Chapitre 613
Le squelette était vêtu de bronze, son armure aux écailles impeccables et son étrange casque à cornes fraîchement poli — et à visage découvert. Je fondis sur lui pour que le coup de hache passe derrière moi, râpant sur le Manteau de Woe sans même entamer le tissu, puis lui fracassai le crâne du pommeau de mon épée. Le premier coup lui brisa la mâchoire, le deuxième le nez, et le troisième lui arracha la tête de la colonne vertébrale.
« En formation ! » hurlai-je. « Septième compagnie, faut-il que je vous tienne gentiment la main pour que vous emboîtiez ces putains de boucliers ? »
« Oui, s’il vous plaît ! » cria une voix féminine.
Je reniflai, apercevant au passage une grande Soninké qui me décocha un sourire aux dents pâles avant que son lieutenant ne lui assène une tape sur le casque. La septième compagnie obéit à mon ordre, repris en écho par une douzaine de sergents furieux. Avec la septième, la douzième et la quatrième en formation sur notre flanc gauche, nous devrions pouvoir avancer. Leurs murs de boucliers barraient les rues de ce côté, même si, pour l’instant, ils n’avaient personne à affronter. Ma main fumait encore après que j’avais utilisé la Nuit pour effondrer une rangée de maisons entre ces rues, avec l’aide de tous les mages que nous avions pu rassembler. Nous avions voulu les laisser debout, pour canaliser les morts quand ils se montreraient, mais le risque était trop grand.
Après la quatrième maison soi-disant fouillée où nous avions découvert des goules cachées quelque part à l’intérieur, qui s’étaient ensuite jetées du toit sur un mage pour lui arracher la gorge avant de mourir, j’avais décidé de jouer la prudence. Nous avions découvert que les maisons s’effondraient presque ridiculement facilement, ce qui me faisait dresser les poils de la nuque. Cela ne me semblait pas être un hasard. Satisfaite de la formation de la septième compagnie, je détournai les yeux de ses soldats et me tournai vers le grand lieutenant orque qui m’avait patiemment attendue pendant que je criais mes ordres.
« Je t’écoute », dis-je.
« Madame, commença-t-il, nous… »
Un cri atroce l’interrompit tandis qu’une gerbe infernale de lumière rouge se répandait dans les nuages au-dessus de nous. Un anneau magique déformé, embrasé de runes vacillantes, s’ouvrit une douzaine de pâtés de maisons plus loin. Une horreur difforme en jaillit, ses ailes trop petites, pareilles à des os pourris, freinant la chute d’une créature au ventre écailleux et distendu, aux bras trop longs terminés par d’immenses griffes. Elle disparut en contrebas, sans cesser de pousser ses hurlements à vous déchirer l’âme. Le lieutenant déglutit avec un calme forcé. Je lui tapotai l’épaule.
« Courage, lieutenant, dis-je. Certes, c’est l’une des abominations les plus répugnantes que l’un de nous ait jamais vues, mais pour une fois, cette saloperie est de notre côté. »
La forteresse volante qui planait au-dessus de ce quartier, déversant sortilèges et pierres, le prouvait assez. Les habitants de Praes jetaient des diables dans la mêlée devant mon armée comme un imbécile qui espérait acheter un vœu à une fontaine, ce qui était à la fois encourageant et inquiétant : j’étais ravie qu’ils affaiblissent l’ennemi, mais je me demandais à quel point la situation devait être désespérée pour qu’ils en soient à brûler leur septième pacte avec un diable majeur.
« Dieux Affamés, souffla l’orc, j’imagine que c’est toujours ça de pris. Quelle journée de merde si… »
Son visage se crispa, tirant sur une entaille fraîche au bord de son nez, quand il comprit qui il venait de maudire.
« … madame », ajouta-t-il précipitamment, avant de saluer par-dessus le marché. « L’avant-garde piétine, madame. Le commandant Spitter demande votre aide pour briser l’impasse. »
Je hochai la tête.
« Dis-lui que j’arrive, répondis-je. Les flancs sont en place, il faut commencer à avancer dans la ville. »
L’avenue dont nous avions désespérément besoin se trouvait droit devant, si ma mémoire était bonne. J’avais passé tant d’heures à étudier les cartes de Keter que je voyais le plan de la ville dès que je fermais les yeux.
Des millénaires s’étaient écoulés depuis la chute de Sephirah et la disparition des vivants derrière les remparts — à l’exception de quelques centaines de serviteurs, au cœur de la ville —, mais même si le Roi Mort avait déchaîné ses horreurs sur tout ce qui se trouvait dans l’enceinte, il restait des traces de la cité d’autrefois. Les échos arcadiens m’avaient appris que Keter avait été bâtie sur deux collines, au bord d’une rivière. L’eau avait disparu depuis longtemps, mais la ville en gardait encore la mémoire. La Couronne des Morts s’élevait en terrasses : sa base commençait au pied de ses remparts hauts de quarante yards et montait jusqu’au plateau où se dressaient jadis les deux collines.
Là-haut, les cinq palais de Keter nous attendaient, ainsi que la Porte des Enfers dont la prise signerait notre victoire.
L’intérieur de la ville formait un labyrinthe dont le plan changeait au gré des caprices du Roi Mort. Les rues et les « maisons » — pour la plupart vides, elles ne servaient qu’à abriter les morts et leurs armes des intempéries afin qu’ils ne rouillent ni ne se décomposent — étaient bâties ou rasées selon des plans ésotériques, mais quelques quartiers n’avaient pas bougé au fil des croisades. Le plus important était un ensemble de six grandes avenues qui quadrillaient la ville. La plus vaste traversait Keter du nord au sud, aménagée sur le lit désormais asséché de la rivière qui avait attiré les premiers habitants. Pour espérer avancer dans la ville, nous devions atteindre l’une de ces avenues.
Le reste de Keter était un terrain de jeu pour la mort. Ces avenues seraient certainement piégées et lourdement défendues, mais, au bout du compte, elles constituaient la seule partie de la ville que Neshamah ne pouvait pas détruire pour défendre sa capitale : il avait besoin de ces foutues avenues pour déplacer ses soldats. Il pouvait emprunter les rues secondaires, bien sûr, mais leur enchevêtrement était une arme à double tranchant, et elles étaient aussi étroites. Pas moyen d’y faire passer beaucoup de soldats. Et, vu que le grand avantage du Roi Mort était le nombre, c’était un sérieux handicap face à l’Armée de Callow. Nous avions gagné notre réputation de meilleure infanterie de Calernia à la dure.
Les soldats s’agitaient dans un semblant de bon ordre, les lignes et les compagnies se déplaçant pour consolider nos flancs ou renforcer l’avant-garde tandis que nous nous étendions de tous côtés afin de faire de la place aux troupes qui continuaient d’affluer. Je grimaçai en voyant un carreau de baliste, venu de quelque part au nord-ouest, faucher plusieurs de mes soldats, les tuant ou les précipitant vers une mort plus atroce. Neshamah commençait à placer des engins de siège au sommet des remparts encore debout, sur nos deux flancs. Cela allait poser problème. Il nous faudrait soit prendre les murs pour les réduire au silence, en nous dispersant plus que je ne le souhaitais, soit maintenir nos mages en position défensive jusqu’à ce que les soldats aient traversé. Le problème de Juniper, me rappelai-je. Elle trouverait une solution. Je m’arrachai à mes pensées et suivis une file de soldats réguliers vers l’avant, à travers la pierre fondue qui avait refroidi et les bâtiments déchiquetés par le Bélier.
Au-delà du sol vitrifié par la Lumière, les bâtiments éventrés formaient une pente irrégulière de murs effondrés et de pierres branlantes que nous gravîmes en hâte, tandis que des flèches pleuvaient par intermittence depuis le lointain. Des tirs en cloche, probablement lancés à l’aveugle derrière les lignes ennemies vers un endroit où ils savaient que nous serions forcés de baisser nos boucliers pour garder l’équilibre. Qu’on ne dise pas que les commandants du Roi Mort manquaient de talent, aussi vide et brutalement efficace que fût ce talent. En descendant la pente jusqu’à une rue pavée, je compris exactement pourquoi le commandant Spitter avait besoin de moi. Après avoir franchi les ponts, nous avions balayé les défenses ennemies, puis trois autres pâtés de maisons, tandis que les morts tentaient de former un mur de boucliers pour stopper notre avancée. Mais cela n’avait pas suffi.
Keter s’était ressaisie deux pâtés de maisons plus loin, cependant. Une barricade encerclait notre position. Je clignai des yeux, stupéfaite à sa vue — elle n’existait pas un quart d’heure plus tôt —, puis compris pourquoi les maisons sur nos flancs s’étaient effondrées si facilement.
« Putain, marmonnai-je.
En fin de compte, Keter pouvait être fortifiée comme aucune autre ville au monde. Même les grandes forteresses de Calernia devaient faire des concessions au confort, mais qu’avait à faire de cela la Couronne des Morts ? Aucune âme vivante ne se trouvait dans ses murs ; la ville avait donc été conçue uniquement pour résister aux envahisseurs, ces armées immenses menées par des Héros. Nous avions évité le pire des défenses en abattant un pan de mur plutôt qu’en prenant l’une des portes, mais nous savions bien que cette situation ne durerait pas. Et en effet, elle n’avait pas duré. Cette barricade impossible, qui encerclait notre avant-garde et ne laissait qu’une seule issue dans une rue étroite, n’avait pas été assemblée : elle avait été provoquée par un effondrement. Les morts-vivants avaient fracassé les maisons, les faisant s’écrouler de façon à bloquer aussi les rues.
Je fis s’élever un œil de Nuit aussi haut que possible et jurai de nouveau à la vue qui s’offrit à moi. Telles des fourmis affairées, les squelettes détruisaient les maisons autour de notre tête de pont afin de l’encercler d’un anneau lâche. Et là où une première barricade avait déjà été érigée, ils s’employaient à en ajouter une seconde. Ils nous prennent au piège, pensai-je. Si nous ne perçons pas assez vite, ils vont nous enfermer ici et nous tirer dessus comme dans un tonneau. Et, comme les meilleurs pièges, celui-ci nous laissait une issue bien visible pour nous pousser à nous y engouffrer : cette rue étroite devant notre avant-garde, si bondée de morts-vivants qu’ils pouvaient à peine bouger. Un entonnoir où nous précipiter pour y mourir. Je me mis à jouer des coudes pour avancer, mais après les premières fois, mes soldats me reconnurent et s’écartèrent.
« Mur de boucliers ! » criai-je. « Levez ces putains de boucliers avant de vous faire tirer dessus ! »
Les officiers me relayèrent à travers l’armée. Nos lignes, disloquées par la percée, se raffermissaient au moment où les premiers arbalétriers et lanciers morts-vivants prenaient position au sommet de la barricade. Nous avions pris le Roi Mort de court par notre charge, mais il avait maintenant stabilisé sa ligne à l’aide des maisons effondrées et préparait un autre champ de massacre. Si ces barricades ne s’apprêtaient pas à se couvrir d’une véritable forêt de troupes à distance, je mangerais ma couronne. Les javelots m’inquiétaient tout particulièrement : bien lancés, ils transperçaient boucliers et cuirasses, et les squelettes sauraient les lancer comme il fallait. Ce n’était pas l’idée que nous ne puissions pas nous frayer un chemin qui m’inquiétait, notez bien. Nous le pouvions, et bon sang, nous le ferions. C’était les quatre-vingt-dix autres fois où il nous faudrait recommencer avant d’approcher de la victoire. Le Roi Mort ordonnait-il déjà l’effondrement d’un deuxième cercle de barricades autour de nous, ou allait-il attendre encore un peu ?
Quoi qu’il en soit, pensai-je sombrement, le seul moyen d’échapper à des combats interminables, rue après rue, était d’avancer trop vite pour qu’il puisse nous maintenir enfermés. Et pour cela, nous devions percer encore quatorze pâtés de maisons droit devant nous, jusqu’à l’une des cinq avenues centrales de Keter. Je savais mieux que de croire que chaque pas dans cette direction ne ferait pas surgir un nouveau cauchemar qu’il faudrait abattre. Heureusement, j’allais être accompagnée de quelques personnes qui s’y connaissaient un peu. D’un coup d’épée, je frappai un groupe d’arbalétriers squelettes, les projetant hors du rempart dans une explosion d’air, puis passai la main sur le fil d’une histoire. L’une d’elles était presque là.
Je sentis l’issue un battement de cœur avant que les événements ne s’enchaînent, et tirai aussitôt sur la Nuit. Un grand beorn apparut, après avoir gravi une haute tour à l’est, puis bondit en rugissant. Je vis sa trajectoire avant même qu’il ne se mette en mouvement : une courbe fluide vers le bas, droit sur la compagnie de lourds du Troisième qui pilonnait le mur de boucliers ennemi, tentant de nous empêcher d’avancer dans l’avenue. Il aurait pu atterrir, si une silhouette n’avait pas couru sans ralentir sur une maison à demi effondrée avant de bondir, irradiant une Lumière aveuglante. J’aperçus une grande épée s’abattre et trancher le beorn de la tête aux pieds. Quelque part derrière moi, je sentis le double frisson d’un aspect utilisé et de la magie qui s’éveillait : une rafale de vent saisit les deux moitiés du beorn et les squelettes tourbillonnant en son sein, puis les renvoya dans les rangs ennemis.
Un battement de cœur plus tard, la Lame de la Miséricorde atterrit sur ses pieds et le Sorcier renégat acheva son sort. Un battement après cela, ce qui ressemblait à un ver gros comme un cheval, composé entièrement de muscles et de phalanges, jaillit de derrière une tour à l’ouest et cracha un nuage de poison sur la même compagnie de lourds.
La peur, le soulagement, puis l’horreur revinrent. Le jeu favori du Roi Mort.
« Pas question », dis-je en claquant la langue, avant de relâcher la Nuit.
Une sphère tournoyante engloutit le nuage, se contracta puis explosa en une boule de flammes empoisonnées que, d’un mouvement du poignet, je renvoyai droit sur l’horrible créature. Elle se glissa dans la tour pour se mettre à l’abri, mais pas assez vite : sa moitié inférieure fut incinérée tandis que le toit du bâtiment s’effondrait sur elle. Puisque Roland et la Lame de la Miséricorde étaient là, elle devait se trouver quelque part dans le coin — je fronçai les sourcils, me retournai et frappai du plat de mon épée l’espace juste derrière moi. Le Couteau peint poussa un cri, la joue giflée par l’acier froid, et je lui lançai un regard noir tandis qu’elle reculait.
« Combien de fois faudra-t-il que je te dise que tu n’es pas foutrement invisible, Kallia ? » lançai-je.
« Au moins, tu ne m’as pas jetée du haut d’une tour cette fois », répliqua le Couteau peint, d’un ton de reproche.
« La journée ne fait que commencer, grognai-je, et si tu continues à essayer de me surprendre en pleine bataille, je pourrais changer d’avis. »
J’étais tout à fait sérieuse, et l’héroïne sembla le comprendre.
« J’entends tes paroles, Reine Noire », m’assura-t-elle.
Je fis entendre un petit bourdonnement, tout sauf convaincue. Je soupçonnais cette affaire d’avoir pris pour elle les proportions d’une de ces histoires d’honneur du Levant qui donnent la migraine. Je devrais donc continuer à lui briser les jambes jusqu’à ce qu’elle estime que même la vantardise ne vaut pas une telle douleur.
« Les deux derniers ? » demandai-je.
« Ils devraient… »
Un craquement retentit sur ma gauche et je me retournai aussitôt. Mon regard se posa sur un spectacle pour le moins inhabituel : quelqu’un se frayait seul un chemin à travers une barricade presque entièrement faite de pierre, armé d’un simple marteau de guerre. Une femme en armure rouge vif — Dieux, rien qu’à la voir, chaque parcelle de mon être s’en trouvait offensée : elle ne demandait qu’à se faire cribler de flèches —, coiffée d’un casque forgé à l’image d’un diable grimaçant et portant des armes dans le dos, pulvérisait des blocs de pierre à chaque coup. Et bien qu’elle mesurât près de sept pieds et fût large comme une grange, ses muscles seuls n’expliquaient pas qu’elle brisât la pierre comme des melons trop mûrs.
Elle n’était douée pour presque rien d’autre que casser des trucs, mais pour ça, elle était vraiment douée.
La Vilaine aurait tout de même pu recevoir quelques javelots dans le cou, lancés par les morts-vivants au-dessus, si ceux-ci n’avaient pas été occupés à combattre avec un enthousiasme meurtrier une louve grosse comme une petite grange. Où la Métamorphe avait bien pu trouver pareille louve dans les terres lycaonaises, mystère — et encore plus qu’elle l’ait tuée et écorchée pour s’en servir —, mais je n’allais pas critiquer les formes qu’elle avait choisi d’adopter : elle disposait d’un joli répertoire de cauchemars griffus et crochus, même les putains d’oiseaux. J’ignorais pourquoi l’aigle qu’elle devenait parfois avait des cornes, mais apparemment elles étaient à la fois perforantes et empoisonnées. Alors pourquoi pas ?
Ayant chevauché un cheval volant pendant plusieurs années, j’avais un respect salutaire pour les empalements en plein ciel.
« Voilà, terminai-je à l’intention du Couteau peint. Je vois. »
Elle eut l’air vaguement gênée. Elle n’avait donc pas ordonné au Chevalier Rouge d’ouvrir cette brèche. Je compatissais. Même moi, je trouvais la Vilaine difficile à gérer et, contrairement à Kallia, mon autorité reposait aussi sur le fait que j’avais un jour fait s’abattre une tour de quatre étages sur la tête du Chevalier Rouge, juste pour faire passer un message. Ça ne lui avait pas fait grand-chose, ce qui expliquait pourquoi j’étais presque certaine, encore aujourd’hui, qu’il me faudrait un bassin d’acide ou quelque chose du genre pour la tuer. Heureusement, elle était si désagréable que j’étais aussi presque certaine que le Concocteur accepterait d’en préparer gratuitement.
« Une deuxième brèche accélérera notre avancée, poursuivis-je. Mais il faut que tu prépares ta bande pour après la percée. »
Son regard ferme croisa le mien.
« Les Fléaux arrivent, dit le Couteau peint.
« Au moins un », convins-je. « Et il sera accompagné de Revenants inférieurs qui lui serviront de boucliers de chair. »
Le Roi Mort n’allait pas engager ses meilleures lames encore intactes dans des combats à mort — une deuxième fois — si tôt dans la bataille, mais il chercherait à faire quelques victimes parmi nos Porteurs de Noms s’il le pouvait. Éclaircir les rangs, pour ainsi dire, et jeter des Revenants dans la mêlée pour dégager ses Fléaux si nous nous approchions trop près d’en faucher un. J’avais bien l’intention d’éteindre l’un de ses derniers poids lourds si l’occasion se présentait, notez bien, et Hanno devait se battre à l’une des portes avec le même objectif. Le problème, nous le savions tous deux, c’était qu’une fois les envahisseurs assez avancés, ils n’avaient plus d’autre choix que de combattre selon les règles de l’Horreur Cachée.
En règle générale, ça ne nous réussissait pas vraiment.
« Nous serons prêts », jura le Couteau peint, avant d’hésiter.
Je haussai un sourcil.
« Pourriez-vous garder le Sorcier renégat à vos côtés ? demanda-t-elle. Aussi habile soit-il, nous avançons plus vite sans lui, et il est bien plus utile à l’arrière. »
« Je l’embarquerai », convins-je.
Roland était un de ces mages éminemment raisonnables qui portaient une armure, alors je n’avais aucun problème à l’emmener sur un champ de bataille. D’ailleurs, pour un lanceur de sorts, l’Alaman était ridiculement difficile à tuer : la quantité d’artefacts protecteurs qu’il portait en permanence sur lui aurait paru impressionnante, voire paranoïaque, même dans les Terres désolées.
« Bonne chasse », dis-je en lui tendant le bras.
« À vous aussi, Gardienne », répondit le Couteau peint en le prenant.
J’attendis Roland. En gentleman qu’il était, il ne tarda pas. Une partie de moi s’étonnait toujours que le Sorcier renégat ne fût pas plus grand, songeai-je. C’était sans doute à cause de son long manteau de cuir par-dessus sa cotte de mailles, couvert de poches pleines d’artefacts. Bien que l’homme aux cheveux noirs se passât généralement de casque, il avait fait une exception cette fois-ci et en avait coiffé un bassinet lisse qui lui plaquait ses boucles contre le crâne. Il tenait un petit bâton bleu à la main, qui empestait la féerie à mes sens. Tiens, je ne l’avais jamais vu avec celui-là.
« Catherine, me salua-t-il en jetant un coup d’œil à la mêlée devant nous. Je regrette que nous ne soyons arrivés que si tard. »
« Les Porteurs de Noms n’auraient servi à rien sur les ponts, reconnus-je. Ça aurait été offrir des Revenants à l’ennemi. »
Ce n’était pas tout à fait vrai, mais les quelques Porteurs de Noms qui auraient pu faire la différence étaient nécessaires ailleurs. J’étais déjà là, après tout, et prétendre que l’Armée de Callow devait aussi bénéficier des services de la Sorcière des Bois en plus des miens aurait été difficile à défendre.
« Alors nous allons compenser notre absence, déclara fermement Roland. Où avez-vous besoin de moi ? »
Je ne pus m’empêcher de sourire. Il y avait une raison pour laquelle il avait été l’un des premiers Héros à me devenir sympathique.
« Tu restes avec moi, dis-je, et nous allons au cœur de la mêlée. »
« Ah, une mort certaine, répliqua-t-il sèchement. Comme votre compagnie m’a manqué, Gardienne. »
« Ne sois pas si sinistre, le rabrouai-je. Ce n’est que presque une mort certaine. »
« Ce serait donc notre meilleure chance depuis un bon moment », ricana-t-il.
Il m’offrit galamment son bras pour marcher. L’intention était louable, mais il reçut tout de même un coup de coude dans les côtes. C’était un champ de bataille, pas une promenade dans un jardin. Les Alamans, Dieux sans pitié. Même à la putain de fin du monde. Plus nous approchions de l’avant, plus il devenait difficile d’avancer : la pression des soldats augmentait, encore et encore, jusqu’à nous comprimer dans la seule rue qui permettait de sortir des barricades. Il y avait désormais une autre ouverture, songeai-je, mais la pression ne retomberait pas avant un moment. À une trentaine de pieds devant nous, je vis les murs de boucliers s’écraser l’un contre l’autre, les morts serrés les uns contre les autres tandis que mes lourds tentaient de les enfoncer. Je me penchai vers Roland.
« Tu peux dégager le passage ? demandai-je en désignant la mêlée.
« Si j’ai le temps de lancer un sort, répondit le Sorcier renégat. Pourquoi ? »
« Parce que, si je ne me trompe pas, murmurai-je, nous sommes sur le point de tomber dans une embuscade. Il faut que tu attires l’attention. »
Il m’adressa un regard accablé. Je le fixai sans ciller jusqu’à ce qu’il cède dans un soupir.
« Je ferai l’appât, dit Roland. Kallia est dans le coin ? »
Je hochai la tête. Le Couteau peint, malgré les combattants assez directs qui composaient son équipe, restait une assassine dans l’âme. Elle attendait, elle aussi. Le Sorcier renégat fit rouler son épaule.
« Alors, au travail », dit le Héros.
Je reculai d’un pas, tirai sur la Nuit et la laissai retomber sur moi comme un voile. J’en arrachai un éclat, le façonnai en œil et le lançai dans le ciel. Puis je fermai mon œil de chair et regardai par l’autre. Grâce à la brèche ouverte par le Chevalier Rouge, les compagnies de ce secteur avaient renversé la situation. Il était difficile de grimper au milieu des décombres, et des cadavres jonchaient la pente, mais mes légionnaires avaient désormais atteint le sommet de la barricade et taillaient en pièces les arbalétriers et les lanciers. Devant moi, je regardai au-delà de la terrible mêlée dans la rue et vis les squelettes affluer de toutes les rues adjacentes pour s’y entasser au point de pouvoir à peine bouger. Pourtant, c’étaient les maisons que j’observais de plus près, leurs toits de pierre couverts de tuiles. Je ne voyais pas encore de Revenant, mais ça ne signifiait pas qu’il n’y en avait pas.
Devant moi, le Sorcier renégat poussa un cri rauque et pointa son bâton ouvragé vers le ciel : des flammes en jaillirent comme une volée d’oiseaux, brillantes et multicolores.
Je ne pus m’attarder sur ce spectacle, car l’ennemi se mettait en mouvement. Trois Revenants apparurent sur un toit qui avait été vide jusqu’à ce qu’une flèche s’envole — mon cœur se serra un instant, mais l’archer portait un cuir vert vif, ce n’était donc pas le Faucon — et une illusion se dissipa. Je les gardai à l’œil tandis que celui qui devait être un mage Revenant, à moins que ces robes tourbillonnantes ne fussent une sorte de crime, levait un bâton d’or ouvragé et les dissimulait de nouveau par une illusion. J’avais eu le temps d’observer le troisième un battement de cœur : il portait une bonne armure et un grand bouclier, qui n’appartenait à aucun des Fléaux. Peu importait lequel d’entre eux se trouvait là, ils attendaient toujours leur heure ; je restai donc en retrait, moi aussi.
Autour de moi, les soldats commencèrent à avancer, s’écartant de ma position sans savoir pourquoi. Je notai que ce que Roland avait fait semblait avoir fonctionné.
Les trois Revenants étaient de nouveau sous illusion, mais à présent que je savais quoi chercher, je pouvais goûter le pouvoir subtil dans l’air et suivre leur position. La bande du Couteau peint s’y prit autrement : un battement de cœur plus tard, un faucon descendit sur le toit et se transforma en grand chien en atterrissant, puis se mit aussitôt à humer l’air. Sachant leur position compromise, les Revenants passèrent à l’attaque : l’illusion se dissipa, une flèche fut tirée sur la Métamorphe — qui se changea en ours pour l’encaisser sans broncher — et le mort-vivant armé d’une épée et d’un bouclier fit volte-face pour attaquer notre Porteuse de Noms en éclaireuse. Une erreur tactique, songeai-je, tandis que le Couteau peint apparaissait derrière leur mage et lui tranchait la main qui tenait le bâton. Un battement de cœur plus tard, la Lame de la Miséricorde était là à son tour, atterrissant dans un éclair de Lumière qui perça le toit et le força à rouler vers l’avant pour ne pas passer au travers.
La victoire n’était pas acquise, songeai-je en les observant. La main coupée du mage Revenant continuait de manier le bâton, et la Lame de la Miséricorde recula, surprise, quand le mort-vivant à l’épée et au bouclier encaissa sa grande épée sans ciller. Mais la bande de Porteurs de Noms avait l’avantage. Ce qui signifiait que nous allions bientôt être confrontés… L’obscurité tomba sur le toit, et je jurai. J’avais sans doute trop espéré que le fait d’avoir été ensevelie sous la majeure partie du Hainaut suffirait à tuer le Manteau. Au moins, je découvris où elle se trouvait : sur un toit très loin à ma gauche. Elle se tenait à côté de ce qui devait être le Revenant le plus négligé que j’aie jamais vu : à peine plus qu’une peau décharnée et des os, avec des cheveux ébouriffés et des vêtements de paysan trop larges. Pas une arme en vue, et il avait l’air complètement perdu.
Il n’aurait pas pu avoir l’air plus dangereux, à moins qu’on ne lui ait gravé le mot sur son putain de front.
« Très bien, grognai-je. À moi. »
Le plan devrait fonctionner. Je relâchai la Nuit qui me dissimulait et la façonnai en ombres solides. Elles s’enroulèrent autour de moi, puis jaillirent en vrilles que j’utilisai comme d’immenses jambes. Les légionnaires en contrebas poussèrent des cris de surprise tandis que je les enjambais, puis franchissais la barricade. Les squelettes s’acharnaient en vain sur les membres d’ombre. Un trait de magie fusa vers moi, mais je me déplaçai distraitement pour le laisser passer, sans quitter le Manteau des yeux. Elle pointa sa grande masse d’acier vers moi ; sa silhouette cuirassée se découpait dans la pénombre que les nuages laissaient filtrer, et le monde frissonna sous la force de la malédiction qu’elle lança. Malheureusement pour elle, elle était tombée dans le piège de l’histoire que j’avais préparée.
Une femme en armure d’acier rouge bondit sur la trajectoire de la malédiction en riant, et le monde frissonna de nouveau.
Je ne suis pas la cinquième de leur bande, pensai-je. Tu as frappé trop tôt. Je souris au Fléau, tout en me guidant pour atterrir sur le toit le plus proche de celui du Manteau. Le Chevalier Rouge me rejoignit là-haut ; son armure étincelait d’un rouge plus profond, grâce à la malédiction qu’elle avait pu Dévorer. Elle cracha sur le côté, porta la main dans son dos et en tira une épée à deux mains.
« Faible, ricana le Chevalier Rouge. Ta haine est faible. Je vais te montrer ce qu’est une véritable Porteuse de Noms, espèce de petite garce en armure. »
Je fis rouler mon épaule et la rejoignis en boitant, tandis que le Manteau pivotait pour nous faire face et que le Revenant à ses côtés nous observait, perplexe. Je tendis mon Nom, tentant de cerner ses capacités, mais ne perçus qu’une vague impression de malchance. Et pourtant, je souris en sentant une onde derrière moi et en voyant les ténèbres du Manteau soudain disparaître à nos côtés. La Confiscation de Roland fonctionnait donc sur les malédictions du Manteau. Bon à savoir.
« Occupe-la, dis-je au Chevalier Rouge en me préparant à bondir sur l’autre toit. Mais ne prends pas de risques. Nous pouvons attendre que les autres… »
L’instinct me tira vers le côté et je lui obéis. Cela me sauva la vie. Je sentis soudain une vague de puissance déchaînée monter d’en bas, puis le monde explosa. Je dégringolai à travers des éclats brûlants de ce qui avait été des tuiles un instant plus tôt, les yeux protégés par mon bras, tandis qu’une malédiction passait assez près pour faire bruisser le Manteau de Woe. Je heurtai le sol un instant après, étouffant un cri en atterrissant sur ma mauvaise jambe, mais me redressai malgré la douleur face à un simple bâton de chêne pointé sur moi. Une silhouette décharnée, vêtue d’une robe grise passée, se tenait devant moi au milieu d’un cercle de protections. Ses yeux étaient sans vie et ses longs cheveux noirs tombaient dans son dos. Le Tumulte, le plus grand lanceur de sorts au service du Roi Mort, se mit à incanter. Mon instinct m’alerta de nouveau, me prévenant d’une mort certaine, mais avant que je puisse l’écouter et bouger, un vacarme assourdissant couvrit tout le reste et le sol trembla.
Le mur explosa un battement de cœur plus tard, projetant des éclats dans toutes les directions : la forteresse volante venait d’écraser trois pâtés de maisons. Je dus tirer sur la Nuit pour m’y prendre comme il fallait et éviter que l’onde de choc ne m’éclabousse contre les murs. Le Tumulte n’eut pas cette chance : ses protections ne laissèrent passer aucun dégât, mais juste assez de vent pour le plaquer contre son propre bouclier magique. Je repris péniblement mon souffle, relâchai la Nuit et chassai la poussière de mes yeux. Un rire m’échappa tandis que quelqu’un flottait jusqu’au sol pour se placer entre le Fléau et moi. Akua Sahelian, protégée de la tête aux pieds par une armure qui ne l’empêchait pas d’être la plus belle femme que j’aie jamais vue, défia le mage mort-vivant du regard.
« Celui-là, tu peux me le laisser, ma chérie, lança-t-elle d’une voix traînante. Nous n’avons jamais terminé notre petite conversation dans le Hainaut. »
Au loin, j’entendis des sabots, puis des cris de guerre en mthethwa. Enfin, je laissai éclater mon rire.
Il était temps de récolter quelques scalps.