Chapitre 616
— mon épée jaillit du fourreau, se levant pour accrocher un éclat de soleil.
« Rappelons-le à l’Ennemi », dis-je, avant de me figer.
D’autres mots me brûlaient les lèvres, des paroles de défi et de fierté, mais ma vision se brouillait et, soudain, j’eus envie de vomir partout sur l’avenue. Quelque chose venait de se produire. Je venais de… En tanguant sur le dos de Zombie, je vis les morts se rassembler en bandes sur les pavés qui nous mèneraient jusqu’au mur intérieur. La nausée me nouait la gorge et je fus prise de haut-le-cœur, tout en m’essuyant le visage moite. Des larmes ruisselaient sur mes joues, comme si j’avais fixé le soleil trop longtemps, mais en me retournant, je vis suffisamment. Mes chevaliers subissaient la même chose : plusieurs vomissaient par terre, tandis que d’autres avaient été désarçonnés par leurs chevaux paniqués. Ce n’est pas ce qui s’est passé, pensai-je. Mon sang battait à mes tempes.
« Akua ? » râpai-je.
Je tournai l’œil vers elle et la trouvai penchée sur son cheval nécromantique, respirant avec affolement tandis qu’elle essayait en vain de rester immobile.
« Sorcellerie, parvint-elle à dire. Quelque chose… »
Elle prononça un mot en Mthethwa que je n’avais jamais entendu, peut-être issu de l’un des dialectes du nord.
« Je suis mort. »
Je me décalai de nouveau sur ma selle, avec l’impression de descendre des rapides sur un radeau tandis que la bile me remontait dans la gorge. C’était Brandon Talbot qui venait de parler. Il avait le visage défait.
« Je me souviens d’être mort, poursuivit le chevalier barbu. D’avoir été jeté dans le vide, et de la façon dont mon crâne s’est brisé à l’atterrissage. »
Les Sœurs parlaient au fond de mon esprit, leurs voix pareilles au hurlement d’une migraine, et je ne parvenais même pas à comprendre ce qu’elles disaient. C’était rapide, furieux et inquiet. Mais je m’en souvenais, un peu. De la charge sur cette avenue, les Cloches Brisées derrière moi, Praes venant à notre secours. De l’assaut du mur, de nos pas dans le dernier réduit du Roi Mort, puis… Je poussai un cri rauque et agrippai mon casque, tandis que des clous brûlants s’enfonçaient dans mon cerveau. La douleur, Dieux, cette douleur. Quelqu’un posa une main douce sur moi en murmurant une incantation, mais tout cela me semblait flou. Lointain. Les souvenirs, eux, ne l’étaient pas. Je nous ai conduits tout droit dans un piège, me rappelai-je avec horreur. Impossible de savoir combien étaient morts lorsque Keter s’était transformée en puzzle meurtrier, mais je pouvais tenter une estimation.
Des armées avaient été brisées, la mienne plus que toutes les autres.
« Le Faiseur d’Énigmes a fait ça, supposai-je, le front brûlant de fièvre.
La dernière chose dont je me souvenais, c’était de l’entendre défier le Roi Mort, même si les mots exacts m’échappaient. La plupart des chevaliers semblaient aller bien désormais — ébranlés, mais rien de plus —, alors que je me sentais toujours vaciller. Avais-je été plus durement touchée que les autres ? Pourquoi… non, je pourrais me poser la question plus tard. Nous avions été renvoyés une heure en arrière, peut-être un peu plus, et nous savions à présent que Keter elle-même était un piège mortel destiné à briser nos armées. Je tournai l’œil vers Akua, qui avait l’air un peu verdâtre, mais semblait aller bien par ailleurs.
« Je ne sens pas le rituel s’amorcer, dis-je. Toi, si ? S’il a lui aussi été renvoyé une heure en arrière, il devrait frapper tout de suite, sachant que nous ne tomberons pas deux fois dans le même piège. »
« Un rituel d’une telle ampleur ne se déclenche pas d’un claquement de doigts, Catherine, répliqua la sorcière avec humeur. Nous avons vu le résultat, pas les préparatifs. Les premières étapes doivent être en cours sous nos pieds, à l’heure qu’il est. »
À moins que le Roi Mort n’ait pas été renvoyé en arrière — ou que ses souvenirs n’aient pas été renvoyés, ou que les Enfers sachent quoi d’autre. Ce serait trop beau, pensai-je sombrement. Je dois partir du principe qu’il est lui aussi revenu en arrière. La seule personne à pouvoir m’expliquer tout ça, c’était Kreios le Faiseur d’Énigmes lui-même, qui était… mais où était-il, au juste ?
« Talbot, Akua, dis-je. Attendez, ne chargez pas. »
Tous deux ouvrirent la bouche, mais avant qu’ils aient pu me poser la moindre question, j’éperonnai Zombie. Elle fit quelques bonds, puis s’envola. Des traits de sorcellerie sifflèrent près de nous et des flèches furent décochées, mais elles tombèrent bien trop court, tandis que l’hippocorvidée battait précipitamment des ailes et tournoyait toujours plus haut. La fumée était épaisse là-haut et la cendre s’agglutinait sur ma sueur séchée, mais je regardai de mes yeux sans chair et repérai ce qu’il me fallait. La porte prise par les Procerans peu auparavant était pleine de fantassins et de conscrits, mais je ne voyais pas la moindre trace des Gigantes que j’avais aperçus avant de m’évanouir.
« Vous n’êtes pas encore là ? » murmurai-je.
Dieux, pensai-je. Je savais que, comme la téléportation, la magie du « temps » était théoriquement possible. Pas selon la théorie trismégistane, certes, mais qu’est-ce qu’un Titan en aurait à faire ? La quantité phénoménale d’énergie nécessaire, en revanche, dépassait l’entendement et frôlait le divin. Je n’aurais pas cru qu’un vieux monstre antique comme Kreios le Faiseur d’Énigmes en ait été capable. Parce qu’on ne sait foutrement rien de lui, au départ, pensai-je, à part qu’il est aux Gigantes ce que Sve Noc est aux drows. Quoi qu’il en soit, j’avais ma réponse : la Titanomachie n’était pas là, elle n’était pas encore arrivée, et cela signifiait que, pour tout ce qui comptait, nous étions toujours dans la merde.
Nous ne pouvions pas empêcher le Roi Mort de manipuler sa ville par le biais de son rituel, et nous n’avions rien prévu pour faire passer des armées à travers le champ de magie entropique au-delà des murs intérieurs. Même si nous allions plus vite que lors de notre dernière tentative et que nous étions mieux préparés, nous perdrions. Et je doutais que nous fassions mieux, maintenant que le Roi Mort n’avait plus aucune raison de se retenir, son piège ayant été révélé. Il allait nous attaquer de toutes ses forces. Je jurai entre mes dents et guidai Zombie dans un piqué. Elle poussa un cri perçant, mécontente d’avoir volé tout ce chemin sans tuer personne, mais obéit. Je n’étais pas d’humeur plus clémente. J’avais tout risqué et cela n’avait pas suffi ; il ne me restait donc qu’une seule chose à faire.
Ordonner la retraite.
Nous rejoignîmes l’Ordre des Cloches Brisées, qui s’était formé en coin en mon absence et obéissait aux ordres. Akua me parut en meilleure forme, après un coup d’œil dans sa direction. Presque revenue à la normale. Mes chevaliers allaient encore mieux, à l’exception de quelques-uns qui avaient toujours le teint maladif. Ceux qui étaient morts, supposai-je. Quand je me tournai vers Talbot, il me salua, le visage grave.
« Nous nous replions, lui dis-je. Nous ne pouvons pas prendre la ville intérieure. Et si nous n’y arrivons pas, nous ne faisons que gaspiller des vies. »
« La sortie sera un massacre, répondit calmement le grand maître. »
« Je sais, dis-je en me frottant l’arête du nez. Mais ce sera bien pire si nous restons. »
Je vis à son regard qu’il n’était pas d’accord, et je ne savais pas si cela m’irritait ou me rendait fière. Peut-être un peu les deux.
« Envoyez des cavaliers aux commandants sur le terrain, lui ordonnai-je. Il faut agir vite. »
« À vos ordres, Votre Majesté, répondit Brandon Talbot, le poing sur le cœur. »
Je tournai les yeux vers Akua, qui avait déjà un sourcil levé.
« Je vais contacter les forteresses volantes, dit-elle. Leur demander de couvrir notre retraite plutôt que notre avancée. »
« Qu’elles fassent tout ce qu’elles peuvent, dis-je à voix basse en regardant les morts se rassembler sur l’avenue. Ça va tourner au carnage. »
On m’avait appris qu’une armée n’était jamais aussi vulnérable qu’en retraite — et il était question d’un champ ou d’une ville. Ici, c’était Keter.
Ça allait mal finir.
Je chargeai deux fois avec l’Ordre des Cloches Brisées, pour disperser les morts avant qu’ils ne puissent se regrouper et nous submerger sur l’avenue. Ce fut une affaire rondement menée, et dévastatrice : les squelettes finirent en morceaux, après quoi nous nous retirâmes. Au-dessus de nous, les forteresses volantes battaient elles aussi en retraite, mais pas avant que le haut-maréchal Nim ait fait ses adieux à Keter. Une traînée de barils tomba derrière les forteresses qui s’éloignaient et s’écrasa au sol, dans un spectacle désormais familier : des flammes vertes. Le Chevalier Noir déversa ses réserves sans compter, noyant la Couronne des Morts sous un déluge de mort tout autour des positions retranchées de l’Armée de Callow. L’ogre ne voulait pas sacrifier les Légions pour couvrir notre retraite, mais elle était prête à faire ce qu’il y avait de mieux après ça.
On prévint les Levantins et les Procerans que nous entamions notre retraite, même si je ne doutais pas qu’ils battent déjà en retraite de leur côté, et mon armée se resserra avant de céder du terrain. Il nous faudrait traverser une nouvelle fois, sous le feu, les mêmes ponts d’acier qui nous avaient menés ici. Cela nous coûterait cher, mais nous survivrions à une telle raclée. On ne pouvait pas en dire autant si nous restions dans la ville. De plus, avec le feu gobelin autour de nos positions, nous ne devrions pas être trop durement pressés. Je renvoyai l’Ordre : des chevaliers ne seraient d’aucune utilité dans des rues étroites, de plus en plus encombrées par nos soldats. Puis j’ordonnai à Grandmaster Talbot d’accélérer le passage des premières troupes sur les ponts.
Sur le chemin du retour vers la colline que nous avions conquise au prix de tant de sang, je trouvai la bande du Couteau peint qui m’attendait. Roland avait toujours l’air malade, remarquai-je, mais les autres allaient bien. Plus sensibles au pouvoir ? Peu importait, et je ne posai pas la question. Ils avaient des nouvelles à me transmettre, et cela passait avant tout.
« Toutes les armées battent en retraite, m’annonça Kallia. Je viens de l’apprendre du Page, Gardienne. La Légion Grise pilonne les Procerans et les miens sont au bord de l’effondrement. »
« Pourquoi le Dominion cède-t-il ? demandai-je en fronçant les sourcils. »
La dernière fois, ils n’avaient pas été si mal en point.
« Je l’ignore, admit à contrecœur le Couteau peint. Le Page non plus. Tout ce que je peux dire, c’est que les combats font rage partout pendant la retraite. »
« C’est le mieux qu’on puisse espérer, grognai-je. Au moins, nous… »
Je n’eus même pas le temps de tenter le Destin : il prit les devants. Avant que je puisse finir ma phrase, je sentis la trame de la Création se tordre et hurler, tandis qu’au sommet de la tour, au cœur de la ville intérieure, une lueur ardente tournait son attention vers nous.
« Des démons, dis-je à voix basse. Putain. »
Le Roi Mort avait décidé de ne plus retenir ses coups, et la situation ne fit qu’empirer. Une des abominations courba le sol même de Keter, effaçant le feu gobelin et le transformant en une sculpture irréelle, tandis que des morts-vivants se déversaient dans la brèche. À l’est, une créature à deux jambes mais dépourvue de jambes, dont la simple silhouette blessait mes yeux, se mit à dévorer les flammes vertes, répondant enfin à la vieille question : le feu gobelin fonctionnait-il sur les démons ? Sur certains seulement, semblait-il. Notre retraite ordonnée vira au chaos en quelques instants.
« Akua… »
« Je ne suffirai pas, m’interrompit-elle. Il nous faut des démonistes, Catherine. Il nous faut les Hauts Seigneurs. »
Elle avait raison, et si les démons n’étaient pas contenus, l’Armée de Callow ne serait pas la seule en danger. Ils pouvaient tout balayer jusqu’au camp.
« Putain », jurai-je encore en tirant mon épée. « Faites-les descendre ici. C’est un ordre. »
À certains égards, ce qui suivit fut pire que la Botte de Maillac. Là-bas, nous avions choisi le terrain, pris nos dispositions et évalué les risques. Ici, c’était la folie de tous côtés : mes soldats n’étaient jamais au bon endroit, tandis que l’ennemi frappait de partout. Je combattis dans le tourbillon de la mêlée, sans jamais m’arrêter, allant toujours là où le mur de boucliers cédait ou où un monstre avait percé les lignes. Je vidai mes réserves de Nuit pour embraser des rangs de Liens, et faillis me briser le bras en tirant un soldat d’une maison qui s’effondrait. Quelques instants plus tard, je dus en abattre un autre sur mes propres légionnaires lorsqu’une horde de goules les submergea, étouffant le cri qui me montait aux lèvres.
Les Praesiens arrivèrent, mais aucune victoire nette n’était possible. Une des Vieilles Mères s’écrasa, les enchantements qui la maintenaient en l’air distordus par un démon de Corruption. En voyant cette immense forteresse s’effondrer derrière les lignes ennemies, je sus que toutes les âmes à bord étaient mortes. Les Hauts Seigneurs et leurs suites se joignirent au combat désespéré, et la sorcellerie illumina le ciel poussiéreux. Les démons furent liés, repoussés, et au cœur de la mêlée, Akua menait les siens, épée en main. Une main se posa sur mon épaule et je faillis bondir hors de ma peau, déjà à mi-chemin d’un coup quand je compris que c’était Roland. Le Sorcier renégat était couvert de suie, son visage juvénile tiré par la fatigue.
« La Lame de la Miséricorde est morte, m’annonça-t-il. Et le Change-peau a perdu un bras. Le Prince des Os et les Seelie nous ont tendu une embuscade. »
Je resserrai ma prise sur mon épée.
« Ramène ta bande en arrière, dis-je. Chaque cadavre de Porteur de Nom sera un Revenant demain. »
« Kallia a déjà donné l’ordre, répondit Roland. L’Artificière Bénie a été blessée, mais elle couvre toujours la retraite sur les ponts. Il faut partir maintenant, Catherine. »
« Je ne laisserai pas mes soldats derrière moi, dis-je sèchement. »
« Alors conduis-les vite hors d’ici, répliqua-t-il. La plupart des Procerans ont déjà quitté la ville. Nous allons bientôt avoir tous les Fléaux à nos trousses, pas seulement deux. »
Le fait que le Faucon ne m’ait pas tiré dessus, ni sur aucun des miens, ne serait-ce qu’une fois restait une source d’angoisse bien à moi. S’il ne nous visait pas, alors qui visait-il ? Je crachai sur le côté, dans un tapis épais de cendres. Même si cela me déplaisait, Roland avait raison : si nous poursuivions notre retraite en gardant un semblant d’ordre, nous nous ferions quand même tuer. Il allait falloir dire à mes soldats de courir, en sachant qu’on leur tirerait dans le dos tout du long. Mais ce sera pire si nous sommes les derniers à Keter, pensai-je. Ce serait du suicide.
« Je vais donner les ordres, dis-je. Va dire à Akua qu’il faut se dépêcher. »
Il acquiesça. Je trouvai un capitaine, puis remontai la chaîne de commandement jusqu’à un tribun avant de constater qu’il n’y avait personne au-dessus. Tous les autres étaient morts. Ma parole suffit à les faire bouger, et ce fut aussi brutal que je l’avais craint. Les morts se déversèrent sans contrôle, sans mur de boucliers pour les contenir, et la panique commença à se répandre tandis que tout le monde courait vers les ponts. Je me dirigeai vers la colline où j’avais envoyé Roland et où j’avais vu Akua pour la dernière fois, mais ils étaient plus loin. Derrière une maison à moitié effondrée, en train de se disputer à propos de quelque chose.
« Je peux encore sauver… »
« Toi-même, lâcha le Sorcier renégat. Allez, il faut… »
Je vis le soleil briller sur du métal, mais aucun d’eux ne le remarqua. Je criai pour les avertir tout en puisant dans la Nuit et en la projetant à l’aveuglette, mais la flèche traversa le pouvoir comme un couteau dans du beurre. Akua tomba à genoux. Une flèche à l’empennage sombre lui avait jailli de la gorge et traversé la cotte de mailles.
« Non ! » hurlai-je en dressant une illusion pour les dissimuler.
Une autre flèche fendit les airs à l’aveuglette et les manqua tous deux, tandis qu’Akua se griffait la gorge en suffoquant. Roland posa la main sur la flèche et croisa son regard. Elle acquiesça. Je n’eus pas le cœur de regarder ; j’entendis seulement un gargouillis humide. Je trébuchai presque sur les pierres et tombai à genoux près d’elle, lui arrachant sa cotte de mailles avant de poser une main sur sa peau ensanglantée. Sa gorge était déchiquetée, réduite à une plaie rouge. J’arrêtai l’hémorragie d’une impulsion de Nuit, mais je ne pouvais pas la soigner. Elle, en revanche, le pouvait. Traçant des runes dans les airs, les yeux papillonnants, elle commença à refermer la peau de sa propre gorge. Puis je sentis l’illusion se déchirer. Roland projeta un bouclier scintillant tandis que j’aidais Akua à se relever et la serrais contre moi.
Elle ne pouvait toujours pas parler : elle avait perdu une partie de ses cordes vocales.
« On court, dis-je en puisant dans la Nuit pour lancer une autre illusion. »
Roland tressaillit soudain et tendit le bras derrière moi. Une demi-douzaine de lueurs vertes en forme de feuilles s’allumèrent autour de son bras. Je me baissai, mais il aurait été trop tard s’il ne s’était pas interposé : la flèche qui aurait dû me traverser la nuque fut arrêtée par les feuilles, les transperça ainsi que la cotte de mailles en dessous et lui entailla le bras.
« Allons-y, acquiesça avec ferveur le Sorcier renégat. »
Nous détalâmes. Derrière nous, j’aperçus un mouvement et lançai des flammes noires sans ralentir, forçant le Seelie à esquiver. Nous courûmes vers mon armée et la relative sécurité de la foule compacte. Des malédictions brisèrent les maisons de part et d’autre de notre passage : le Manteau révélait qu’il n’était pas loin derrière nous. Je réprimai un gémissement de douleur et continuai de courir malgré ma jambe blessée. Akua se dégagea doucement de mon bras, capable de courir seule, et mon estomac se desserra lorsque nous atteignîmes enfin mes soldats. Ils s’écartèrent pour nous laisser passer, tout en essayant de gagner rapidement les ponts, alors que les remparts au loin tiraient sur mes hommes en train de traverser.
Roland trébucha et je le rattrapai, lançant un regard noir à l’homme qui venait de lui donner un coup de coude, mais c’est alors que je remarquai comme il était devenu pâle. Quand il tomba à genoux, il ne se releva pas. Mon ventre se noua et je lui posai la main sur le cou.
« Roland ? Qu’est-ce que… »
« Du poison, râpa-t-il. Ça doit être ça. »
Je le trouvai un instant plus tard et me figeai. Je connaissais ce poison, je l’avais déjà vu. Il était dans le sang de Hune après que le Valet l’avait frappée, et, à l’instant où il avait touché la Nuit, celle-ci s’était changée en acide et l’avait tuée sur-le-champ.
« Akua ! » criai-je en me retournant. « J’ai besoin que tu… »
Elle était déjà à mes côtés, la magie entourant sa main d’une lueur jaune, mais son visage était grave. Je me relevai et appelai un prêtre, mais il n’y en avait pas. Ils avaient déjà traversé ; nous étions avec les derniers hommes de l’arrière-garde. Roland avait encore pâli et sa respiration ralentissait.
« Non, je t’en prie », suppliai-je en me remettant à genoux. « Pitié. »
Il me sourit en saisissant ma main.
« Les charlatans finissent par manquer de tours, murmura Roland. C’est tout. »
« Tu ne vas pas mourir, dis-je. Nous allons… »
Je regardai Akua, mais elle refusa de croiser mon regard. Je me sentis vidée de mon souffle.
« Je ne regrette rien, me dit Roland. Rien. Ramène-les tous chez eux, Catherine. »
Pour la première fois depuis des années, je laissai échapper un sanglot. Il m’attira contre lui.
« Beaumarais, murmura-t-il à mon oreille. Enterre-moi à Beaumarais. Il y a une fille… »
Il s’interrompit. Sa respiration était laborieuse.
« Je le jure », dis-je, parce que que pouvais-je faire d’autre ?
« Nous avons bien fait, murmura Roland en fermant les yeux. Nous avons… »
Il ne respira plus. C’était fini, tout ça à cause de cette petite entaille au poignet. Un seul moment d’inattention de ma part, voilà tout ce qu’il avait fallu. Je traversai le pont en silence, son corps sur mon dos, Akua derrière moi, qui déviait les pierres tombées du ciel. Je poursuivis jusqu’à l’autre rive, gravis la colline et regagnai le camp, puis la tente d’où j’étais partie. J’y trouvai mon bâton, planté dans le sol, et l’arrachai. Je fermai l’œil et m’y appuyai, abattue.
La bataille était terminée.
Il faudrait des heures pour compter le nombre de soldats morts — au moins vingt-cinq mille, selon l’estimation la plus prudente —, mais certaines pertes étaient plus faciles à dénombrer. Les noms commencèrent à arriver avec les rapports. Le prince Rodrigo Trastanes d’Orense avait péri en combattant la Légion Grise, les empêchant de mettre en déroute des conscrits assez longtemps pour éviter l’effondrement du flanc proceran. Dag Clawtoe, capitaine de la suite de Hakram et membre des Loups Hurlants, avait reçu la flèche meurtrière du Faucon à la place de son Seigneur de guerre. La Haute Dame Takisha de Kahtan s’était fait sauter la cervelle plutôt que d’être capturée par un démon de Corruption, et le Haut Seigneur Jaheem d’Okoro s’était incinéré avec trois pâtés de maisons lorsqu’il s’était retrouvé encerclé.
Toutes les morts ne méritaient pas une histoire. La princesse de Creusens avait été piétinée par son propre cheval paniqué. Red Ella — la seconde d’Aquiline — avait été poussée du haut du mur et s’était brisé la nuque. Le légat supérieur de la Quatrième Armée avait été brûlé par les tirs des mages de ses propres troupes, qui avaient mal compris l’ordre de leur capitaine dans le chaos. La guerre, c’était un tiers d’héroïsme, un tiers d’horreur et un tiers de simple cruauté du hasard.
Certaines pertes furent ressenties plus durement que d’autres. Le Levant avait perdu son dirigeant le plus stable lorsque le prudent Yannu avait été capturé par le Prince des Os, laissant le pays en plein désarroi au cours de sa retraite, après l’échec de son assaut. La Première Armée avait perdu la Générale Zola sous un bombardement rituel qui avait franchi les défenses du Hiérophante et deux couches de protections. La malédiction avait été terrible, et la manière de mourir encore pire : elle avait emporté avec elle la moitié de l’état-major supérieur de la Première. Nous manquions tellement d’officiers qu’on parlait de confier le commandement à Aisha, l’une des rares vétéranes encore en vie.
Chez les Porteurs de Nom, le nombre de morts était ahurissant. Les Fléaux s’étaient concentrés sur eux plutôt que d’accumuler les têtes couronnées, et cela se voyait. Nous avions perdu le Conjurateur royal, le Maraudeur, le Duelliste fanfaron, le Balladin, le Paladin désespéré, la Lame de la Miséricorde, l’Anachorète, l’Épée sanglante et le Larron aux dés. Le Change-peau avait perdu un bras, le Myrmidon une jambe et le Sculpteur de pierre avait été aveuglé. J’en connaissais peu d’entre eux suffisamment bien pour les pleurer ; je gardai mon chagrin pour celui que j’avais considéré comme un ami.
Mais j’avalai mon chagrin, me fis soigner et changeai de vêtements avant d’avaler autant d’antidouleurs à base de plantes que possible. Ma journée n’était pas terminée : les Gigantes étaient en route, et il fallait donc discuter avant que je puisse m’effondrer sur un lit et pleurer.
On se serait plutôt cru à une assemblée de village qu’à un conseil de guerre.
Les circonstances m’obligèrent à renoncer à ma préférence pour les réunions en petit comité. Et ce, deux fois plutôt qu’une : non seulement nous avions besoin d’une foule, mais nous n’avions aucune salle assez vaste pour accueillir les Gigantes. Le rassemblement eut lieu dehors, sur un terrain d’entraînement abandonné. Le sort de Calernia devait se décider sur une terre battue, entre des mannequins d’exercice. On traîna des chaises, une demi-douzaine de mages différents superposèrent les protections sous l’œil vigilant du Hiérophante, puis nous convoquâmes tous ceux qui n’étaient pas déjà là.
Tous les princes procerans encore en vie s’y étaient traîné, menés par la Première Princesse Rozala Malanza et l’homme officieusement le plus puissant de la Principauté après elle : Otto Redcrown. Frederic était assis là, vêtu d’un pourpoint immaculé aux couleurs de sa famille, entouré de quelques visages familiers : Beatrice de Hainaut et Arsene de Bayeux. D’autres m’étaient moins connus : les souverains d’Aisne, d’Orne, d’Arans, de Lyonis et de Segovia. L’absence du sud-est de Procer n’augurait rien de bon pour le règne à venir de Rozala : les quatre principautés qui avaient de fait abandonné le reste de Calernia formaient un territoire aussi vaste que le Levant, et nettement plus riche. Les capitaines fantassins les plus importants s’ajoutaient à la foule. La plupart s’étaient rangés derrière la plus puissante d’entre eux : la capitaine générale Catalina Ferreiro de la Liga Bandera, une belle femme balafrée avec qui j’avais combattu à la bataille de Hainaut.
À l’arrière de leur groupe, toujours princesse de nom, Cordelia Hasenbach était assise. Son visage était calme, mais ses yeux bleus étaient troublés. Et elle avait de bonnes raisons de l’être, concédai-je avec une grimace.
La Ligue des Cités libres s’était rassemblée autour de l’impératrice Basilia d’Aenia comme une volée d’oiseaux cherchant à se réchauffer, à l’exception du général de Bellerophon à l’air épuisé et de son gardien, qui se tenait derrière lui, d’une banalité agressive. Espérons que les kanenas n’exécuteraient pas cette femme : la situation était déjà assez tendue comme ça. La Première Magister — à vie — Zoe Ixioni et la princesse Zenobia Vasilakis, vassales de Basilia et ses plus proches alliées, étaient assises à ses côtés. Le philosophe-prêtre d’Atalante, un petit homme à la barbe ébouriffée, s’était plutôt rapproché du Secrétaire Nestor et du nouvel Exarque de Penthes, un jeune homme nerveusement maigre du nom de Leontios Notaris. C’était pourtant eux qui étaient de meilleure humeur, aussi sombre que fût celle-ci : leur victoire aux abords de l’Ossuaire, avec le soutien des nains, avait été écrasante.
Les Levantins avaient amené des capitaines aussi bien que des membres du Sang, mais ce n’était pas entièrement le choix des derniers seigneurs et de la dernière dame du Levant. Le seigneur Yannu Marave ne manquait de rien, et son successeur désigné se trouvait au Levant. Les capitaines les plus influents d’Alava étaient venus à la place de leur seigneur tombé au combat, forçant les petits seigneurs et le seigneur Moro de la Lignée des Brigands à les imiter. C’était une bande de gaillards barbus et costauds, à l’allure féroce et couverts de peintures colorées, mais le siège vide du prudent Yannu semblait absorber tout l’espace en leur centre. Même Aquiline et Razin paraissaient un peu perdus en son absence : ils avaient été ennemis à leur manière, mais Yannu Marave avait été le principal commandant du Dominion pendant la majeure partie de la guerre contre Keter.
La Confédération de Praes, savamment disposée autour de Malicia, avait amené non seulement le Chevalier Noir, dans ses fonctions de haut-maréchal, mais aussi Dame Nahiza Serrif, la mage la plus haut placée, et le groupe des Hauts Seigneurs encore en vie. La vieille Abreha Mirembe au sourire mauvais était venue, tout comme Sargon Sahelian et la vieille venimeuse Wither, mais les sièges de la Haute Dame de Kahtan et du Haut Seigneur d’Okoro étaient restés vides. Le Haut Seigneur de Nok était blessé, mais en vie, et avait envoyé sa fille prendre sa place. Les leurs scintillaient toujours d’or et de bijoux, mais les autres Praesiens étaient tout sauf resplendissants. Le Seigneur de guerre avait amené les chefs de ses clans les plus puissants, que Hakram transformait en conseil officieux. Oghuz le Boiteux des Boucliers Rouges et Troke Snaketooth pour les Lances Noires, Hegvor Allspeak pour les Arbres fendus et Arban Douze-Doigts pour les Os Gravés.
Les miens étaient moins nombreux en comparaison, même si quelques noms célèbres figuraient parmi eux. La Maréchale Juniper et tous mes généraux en formaient le noyau, tandis que Masego et Akua avaient été conviés pour apporter leurs connaissances. Vivienne était là en tant que mon successeur, Indrani parce qu’elle ne manquerait pas d’affronter le Faucon. Quant à Hanno et Ishaq, même s’ils ne pouvaient pas vraiment être considérés comme « miens », ils étaient assis à mes côtés, comme il convenait à des capitaines du Haut et du Bas subordonnés à mon autorité de Gardienne. Je me tenais au fond de ma délégation, drapée dans le Manteau de Woe, deux grands corbeaux perchés sur mes épaules.
Les Premiers-nés n’avaient envoyé personne d’autre que le Général Rumena et mes deux scribes. Ils n’en avaient pas besoin : en tant que force chargée de défendre les camps, ils n’avaient pas encore tenté l’assaut des remparts. Leurs pertes avaient été les plus légères de toutes, mais cela ne durerait pas. Nous les avions gardés en réserve pour l’assaut final, qui approchait à grands pas. Les nains avaient gagné le droit de siéger à la table grâce aux vivres promis, puis l’avaient gagné une nouvelle fois en combattant aux côtés de la Ligue sur le champ de bataille, ce jour-là. Pourtant, ils préféraient garder leurs distances et n’avaient envoyé que le Héraut des Profondeurs et le Chercheur Balasi, flanqués de deux gardes en armure lourde, le visage dissimulé.
Le dernier, mais non le moindre, était un homme seul. Kreios le Faiseur d’Énigmes dépassait d’une bonne dizaine de pieds le plus grand des Gigantes que j’avais vus ; sa peau épaisse était brun pâle et ses cheveux longs. Contrairement à ceux de son peuple que j’avais rencontrés, il avait de longues mèches brunes et le visage rasé — quoique pas récemment, à en juger par sa barbe naissante. C’étaient ses yeux qui attiraient l’attention : deux vastes puits d’un gris si pâle qu’il en paraissait presque blanc. Ils étaient fixes, sans ciller, comme si rien au monde ne pouvait le préoccuper. Vu que le Titan dominait les tours, même assis les jambes repliées, je pouvais le croire. Il ne bougeait pas et n’avait pas parlé depuis que la Sorcière des Bois était venue se tenir à ses côtés, mais j’avais tout de même l’impression qu’il nous surplombait tous.
La Première Princesse Rozala se leva. Même la coupe ample de sa tunique ne pouvait dissimuler qu’elle était sur le point d’accoucher.
« Je commencerai par remercier officiellement la Titanomachie, déclara Rozala Malanza, avant de s’incliner devant Kreios, à la surprise de certains. Sans votre aide, nous ne serions peut-être plus en vie pour vous remercier. »
Certains de ses compatriotes eurent l’air consternés de voir une Première Princesse s’incliner devant un géant, mais d’autres approuvèrent ouvertement. Le Titan l’observa, puis inclina la tête à son tour.
« Les causes dignes trouvent toujours des alliés, gronda le vieil or. »
Il ne cherchait pas à faire résonner sa voix si profondément dans nos os, décidai-je. Mais les humains cherchaient-ils à respirer assez fort pour faire bouger les mouches ?
« Une pensée honorable, répondit Rozala avec sincérité. Dans cet esprit, puis-je vous demander quel sort nous a fait traverser le temps ? »
Kreios jeta un regard à la Sorcière, dont le visage de pierre peinte nous observait d’un air sévère.
« Il ne s’agissait pas d’un déplacement au sens où vous l’entendez, nous expliqua la Sorcière des Bois. Un instant a été retranché au flux et, une fois séparé, contraint à recommencer. Puis il a été rattaché au flux. »
Le Hiérophante se pencha en avant.
« Vous voulez dire que nous avons perdu une heure par rapport au reste de la Création, dit Masego. Nous avons plutôt revécu deux fois la même heure. »
Kreios l’observa.
« Tu as l’œil vif, Trancheur, le loua le dieu, et tu es un grand témoin. »
« Il y a tant de choses à voir, sourit le Hiérophante. »
Ils auraient pu se lancer dans une discussion sur la magie si nous les avions laissés faire, pensai-je, mais nous n’avions pas de temps à perdre.
« Pouvez-vous recommencer ? demandai-je sans détour. »
Ce fut la Sorcière qui me répondit.
« Pas sans effacer la majeure partie du Royaume des Morts, dit Antigone. Des siècles devront s’écouler avant que l’on envisage de nouveau de rompre la causalité ici. »
Mhm, je m’étais doutée que ce serait quelque chose du genre. Un pouvoir aussi utile ne venait jamais sans prix. Une heure contre quelques siècles de silence, hein. La Création était plus fragile que je ne l’avais cru, ou peut-être plus impitoyable quand il s’agissait d’effacer ses erreurs. J’avais ramené la conversation aux questions pratiques, ce qui était mon objectif, aussi n’intervins-je pas de nouveau. Aquiline fut la première à abattre ses cartes.
« Malgré nos lourdes pertes, déclara la Dame de Tartessos, je crois que nous connaissons tous la vérité : si nous ne frappons pas demain, nous perdrons cette guerre. »
Des hochements de tête graves lui répondirent, puis vint l’inévitable hésitation. Les gens voulaient attendre encore, laisser les hommes se reposer et finir de soigner les blessés. Élaborer de nouveaux plans pour investir la ville. Ce fut Hakram qui mit fin à cela.
« Nous avons découvert aujourd’hui la disposition des défenses du Roi Mort, gronda le Seigneur de guerre, et nombre d’entre nous l’ont payé de leur vie. Si nous attendons, nous gaspillerons ces vies : chaque heure qui passe, les morts bâtissent de nouveaux dangers pour nous anéantir. Nous ne pouvons pas attendre. »
Otto Reitzenberg lança un « Bien dit ! », qui fit acclamer quelques Procerans ; les Levantins exprimèrent bruyamment leur accord. Tous les regards se tournèrent vers moi, mais je gardai le silence. Juniper prit la parole au nom de l’Armée de Callow et exprima son accord.
« On ne peut pas attendre, grogna le Limier infernal, mais ne nous leurrons pas sur nos chances. Si nous n’avons rien contre la ville mouvante et le piège mortel de la ville intérieure, il ne sert à rien d’attaquer. »
Les nains s’agitèrent alors.
« Je crois savoir où se trouve le rituel, déclara le Héraut des Profondeurs. Je ne peux pas empêcher son déclenchement, mais je mènerai mes soldats sous terre pour le détruire. »
Quelques hochements de tête approbateurs lui répondirent.
« Le Dû de Keter commencera à alimenter les réseaux secondaires bien avant que la ville ne se mette en mouvement, dit Akua. Il faut d’abord trouver un moyen de s’en occuper. »
« Le problème principal est le piège entropique, approuva la Chancelière Alaya. Nous ne pouvons pas prendre la Porte des Enfers et atteindre le Roi Mort sans parvenir à franchir le deuxième mur. »
« Je réduirai le pouvoir au silence, déclara Kreios le Faiseur d’Énigmes. Lorsque les soldats atteindront ce mur, je les accompagnerai et maintiendrai le piège inactif. »
Le silence se fit un instant. Personne n’osait vraiment prendre la parole après cela. Je me raclai la gorge.
« Nous avons donc les grandes lignes d’un plan, dis-je. Nous attaquerons de nouveau la ville. Lord Kreios nous permettra de franchir le mur intérieur, tandis que le Héraut et son armée s’en prendront au rituel du Roi Mort. »
« Cela signifie toujours qu’il nous faut reprendre Keter, grimaça Lord Moro de la Lignée des Brigands. L’Ennemi nous attendra et il ne reste aucun pont. Nous devrons entièrement compter sur la sorcellerie pour traverser. »
« Non, dit doucement le Général Rumena. Ce sera la dernière bataille, n’est-ce pas ? Alors les Premiers-nés mèneront la charge. Tous pourront nous suivre. »
C’était une fanfaronnade assez forte pour mériter des explications, mais on posa moins de questions qu’on aurait pu s’y attendre. Personne n’avait manqué de remarquer que je n’avais pas contredit le général drow. Une heure et quelques minutes s’écoulèrent tandis que l’on débattait de stratégie, puis de l’affectation des Porteurs de Nom. Le plus grand changement était qu’aucune armée ne serait envoyée combattre sur l’Ossuaire : après ça, nous n’aurions plus aucune chance de gagner. Nous jouerions le tout pour le tout. Restée assise, je fermai mon œil et plongeai dans mon Nom. Je le laissai m’envahir, tendis les mains dans le vide et exerçai ma volonté pour Voir. Et je trouvai ce que je cherchais, juste sous ma main, presque impatient d’être saisi.
Les dernières histoires se mettaient en place, hein. Même le Destin croyait que tout se jouerait demain.
Quand j’ouvris l’œil, je trouvai le Faiseur d’Énigmes en train de me fixer. Le Hiérophante s’était placé entre nous — que les Dieux bénissent son âme —, dans un geste qu’on aurait pu prendre pour une protection. Le Titan ne me voulait pourtant aucun mal. Je savais exactement ce qui avait attiré son attention.
« Tu as volé un œil à l’Intercesseuse, dit le Titan. »
Le silence tomba, toute conversation s’interrompant. Je pris ma pipe et la bourrai de feuille d’éveil avec des gestes bien rodés. Je passai la paume au-dessus du fourneau et tirai sur un éclat de Nuit pour l’allumer, puis aspirai profondément. Je laissai la brûlure s’attarder dans mes poumons, ce plaisir âcre, et soufflai un nuage de fumée pâle. J’eus même la bonté de ne pas le souffler dans la nuque de Juniper, moi qui étais une reine si clémente.
« Pris, corrigeai-je d’un ton traînant. J’avoue que c’est une habitude depuis l’enfance. »
Le vieux dieu ne sembla pas ébranlé par mes paroles.
« Et qu’as-tu découvert ? demanda-t-il. »
« Nous allons recevoir de la visite, dis-je avec un sourire. »
Je n’étais pas reliée aux protections, mais je connaissais les mages qui l’étaient : chacun d’entre eux frissonna. Un battement de cœur plus tard, une silhouette se dressa au centre du cercle. Grande et mince, d’une allure androgyne, elle portait une épée de bois-sorcier à la hanche et un long manteau vert. D’un geste fluide, elle dégaina son épée et, même si la moitié de l’assemblée porta la main à ses armes, je ne bougeai pas. Je tirai sur ma pipe sans ciller tandis que l’Épée d’Émeraude l’enfonçait dans la terre. Son visage impassible soutint mon regard.
« Nous reconnaissons la dette du prince et de la tour, Gardienne, dit l’elfe. Nous honorerons le marché conclu. »
Je soufflai la fumée, les faisant grimacer, puis inclinai la tête. Ils avaient intérêt. J’avais ouvert une porte vers le Crépuscule depuis la pièce de la Tour où ils étaient coincés, encerclés par le feu gobelin, en échange d’un prix. Le moment venu de mettre fin au Roi Mort, les Épées d’Émeraude prêteraient leurs lames à la cause. Il m’avait fallu assez longtemps pour leur faire reconnaître que j’avais le droit de négocier avec eux pour que j’arrive en retard au fond de la Tour et aux tragédies qu’elle me réservait. Mais cela en avait valu la peine. J’avais vu la puissance des Épées d’Émeraude, à Ater.
Elles feraient la différence.
« Je n’en attendais pas moins, répondis-je. »
Elles ne prirent pas la peine de me répondre, ni même de s’adresser aux autres. En un clin d’œil, elles avaient disparu ; seules preuves de leur présence, une douzaine de lames dégainées et la longue épée de bois-sorcier plantée dans la terre. Tous les regards restaient tournés vers moi, mais je me contentai d’un sourire amical. Il y avait toujours un tour de plus dans son sac : c’était ainsi. Et je n’en avais pas fini avec ce fil-là. Je me levai, m’étirai et fis craquer mes os.
« Je crois que ce conseil de guerre peut prendre fin, dis-je. »
« Avez-vous un autre endroit où vous rendre, Votre Excellence ? demanda Ishaq d’un ton sec. »
« Je vais allumer un feu pour faire à manger et trouver un verre bien tassé, répondis-je franchement en jetant un regard au reste de l’assemblée. »
Certains semblaient pensifs, d’autres amusés, et quelques-uns offensés.
« Demain, nous jouons notre va-tout avec le Destin, dis-je. Soyez prêts à lui faire face. »
Quant à moi, je savais exactement avec qui je voulais passer les dernières heures avant de me jeter dans le vide.