sang s’écouler de lui. Sa respiration ralentit et il commença à sentir les blessures qui couvraient son corps.
« Ils se sont repliés derrière le mur intérieur, dit Rumena.
— Nous sommes proches, répondit Hakram, surpris de constater que c’était vrai.
Ils avaient parcouru les deux tiers de l’avenue, bien plus vite qu’il ne l’aurait cru.
« Tes sigils peuvent prendre le rempart, Main-Morte ? demanda le général drow.
— Non, admit-il avec une grimace. Nous n’avons pas l’équipement de siège nécessaire. Une fois dans la ville intérieure, nous prendrons vers le nord et tenterons de rejoindre les Praesi.
— Je laisserai des sigils derrière moi, acquiesça Rumena.
— Et toi ? demanda Hakram.
Le vieux Premier-né au visage ridé sourit, faisant remonter l’ocre et l’or qui lui couvraient les lèvres.
« Je chasse », répondit le Faiseur de tombe.
La générale Abigail Tanner cherchait une sortie depuis son arrivée et elle avait été quelque peu découragée de comprendre que toutes les issues possibles étaient de véritables impasses. Avec sa chance, le maudit Roi Mort finirait par l’avoir, lui aussi, et, contrairement à la Reine Noire, il n’avait même pas la décence de payer ses officiers. Rester coincée à se battre pour l’éternité sans même une caisse de retraite ? Autant mourir.
D’une autre façon, euh.
Toute cette affaire de Keter avait été affreuse, vraiment. Non seulement les soldats entre elle et les Revenants mouraient à un rythme franchement alarmant, mais, pour une raison ou une autre, la Troisième Armée se retrouvait toujours dans les pires situations. C’était comme si on l’avait attachée de force à un cheval qui cherchait sans cesse des falaises à dévaler. Même Bottes, son vieux canasson perfide, n’avait pas l’intention de mourir avec elle quand il tentait de la désarçonner pour l’envoyer à une mort certaine.
Abigail ne pouvait même pas lui en vouloir. Le cheval avait bien compris qu’il se retrouvait sans cesse dans des situations où les gens lui tiraient dessus à cause d’elle ; dans un sens, elle *l’avait* bien mérité. Mais ce qui la rendait absolument folle dans tout ce bazar, c’était de s’être retrouvée, on ne savait comment, à la tête de l’avant-garde de l’Armée de Callow. Comment ? Quand ? Elle avait convaincu le général Holt de prendre la tête cette fois-ci et, *par un sacré miracle, elle se retrouvait encore à la pointe de la lance*.
« Ça doit être une malédiction, marmonna-t-elle. Je sais que je n’ai pas assisté à un sermon depuis un moment, mais c’est pas pour ça qu’on soudoye les Corbeaux ? »
« Vous avez dit quelque chose, madame ? demanda le tribun d’état-major Krolem.
Le massif orc la regardait avec attente.
— Je vous demandais des nouvelles de la maréchale Juniper, répondit Abigail à la hâte.
— Elle vous félicite pour votre initiative et vous laisse carte blanche pour mener la Troisième en avant comme bon vous semble, déclara fièrement Krolem en découvrant ses crocs.
*Maudite Limier infernale*, pensa sans indulgence la femme aux cheveux sombres. Elle lui tendait une corde, et sûrement n’était-ce qu’une coïncidence si elle se trouvait déjà au pied de la potence. Abigail avait depuis longtemps compris que le monde était injuste — il suffisait de voir à quel point Ellie Bilkers avait fait un bon mariage alors que c’était une vraie mégère —, mais apprendre qu’il n’était toujours pas injuste *en sa faveur* commençait à faire beaucoup. Elle était noble, maintenant ! Dame Abigail Tanner, même si elle avait inventé ce nom dans la panique lorsqu’elle s’était rendu compte qu’elle avait tant procrastiné qu’il lui fallait répondre au secrétariat adjoint. Et pas seulement une noble : une générale, en plus !
Elle devrait passer ses journées dans des foutus palanquins, pendant que les gens se jetaient sur les flèches pour faire la gloire de son nom. Au lieu de ça, elle était coincée à chevaucher un vieux canasson miteux, sous une bannière qui semblait dire « tirez-moi dessus », et…
Des panneaux magiques bleus s’embrasèrent dans les airs et arrêtèrent les trois carreaux d’arbalète qui lui auraient transpercé le crâne.
Abigail aurait aimé pouvoir dire que c’était seulement la dixième fois de la journée que les morts s’y essayaient. À ce rythme, elle mourrait en porc-épic et on l’enterrerait sous le nom de maudite dame Flèche-à-la-Pelle. Krolem, que les dieux bénissent son âme, se mit à hurler et à gronder jusqu’à ce que les mages fassent exploser, à coups de boules de feu, le toit d’où on lui avait tiré dessus.
« Je crois que c’était un Revenant, cette fois, madame, dit l’orc avec un enthousiasme inquiétant. Vous pensez que c’était le Faucon ? »
Abigail se disait que non, puisqu’elle n’avait pas de flèche plantée dans le crâne, mais elle décida de le laisser s’amuser.
« Possible, grogna-t-elle. Bon, Tribun, que me disiez-vous au sujet de l’avancée de la Ligue ? »
À grande échelle, la stratégie de la Grande Alliance pour l’assaut était simple. Il y avait quatre portes, une pour chaque point cardinal — attendez, c’était *donc* pour ça que la Reine Noire avait donné le nom de Cardinal à sa ville de dingues dans les montagnes ? Merde, elle venait seulement de comprendre, pourquoi aucun vieux ne le lui avait dit avant ? — et quatre percées vers la ville intérieure devaient être tentées à travers elles. À cela s’ajoutait la brèche dans le mur sud-ouest, creusée par le Bélier, qui permettrait à l’Armée de Callow de lancer sa propre offensive.
En pratique, la plupart de ces attaques n’étaient pas censées atteindre le cœur de Keter. Les Procerans qui passeraient par la porte sud et les Praesi par celle du nord avaient le « privilège » de devoir s’y rendre ; les autres attaques n’étaient que de vastes manœuvres destinées à soulager leurs flancs. Les orcs et les drows arrivaient par l’ouest, la Ligue par l’est, et le Dominion devait suivre les Praesi pour couvrir leur arrière-garde.
Le rôle de l’Armée de Callow était assez simple : mourir sur les mêmes positions que la veille, assez longtemps pour empêcher l’aile gauche procerane de se faire écraser par l’ennemi.
« Ils ont été retardés, générale, répondit le tribun d’état-major Krolem. Ils sont tombés sur une position fortifiée et sont restés bloqués jusqu’à ce que les forces de Bellerophon dégagent la position.
*Les Bellerophoniens* l’avaient dégagée, songea Abigail avec scepticisme. Eh bien, s’il fallait jeter des cadavres sur d’autres cadavres, autant faire appel aux gens qui votaient sur les horaires de nettoyage des pots de chambre.
« Donc, ils sont un peu décalés, si je comprends bien, marmonna-t-elle. Ça arrive. Le Seigneur de guerre est en train de pisser sur l’opposition de l’autre côté de la ville, alors ça doit compenser un peu… »
Abigail referma la bouche. Sous elle, Bottes commença à se rapprocher du mur, dans l’espoir qu’elle soit distraite. Elle tira sur les rênes pour ôter à la bête traîtresse cette idée de la tête. Pitié, il avait déjà essayé de la jeter la tête la première contre un mur. Comme si elle allait oublier. *Ma mémoire est au moins deux fois meilleure que celle d’un cheval, espèce d’enfoiré*, pensa-t-elle avec suffisance. Mais la douce chaleur de son triomphe se dissipa, chassée par le froid qui lui montait dans le ventre tandis qu’elle tentait d’imaginer d’en haut à quoi ressemblerait l’assaut de Keter.
Elle ignorait où en étaient les Praesi, mais la plupart de leurs forteresses étaient toujours dans les airs, alors ça ne devait pas trop mal se passer. Les Procerans s’en tiraient plutôt bien aussi ; leur avant-garde lycaonaise encaissait stoïquement les coups pour le reste de l’armée, afin que les conscrits ne se mettent pas à fuir trop tôt. Mais si la Ligue avait été retardée sur le flanc droit proceran et que l’Armée de Callow était bloquée avant l’avenue sur son flanc gauche, alors quelque chose clochait. Et maintenant qu’Abigail y réfléchissait, les orcs ne se débrouillaient-ils pas *un peu trop* bien ?
« Merde », jura Abigail.
Les Procerans se faisaient appâter pour dépasser la protection de leurs flancs. Il y avait assez d’espace entre la percée de la Ligue et celle des Procerans pour y cacher une armée, à condition de tenir la Ligue éloignée des avenues assez longtemps. Et cette petite voix qui avait permis à Abigail de survivre à trop d’enfers pour les compter lui posait discrètement une question : si le Seigneur de guerre s’en sortait si bien parce qu’il n’écrasait que la moitié d’une armée, où était l’autre moitié ?
Bon. Si Abigail avait voulu tuer tous les Procerans, elle s’y prendrait ainsi : les attirer en avant, les encercler, puis jeter une bande de soldats sacrifiables sur les forces capables de les secourir. Ensuite, il suffirait de frapper assez longtemps l’arrière de la Principauté pour que les levées prennent la fuite et que leurs rangs partent en couille. Comme la Ligue était encore loin et que l’Armée de Callow était la plus proche, cela voulait dire… La générale passa en revue les positions dans sa tête, la mâchoire crispée.
La Cinquième, sous les ordres du général Holt, essayait de briser de front les barricades autour de l’avenue, tandis que la Première du général Bishara contournait la position par l’ouest pour la prendre de flanc. La force de flanquement qui avait avancé vers l’est afin d’attaquer les barricades de ce côté serait donc celle à laquelle on opposerait les soldats sacrifiables.
« Krolem, dit Abigail d’une voix calme qu’elle était loin de ressentir. Fais escalader les maisons à l’est par les gobelins. Je veux savoir si une force se dirige vers nous.
Les combats faisaient déjà rage dans cette direction, bien sûr, mais il ne s’agissait que de bandes éparses de morts. Le tribun d’état-major s’éloigna à la hâte, tandis qu’Abigail se penchait pour faire mine de caresser la crinière de Bottes. En réalité, elle tendait la main vers sa sacoche, en sortait une flasque et en avalait quelques longues gorgées avant de la ranger. Le brandy lui brûla la gorge, tandis que des panneaux magiques s’embrasaient de nouveau. Cinq flèches, cette fois, hein. Après la guerre, elle retrouverait le mage qui avait conçu cette protection et lui jetterait de l’or jusqu’à ce qu’il lui en fasse une qu’elle pourrait transporter partout, en permanence.
Krolem revint avec un sourire qui avait souvent annoncé bien des malheurs dans la vie d’Abigail Tanner.
« Des bataillons de squelettes lourdement armés et quelques cabales de mages, annonça le tribun d’état-major. Ils se déploient pour tenir notre flanc droit.
Non, songea sombrement Abigail, ils cherchaient à empêcher l’Armée de Callow d’intervenir quand les Procerans seraient encerclés et massacrés jusqu’au dernier. Comme des cochons dans un enclos, sauf qu’ils étaient plus raffinés, parce que procerans. Du vin, peut-être. Du fromage, presque sûrement.
« Il faut envoyer quelqu’un à la Quatrième Armée, dit Abigail. Général… »
Seulement, elle comprit avec horreur que, bien que la Quatrième se trouvât derrière sa Troisième pour servir de réserve et qu’il eût donc été logique qu’elle prenne le relais, elle était trop loin derrière. Et même si elle était techniquement plus proche de l’avenue qui traversait Keter du nord au sud, ce n’était pas là que les renforts devaient se rendre. Il fallait couvrir leur flanc gauche pour qu’ils puissent pivoter et tourner toute leur armée vers l’ennemi qui arrivait par la droite. Autrement dit, la Troisième. Autrement dit, elle. Et elle ne pouvait même pas essayer de refiler la tâche à quelqu’un d’autre, puisque le Limier infernal venait de lui donner l’autorisation de « mener la Troisième en avant comme bon lui semblerait ».
Merde, comprit-elle. Si tous les Procerans mouraient alors qu’elle aurait pu intervenir, elle risquait la cour martiale. Ce qui voulait dire perdre sa pension, et Abigail de Summerholm n’avait pas fait tout ce chemin jusqu’à *ce foutu Keter pour perdre sa pension de générale*.
« Krolem, dit sévèrement la générale Abigail.
L’orc se redressa.
« Madame ? »
« Nous prenons vers l’est, lui dit-elle. Toute notre force. Que quelqu’un prévienne la Quatrième : nous avons un bien supérieur à poursuivre. »
« Sauver la bataille ? demanda l’orc, le souffle court.
*Un manoir à Laure et l’ivresse tous les jours jusqu’à ma mort*, rectifia Abigail en pensée.
« Oui, mentit-elle.
« Cul sec, dit Catherine. » Puis, après avoir trinqué avec la Chasseresse, elle vida sa fiole d’un trait.
La Concoctrice l’imita sans faire de manières, se contentant de lever les yeux au ciel. Quant à Ranger, elle était déjà étendue sur le « sol » façonné par Masego. Elles s’allongèrent et jetèrent leurs fioles ; en moins de dix battements de cœur, le Hiérophante fut entouré des cadavres de quatre femmes. La situation était quelque peu gênante, décida-t-il, tandis qu’il tendait la main vers les tiges desséchées posées devant lui, fermait son œil mortel et commençait à murmurer son incantation.
Il avait rencontré la Chasseresse d’Argent et la Concoctrice plusieurs fois dans un cadre professionnel, et même une fois en privé, quand Indrani l’avait présenté comme son compagnon. Alexis lui avait gentiment proposé sa protection au cas où on le ferait chanter pour le contraindre à cette relation — ce qui avait, d’une manière déconcertante, irrité Indrani —, puis avait eu l’air plutôt contrariée à son tour lorsqu’il lui avait assuré qu’il tenait beaucoup à Archer et que personne ne le forçait à rien. La Concoctrice était beaucoup moins lunatique et connaissait fort bien l’alchimie, ce qui était charmant. Elle avait même lu les travaux de Lykourgos le Transmutateur, ce que presque personne n’avait fait ! Il avait certes déclenché plusieurs fléaux qui transformaient les gens en bêtes enragées, mais ce n’était pas une raison pour interdire ses études remarquablement bien écrites sur les propriétés des matériaux en transition.
Le Hiérophante ne s’était pas inquiété le moins du monde en apprenant qu’il ferait partie d’une bande avec elles, et elles s’étaient montrées à la hauteur de ses attentes. C’était le dernier membre ajouté à la bande menée par Catherine qui avait rendu la situation gênante : la Rôdeuse, Hye Su. En observant sa forme temporairement morte, le Hiérophante plissa son œil mortel, se demandant s’il devait ou non la tuer.
D’un point de vue pratique, elle n’était plus nécessaire. Elle avait une certaine utilité comme guide dans le royaume où ils se rendaient, mais elle n’était pas *indispensable*. La Rôdeuse avait déjà fourni l’artefact nécessaire — les tiges d’herbe — et servi de guide. Ce serait déplacé, et Catherine lui en voudrait, mais rien, d’un point de vue pratique, ne l’empêchait de tuer Hye Su. Et il n’avait pas d’affection particulière pour elle qui aurait pu lui retenir la main. Ses pères avaient toujours été clairs : Ranger n’était pas comme tante Sabah ou tante Eudokia. Elle était dangereuse et indigne de confiance, même si oncle Amadeus l’aimait. Masego ne l’avait rencontrée que quelques fois et ne l’avait jamais appréciée.
Il tambourina pensivement des doigts contre sa jambe, sans interrompre son incantation.
Hye Su était une menace, il en était certain. Catherine était restée très vague sur la façon dont elle avait convaincu l’autre femme de les aider, et son expérience lui avait appris que cela signifiait qu’elle cachait quelque chose qu’ils auraient désapprouvé. Généralement, un risque personnel inutile qu’elle prenait. Arracher l’âme de Ranger pendant qu’elle était inconsciente, la jeter en Enfer puis brûler son corps réglerait la question sans difficulté. Mais tuer par peur, c’était mal. Les gens devaient vous donner une raison, pas une raison que vous inventiez vous-même. Si la Rôdeuse se révélait être une menace, il pourrait toujours la tuer plus tard.
Masego dut alors se demander pourquoi il avait toujours autant envie de tuer cette femme : elle avait fait du mal à quelqu’un qui lui était cher. Indrani parlait encore de Ranger avec admiration, mais, aux yeux du Hiérophante, elle avait été une enseignante et une tutrice indigne. Cela ne méritait pas la mort — peut-être les deux bras —, mais le droit d’Indrani à revendiquer le Nom de Ranger, si. Il y aurait un conflit, peut-être même un combat. Et Indrani n’était pas remplaçable. Sa vie serait plus terne sans elle ; c’était une raison suffisante pour réduire Hye Su en cendres, jusqu’à ce qu’il n’en reste même pas un grain. Pourtant, il hésita et ne la tua pas. Il termina sa première incantation, puis grimaça.
« Elle m’en voudrait si je le faisais, dit Masego. Et elle aurait raison. C’est à elle de résoudre ce conflit ; agir à sa place serait une insulte.
La Rôdeuse vivrait donc. Pour l’instant. De toute façon, il avait d’autres soucis à cet instant. Sa tâche n’était pas aisée.
Après tout, Keter était protégée contre les intrusions extradimensionnelles comme aucun autre lieu de Calernia. Il ne s’agissait pas seulement de protections, même si celles qui défendaient la Couronne des Morts étaient d’une remarquable ingéniosité et presque impossibles à briser. Les protections formaient une sphère autour de la ville, mais elles alimentaient un réseau de mécanismes d’échappement semblable à des racines, si bien qu’il aurait fallu une puissance si considérable pour les surcharger que cela en devenait pratiquement impossible. Trismégiste avait ensuite pris une précaution supplémentaire en plaçant leurs ancrages physiques profondément sous terre, au point que Masego les croyait entourés de magma.
Mais même cela n’avait pas suffi au lich, qui avait décidé, à un moment donné, d’anéantir méthodiquement jusqu’au dernier fragment du reflet de Keter en Arcadie. Non seulement l’accès était interdit, mais il n’existait aucun endroit *d’où* traverser. Masego ignorait malheureusement comment cela avait été accompli — les démons étaient son meilleur pari —, mais, au lieu d’un point de passage en Arcadie, on ne trouvait qu’un vide interstitiel, un espace liminal désert. Il savait avec certitude que le Roi Mort en était responsable, car, lors de sa dernière venue à Keter, il avait combattu la Lame-sort dans un espace liminal régi par des principes fondamentalement similaires.
Normalement, il aurait fallu mettre le pied dans Keter pour accéder au vide, mais Catherine avait dit que cela reviendrait à « dévoiler leur jeu ». Ils avaient donc traversé les éclats brisés des Voies du Crépuscule. Il leur avait fallu compter sur la Rôdeuse pour passer d’un fragment à l’autre tout en évitant ceux qui s’effondraient ou qui avaient des arêtes. Sinon, ils auraient fort bien pu rester prisonniers pour toujours dans un royaume de poche ou être découpés en plusieurs morceaux agonisants, condamnés à rester conscients pour l’éternité. Il détestait reconnaître que Hye Su leur avait été indispensable.
Masego fredonna en ramenant sa magie près de lui et en sondant de sa volonté les frontières de la Création. Il ne lui restait qu’à suivre leurs contours et à repérer leurs connexions pour trouver les points où les Enfers — et les Cieux — étaient contigus. C’était la base même de la pratique de la diabolie, car, en pratique, trouver un Enfer n’avait rien de particulièrement difficile. En trouver un utile — ou, plus difficile encore, un Enfer *précis* où ouvrir une porte — était une autre affaire. Sans plusieurs avantages, c’était une entreprise vouée à l’échec. Comme, par exemple, lancer le sort depuis un espace liminal adjacent, où les frontières étaient amincies, et posséder un objet provenant de l’Enfer recherché.
Les tiges d’herbe séchées que le Hiérophante tenait dans sa main avaient poussé dans la Sérénité ; le lien de sympathie qui les rattachait à cet Enfer s’étendait loin et profondément.
Masego commença à murmurer une deuxième incantation, traçant des runes dans l’air pour donner forme à l’effet de sa volonté — mouvement, transition, stabilité —, mais, alors même qu’il tentait d’ouvrir une brèche vers l’Enfer, il fronça les sourcils en sentant la résistance à sa sorcellerie s’intensifier. Comme la Rôdeuse l’avait laissé entendre, le Roi Mort avait renforcé les frontières de la Sérénité. Quelle que fût la puissance de la volonté du Hiérophante, un mage seul — même un Nommé — n’avait pas la force nécessaire pour ouvrir une porte. Une cabale menée en rituel pourrait peut-être y parvenir, mais rien n’aurait été subtil ni discret. Seulement, c’était mal comprendre la traversée, comme Hye Su l’avait saisi.
Face à un mur, un sorcier pouvait accroître sa force pour le briser. Mais il existait une autre voie : affaiblir la résistance du mur à son égard. Et le moyen même dont le Roi Mort s’était servi pour renforcer la frontière de la Sérénité — des millénaires de nécromancie — leur ouvrait le passage.
Il leur suffisait d’être morts.
C’était pourquoi tous les autres étaient étendus autour de lui, après avoir bu l’élixir de mort temporaire de la Concoctrice — à l’exception de la Rôdeuse, qui avait simplement arrêté son cœur pendant un temps donné —, afin d’être considérés comme « morts » selon les lois de la Création. Masego boirait lui-même la potion contenue dans la fiole sous sa robe dès que le sort serait presque achevé, faisant confiance à la formule qu’il avait conçue pour les transporter tous les cinq dans la Sérénité. Il ne lui fallut pas longtemps pour en arriver là : la diabolie était davantage affaire de précision et de puissance que d’habileté ou d’inventivité. Sans cérémonie, il but la substance. Il en apprécia le léger goût de menthe.
Tandis que son esprit commençait à vaciller, il sentit les tourbillons de magie s’intensifier, projetant sa volonté au-delà. Il sonde une dernière fois les frontières, pour s’assurer que rien n’avait cloché, et c’est alors qu’il remarqua l’anomalie.
Quelque chose n’allait pas dans les Cieux. Ou du moins dans une partie d’entre eux, intimement liée de plusieurs façons à la portion voisine de la Création et aussi… à la Sérénité elle-même ? C’était un Chœur, comprit le Hiérophante. Ce qu’il observait ressemblait au sort qu’il avait conçu avec l’aide de Tariq Isbili. Le miracle de châtiment, comme certains s’étaient mis à l’appeler. Le Chœur avait été réduit au silence, constata-t-il, et bien que sa puissance demeurât entière — les anges ne pouvaient être diminués —, il lui était temporairement impossible de s’exprimer comme il le fallait. C’était, en somme, un pot de peinture sans couleur. Si on appelait le pouvoir du Chœur, il n’aurait aucun effet, pensa-t-il, à moins qu’une tierce partie ne lui impose des propriétés supplémentaires.
À moins que quelqu’un ne choisisse la couleur de la peinture, pour poursuivre la métaphore.
Bien sûr, personne n’était censé pouvoir faire une telle chose. Même les Nommés en seraient incapables — sauf qu’il y en avait *un*, se souvint-il. Une bande de cinq personnes avait été envoyée sur les traces d’un indice du Roi Mort dans les profondeurs du Levant et avait découvert une histoire fascinante. Le premier Pèlerin Gris avait jadis été frappé par un Chœur, mais en était ressorti totalement indemne. L’Intercesseuse pouvait influencer les anges. Le Hiérophante fut saisi d’un début d’effroi tandis qu’il sombrait dans les eaux peu profondes de la mort.
Car si le Hiérarque retenait toujours le Chœur du Jugement, pourquoi pouvait-il de nouveau sentir son existence ?
Otto Redcrown encaissa le coup sur son bouclier en grognant. La lame du mort-vivant glissa sur le sigil des Reitzenberg tandis qu’il fracassait son crâne d’un coup mesuré de sa masse. Sa monture hennit, ses sabots envoyant un autre cadavre voler, et il dut tirer sur ses rênes pour l’empêcher de s’emballer.
« Du calme ! cria-t-il, autant pour sa jument que pour ses soldats. Ne vous laissez pas appâter.
Les cavaliers qui avaient commencé à poursuivre les morts en retraite revinrent à son appel et rejoignirent le gros de ses troupes, qui achevaient de débusquer les traînards du fortin dont ils avaient chassé l’Ennemi. Ce n’était pas particulièrement dangereux une fois les Liens abattus : les Os retrouvaient l’intelligence de simples chiens et frappaient à l’aveuglette, sans se soucier des armes ni des armures. Mais les cavaliers s’acquittaient de la tâche avec une prudence méthodique. Tous savaient qu’une seule erreur suffirait et qu’à si peu de distance de la fin du Roi de la Mort, chaque vie devait être préservée jusqu’au moment où elle serait la plus utile.
Derrière les cavaliers, l’infanterie avait suivi et démontait déjà les barricades pour laisser passer les fantassins du sud, en écartant les pierres et en jetant les corps sur le côté. La marche avait été brutale, mais le prince Otto se permit un soupçon de fierté en apercevant, là-haut, le sommet du mur intérieur de Keter. Ils étaient proches, désormais, même si chaque abomination qu’ils avaient vaincue la veille avait été remplacée par une nouvelle horreur tandis qu’ils chargeaient l’avenue, comme avant que la sorcellerie du Titan Kreios ne défasse la bataille. Ils avaient avancé bien plus loin qu’il ne l’avait espéré et, même si leurs effectifs fondaient comme neige au soleil, ils n’étaient qu’à un mile du rempart. Là, au moins, il pourrait se replier et laisser la princesse héritière Rozala mener l’assaut.
La bataille semblait prometteuse. La Ligue avait été retardée au début, mais Frederic avait mené deux mille cavaliers à son secours et, depuis, on avait appris que l’impératrice Basilia avait percé les lignes ennemies et repris son avance. Avec la Ligue couvrant son flanc d’un côté et l’inébranlable Armée de Callow tenant l’autre, Rozala Malanza aurait l’ouverture dont elle avait besoin pour percer le mur. Et, une fois l’ouverture créée, la silhouette imposante au milieu des conscrits alamans entrerait en scène. Le Titan interromprait le rituel de l’Horreur Cachée et la victoire ne serait plus hors de leur portée.
« Votre Grâce ! Votre Grâce, les voilà ! »
Le capitaine d’Otto avait crié assez fort pour être entendu par la moitié de l’armée, mais le prince ne lui demanda pas de préciser, se contentant de froncer les sourcils. Il suivit plutôt la direction indiquée par la femme et serra les dents à la vue de ce qui s’offrait à lui.
« Vous avez traîné les pieds aujourd’hui, Légion Grise, marmonna Otto Redcrown. Je vous attendais il y a une heure.
Hainaut avait décimé leurs rangs, car même la redoutable Légion Grise ne pouvait pas simplement ignorer qu’une étoile et une ville leur étaient tombées sur la tête. Mais il en restait assez pour constituer une menace. Deux mille et quelques, selon le dernier décompte. Une marée d’acier avançait avec une lenteur trompeuse, mais Otto ne se laisserait pas berner. Il les avait vus traverser de puissants murs de boucliers comme s’ils n’étaient que brume, chaque masse colossale étant un bélier en mouvement.
« En formation ! cria le prince. En formation ! »
Il lança sa monture en avant pour rejoindre ses cavaliers, mais dut tirer sur les rênes quand des trompettes sonnèrent derrière lui. Que faisait Malanza ? Il était encore trop tôt pour qu’elle le rejoigne… La pensée se figea dans son esprit quand il vit les bannières de l’arrière-garde pivoter au loin. L’armée était attaquée par-derrière. Des trompettes à l’est, des trompettes à l’ouest. *Ah*, comprit confusément Otto. Voilà donc la vérité. Ils avaient dansé au son de la musique de l’Ennemi et, maintenant, ils étaient encerclés. Leur retraite était coupée et ni les Callowans ni la Ligue n’arriveraient à temps. Le prince Otto Reitzenberg expira, constatant que son calme ne vacillait pas devant une mort certaine.
Cela le surprit, même si cela n’aurait peut-être pas dû. Certains jours, quand il fermait les yeux, il se retrouvait dans cet après-midi misérable, à regarder son père et ses sœurs mourir jusqu’à ce qu’on lui apporte la couronne rougie qu’il devait porter. Il avait souvent pensé que le plus jeune des Reitzenberg avait survécu ce jour-là, mais peut-être n’était-ce pas le cas. Pas vraiment. Une part suffisante de lui-même était restée là-bas pour qu’il éprouve peu de peur devant la Légion Grise qui avançait inexorablement. Non, pas même un peu. Il ne ressentait que de l’appréhension, cette nervosité qui accompagnait l’achèvement d’une tâche commencée depuis longtemps. Otto inspira en regardant le nuage sombre. La cendre tombait, mais le soleil perçait.
Devant lui s’étendaient une route, un ennemi et un mur. Il avait déjà livré cette bataille, en tant que dernier de la file. Aujourd’hui, il serait le premier, et il y avait une certaine justice à cela.
« Désenchevêtreurs prêts ! lança Otto Redcrown d’une voix ferme.
Les cavaliers saisirent les fourreaux à leur ceinture et en tirèrent les armes. Les artefacts fabriqués dans l’Arsenal avant sa fin ressemblaient à des lances de bois, plus courtes et partiellement creuses. Elles se briseraient à l’impact, mais cela n’avait aucune importance : c’étaient des artefacts, pas des lances destinées à tuer. Elles servaient à défaire la sorcellerie qui maintenait les morts-vivants en servitude. Un simple contact ne suffisait pas à coup sûr, pas contre la Légion Grise, mais porter un coup au bon endroit avait une chance raisonnable de détruire les morts-vivants. Des chances bien meilleures que celles qu’avait jamais offertes aucune autre arme.
Ils allaient mourir, songea Otto tandis que les cavaliers se rangeaient sans un mot. Ils mourraient par dizaines, en hurlant et en se débattant dans les ténèbres, et peut-être que leurs morts permettraient au reste de l’armée d’atteindre le mur. C’était le dernier don qu’ils avaient à faire. Le dernier prince des Lycaonais serra son Désenchevêtreur et se redressa, les yeux fixés droit devant lui. Ses sœurs auraient su quoi dire pour réconforter les soldats, songea-t-il. Son père n’aurait rien eu besoin de dire, tant il avait été aimé.
Mais Otto Redcrown n’avait à offrir à son peuple que le silence et la lance dans sa main, alors c’est ce qu’il lui donna.
« Ô mère, j’ai tenu ton épée. »
C’était un garçon qui chantait. Sa voix était trop jeune, trop claire, pour qu’il soit devenu un homme. Le cœur du prince en souffrit, partagé entre le chagrin et la fierté. Le chagrin pour un autre garçon trop jeune pour mourir. La fierté devant le garçon qui regardait la mort en face et trouvait en lui la force de chanter.
« Ô mère, j’ai tenu ton épée », chanta de nouveau le garçon, et d’autres voix se joignirent à la sienne.
*C’est l’un des miens*, comprit Otto. L’Épée des adieux était une chanson de Bremen. Elle était connue au-delà de ses frontières, mais c’était son peuple qui l’aimait le plus. Elle ne ressemblait ni à la fierté farouche de Hannoven, ni aux vantardises désolées des Neustriens, ni même à l’humour notoirement sombre des Rhéniens. L’Épée des adieux était une chanson triste, car son peuple portait une vieille tristesse dans les os. Comme il était étrange que l’entendre chanter lui apporte du réconfort, à présent.
« Ô mère, j’ai tenu ton épée », les voix s’élevèrent, celle d’Otto parmi elles.
Il saisit sa masse, la pointa devant lui et, sans qu’il ait besoin de prononcer un mot, les cavaliers se mirent à avancer.
« Quand je chevauchais vers le nord, pour solder mes comptes
Et dire adieu à la pierre. »
Le grondement des sabots sur le pavé faillit couvrir le chant tandis que le trot se muait en galop.
« Ô mère, nul seigneur n’existe
Qui puisse rapporter la lame que je portais
Car je suis parti mourir seul. »
La distance, si longue au départ, était désormais si courte. Elle fut engloutie en un instant, jusqu’à ce qu’Otto aperçoive les bosses et les éraflures sur l’armure des morts de la Légion Grise. Les Désenchevêtreurs s’abaissèrent, le bois sifflant dans l’air.
« Ô mère, j’ai tenu ton épée. »
Pendant un battement de cœur, le monde resta suspendu. La fine baguette de bois fendit l’air tandis qu’il se penchait sur l’encolure de sa monture et que l’ennemi tentait de l’écarter. Trop lent, pensa-t-il.
« *Et je viens maintenant te la rendre* », hurla Otto Redcrown.
Le Désenchevêtreur se brisa lorsqu’il frappa l’épaule du mort-vivant, crissant contre l’acier et s’y enfonçant. Pas assez profondément, toutefois : la masse d’acier poursuivit sa course et faucha les jambes du cheval d’Otto d’un seul coup. La bête hurla de douleur, ses os se brisèrent et le prince fut projeté contre la pierre. Il sentit le goût du sang dans sa bouche et ses genoux le lancèrent, mais il roula sur le côté avant qu’un pas colossal ne lui fracasse les côtes. Il se releva, passa derrière le mort-vivant et frappa l’articulation du genou à deux mains avec sa masse. Le coup bossela l’acier, assez pour le faire s’affaisser vers l’intérieur et se mettre à grincer contre lui-même lorsque le soldat bougeait.
Il recula, mais pas assez vite pour éviter le coup entièrement. Le marteau effleura son épaule et pulvérisa son épaulette ; il fut projeté au sol comme une poupée de chiffon. Autour de lui, les chevaux et les hommes mouraient. Une mince pointe de cavaliers traversa les rangs de la Légion Grise, mais la plupart périrent. Avant que leur élan ne soit complètement retombé, l’infanterie les rejoignit. Dans la langue de Reitz, les cris lancés avec une demi-douzaine d’accents différents s’étranglèrent dans les gorges des soldats qui se jetaient contre les monstres cuirassés d’acier. Otto se remit debout, bousculé par les hommes qui le dépassaient, et remit son armure en place en étouffant un cri. Il aurait pu reculer, il le savait. Demander une nouvelle armure.
Il était un Reitzenberg : il se battrait jusqu’à ce que l’Ennemi cède, ou que lui-même cède.
« Forgé dans le fer ! » cria-t-il en retournant au combat.
Ils chargèrent les monstres et ils moururent. Otto aida un homme barbu à fracasser l’arrière du genou de l’un d’eux et rit de triomphe avec lui lorsqu’ils firent tomber le soldat. Une fille aux cheveux blonds qui ne devait pas avoir plus de quinze ans abattit un marteau sur l’articulation du cou jusqu’à ce que la tête roule au loin et que la créature cesse de bouger. Un battement de cœur plus tard, l’homme barbu fut réduit à une brume sanglante et Otto tira la fille hors de portée. Tous deux repartirent à l’assaut quand un cavalier brisa sa lance sur le visage du monstre, ouvrant une brèche. Il y avait toujours une autre monstruosité cuirassée, quel que fût le nombre de celles qu’ils abattaient, et tandis que son peuple mourait autour de lui, Otto sentit la rage lui monter à la gorge.
Ils ne parviendraient même pas à passer, comprit-il. Ils ne dégageraient même pas la voie pour les autres. Ils allaient simplement mourir.
Il hurla jusqu’à s’en déchirer la voix en fracassant sa masse contre le visage d’un soldat d’acier. Il évita le coup d’épée, mais reçut une gifle au torse. Il tomba, ses pieds glissant sur le pavé rendu glissant par le sang de son peuple. Alors même que l’épée se levait au-dessus de lui pour un coup qu’il ne pourrait éviter, il serra les dents et balança sa masse tandis que le soleil lui frappait les yeux. Un ultime geste de défi. Le genou du soldat d’acier céda, mais l’épée continuait de s’abattre et…
« *Audace !* » hurla quelqu’un en chantant, tandis que la pointe d’une lance dévia l’épée avec une précision impossible.
Le soleil l’aveuglait toujours, mais il connaissait cette voix. Luttant pour se relever dans le sang, Otto se remit debout à temps pour voir le Prince Martin-pêcheur enfoncer dans le cou du mort-vivant cuirassé une épée flamboyante de Lumière. Le prince Frederic Goethal de Brus éclata de rire ; ses boucles blondes frémirent tandis qu’il arrachait son épée au corps du soldat qui s’effondrait, puis il leva sa lame vers le soleil. Otto comprit qu’autour d’eux, les cavaliers partis secourir la Ligue attaquaient le flanc de la Légion Grise à l’aide de leurs propres Désenchevêtreurs.
« *Audace !* » crièrent les fous de Brus, acclamant leurs hommes tandis qu’ils s’enfonçaient profondément dans le flanc ennemi.
La gorge sèche, Otto tendit la main vers son ami.
« Frederic, râla-t-il en lui saisissant le genou. Partez. Vous devez ouvrir la voie à Malanza, sinon ils vont… »
« Du calme, Otto, dit doucement le Prince Martin-pêcheur en lui prenant la main. Si tu dois mourir sur un champ de bataille, mon ami, je ne serai pas loin derrière toi.
— Il faut les sauver, croassa-t-il. Je ne peux pas les laisser mourir encore. Je *ne peux pas*, Fred.
— Et tu ne les laisseras pas mourir, promit le prince de Brus. Regarde à l’est, Otto. Vois ce que tu as manqué en nous gardant tous en vie.
Alors, il comprit ce que Frederic voulait dire. Sur le flanc gauche de l’armée, là où les combats faisaient rage peu auparavant, de nouvelles bannières étaient apparues. Bleues, ornées du chiffre trois en argent, selon la numération miezane. À leurs côtés flottait une autre bannière qu’il connaissait bien : la Couronne et l’Épée. Les armes de la Reine Noire. Les renforts étaient arrivés. La Troisième Armée était là.
« Comment ? demanda-t-il enfin.
— Le Roi Mort nous a peut-être dupés, Otto, répondit Frederic avec un sourire, mais il n’a pas dupé le Renard. »
Hanno s’arrêta net.
« Nous y sommes, dit Christophe, qui grimaça aussitôt.
Sans doute se reprochait-il d’avoir énoncé une évidence. Tous deux avaient contourné le violent affrontement entre l’avant-garde procerane et la Légion Grise ; le Chevalier du Miroir avançait à contrecœur, et de plus en plus lentement chaque fois qu’il voyait les pertes lycaonaises. Christophe avait déjà prouvé qu’il pouvait contenir la marée lorsqu’il affrontait cette même armée, et chaque fois qu’elle combattait sans qu’il soit là pour lui faire face, il se sentait responsable des morts. On avait parfois remis en question la défense que Hanno faisait de Christophe de Pavanie depuis que celui-ci lui avait pris ses doigts, mais il ne trouvait pas de meilleure défense, ni de plus simple.
Devant eux se dressait le deuxième mur de Keter, le rempart que les armées devaient franchir pour atteindre la ville intérieure et le Roi Mort lui-même. Hanno ignorait comment les Praesi s’en sortaient dans leur percée depuis la porte nord, mais il voyait où en étaient les Procerans, et ils étaient presque arrivés. Moins d’une demi-heure s’écoulerait avant que la princesse héritière Rozala ne donne l’assaut aux murs et que le Faiseur d’Énigmes ne puisse lancer le sort qui réduirait au silence les pièges d’entropie. Une fois cela fait, les Nommés convergeraient vers le palais, où ils se rassembleraient en bandes avant de s’attaquer aux Revenants et aux Fléaux restants, afin de dégager la voie pour la Couronne de l’Automne et la Séparation. Catherine, quant à elle, était censée frapper l’ennemi par-derrière.
« Devons-nous rester cachés jusqu’à ce que Son Altesse Sérénissime attaque les murs ? demanda à voix basse le Chevalier du Miroir. Nous sommes là, Hanno. Nous pourrions les aider à achever la Légion Grise.
Il se posait lui-même la question. Ils étaient censés rester cachés pour éviter que les Fléaux ne prennent Christophe pour cible, mais seraient-ils vraiment capables de converger à temps s’ils prêtaient main-forte ? Hanno en doutait. D’un autre côté, révéler trop tôt la position du Chevalier du Miroir attirerait presque à coup sûr l’attention du Roi Mort : après tout, Christophe portait en lui l’un des moyens de tuer l’Horreur Cachée. Il était difficile de justifier quoi que ce soit qui risquait d’empêcher la Séparation d’atteindre la salle du trône. Hanno n’avait pas encore eu le temps d’y réfléchir davantage que des pas résonnèrent sur un toit derrière eux, et les deux Héros se saisirent de leurs épées.
Mais ce fut le Chevalier Errant qui bondit près d’eux, son étrange épée à la main. Il ne se retourna qu’au bruit de Hanno rengainant la sienne. Le jeune homme parut surpris, mais heureux.
« Ah, je pensais qu’il nous faudrait chercher encore longtemps pour vous retrouver tous les deux, dit Arthur avec un sourire. Quelle chance ! »
La signification de « nous » apparut bientôt, quand le reste de la bande les rejoignit en descendant du toit. Hanno haussa un sourcil en voyant qu’il n’y en avait que deux autres au lieu de quatre : le Couteau peint et la Sorcière Suppliciée, qui prit tout son temps pour se laisser glisser le long du mur au lieu de sauter. Kallia, la cheffe de la bande, lui adressa une grimace.
« Nous avons perdu l’Empoisonneur, tué par le Faucon, pendant que le Prince des Os nous distrayait, lui apprit-elle.
— Et le Myrmidon ? »
« Nous ne savons pas si elle est morte, répondit Kallia. Elle est tombée dans un piège en tuant un Revenant et Tumulte lui a déversé une bonne demi-tonne de pierres dessus, mais nous n’avons jamais vu de corps.
« Nous n’avons croisé aucun Revenant en venant ici, lui dit Christophe, encore moins un Fléau.
Le Levantin le regarda avec dégoût. Le Chevalier du Miroir avait tenté de renouer les liens avec elle, mais le Couteau peint n’était pas d’un naturel conciliant et Christophe était incapable de garder longtemps la langue en dehors de sa bouche.
« Le Roi Mort s’en prend aux bandes, dit Hanno. Il cherche à nous décimer autant que possible avant que nous atteignions ses palais.
— Nous l’avions compris, dit Kallia. J’ai appris par l’Apprenti que la bande de Sidonia avait aussi été attaquée. Je n’ai pas eu de nouvelles de morts, seulement de combats.
Le ventre de Hanno se noua.
« Ont-ils atteint la couronne ? »
« Il faudrait prendre Archer par surprise, ricana le Couteau peint. Bonne chance à quiconque essaiera.
Hanno n’en était pas aussi convaincu, mais il laissa tomber. Aucun d’eux ne pouvait en être certain ; discuter ne servirait à rien.
« Devrions-nous aller renforcer les Procerans ? demanda le Chevalier Errant. Ils auraient besoin d’aide, et plus vite nous amènerons le Titan au mur, plus vite nous pourrons chercher le Roi Mort.
La question était assez simple. Pourtant, Hanno se figea en l’entendant. Il savait ce qu’il était censé répondre : ils devaient tous attendre le début de l’assaut proceran contre le mur, et n’intervenir qu’à ce moment-là. C’était ce que prévoyait le plan. Amener la Sévérité jusqu’au Roi Mort était la priorité absolue et, même si cette idée lui déplaisait, Hanno en comprenait la logique. Sauver ne serait-ce qu’un millier de vies sur le champ de bataille ne signifierait rien si le Roi Mort l’emportait et que tous les habitants de Calernia mouraient avec lui. Et, en regardant l’homme qu’il était censé protéger à tout prix, Hanno ne put s’empêcher de repenser à l’Arsenal.
Là-bas, ils s’étaient disputés sur le bien et le mal. Christophe avait eu tort sur bien des points, ce jour-là, mais raison sur d’autres. *Quelle chose peut-on nous empêcher d’avaler, quand on la met en balance avec la fin des jours ?* avait lancé le Chevalier du Miroir. Quel principe pouvait-on respecter dans les ténèbres, si l’on n’y tenait pas ? *Qu’est-ce qu’un principe, si le respecter tue tout le monde ?* avait répliqué une voix qui ressemblait trop à celle de Catherine. Hanno se surprit à chercher un ancien réconfort : la pièce que les Séraphins lui avaient jadis donnée. La Justice au bout des doigts. Cela lui manquait encore, parfois. Ne plus avoir à se fier à ses propres yeux aveugles pour y voir clair.
Ses doigts se refermèrent sur la pièce d’argent, dont les bords rugueux frottaient contre sa peau.
« Seigneur Hanno ? demanda le Chevalier Errant, hésitant.
Une part de lui voulait leur dire d’agir à leur guise, mais ce serait renoncer à ses responsabilités. Il s’était proposé pour représenter le Above sous la Trêve et les Termes. Il devait faire respecter les lois des Accords de Liesse sous l’autorité du Gardien. Leur dire qu’ils pouvaient agir comme bon leur semblait aurait été une lâcheté morale. Au bout du compte, comprit-il, tout se résumait à un choix. Était-il irresponsable de prendre le risque, ou lâche de ne pas le prendre ? Il pouvait sauver des vies en agissant, mais aussi en perdre. Peut-être même bien plus qu’il n’en sauverait. Mais était-ce vraiment une raison de ne pas agir ?
À quoi avait-il renoncé à son propre Nom, à sa place d’Épée du Jugement, sinon pour *agir* ?
Hanno expira en levant les yeux au ciel, et sentit le calme l’envahir. Il fit rouler la pièce entre ses doigts puis, d’un habile mouvement du pouce, la lança. Elle s’éleva dans les airs, l’argent brillant au soleil. En la regardant, Hanno sut de quel côté il voulait la voir retomber.
Il sut donc ce qu’il devait faire.
« Suivez le plan, leur dit Hanno. Restez cachés et protégez Christophe jusqu’au début de l’assaut contre le mur.
Ils lui répondirent par des regards réprobateurs. Le Chevalier Errant prit la parole.
« Nous pourrions… »
« Je m’en occuperai, dit simplement le héros à la peau sombre. Alors, suivez le plan.
Il sentit la Création s’animer autour de lui à ces mots. Elle attendait, n’est-ce pas ? Que sa résolution prenne forme. À présent, c’était fait : si faire ce qui était juste, ce qu’il fallait faire, comportait un risque, alors il devait simplement devenir assez puissant pour que ce ne soit plus un risque. Hanno d’Arwad dégaina lentement son épée, sentant les premières parcelles de son Nom commencer à se condenser. Il n’était pas encore là, pensa-t-il. Mais il le serait à la fin de cette bataille.
« Allez-y », dit-il d’une voix dont l’écho les fit frissonner.
Même le jeune chevalier ne protesta pas. Ils partirent et disparurent dans le dédale des maisons. Le Héros tourna lentement son regard vers le sud. Il avait du travail, pensa-t-il, puis se mit en marche. Hanno ne regarda pas de quel côté la pièce était tombée ; il la laissa là, dans les cendres.
Elle ne lui servait plus à rien.