Chapitre 617
C’est sur un coup de tête que je pris une pelle et me mis à creuser le foyer, mais dès que l’acier mordit la terre, cela me sembla juste. Comme si je faisais quelque chose où je pouvais plonger tout mon esprit, assez pour oublier cette journée sanglante que j’avais traversée pour en arriver là. Je n’avais pas réfléchi à l’endroit où commencer à creuser, choisissant simplement un coin relativement à l’écart, car je savais bien qu’il n’existait pas de cachette dans un camp militaire ; je m’étais plutôt affairée à la tâche. J’avais jeté mon Manteau de Woe dans la poussière, remonté mes manches et attaché mes cheveux en chignon, puis pelleté des mottes de terre sèche.
Vivienne fut la première à arriver.
Je ne l’entendis pas approcher — princesse ou non, elle avait presque retrouvé la légèreté de pas qu’elle avait eue quand elle était la Voleuse — mais je sentis son regard dans mon dos et me retournai. Elle se tenait au bord de la fosse. Elle avait l’air aussi épuisée que moi, sa tunique vert pâle flottant mollement sur sa silhouette élancée. Pourtant, elle gardait une certaine majesté. Elle ne portait pas le diadème qui était devenu son dû après son accession au titre de princesse de Callow, mais les boucles de sa tresse en couronne lui conféraient la même allure. Son visage, toujours aussi fin, s’était néanmoins assez mûri pour que ses yeux bleu-gris ne paraissent plus trop grands pour lui.
Elle avait l’air d’une future reine, d’une princesse forgée dans les creusets des longues guerres que nous avions passées la moitié de notre vie à mener. Certains jours, croiser le regard de la princesse éveillait encore en moi des sentiments compliqués, mais pas celui-ci. La main moite posée sur le manche de ma pelle, je m’aperçus qu’aujourd’hui, je n’éprouvais que de la fierté. Nous sommes arrivées au bout, toutes les deux, pensai-je. Se soucier de quoi que ce soit d’autre me paraissait d’une petitesse impardonnable.
« Tu sais, Vivienne Dartwick dit, même quand nous étions ennemies, Catherine, c’est cela que j’admirais chez toi. »
Je haussai un sourcil et m’appuyai de tout mon poids sur la pelle.
« Quoi donc ? »
« Tu n’hésites jamais à être celle qui se retrouve dans la fosse, répondit la princesse, le regard indéchiffrable, à te salir les mains. »
Je chassai une mèche de mon œil, sans savoir quoi répondre, mais le temps d’un clignement, elle avait disparu. Pas pour longtemps, toutefois. La princesse de Callow revint avec sa propre pelle, cet outil réglementaire de bois et d’acier de l’Armée de Callow, copié sur le modèle des Légions. Elle sauta dans le trou, frôla mon bras et prit place derrière moi. Aucune de nous ne ressentit le besoin de parler ; nous ne voulions pas rompre le silence confortable de deux personnes qui se connaissaient assez bien pour ne pas avoir à combler chaque vide. Nous nous mîmes plutôt à creuser ensemble. Le travail était plus facile à deux paires de mains, une de ces petites vérités simples dont l’ombre s’étend bien plus loin qu’elle ne le devrait.
Indrani arriva en deuxième.
« Attendez, j’ai quelque chose pour ça, songea Archer en nous regardant depuis le bord de la fosse. »
« J’ai l’impression que je vais être déçue de bien des façons, fit remarquer Vivienne. »
« Un truc avec des royaux qui tiennent de grandes manches ? tenta Indrani. Non, attends… »
Elle gloussa.
« Se faire royalement baiser ! » s’exclama Archer, triomphante.
« Ah, dis-je en jetant un coup d’œil de côté. Je vais peut-être devoir t’appeler Prophétesse au lieu de Princesse, Vivi. »
« Tu m’appelles déjà à peine comme ça, marmonna-t-elle. »
« Je sais, répondis-je avec sagesse. Ça ne me demandera même pas beaucoup d’efforts. »
Nous aurions peut-être continué encore un peu si une volée de poussière ne nous avait pas fouetté le visage. Je me couvris les yeux — les deux, par habitude — tandis que Vivienne se mettait à tousser et à recracher les particules qu’elle avait avalées. En levant la tête, je vis le soleil de l’après-midi briller dans le dos d’Indrani, qui nous regardait d’un air renfrogné en agitant le doigt.
« Ne flirtez pas quand j’essaie de vous agacer, nous sermonna-t-elle. C’est impoli. »
« J’ai l’impression que personne ne t’a jamais appris à flirter, et que nous en payons tous le prix depuis, lui dit Vivienne. »
Waouh, pensai-je en lui lançant un regard admiratif. C’était un peu brutal.
« Comme si tu étais connue pour maîtriser les subtilités de la séduction, Dartwick, répliqua Indrani avec scepticisme. »
Vivienne haussa un sourcil, puis se tourna vers moi. Elle se pencha, sa main venant se poser derrière mon cou et, tout en m’attirant à elle, me fit basculer en arrière. C’était, me dis-je, embarrassamment proche d’un fantasme auquel je m’étais abandonnée une ou deux fois, à l’époque.
« Catherine, dit gravement Vivienne. Allons massacrer tes ennemis au combat, boire trop de vin de table, puis négliger des documents importants pour nous retrouver au lit sur ton bureau. »
Je clignai des yeux, puis me tournai pour jeter un regard à Indrani, médusée.
« Elle vise juste, reconnus-je. Bon sang, peut-être que tu devrais apprendre d’elle, finalement. »
Indrani fronça les sourcils et nous jeta de nouveau de la terre au visage. Hélas, la maîtresse de la séduction me lâcha sans cérémonie pour éviter de devoir manger de la poussière au sens propre une deuxième fois. Cette trahison éhontée passée, je me remis de ma déception et me relevai, juste à temps pour voir Vivienne adresser un sourire satisfait à Archer, qui semblait incapable de décider si elle était agacée ou amusée. C’était un air qui lui allait bien ; il faisait ressortir ses yeux noisette, déjà mis en valeur par sa peau sombre et son écharpe verte. Indrani avait toujours été belle par instants, ces battements de cœur volés où elle était si incandescemment vivante, et entre le soleil et le sourire en coin qui étirait ses lèvres, celui-ci en était un.
L’instant passa et je retrouvai mes esprits.
« Alors, qu’est-ce qui t’amène ? demandai-je. Si c’est pour remettre de la terre dans notre foyer, Drani, je vais me fâcher. »
« Je fais le tour pour récupérer des bouteilles depuis que tu as lancé les festivités, dit-elle, mais les réserves s’épuisent et plus personne ne veut céder les siennes. Il me faut ton sceau pour ouvrir les dernières caisses de ton armée. »
Je grognai, sans être tout à fait surprise de ne pas être la seule à vouloir m’abrutir d’alcool ce soir. La journée avait été sombre, et demain ne s’annonçait guère plus radieux, plan ou pas.
« Prends tout ce qu’il te faut, dis-je en haussant les épaules. »
« J’ai déjà essayé, dit distraitement Indrani, mais tu as changé la serrure. Dis à tes phalanges de m’aider, tu veux bien ? »
Il ne fut pas difficile de trouver un officier du secrétariat auxiliaire qui traînait dans les parages — il y en avait toujours un dans les parages où que j’aille, une habitude que Hakram leur avait inculquée — et je réglai l’affaire, renvoyant Indrani à ses occupations. À mon retour, Pickler était arrivée. Elle faisait les cent pas autour de notre fosse en marmonnant, et faillit me rentrer dedans. Sa tête aurait atteint une hauteur bien plus importante sur mon corps que je ne voulais l’admettre.
« Tu as commencé à te parler toute seule ? demandai-je. Parce que, d’après mon expérience, on ne te laisse pas faire ça sans que les on-dit aillent bon train avant que tu sois devenue prêtresse. »
« Oui, oui, gloire aux Corbeaux, répondit Pickler avec désinvolture. Puisse les Matriarches périr en essayant de leur arracher un morceau, si possible après que j’aurai obtenu une bonne place pour assister au spectacle. »
« Ta foi est touchante, Sapeuse générale, répliquai-je sèchement. Je transmettrai le message. »
« Fais donc, me répondit Pickler avant de me planter un doigt accusateur dans la poitrine. Tu savais que ta fosse faisait un demi-pied de trop en profondeur et qu’elle était loin d’être assez grande ? On fait cuire des porcs, on ne creuse pas un tunnel. »
« Nous n’avons pas fini, protestai-je. »
« Je ne faisais que suivre les ordres, lança Vivienne depuis le fond, cette fouine traîtresse. »
« Tu aurais dû suivre les cours de génie militaire à l’École de guerre au lieu d’apprendre toutes ces bêtises inutiles, me dit Pickler. »
Je haussai un sourcil.
« La tactique et la stratégie ? demandai-je avec sécheresse. »
« Oui, celles-là, répondit la gobeline sans se démonter. Tu n’as pas encore réussi à tactiquer ni à stratégiser pour creuser un foyer convenable, Foundling. »
J’ouvris la bouche pour protester, puis la refermai. Je levai un doigt, tentai de nouveau, puis mes dents claquèrent sous le regard jaune satisfait de Pickler.
« Dis-nous simplement comment creuser, soupirai-je enfin. »
« Avec une heure de retard, mais on ne peut pas trop en demander aux humains, concéda ma Sapeuse générale. »
« Je vais te dénoncer pour discrimination, Hautes Crêtes, tu vas voir », marmonnai-je.
Nous étions presque arrivées à un résultat qui satisfaisait Pickler quand Aisha apparut, suivie de légionnaires qui poussaient un chariot de bois de chauffage. J’en profitai pour me hisser hors de la fosse, m’essuyer le visage avec un chiffon et boire à grandes gorgées dans une outre. Je fus même assez généreuse pour la passer ensuite à Vivienne, mais pas au point de ne pas la lui lancer à l’arrière de la tête. Le bruit qu’elle fit en la heurtant fut des plus satisfaisants. Aisha m’observa en riant des yeux, son joli visage en forme de cœur esquissant un sourire.
« Juniper est partie choisir les porcs elle-même, m’annonça-t-elle. Elle s’amuse à marchander des cochons du Val auprès du quartier-maître de la Quatrième. »
La viande la plus grasse de Callow, de notoriété publique, et j’en salivais déjà.
« Archer s’occupe des boissons, dis-je, mais est-ce qu’on a autre chose que la viande qui arrive ? »
Ses yeux sombres se posèrent sur moi avec une intensité soudaine.
« Kilian, répondit Aisha avec un détachement étudié, a proposé de préparer un chaudron de riz sale. »
Du riz mélangé à de l’huile, des oignons, des tomates et jusqu’à une demi-douzaine d’autres ingrédients, selon l’endroit de Praes d’où venait la recette — les Wolofites y ajoutaient apparemment des bananes, tandis que les Aksumites juraient par le gingembre. À vrai dire, c’était plutôt le plat qui la faisait me regarder comme si j’étais sur le point de lui mordre le nez. Kilian n’avait pas participé à l’une de ces soirées depuis que nous nous étions séparées : d’abord parce qu’elle avait décliné les invitations, puis parce que j’avais cessé de lui en envoyer. Je n’étais pas vraiment sûre de ce que je ressentais à l’idée qu’elle essaie de reprendre pied maintenant, mais je n’avais pas le cœur à la repousser. Pas ce soir, surtout.
« Ça ira, acquiesçai-je. Dis-lui de faire venir le chaudron tôt. Tu sais comme Juniper devient possessive quand les porcs sont à la broche. »
« C’est plutôt attendrissant, approuva Aisha avec un sourire affectueux. »
Ce n’était pas tout à fait ce que je voulais dire, mais euh… tant mieux pour elle ? Je terminai la fosse selon les exigences rigoureuses de Pickler, puis la laissai houspiller les légionnaires pour qu’ils empilent le bois comme il fallait, avant d’aider Vivienne à sortir d’une main dont elle n’avait pas particulièrement besoin.
« On aurait sans doute besoin de se laver, dit-elle en nous reniflant toutes les deux. »
Je fis jouer mes sourcils.
« Tu cherches à impressionner quelqu’un ? la taquinai-je. Je croyais que tu étais de ces princesses chastes et sages, Dartwick. »
« J’y ai réfléchi, admit-elle. Il y a des hommes avec qui je pourrais me voir partager le lit, à condition qu’ils sachent rester discrets. »
« C’est peut-être notre dernière nuit, lui dis-je à voix basse. Nous avons une chance, Vivienne, mais rien n’est certain. Profitons de nos petits plaisirs tant qu’on le peut. »
Elle me sourit.
« Si c’est ma dernière nuit, dit Vivienne, je préfère la passer avec vous tous plutôt qu’avec un inconnu. Ce serait plus réconfortant qu’une partie de jambes en l’air, aussi plaisante soit-elle. »
« Parfois, tu dis de jolies choses », lui souris-je en retour.
« Tu as vraiment besoin de te laver, me dit alors la princesse en plissant le nez. »
Je soupirai. Je ne pouvais pas entièrement lui en vouloir. J’avais inculqué cette habitude à tous les membres de Woe, parce que… trou noir. Il devait bien y avoir une raison, à un moment donné, me rassurai-je. Forcément. J’essayais encore désespérément de me rappeler laquelle quand je suivis le conseil de mon amie et me mis à boiter vers ma tente, où m’attendaient une toilette et une sieste.
Je me réveillai une demi-heure avant le crépuscule, agréablement reposée. Je m’aspergeai le visage d’eau tiède pour chasser les dernières brumes du sommeil, puis enfilai une tunique noire propre et pris le temps de masser ma jambe malade. Elle ne me lançait pas autant que je l’avais craint après la bataille que je venais de traverser. Ça aurait pu être…
Ramène-les tous chez eux, Catherine.
Mon ventre se noua. J’avais la gorge sèche. Et, un battement de cœur plus tard, je laissai retomber ma jambe dans un sifflement de douleur ; les marques rouges laissées sur ma peau par mes doigts qui s’y étaient enfoncés étaient bien visibles. J’avais oublié, ne serait-ce qu’un instant, pourquoi j’étais allée creuser une fosse. Mon ami était mort. Roland avait reçu une flèche destinée à me tuer. Sinon, pourquoi ce poison qui réagissait à la Nuit, le pouvoir même auquel j’aurais fait appel pour atténuer ma blessure ? Akua avait elle aussi été touchée, mais elle n’avait pas été empoisonnée. Le Valet ayant été détruit l’an dernier, et l’aspect qui avait rendu cela possible ayant disparu, ce poison devait être trop rare pour qu’on l’utilise autrement qu’avec parcimonie. Neshamah avait voulu me tuer, et avait failli réussir. Je dois faire mieux, pensai-je en serrant les doigts. Être plus prudente. Voir venir le prochain coup.
Sinon, d’autres amis que Roland de Beaumarais mourraient en essayant de me garder en vie.
J’enfilai le Manteau de Woe, plus pour le réconfort de son poids que pour avoir chaud, et sortis de ma tente. Fuir l’endroit où les pensées sombres m’avaient assaillie était une réaction puérile, mais je me laissai tout de même aller à cette impulsion. Je n’avais envie de parler ni aux deux phalanges qui se mirent à marcher derrière moi, ni à qui que ce soit. Je tournai donc vivement au coin d’une allée et déployai un voile de Nuit pour me dissimuler. Je les semai en boitant plus profondément dans le camp de l’Armée de Callow, et laissai le bruit de mes soldats m’envelopper.
Une énergie fébrile régnait dans le camp. Ce n’était pas tout à fait du désespoir — nous avions pris une sacrée raclée aujourd’hui, mais nous avions tout de même pénétré profondément dans la ville avant de battre en retraite —, mais quelque chose qui s’en rapprochait. Chacun de mes soldats savait qu’il pouvait mourir demain. Certains se souvenaient d’être morts aujourd’hui, et de n’avoir été sauvés que par la volonté d’un Titan. Personne ne voulait être seul ce soir, ni laisser des choses inachevées qu’il n’aurait peut-être plus jamais l’occasion de finir. On vidait les réserves d’alcool et de tabac, on réglait les rancunes ou on les laissait de côté, et puis il y avait l’inverse des rancunes : plus d’un de mes soldats s’était éclipsé dans un recoin sombre pour baiser avec quelqu’un qui lui avait tapé dans l’œil, ou même simplement avec la personne qui se trouvait là. On aurait dit l’après-coup d’une foire d’été, à ceci près que personne ne chantait juste.
Il y avait bien un peu de théâtre, cependant, m’aperçus-je.
Quelques âmes hardies avaient décidé de passer leur dernière nuit dans l’ombre de Keter en donnant une farce, qui avait attiré une foule de légionnaires plus ou moins ivres. La pièce de Barber et Edward les mettait de belle humeur, et c’étaient leurs éclats de rire qui m’avaient attirée là. Je restai au bord de la foule à écouter, et constatai que le principe n’avait pas changé. On y suivait toujours le sergent gobelin rusé Barber, dont la beauté attirait les prétendants comme des papillons vers une flamme, et le sombre écuyer Edward, dont les coups de chance finissaient toujours par se retourner contre lui, emporté par son besoin de régler ses comptes avec ses ennemis. Comme le voulait la tradition, ils se livraient à force moqueries et massacraient des étrangers, exactement le genre de pièce dont mes soldats avaient envie.
J’étais encore stupéfaite par l’audace franchement hallucinante de la chose lorsque je vis un gobelin couvert d’os collés tenter d’approcher Barber pour lui réciter ses poèmes, avant qu’Edward ne lui tranche la tête — puis un autre gobelin portant des os surgit au bord de la scène pour tenter sa chance à son tour. Je compris alors, avec un sourire incrédule, qu’il s’agissait du Roi Mort en personne, bon sang.
« Je t’aimerai pour l’éternité, étoile sans égale à la beauté divine, susurra le gobelin-Roi Mort. »
« Pas même si j’étais morte, répliqua Barber avec mépris. »
Edward trancha de nouveau la tête de Neshamah, puis s’essuya le front avec une exagération théâtrale.
« Ça fait tout l’après-midi qu’on y est, se plaignit l’écuyer. Tu devrais peut-être reconsidérer ta proposition. Reine Barber, ça a de l’allure. »
Barber, qui ignorait jusqu’alors que le Roi Mort possédait un royaume, échafauda alors le plan de l’épouser pour le faire assassiner aussitôt et hériter de Keter. La scène tourna vite à la farce burlesque lorsqu’une troupe de héros tenta de faire irruption au mariage, mais que leurs tentatives de tuer le Roi Mort se gênaient les unes les autres et empêchaient Barber de prononcer ses vœux. J’étais à mi-chemin de la sortie quand je remarquai que le prêtre qui s’apprêtait à célébrer le mariage venait d’être traîné hors de scène et remplacé par quelqu’un portant une fausse barbe. Quelqu’un avec un bâton et un manteau déchiqueté aux mille couleurs. Le gobelin-Roi Mort me dévisagea.
« On s’est déjà rencontrés ? demanda-t-il. Vous me dites quelque chose. »
« Jamais, répondit la Reine Noire. Sans rapport, mais auriez-vous une faiblesse particulière dont quelqu’un pourrait se servir pour vous tuer une bonne fois pour toutes ? »
Les yeux jaunes du Roi Mort se plissèrent, méfiants.
« Pourquoi posez-vous la question ? »
« C’est une étape traditionnelle de la cérémonie de mariage callowane », mentit la Reine Noire.
Deux gobelins vêtus de noir surgirent derrière elle, croassant à tue-tête tout en battant des ailes avec de grands corbeaux de bois qu’ils avaient fait se percher sur les épaules de la Reine Noire. Elle les chassa d’un geste paniqué.
« Une coïncidence, assura la Reine Noire aux futurs époux. J’ai dû avoir quelques graines sur mon manteau. »
Les corbeaux revenaient sans cesse, la forçant à inventer des explications de plus en plus alambiquées. Avec un sourire, je fis appel à la Nuit. La fois suivante où les corbeaux s’envolèrent, je les remplaçai par deux apparitions emplumées que j’avais tissées. L’actrice qui jouait la Reine Noire se raidit et la foule se figea.
« Il n’y a rien à voir, fis-je dire à l’un des corbeaux. »
« Nous avons des invitations, insista l’autre. »
Le bruit éclata si soudainement qu’on aurait dit qu’un artificier venait de faire exploser une charge : les rugissements de rire et d’approbation couvrirent tout le reste, et un quart de la foule se mit à regarder autour d’elle pour tenter de me repérer. J’avais déjà disparu avant que quiconque ne se montre trop entreprenant, engloutie par les allées.
Un feu m’attendait.
La plupart étaient déjà là lorsque j’arrivai.
Juniper faisait tourner les porcs embrochés et se disputait bruyamment avec Vivienne pour savoir si les « catapultes » pouvaient légitimement figurer au budget royal. Je ne pus toutefois m’empêcher de remarquer que, contrairement à ce qui se serait passé quelques années plus tôt, elles souriaient toutes les deux. Aisha et Masego jouaient au shatranj en sirotant du vin, tandis qu’Indrani, vautrée sur son épaule, lui soufflait de mauvais conseils qu’il ignorait consciencieusement. Pickler en était à la moitié d’une chope de bière plus grande que sa tête et expliquait à toute l’assemblée que les gobelins avaient un jeu ressemblant au shatranj, sauf que les règles changeaient et qu’on risquait de se faire poignarder en cas de défaite. Indrani avait l’air dangereusement intéressée.
Mais ce qui me mit mal à l’aise, ce fut Kilian de Mashamba, penchée sur son chaudron de riz sale, une longue cuillère à la main, en train de parler tranquillement avec Akua Sahelian. Je ne les avais jamais vues ensemble auparavant, et je n’avais pas vraiment mesuré combien Akua était plus grande qu’elle — Kilian me dépassait à peine, après tout. Je m’approchai discrètement avant qu’on ne me remarque et tendis l’oreille à leur conversation.
« … et Ratface en mettait des poignées entières, du safran, ce qui était détestable, disait Kilian. Il avait la main habile pour les plats de poulet, mais il valait mieux le tenir loin du riz. »
« Nous avons une recette familiale avec des poivrons frits, lui dit Akua. Il y a quelques générations, l’un de mes proches en a même fait assassiner un autre pour… »
Ses yeux dorés se posèrent sur moi et je m’efforçai d’afficher un air détaché en les rejoignant. Kilian eut l’air hésitante en me voyant, son visage clair se fermant. Je boitai jusqu’au chaudron, me penchai au-dessus et respirai les vapeurs qui s’en échappaient.
« Ça sent bon, dis-je en lui tapotant l’épaule. »
J’aurais menti si ça n’avait pas été le cas, mais je n’eus pas besoin de mentir.
« Recette de la Compagnie des Rats, répondit Kilian avec un sourire soulagé. On nous l’apprenait en première année. »
Je clignai des yeux, surprise.
« Personne ne me l’a jamais apprise, fis-je remarquer. »
« Je suppose que tu n’as jamais eu à cuisiner non plus, ma chère, répondit Akua, amusée. N’es-tu pas devenue capitaine de compagnie quelques jours à peine après ton arrivée ? »
« C’était l’idée de Ratface, fis-je remarquer, peut-être un peu sur la défensive. »
« Bien sûr que c’était son idée », sourit Akua sans difficulté.
Je plissai l’œil, et remarquai alors seulement l’air étonné de Kilian, qui nous observait toutes les deux. Je me sentis étrangement mise à nu et m’excusai pour aller chercher à boire plutôt que de m’attarder. Mon malaise se dissipa rapidement et je me laissai plutôt porter par la chaleur de la compagnie qui m’entourait. Je passai le plus clair de mon temps à me chamailler avec Indrani pour savoir si un poète dont je n’avais jamais entendu parler méritait d’être considéré comme un classique — absolument pas, je n’en avais jamais entendu parler — et à piquer des pièces dans la partie de shatranj que Pickler avait affirmé pouvoir gagner contre Aisha puisqu’elle avait battu Zeze. Comme la bonne dame Aisha Bishara veillait à ce que mon verre reste plein, je m’assurai en retour, dans un échange de bons procédés franchement effronté, que ses pions ne restent jamais plus de deux tours hors du plateau une fois capturés.
La situation dégénéra à tel point que Masego se mit à tricher contre elle, ce qui entraîna naturellement Indrani dans la partie et sema un chaos absolu.
J’avais le sourire jusqu’aux oreilles lorsque Juniper déclara les porcs prêts, signe que le rituel traditionnel allait commencer. Nous nous rassemblâmes avec nos assiettes pendant que le Limier infernal découpait la viande, commençant comme d’habitude par son favoritisme éhonté : Aisha obtint les meilleures pièces avant tout le monde. Masego pencha la tête de côté.
« Pourquoi est-ce toujours elle qui passe la première ? demanda-t-il, intrigué. »
Juniper lui lança un regard assassin.
« C’est la seule de votre bande qui m’enlève des soucis au lieu de m’en rajouter, gronda la Maréchale de Callow. »
« Ah, dans ce cas, ça me paraît juste, approuva Zeze sans détour. »
Comme d’habitude, l’arme la plus dangereuse de Masego — sa sincérité — désarma son adversaire sans qu’elle puisse riposter. Pas au point d’empêcher Juniper de repousser la main d’Indrani lorsqu’elle tenta de découper un morceau sur le côté du porc. Pourtant, en les regardant tous, je ne pus m’empêcher de sentir qu’il manquait quelque chose. La dernière fois que nous avions fait ça, à Hainaut, il y avait eu… Ah, me dis-je. Il y avait eu Hakram. Il avait été invité, bien sûr, mais il était aussi le Seigneur de guerre, et notre camp n’était pas le seul à être illuminé ce soir.
« Ah, juste à temps. »
Je me retournai. Deux silhouettes émergeaient du froid. L’une m’était inconnue : une orque aux longues défenses, les épaules marquées de cicatrices et dénudées par sa tunique de cuir. Une grande fille, plus petite que Juniper mais sensiblement plus large. L’autre, cependant, était une prière que je n’avais pas formulée, mais qui venait d’être exaucée. Hakram se tenait aisément sur sa jambe artificielle, un manteau de fourrure ouvert sur sa tunique, et m’adressa un sourire.
« Je suppose que vous auriez deux assiettes de plus ? demanda la grande orque. »
« Je suis sûre qu’on en trouvera qui traînent quelque part, lui souris-je. »
« Sigvin ! appela Indrani. Même s’il va peut-être te traîner jusqu’ici. Viens t’asseoir avec moi. »
Ah, c’était donc elle. Sigvin du Clan de l’Arbre fendu était, si l’on en croyait Archer, ce qui se rapprochait le plus d’une amante pour Hakram depuis que nous le connaissions. Ils ne partageaient pas seulement leur lit, disait-elle, mais Sigvin restait dans les parages et cela ne semblait pas le déranger. Je me demandai si ses cicatrices n’y étaient pas pour quelque chose. Je me souvenais encore de l’enthousiasme avec lequel les orques s’étaient entichées de ses cicatrices après son combat contre Vivienne et l’Épéiste Solitaire. Le visage de Sigvin ne trahissait aucune nervosité, mais sa posture, elle, en disait long. Il y avait, je supposais, beaucoup de noms célèbres réunis ici ce soir. Elle s’avança toutefois et, après m’avoir adressé une révérence brève, me mit deux bouteilles dans les mains.
« De l’aragh, Gardienne. Un cadeau pour votre feu. »
Je soutins son regard avec gravité.
« Où étais-tu donc toute ma vie, Sigvin ? demandai-je. »
Indrani éclata de rire, et Aisha aussi, ce qui dissipa une partie de la tension. Hakram me lança un regard entendu en passant près de moi, son épaule frôlant doucement la mienne en un remerciement muet. Je m’assis à côté de lui ; Akua, par le plus complet des hasards, prit place de l’autre côté, tandis que Juniper achevait de distribuer les morceaux et que nous nous installions pour manger. Le ventre plein et les boissons à portée de main, nous nous rassemblâmes autour du feu, et la conversation resta animée. Je me laissai entraîner dans un débat avec Vivienne pour savoir si le Prince Exilé aurait pu vaincre l’Épée des Tertres au combat…
« Absolument pas, affirmai-je. Ishaq est incroyablement difficile à tuer, et il peut même utiliser la Nuit, maintenant. »
… puis je m’écartai un moment, tirai ma pipe et me laissai aller au plaisir du feuille-rêve en les observant. Les voir ainsi me réchauffait le cœur. Masego jouait distraitement avec les cheveux d’Indrani, qui reposait la tête sur ses genoux ; Pickler dessinait quelque chose dans la terre, que Aisha et Sigvin examinaient avec un scepticisme manifeste ; Juniper semblait horrifiée tandis qu’Akua lui racontait des histoires secrètes de la Tour, et toutes deux gesticulaient avec animation à la lueur du feu. Près des porcs, Vivienne discutait avec Kilian, qui traçait dans les airs quelques symboles lumineux auxquels la princesse répondait en secouant la tête. Peu à peu, je sentis quelque chose se dénouer dans mon ventre tandis que je tirais sur ma pipe et soufflais un filet de fumée.
« Ces moments m’ont manqué, dit doucement Hakram. »
Je l’avais entendu venir, mais nous étions restés silencieux jusque-là, tandis que j’observais et fumais. Rien ne pressait, dans l’air.
« Je suis contente que nous ayons pu en profiter avant la fin, murmurai-je. Ce ne serait pas pareil d’entrer dans les ténèbres sans nous être d’abord assis près du feu. »
Il hocha lentement la tête. J’étais assise, lui debout, tous deux à l’écart du reste du groupe. C’était une sensation familière, quoique un peu douce-amère.
« Demain, commença-t-il avant de s’interrompre. »
« Il y aura la bataille, dis-je. Et puis l’après. Quand ce moment viendra… »
« Je te retrouverai, dit le Seigneur de guerre. Je le sens toujours, tu sais. »
Je le regardai et vis son visage se crisper.
« L’appel, précisa-t-il quand je ne répondis pas. »
Mes lèvres s’incurvèrent.
« Ça t’étonne ? »
Il ne répondit pas, ce qui revenait à l’admettre.
« Je te l’ai dit, Hakram Main-Morte, repris-je. Quand Woe se battra, où serais-tu, si ce n’est à nos côtés ? »
Je le pensais vraiment, mais je ne le dis pas à voix haute. Tu es toujours des nôtres. Il resta longtemps silencieux.
« Je ne serai pas Seigneur de guerre pour toujours, dit-il soudain. »
« Il faudra bien que tu te retires un jour, approuvai-je. Sinon, ils ne sauront pas se débrouiller sans toi à leur tête. »
Il hocha la tête.
« Quand ce jour viendra, Hakram dit d’une voix rauque. Je… »
Je levai la main pour l’interrompre.
« Ne te sens pas obligé de me faire cette promesse, dis-je. N’était-ce pas le but de tout ça ? »
« Tu aurais dû me laisser finir, ricana-t-il en dévoilant ses crocs avec amusement. Je pourrais imaginer des endroits bien pires que Cardinal pour prendre ma retraite. »
Ce n’était pas tout à fait une proposition, pensai-je, ni une promesse. Mais c’était quelque chose. Une boule m’obstruait la gorge et je n’arrivais pas à l’avaler ; je pris donc sa main. La main morte, ses doigts squelettiques avec lesquels il s’était battu pour moi. Je les serrai et il me rendit mon étreinte. Je soupirai, fermai l’œil et, pour un instant, me laissai reposer contre son flanc. Ce n’était plus comme avant, pensai-je.
Mais cela ne voulait pas dire que ça ne pouvait pas être bien.
Quand la soirée toucha à sa fin, que tout le monde fut ivre et commença à s’endormir autour du feu mourant, après le départ de Hakram et Sigvin, je restai éveillée. Vivienne ronflait sous une couverture et bavait sur une bûche ; Pickler était affalée sur elle, sans que le vacarme ne la réveille. Juniper et Aisha chuchotaient dans un coin, Indrani était partie chercher de l’eau pour Masego, qui était ivre mort comme rarement, et je me retrouvai face à Kilian de Mashamba. Elle n’avait rien perdu de sa beauté depuis notre séparation, songeai-je en regardant la pâleur de la lune caresser sa peau et faire ressortir le vert de ses yeux.
« Merci, dit doucement Kilian. D’avoir accepté. »
J’aurais pu prétendre ne pas savoir de quoi elle parlait, mais cela aurait été indigne de nous deux.
« Ce sont aussi tes amis, dis-je. Je ne t’aurais pas empêchée d’être avec eux une nuit pareille. »
Ses lèvres s’incurvèrent en un sourire contrit que je connaissais bien.
« Et nous, Catherine ? demanda-t-elle. Sommes-nous amies ? »
J’aurais pu lui rappeler que je le lui avais proposé autrefois et qu’elle avait refusé, mais la rancœur aurait laissé un goût amer. Cette affaire était réglée, depuis longtemps déjà.
« Non, répondis-je honnêtement. Mais c’est ainsi que les choses se sont décidées. »
Elle hocha la tête et son visage me parut difficile à lire.
« Je suppose que non, approuva Kilian, avant de jeter un regard aux autres. Il fera plus frais, tout à l’heure. »
Je penchai la tête. Ses yeux trouvèrent les miens, sans ciller.
« Il ferait plus chaud dans ma tente, proposa-t-elle, et je me figeai. »
Nous savions toutes les deux ce qu’elle me proposait réellement, et prétendre que je n’étais pas un peu tentée aurait été mentir. Elle n’avait après tout rien perdu de sa beauté. Et j’avais de tendres souvenirs de nos étreintes à l’abri des regards, malgré tout ce qui avait suivi. Mais ce n’était qu’une envie passagère, déjà sur le point de disparaître. Comme je venais de le penser, cette affaire était réglée. Faire semblant du contraire aurait été doux, un temps, mais d’une douceur écœurante.
« Je me suis habituée au froid, lui répondis-je doucement. »
À ma surprise, elle sourit.
« Je ne pensais pas que tu accepterais, avoua-t-elle. »
Je penchai la tête de côté.
« Alors pourquoi proposer ? »
« La terreur de tout un continent, dit Kilian sur le ton de la plaisanterie, et pourtant certaines choses chez toi n’ont pas changé depuis ta sortie de Laure. »
J’étais encore de trop bonne humeur pour m’irriter, mais elle s’engageait dans cette voie.
« Pour le bon vieux temps, Kilian reprit, je vais te dire une chose, Catherine. »
Elle marqua une pause, puis détourna les yeux.
« Tu ne m’as jamais regardée comme tu regardes la Sahelian, me dit la rousse. Rends-toi service et assume-le. »
Elle leva la main pour toucher mon épaule, mais dut voir quelque chose sur mon visage et se ravisa. Avec un dernier sourire à peine esquissé, elle s’éloigna, quittant la lumière du feu pour disparaître dans le camp. Je restai là, la joue appuyée dans la paume, et soupirai.
« Tu espionnes ? dis-je. »
Un instant de silence, puis des pas souples sur la terre. Elle vint s’asseoir près de moi. Assez près pour me toucher, sans le faire. Des années réduites à une seule phrase.
« C’est toi qui as commencé, répondit Akua. »
Je roulai de l’œil sans protester. Nous avions toutes deux de mauvaises habitudes à cet égard. Le silence qui suivit n’était pas tendu, mais il n’avait rien de paisible non plus. On aurait dit l’instant qui précède le dégainement d’une lame. Et, finalement, ce ne fut pas moi qui sortis la première du fourreau.
« Est-ce que tu le feras ? demanda-t-elle. »
« Est-ce que je ferai quoi ? »
Ses yeux dorés trouvèrent les miens.
« Rends-toi service, dit Akua. »
Mes doigts se crispèrent, puis se détendirent lentement. Je ne répondis pas.
« Non, murmura Akua. Je ne crois pas que tu le feras. Tu tiens trop à ce que tu es pour abandonner cette dernière redoute. »
Je ne détournai pas le regard.
« Alors tu ne le feras pas, reprit Akua lentement, mais tu ne m’en empêcheras pas non plus. »
Elle me prit la joue dans sa main, avec tendresse, et se pencha vers moi. Je fermai l’œil et sentis ses lèvres bouger contre les miennes. Son baiser était doux, mais cette douceur éveilla une faim ; je lui aurais mordu la lèvre et me serais rapprochée si je ne m’étais pas accrochée à cette dernière redoute. Mais je tins bon, et elle se recula. Son souffle effleura mes lèvres.
« Je ne sais pas, murmura Akua, si c’était de l’amour ou de la cruauté. »
L’œil toujours fermé, je la sentis se relever. Sa main effleura mon cou, mon épaule, puis, soudain, sa chaleur disparut.
« Moi non plus, reconnus-je. »
Elle était partie quand j’ouvris l’œil.
Je restai là un long moment, assise dans le silence.
Bien qu’il fût tard et que la nuit fût à son plus profond, je ne regagnai pas ma tente pour dormir. Je me levai plutôt et me faufilai entre les corps endormis sur le sol, parmi les gens que j’aimais le plus au monde, avant de m’enfoncer dans l’ombre. Je dépassai les derniers feux allumés, les dernières sentinelles, qu’un pli de Nuit empêcha de me voir. Je n’avais pas de destination bien précise en tête et me fiais à mes pas pour me mener là où je devais aller. L’un des anciens rois Fairfax avait un jour dit que la veille d’une bataille était comme une nation entière qui prenait son inspiration, et je sentais à quel point ces mots étaient vrais. Même si le camp était devenu calme et silencieux, on percevait dans l’air la présence palpable de quelque chose.
Mais nous étions encore dans l’instant qui précédait le commencement de la fin, et il restait donc assez de temps pour une dernière conversation.
Je la trouvai qui m’attendait dans l’ombre d’une tour de guet, appuyée contre le mur tandis qu’un rayon de lune lui barrait le visage. Ranger avait été belle, autrefois, et l’était peut-être encore, mais cette beauté avait été abîmée. Les brûlures des flammes de l’Été marquaient toujours un côté de son visage, mais elle portait aussi des blessures plus récentes. Trois entailles encore rouges et à vif : une sur le nez, deux le long des joues. Le dernier cadeau de ses élèves, les enfants de Refuge qui s’étaient dressés contre leur bourreau et leur enseignante. Ils l’avaient laissée brisée sur le sol de la Tour, tandis que le feu gobelin faisait rage derrière elle, son sort entièrement entre ses mains. Au fond, nous avions tous su qu’il faudrait plus que cela pour la tuer.
Je m’avançai en boitant, mon Manteau traînant derrière moi tandis que le clair de lune brillait sur mes cheveux. Les yeux sombres de la demi-elfe se posèrent sur moi, même à travers le voile que je n’avais pas encore dissipé. Il n’était pourtant plus nécessaire ; d’un geste du poignet, je mis fin au sort.
« Je t’attendais, Hye Su, dis-je calmement. »
« Je ne t’ai pas donné la permission d’utiliser mon nom, répondit la femme au regard dur. »
Je fredonnai, impassible, et penchai la tête de côté.
« Mais le Nom que tu veux que j’utilise à la place, dis-je, tu n’as pas l’impression qu’il t’échappe un peu, ces derniers temps ? »
Je le sentis alors : sa volonté de me tuer. Une intention si puissante qu’elle semblait pouvoir plier la Création à sa volonté, exactement comme la première fois que j’avais rencontré ce monstre, alors que j’étais une gamine encore naïve. Mais je savais, maintenant. Et je n’étais plus cette fille. Je me penchai en avant avec un sourire et opposai ma volonté à la sienne. L’espace d’un instant, ce fut comme si deux navires se percutaient, puis, au battement de cœur suivant, il y eut un craquement. Et ce ne fut pas moi qui cédai. La Rôdeuse se replia avant que les choses n’empirent, le visage impénétrable, mais son corps ne gardait pas aussi bien le silence. Je constatai avec amusement qu’elle se méfiait.
Depuis combien de temps n’avait-elle pas perdu à un jeu pareil ?
« Mieux, dis-je avec douceur. Maintenant, fais ton offre. C’est pour ça que tu es venue, non ? »
Elle se décolla de la tour de guet, et le rayon de lune s’élargit jusqu’à engloutir la moitié de son visage. Comme c’était injuste, pensai-je, qu’elle fût assez belle pour que la coupure sur sa joue ressemble davantage à un tatouage qu’à une cicatrice.
« Je veux faire un échange, Gardienne, dit Hye Su. Un serment de ta part. »
« Et de quel genre de serment s’agirait-il ? demandai-je. »
Je connaissais déjà la réponse, mais il fallait qu’elle soit prononcée.
« Un duel, dit-elle. Toi et moi. Dans dix ans. »
J’esquissai un sourire pincé.
« Dois-je me réjouir, demandai-je, d’être devenue digne d’être traquée ? »
Son visage se crispa, soudain empreint d’une colère venimeuse. Cela me surprit.
« Non, dit froidement Hye Su. Pas ça. Jamais ça, pas avec toi. Ça n’a rien à voir avec Ranger. »
Ah, compris-je doucement. Ce n’était pas la Nommée qui était venue ce soir, la légende. C’était la femme.
« Tu veux me tuer, dis-je. »
« Si tu meurs maintenant, Calernia pourrait s’effondrer, dit-elle. Et si c’est juste après la guerre, les ennuis que ça m’attirera n’en vaudront pas la peine. Alors je veux que tu jures que, dans dix ans, tu viendras me combattre en duel à mort. »
Je laissai échapper un rire.
« Indrani ne pensait pas que tu chercherais à te venger, lui dis-je. »
« Il l’a fait autant à lui-même qu’à toi, répondit-elle. Je le sais. Et je sais que te tuer ne me mènera pas à un destin enviable. Ça attirerait trop d’ennuis sur ma tête. »
« Mais tu t’en fiches, dis-je lentement. »
Je l’avouerais volontiers : la flamme froide que je voyais dans les yeux de l’autre femme me fascinait.
« Mais je m’en fiche, répéta Hye Su ; sa voix calme portait un chagrin profond. Je l’aimais, Gardienne, d’un amour que rien ne peut remplacer. Le temps n’y changera rien. Je l’aimais et tu l’as tué. Alors, dans dix ans, l’une de nous mourra. »
En la regardant, le visage émacié, je la crus enfin. À sa manière étrange et tortueuse, Hye Su avait aimé Amadeus de l’Étendue Verte aussi profondément qu’il l’avait aimée. Assez pour briser les règles qui l’avaient gardée en vie pendant des siècles de combats contre les Nommés et les monstres ; assez pour risquer d’être traquée par des royaumes entiers. Je compris que c’était peut-être la première fois que j’appréciais Ranger depuis notre rencontre. Je crispai les doigts, puis les détendis.
« Tu as dit qu’il s’agissait d’un échange, lui rappelai-je. Si je prononce ce serment, qu’offres-tu en retour ? »
Elle soutint mon regard sans ciller.
« Je connais, dit Hye Su, un passage secret qui mène à Keter. Prête serment et je te le montrerai. »
Et voilà : la dernière pièce qui manquait avant que tout ne s’emboîte. Avant que nous mettions fin à cette guerre interminable. Je me tins devant elle, nos silhouettes baignées de clair de lune, puis, après un long moment, lui tendis la main. Elle la saisit, ses doigts s’enfonçant dans mon poignet, et nous scellâmes notre accord.
Je lui donnai mon serment, et elle me révéla un passage au-delà de l’infranchissable.