Chapitre 612
Juniper avait l’air de vouloir arracher la tête à quelqu’un, et il n’était pas impossible qu’elle le fasse avant la fin de la journée.
« Ils battaient déjà en retraite, admit ma maréchale. J’ai moi-même ordonné le repli pour qu’il se fasse en bon ordre, plutôt qu’en débandade. »
Donc, surtout pour sauver les apparences, pensai-je avec une grimace. Toute tentative de franchir les ponts avait cessé, un spectacle qui me nouait l’estomac de peur et d’angoisse. Plus nous laisserions le Roi Mort s’installer sur l’autre rive, plus la situation empirerait. Il était assez révélateur qu’aucune tentative sérieuse n’eût encore été faite pour détruire nos ponts. Les sortilèges continuaient de fuser de part et d’autre, emplissant le ciel de traînées colorées et de cris sinistres, mais l’ennemi n’avait même pas encore essayé de tourner ses balistes contre nos forces de ce côté du gouffre.
« Il faut percer, dis-je sans détour. Sinon, autant considérer la bataille comme perdue. »
Nos assauts sur les deux derniers ponts de pierre se feraient tailler en pièces si nous n’attirions pas les forces ennemies en lançant notre propre offensive, et les Praesi avaient reçu l’ordre de ne pas engager leurs troupes avant que nous ayons établi une tête de pont dans l’enceinte de Keter.
« Jele sais, Catherine, gronda le Limier infernal. Tu crois que je l’ignore ? Mais je sais aussi que si je donne l’ordre, personne n’obéira. »
Je serrai les dents.
« Je sais que les pertes sont… »
« Nous avons déjà perdu près de deux mille soldats, dit Juniper d’un ton égal. »
Le chiffre me fit hésiter. Par les dieux. Tant que ça ?
« Ça ne fait même pas une heure, dis-je, hébétée. »
« Ces ponts sont de véritables abattoirs, répondit la Maréchale de Callow. J’ai ordonné une percée, avec des mages dressant des boucliers, et tout ce que ça a fait, c’est attirer les tirs des balistes. La seule consolation, c’est que les corps tombent au lieu d’obstruer le passage. »
Ça masquait aussi l’ampleur de nos pertes. Du moins, en partie. Les soldats qui se trouvaient trois compagnies derrière le front au début de la bataille allaient remarquer qu’ils en occupaient maintenant la première ligne, puisque tous ceux devant eux étaient morts.
« Il nous faut engager des porteurs de Noms, dit Juniper. Le Hiérophante peut-il couvrir notre avancée ? »
Toujours hébétée, je détachai maladroitement la boucle de mon casque. Mon visage était couvert de sueur et de poussière ; des mèches trop chaudes me retombèrent dessus lorsque je retirai le heaume.
« Pas sans foutre en l’air un autre front, dis-je. S’il protège notre avancée, il ne pourra pas contrer les rituels ennemis. »
Je crachai sur le côté, sans parvenir à me débarrasser du goût de fer dans ma bouche.
« Comment va l’Artificière Bénie ? demandai-je. »
« Elle s’est remise sur pied, ce n’était qu’une bosse, répondit Juniper. Tu crois qu’elle peut nous aider à tenir les ennemis en respect ? »
« Je crois que c’est la seule combattante de poids encore disponible, alors c’est elle ou personne, répondis-je. »
« Je vais la faire chercher, répondit Juniper, puis elle hésita. »
« Dis ce que tu as sur le cœur. »
La grande orque avait l’air mal à l’aise.
« Ça ne suffira pas à les faire remonter sur les ponts, dit-elle. Pas après le massacre qu’ils viennent de subir. »
Écartant de mon œil mort mes cheveux trempés de sueur — ma queue-de-cheval se défaisait —, je me tournai vers l’Armée de Callow. La tente de commandement de Juniper était idéalement placée : elle surplombait l’offensive, disposait d’un solide réseau de protections et offrait assez de place pour que Zombie puisse s’y poser. Elle était toujours là-bas, attachée à un poteau. Une armée, avais-je souvent pensé, ressemblait à une bête immense. Elle avait un souffle, des poumons, des veines et du sang. On pouvait la mettre en colère ou la blesser, lui donner du courage ou la rendre lâche. Et bien que je fusse incapable de traiter de lâches ces hommes et ces femmes qui m’avaient suivie à l’autre bout du monde, en observant les rangs qui se déplaçaient, je vis que le combat venait de leur être arraché.
Deux fois déjà, tous les assauts contre les murs de Keter avaient échoué, et voilà qu’ils se posaient une terrible question : pouvait-on seulement les franchir ?
Ils n’en étaient plus certains, et dans une bataille comme celle-ci, c’était aussi grave que de croire que la chose était impossible. Dès qu’on doutait, le sifflement de chaque flèche devenait un chant funèbre, et l’éclat de la lame ennemie la promesse de la mort. Comme un ver dans une pomme, le doute dévorait mon armée de l’intérieur.
« C’est ma faute, dis-je à voix basse. »
Juniper se tourna vers moi, le regard noir.
« Je ne sais pas ce qui t’est passé par la tête, mais… »
« C’est ma faute, répétai-je d’un ton qui n’admettait aucune contradiction. Je me bats à cheval depuis le début de cette bataille, Limier infernal. Ce n’est pas comme ça qu’on gagne une lutte d’usure. »
Je serrai le poing dans mon gantelet.
« Du sang et de la boue, dis-je. On en revient toujours au sang et à la boue, pas vrai ? »
Je remis mon casque. Juniper me lança un regard noir.
« L’imprudence ne nous fera pas gagner. »
J’attachai la boucle et tirai dessus pour vérifier qu’elle tiendrait. Le geste m’était familier, presque réconfortant. Combien de fois l’avais-je fait, déjà ? Par les dieux, depuis combien de temps ? Je lui souris malgré moi.
« Tu te souviens du premier jeu de guerre qu’on a fait toutes les deux ? » demandai-je.
Elle renifla.
« Ratface et moi avons fait un jeu de guerre, rectifia Juniper. Toi, tu n’étais qu’une va-nu-pieds armée d’une épée, et tu as pris le commandement après que je l’ai battu. »
Mon sourire s’élargit jusqu’à devenir un rictus.
« Je me souviens encore de ta colère noire quand j’ai utilisé mon Nom pour sauter par-dessus ce piège à rondins, dis-je. Tu as grogné : “C’était quoi, ça, par les Enfers ?” et… »
« Et tu as répondu : “Moi, en train de gagner”, acheva Juniper, presque souriante. Je m’en souviens. »
Je regardai les murs brisés de la Couronne des Morts, l’empire d’horreurs qui nous attendait encore au-delà.
« On en a fait, du chemin, pas vrai ? dis-je doucement. »
« Jusqu’au bout du monde, répondit le Limier infernal en découvrant ses crocs. »
Elle avait dans le regard cette lueur qui m’avait attirée dès le début, même quand nous n’étions que des gamines jouant à la guerre dans l’ombre de la Tour. Une lueur de silex et de fer, qui disait que l’âme derrière elle préférerait se briser plutôt que plier. Je levai le bras et le lui tendis ; après un battement d’hésitation, elle le saisit. Un vieux salut de légionnaire.
« L’armée est à toi, dis-je. Tu connais les plans. »
Son visage se crispa, les émotions y défilant trop vite pour que je les déchiffre. Sa main se resserra autour de mon bras.
« C’est une folie, ce que tu fais, dit Juniper des Boucliers Rouges d’une voix rauque. Une sacrée folie, et je ne peux même pas te passer un savon pour ça. »
Elle lâcha mon bras comme si mon armure l’avait brûlée.
« Seigneur de guerre, dit Juniper. »
Je levai mon bâton, puis l’abattis. Ce n’était que du bois d’if mort, et il n’y avait que de la pierre dessous ; pourtant, celle-ci s’écarta devant le bois comme de l’eau. Le bâton resta fiché dans la pierre, et y demeurerait jusqu’à ce que je le reprenne.
« Limier infernal, répondis-je. »
Puis, sans un mot de plus, je descendis dans la foule. Dans les rangs. Mon œil erra à la recherche de quelque chose, puis s’arrêta sur sa cible. Un garçon de ma taille environ et, tandis que j’ouvrais la bouche, je compris brusquement que je le connaissais.
« Edgar, c’est bien ça ? »
« Madame, oui, salua précipitamment le garçon — non, cela faisait des années, le jeune homme, à présent. Et je suis sergent maintenant, madame. »
« Je vois ça, répondis-je en jetant un coup d’œil à ses galons. »
Il se redressa, gonflé d’orgueil par ces mots.
« J’ai encore besoin d’un service, sergent Edgar, dis-je. Je dois emprunter un bouclier. »
Il n’hésita pas. Je vis passer dans son regard quelque chose qui n’était ni tout à fait de la fierté ni tout à fait du chagrin. Sans sourciller, il me tendit son bouclier et m’aida même à y glisser le bras.
« Ça ne vous servira à rien sur votre corbeau monstrueux, remarqua le sergent Edgar. C’est un bouclier de fantassin, madame. »
« C’est donc exactement ce qu’il me faut, répondis-je. »
Il marqua une pause, et les soldats autour de nous en firent autant. Aucun de nous n’essayait de parler à voix basse, et les rangs étaient serrés. Des murmures se propagèrent.
« Prends-en un autre avant d’entrer dans la mêlée, dis-je en lui tapant affectueusement l’épaule. Que la Fortune te soit favorable, sergent Edgar. »
« Par les Enfers, sourit le jeune homme, ça, ce serait une première. »
Un rire franc et satisfait s’éleva. Je le laissai me porter en avant. Clopinant d’un pas après l’autre, je traversai la mer de légionnaires. Les regards me suivaient comme si j’étais une étoile filante ; des mains se tendaient timidement pour toucher mon bouclier ou le bord de mon manteau à mon passage. Et je sentis le mouvement se propager. Comme un frisson, une secousse physique parcourant la grande bête qu’était mon armée. J’étais là, parmi eux. La nouvelle passa de bouche à oreille, si vite que bientôt les soldats devant moi tournaient déjà la tête dans ma direction. Je n’accélérai pas mon pas boiteux : cela n’aurait servi à rien. Quand j’atteignis le bord du camp, le bord de la falaise, quand je gravis les marches jusqu’au début du pont et me retournai, je découvris une mer de visages qui m’attendaient.
Au-dessus de nous, un ciel infernal et nuageux s’illuminait des lueurs sinistres de la sorcellerie de guerre. Au loin, les déflagrations de pouvoir ressemblaient à un souffle brisé, juste assez fort pour faire flotter les bannières. Première Armée. Quatrième Armée. Et, devant moi, la Troisième. L’avant-garde de toutes mes victoires, que j’avais baptisée les Intrépides pour leur courage inébranlable.
« Je ne vous mentirai pas, leur dis-je, ma Voix renforçant mes paroles pour que tous les entendent. La mort nous attend. »
Personne ne fut surpris. Ils avaient vu mourir trop de leurs amis pour l’être encore.
« Ils nous attaqueront avec le feu et la tempête, dis-je. Avec tous les tours horribles qu’ils attendaient de pouvoir déchaîner. Dès qu’ils penseront que nous pouvons gagner, ils libéreront les Enfers, jusqu’à ce que les portes brisées se balancent dans le vent. »
J’expirai.
« Et malgré tout, je vous le demande, dis-je. Marchez. Saignez. Mourez, jusqu’à ce que nous ayons franchi le gouffre et renvoyé la mort au fond de la gorge du Roi Mort. »
Il n’y eut pas d’acclamations. Je ne leur avais pas lancé un défi fanfaron dont on pouvait rire. Tous savaient ce qu’il leur en coûterait d’y parvenir.
« Je ne vous en voudrai pas si vous fuyez, leur dis-je, même s’il ne nous reste nulle part où aller. Nous sommes tous bien loin de chez nous. »
Je les regardai et vis dans leurs yeux qu’ils ne voulaient pas se battre. Ils m’aimaient, pensai-je, et pourtant, ils ne voulaient pas se battre.
« Mais si nous ne gagnons pas ici, nous entraînerons le monde entier dans notre chute, dis-je ; alors je franchirai ce pont. »
Des murmures bas et pressants s’élevèrent. Le bouclier à mon bras ne passait pas inaperçu.
« Et je sais que c’est plus que ce qu’une reine peut vous demander, lançai-je, mais je vous le demande quand même. »
Mes doigts se crispèrent, puis se détendirent lentement.
« Vous m’avez fait confiance à Dormer et dans les Camps, à la Botte de Maillac et aux Quatre Armées, dis-je, en Arcadie et dans les Terres désolées, sur chaque parcelle maudite où un soldat a jamais trouvé la mort. »
Par les dieux, où ne les avais-je pas entraînés ? Ils avaient même saigné hors de la Création, comme si Calernia était un champ de bataille trop petit pour qu’ils y meurent.
« Faites-moi confiance une fois encore, les priai-je. Suivez-moi dans la brèche, à travers les ténèbres et les ruines, jusqu’à ce que nous ressortions de l’autre côté. »
Peut-être qu’un jour, on me qualifierait de reine soldate, mais la vérité était plus simple : j’étais la reine des soldats. J’avais passé plus de temps en selle que sur mon trône, confiant les subtilités du gouvernement à un régent après l’autre tandis que je partais disperser les ennemis de Callow. On m’avait peut-être couronnée à Laure, ointe et proclamée reine, mais mon véritable royaume se tenait devant moi : des bannières et de l’acier.
L’Armée de Callow.
« Toi et moi contre le reste de ce putain de monde, une dernière fois. »
Au loin, un éclair crépita et éclata en une gerbe de lumière. Tandis que les cendres tombaient du ciel comme la pluie, je me tins devant une mer de soldats qui refusaient de croiser mon regard. Le silence planait dans l’air comme la peste, et plus il durait, plus mon estomac se nouait. Il ne serait pas rompu, compris-je. Ils ne trouveraient pas le courage de lever leurs bannières et de me suivre encore. Toute ma vie, j’avais attendu — redouté, espéré — le moment où je demanderais enfin trop à mes soldats. Le moment où ils reculeraient, où ils retiendraient cette loyauté qui m’avait permis de tenir debout bien avant que je commence à m’appuyer sur un bâton. Eh bien, c’était donc là, pensai-je, enfin.Vous avez tenu jusqu’au bout,pensai-je en les regardant.Vous n’avez pas à en avoir honte.
Mais j’avais un devoir, et j’avais prêté serment : que ce soient les dieux, les rois ou toutes les armées de la Création. Alors je dégainai lentement mon épée et la levai vers eux en salut.
« Soyez fiers, leur dis-je, et je pensais chaque mot. Vous avez atteint le bout du monde. »
Puis je leur tournai le dos. Je descendis le pont, clopinant d’un pas après l’autre, l’acier résonnant contre mes bottes. Trois pas, cinq, dix. Au loin, deux balistes étaient pointées dans ma direction, et je vis un mouvement. Les dents serrées, je tirai sur la Nuit et la laissai couler dans mes veines. Je tranchai l’air, ma lame laissant derrière elle une traînée d’obscurité ; une vague de Nuit repoussa les pierres qui m’auraient transpercée. Je levai mon bouclier, redressai le dos et me remis en marche. C’était simple, pensai-je, il me suffisait de ne pas compliquer les choses. Il n’y avait que l’ennemi devant moi, rien d’autre dans toute la Création.
Encore un pas. Toujours un pas de plus, jusqu’à ce que j’arrive de l’autre côté.
« INTRÉPIDES ! »
Mes pas trébuchèrent, mais je ne pouvais pas me laisser distraire. Bien plus loin, une troupe de mages lança dans ma direction un rituel qui se déployait comme une vague rampante et grise. Je tirai de nouveau sur la Nuit, fracassai un pilier d’un noir absolu contre le sort et tordis ma volonté. Le rituel aspira la magie avant d’exploser, emportant avec lui la formule du sort.
« INTRÉPIDES ! »
Le cri s’éleva de nouveau, et cette fois, d’autres voix le reprirent. J’avançai en boitant, le bouclier levé, tandis que le monde se rétrécissait devant moi. Je marchais sur une bande d’acier large de trois hommes, sans rambarde ni rien qui pût empêcher un simple faux pas de vous précipiter vers la mort. Des bandes pareilles s’étendaient à ma droite et à ma gauche, telles des dents mordant le vide sous nos pieds. La sorcellerie éclatait devant moi ; des assemblées de mages, réduits à des os et à une sorcellerie verte et ardente, façonnaient des monceaux de malédictions ou de givre. Par les dieux, ils étaient bien trop nombreux, et je n’étais même pas encore à portée de flèche.
« Sve Noc, priai-je en crépusculaire. Mes ennemis sont nombreux et leur courroux est grand : accorde-moi la ruine, afin que je la déchaîne en ton nom. »
Je tressaillis, la Nuit bouillonnant dans mes veines, et poussai un cri rauque tandis que des ombres se détachaient de mon dos et s’échappaient de sous mes manteaux en nuées. Des centaines de corbeaux, éclats d’obscurité, prirent leur envol et se répandirent en vague, se jetant sans peur dans la sorcellerie ennemie. Je sentis le goût du sang sur mes lèvres et l’essuyai du revers de mon gantelet, avant de cracher le reste dans le gouffre. Encore un pas, me rappelai-je. Au loin, les corbeaux plongèrent dans les sorts et s’évanouirent comme la brume du matin, contaminant chaque sort qu’ils touchaient et le rongeant de l’intérieur. Combien m’en restait-il ? Assez, me dis-je. Il m’en resterait assez.
Mes doigts étaient moites de sueur, mon gambison trempé sous ma cuirasse. Des flocons de cendre collaient à mon visage et au tissu humide qui couvrait mon œil mort, mais je continuais d’avancer. Ma jambe blessée brûlait, pulsait à chaque pas, mais la douleur était une vieille amie.
Les balistes s’étaient tues, et je compris pourquoi : on les avait repositionnées, dans l’attente du moment où elles pourraient lancer une salve complète. Sauf que les pierres et les carreaux ne visaient pas que moi. Les machines crachaient la mort sur mon pont, mais aussi sur les autres. Et je ne pus m’empêcher de jeter un coup d’œil derrière moi, bien que je sache que cela briserait mon calme. La bannière de la Troisième Armée flottait au vent, et les légionnaires avançaient. Rangs serrés, boucliers levés, visages graves. Mais ils étaient venus, marchant sur les bandes d’acier qui menaient tout droit à la mort, et mon cœur se serra à cette vue. Toujours la Troisième, intrépide jusqu’au bout. Je ne laisserais pas leur confiance être trahie.
Je brandis mon épée, la Nuit bouillonnant déjà en moi.
« Je vous apporte la parole de la déesse aux deux visages, dis-je. »
La Nuit tourbillonna au-dessus de moi, s’élevant dans le ciel comme un vent furieux ; tel une lame transperçant les Cieux, mon sort perça les nuages. Le bras tremblant sous l’effort, je baissai mon épée et entraînai le reste du ciel avec elle.
« Et cette parole, c’est non, sifflai-je. »
Le vent et les nuages se déchaînèrent, un fleuve traversant les ponts d’un trait de pinceau, et les projectiles furent engloutis tout entiers. Je dissipai le sort et haletai, des frissons d’épuisement me parcourant l’échine. J’avais percé les nuages, et la lumière du jour brillait par l’ouverture. Les rayons baignaient les cendres qui tombaient, si pâles que j’aurais presque pu croire qu’il neigeait. Au loin, j’entendis des acclamations rauques, mais un bruit plus proche retint mon attention. Des bottes sur l’acier. Les légionnaires me rattrapaient. Et avec eux, porté par le vent trop chaud, un dernier son parvint à mes oreilles.
« Les chevaliers auront la gloire
Le roi gardera son trône. »
Je ne savais pas s’il fallait rire ou pleurer, alors je gardai les yeux fixés droit devant moi. Encore un pas, me jurai-je, puis j’avançai en boitant.
« Nous ne serons pas dans l’histoire
Nos noms resteront inconnus. »
La sorcellerie gonfla devant moi, mais le ciel poussa un cri et des traits de foudre pâle s’abattirent sur les mages ennemis. Non, pas de la foudre : de la Lumière. L’Artificière Bénie était entrée dans la bataille. Les acclamations retentirent de nouveau. Encore un pas, priai-je, et j’avançai sous la pluie de cendres.
« Alors prends ton épée, garçon
Les voilà qui reviennent
Et là, dans la boue… »
« C’est nous qui tenons la ligne, murmurai-je. »
Encore un pas, et tous les Enfers s’ouvrirent : la portée des archers. J’étais à mi-chemin. Ils avaient amassé des archers et des arbalétriers pendant que nous attendions, alignant tous les squelettes capables de tenir debout et de viser, en rangs serrés sur chaque parcelle de pierre dont ils disposaient. Ils tirèrent tous ensemble, avec une précision impossible, et la mort s’envola en essaim. Je puisai profondément dans la Nuit, ma lame enveloppée d’obscurité, et tailladai devant moi. Derrière nous, un immense javelot de Lumière fusa et, tandis que les capitaines criaient leurs ordres, l’Armée de Callow lança une vague de boules de feu.
Ce ne fut pas suffisant.
Je tailladai les flèches qui fonçaient sur nous, couvrant même les ponts à mes côtés, mais d’autres décrivaient des arcs au-dessus de nous et il y en avait tout simplement tropnombreusespour toutes les arrêter. L’acier transperçait les boucliers, déchirait la chair et précipitait des soldats hurlants dans le vide.
« Les princes prennent les Vallées
Le Tyran est aux portes
Nos récoltes se flétrissent et périssent,
L’armée ennemie est puissante. »
La ligne vacilla ; je la sentis plier. Mais je continuai d’avancer, et eux aussi, leurs voix s’élevant pour entonner la chanson avec défi. La tempête de flèches ne représentait pas le danger d’un seul souffle. C’était une condamnation en trois temps, car l’ennemi répétait sans cesse les mêmes gestes : encocher, bander, tirer. Les morts ne se fatiguaient pas et n’hésitaient pas ; ils ne manquaient leur tir que lorsqu’une corde lâchait et devait être remplacée. Alors la mort nous frappait par vagues, implacable. Un trait ricocha contre le flanc de mon bouclier, un autre m’effleura la joue, et je peinais à rassembler la Nuit assez vite.
« Mages, en avant ! » retentit le cri, et bientôt des boucliers surgirent devant nous, mais, comme la fois précédente, ils attirèrent l’attention.
Les balistes concentrèrent leurs tirs sur les cibles visibles que formaient les panneaux translucides de magie, les faisant éclater là où les flèches avaient échoué. La ligne pliait de nouveau, et même avancer d’un seul pas me demandait autant d’efforts que de remonter un courant. Nous échouions encore. J’étais déjà épuisée, bien plus que je n’aurais dû l’être, mais à quoi bon économiser mes forces quand nous étions sur le point de perdre ? Je fis un pas en avant, manquant de mordre ma langue sous la douleur brûlante de ma jambe, et arrachai maladroitement les sangles qui maintenaient mon bouclier à mon bras. Les flèches tombèrent, mais j’avais un gardien : une boule de flammes bleues se forma devant moi, tournoyant et grossissant jusqu’à engloutir tous les projectiles avant de s’éteindre. Masego me protégeait.
À présent, c’était à moi de protéger les autres.
Je jetai le bouclier, l’entendis racler le bord du pont avant de disparaître dans les ténèbres, puis j’expirai profondément. Inspirer, expirer, régulièrement. Si je puisais trop de Nuit alors que j’étais épuisée, j’allais vomir.
« Alors prends ton épée, garçon
Les voilà qui reviennent
Et là, dans la boue,
C’est nous qui tenons la ligne. »
Je puisai au plus profond. Jusqu’à ce que mon souffle se change en brume sous l’effet du froid dans mes veines, jusqu’à ce que la lumière me fasse mal aux yeux et que j’entende mon cœur battre comme un tambour dans mes oreilles. J’avais accompli bien des prodiges de Nuit, mais celui-ci serait différent. Ce n’était pas la Première sous la Nuit qui descendait ce pont, la plus haute prêtresse de la Nuit. J’étais le Gardien, venu rétablir l’ordre dans la folie, et je ne faisais donc pas appel aux flammes noires ni aux malédictions. Keter croyait pouvoir m’intimider en lâchant monstre après monstre, en semant un champ de mort.
Mais j’avais amené le mien, fait de toutes les morts qui m’appartenaient.
« Lève-toi, grondai-je en levant la main. » Et pendant un instant, il ne se passa rien.
Puis les ombres sous les ponts, les ténèbres nichées sous les falaises, se mirent à bouillonner. Des filaments noirs jaillirent, d’épais tentacules de Nuit, et se rassemblèrent comme un fleuve courant vers la mer. Une forme commença à se dessiner au-dessus de ma tête, et même si Keter déchaînait des tempêtes de sorcellerie pour la briser, le Hiérophante ne laissait pas passer la moindre parcelle de magie. Le regarder travailler, c’était assister au geste d’un artiste : les malédictions se changeaient en flammes, qui brûlaient l’acide jusqu’à le réduire en fumée, laquelle s’enroulait en tentacules étouffant la lumière verte. Une seule volonté descendait le long d’une série de sorts, les brisant avec la grâce exquise d’un duelliste portant un coup fatal parfait. Encore et encore, l’homme qui avait jadis été l’Apprenti prenait le dessus. Et à chaque instant qu’il m’achetait, à chaque baliste que l’Artificière Bénie réduisait en pièces dans une explosion de Lumière, la forme au-dessus de moi grandissait. Elle gonfla jusqu’à atteindre une taille telle qu’elle masqua le soleil.
Un fleuve de flèches fut tiré dans les ténèbres et disparut comme si on les avait jetées dans un puits.
Quand les tempêtes de sorcellerie se dissipèrent, que la fumée se dispersa et que le vent chargé de cendres retomba, une bête monstrueuse se tenait face à l’ennemi. La mienne, ma Bête. Elle avait la forme d’un loup, tel qu’un enfant terrifié pourrait le voir dans une ombre projetée sur un mur : trop sinueuse, sa gueule d’une taille impossible hérissée de dents. C’était mon vieux compagnon, son souffle dans mon cou, son rire à mon oreille. Le monstre que j’avais bâti avec cent mille cadavres, semés sur les champs de bataille de l’est à l’ouest. J’avais construit mon trône au sommet d’une montagne de soldats morts, mais aujourd’hui, juste cette fois, le trône allait rendre ce qu’il avait pris. La gueule monstrueuse s’ouvrant en grand, la grande bête de Nuit inspira l’air de la Création comme pour le savourer. Mes hommes s’étaient arrêtés derrière moi ; je me retournai et leur adressai un sourire sauvage.
« EN AVANT ! criai-je. EN AVANT, SUIVEZ-MOI ! »
La Bête se mit à rire et, par les dieux, elle était terrifiante, mais la terreur était de notre côté. Je boitai, puis me mis à courir malgré la douleur, et le monstre chargea devant moi.
« Aux remparts, chantaient mes légionnaires en me suivant, acier au clair. »
La sorcellerie hurlait, les balistes tiraient et une salve d’une violence inouïe disparut dans le corps de la Bête. J’accélérai, un cri rauque jaillissant de mes poumons — de douleur autant que d’allégresse.
« Levez la bannière, dressez le bouclier. »
La Bête se rua sur l’ennemi, écrasant les morts-vivants à chaque pas et riant en engloutissant tout entière une machine de siège. Nous courions, aussi vite que possible, sachant que l’occasion ne se présenterait pas deux fois. Nous avions dépassé les deux tiers du chemin, et même plus. Nous étions si près.
« Une mort libre qu’ils ne peuvent voler. »
Les rituels éclatèrent de nouveau, et les archers ennemis se mirent à nous viser plutôt qu’à gaspiller leurs flèches sur mon monstre, qui les déchirait à coups de dents et de griffes, ravageant leurs rangs serrés. Les pointes d’acier recommencèrent à pleuvoir sur nous, emportant des vies et faisant couler le sang, mais notre course avait pris son élan. Elle ne ralentit pas, même quand les corps commencèrent à tomber.
« Quand nous les affrontons sur le champ. »
Je sentis Masego tenter d’Occidentaliser les rituels ennemis, mais ils étaient tout simplement trop nombreux. D’énormes épines d’une magie verte maladive jaillirent dans le ventre de la Bête et, malgré ses hurlements et ses coups de griffes, je sentis quelque chose creuser mon sort de l’intérieur. Je n’étais pas la seule sur le champ de bataille à savoir tirer parti de la ruine. La Bête commença à se désagréger morceau par morceau, hurlant et lacérant l’ennemi, et, quand mes bottes touchèrent le pont, son cœur se dissipa en brume. Un battement plus tard, je fis un autre pas et, au lieu de l’acier, je touchai la pierre.
J’avais traversé, et mon armée n’était qu’à quelques pieds derrière moi.
« Alors prends ton épée, garçon
Les voilà qui reviennent
Et là, dans la boue,
C’est nous qui tenons la ligne. »
Quand la chanson s’éteignit, l’Armée de Callow me suivit dans les ténèbres et les ruines. Je ris et percutai un squelette, tranchant son arc, sa corde et son cou. Il s’effondra comme une marionnette désarticulée. L’ennemi nous attendait, mais nous l’avions pris au dépourvu, et la Bête avait semé le désordre dans ses rangs. Il n’avait pas eu le temps de se redéployer ; tandis que je taillais dans une ligne d’archers, l’épée à la main, je sentis les troupes lourdes de la Troisième Armée la briser comme une coquille d’œuf. Obéissant à des ordres invisibles, les squelettes tentèrent de battre en retraite, détalant sur les pentes et à travers les maisons en ruine, mais nous les balayâmes comme une marée.
« Mages ! » criai-je en parant un coup et en ripostant avec férocité.
Le pommeau fracassa le crâne du squelette, qui vola en éclats, le tuant net.
« Mages, tirez sur les balistes ! » criai-je de nouveau.
Ils obéirent, et les flammes s’élevèrent, réduisant enfin au silence les machines ennemies. Une vague d’acier grossit derrière moi, et nous nous frayâmes un chemin parmi les archers et les arbalétriers jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul à abattre. Derrière eux se trouvaient de véritables combattants, des squelettes en armure armés d’épées, de haches et de boucliers, mais même en chargeant la pente, nous avions l’élan pour nous. Nous allions percer, franchir cette brèche et entrer dans Keter. C’était pour cela que je sentais déjà leur approche, pensai-je. Les Fléaux. Mais cela n’aurait pas d’importance, pas du tout, car nous n’avions pas encore fini, nous non plus. Tandis que Keter rassemblait ses horreurs et que mes hommes repoussaient les morts, avançant la tête de pont, de longues ombres s’abattirent sur nous tous. De grandes forteresses hérissées de soldats et de mages volaient entre nous et le soleil.
Les derniers soubresauts de l’Empire de l’Effroi de Praes venaient faire la guerre.