Chapitre 611
Une heure avant l’aube, le camp commencerait à s’agiter, mais je me réveillai avant cela.
C’était presque une bénédiction. Mon sommeil n’était jamais qu’agité : je retournais sans cesse à cette nuit de flammes vertes et de mains rouges. Je ne pouvais me réveiller trempée de sueur qu’un nombre limité de fois avant de ne plus avoir envie de me retourner et de me cacher la tête sous un oreiller. Dans l’obscurité précédant l’aube, je trouvai un feu, mes gardes encore ensommeillés éparpillés autour de moi, et fis trop cuire deux œufs. Les tranches de bacon, en revanche, étaient très bonnes, et l’eau bouillante se transforma en thé grâce aux deux magies que sont la patience et les importations étrangères coûteuses. J’engloutis mon repas et réchauffai mes mains contre la tasse, sirotant le thé tant qu’il était encore assez chaud pour me brûler la langue.
Mes obligations n’étaient pas encore réveillées, et je n’allais pas enfiler mon armure de combat plus tôt que nécessaire ; après avoir fini la dernière goutte de thé, je me levai donc pour m’étirer. Une promenade dans le camp ferait l’affaire et, comme mes gardes semblaient déterminés à me suivre, je les congédiai. J’étais maintenant tout à fait réveillée, et je sentais donc un fil du Destin tendu dans l’air. Pas celui de la bataille, il était trop ténu pour cela, mais ce n’était pas non plus une affaire sans importance. Mieux valait aller voir avant que quelqu’un ne songe à le tirer, me dis-je.
Je marchai sans me presser, sachant que je ne serais pas en retard. Je parcourus les larges avenues du camp de l’Armée de Callow, puis les ruelles plus étroites du Dominion, jusqu’à l’immense enchevêtrement de tentes de Procer. Au-delà d’une compagnie de fantassins qui dormaient à même le sol, tels des cadavres abandonnés sur un champ de bataille, je trouvai une tour de guet à demi effondrée — abattue par une construction bâclée, pas par les coups de l’ennemi — et une silhouette au sommet de l’escalier. Un homme, appuyé contre le muret brisé comme s’il s’agissait d’une balustrade. Sa cape était d’un brun passé, mais je reconnus sa carrure. Il ne se retourna pas quand je montai le rejoindre, même s’il avait dû m’entendre arriver.
Je vis qu’il contemplait la forme sombre et lointaine de la Couronne des Morts.
Je me glissai au bord du mur, appuyai mon bâton contre la pierre et adossai mes épaules à sa surface irrégulière. Dans la pénombre, avant que le jour ne commence à poindre, Keter était difficile à distinguer, même avec mes yeux bénis par la Nuit. On aurait dit une grande bête recroquevillée sur une île de néant, immobile, mais loin de dormir. Impossible de contempler longtemps la capitale du Roi Mort sans avoir l’impression qu’elle vous regardait en retour.
« Comment m’avez-vous trouvé ? demanda Hanno of Arwad.
Je tournai la tête vers lui, ce qui m’obligea à pivoter pour regarder de mon œil de chair — l’angle était mauvais. Hanno avait toujours été grand et large, avec la carrure et les mains d’un travailleur. Cela allait bien avec son visage simple, mais honnête, qui, sans être aussi serein qu’à l’époque où il servait encore le Jugement, avait conservé une certaine sérénité. Il était difficile à déstabiliser. Pourtant, ce matin, avant que le jour et les regards des autres ne nous rattrapent, il laissait l’inquiétude se lire sur son visage.
« J’ai suivi un fil, répondis-je. Il m’arrive de faire ça, de temps en temps.
— Mystérieux, répliqua-t-il avec appréciation. Encore dix ans comme ça, et tu rendras les jeunes porteurs de Noms complètement fous.
— Hé, si je vis vraiment jusqu’à un âge avancé, j’ai bien le droit de tourmenter les jeunes, bon sang, haussai-je les épaules. Ce n’est pas comme si le Mal offrait une pension ou quoi que ce soit. Ils sont radins, dans le coin.
Il renifla.
« Je ne saurais dire si c’est un blasphème ou non, avoua l’homme à la peau sombre.
— J’entends ça souvent, ces derniers temps, méditai-je, ce qui me semble injuste, étant donné que je suis la grande prêtresse d’une religion tout entière.
— Une religion, dit Hanno, qui tourne essentiellement autour du vol et du meurtre.
Je haussai un sourcil.
« Et alors ?
— Il existe un dicton sur les oiseaux de même plumage qui me paraît approprié, répondit-il avec calme, mais je crois que tu ne me pardonnerais jamais ce jeu de mots.
— Tu me connais bien, concédai-je.
Je laissai le silence s’installer, confortablement. Puis je passai à l’attaque avec toute la finesse qui me caractérisait.
« Alors, tu fixes Keter du regard, dis-je.
Il remua à côté de moi.
— Une question détournée ?
— Si tu es venu pour la vue, haussai-je les épaules, tu aurais mieux fait d’attendre après l’aube.
Je ne lui tirerais pas les vers du nez à coups de hameçon et de corde s’il ne voulait pas parler, mais je soupçonnais que, si c’était le cas, mes pieds ne m’auraient pas menée ici. J’avais souvent été de l’autre côté de ce genre de conversation pour ne pas confondre réticence et refus.
« Je n’ai jamais bien dormi avant les batailles, me rappela Hanno.
Je ne répondis pas. Nous savions tous les deux que ne pas dormir et venir ici, ce n’était pas la même chose.
« Je me sens irrité, finit-il par dire.
Tiens. Je ne l’avais jamais entendu dire ça. J’inclinai la tête sur le côté.
— Par quoi ?
— Par trop de gens, dit-il d’un ton las. Ce qui me fait comprendre que le problème ne vient pas d’eux.
— Ah, fis-je.
Il bougea et tourna le cou pour me regarder.
— Ah ? demanda-t-il.
— Ah, confirmai-je.
Il leva les yeux au ciel.
— Qu’est-ce que tu veux dire par « ah » ? insista-t-il.
— Que je ne suis pas surprise, répondis-je. Tu es assez proche d’être porteur d’un Nom pour pouvoir utiliser un aspect et chevaucher la providence, mais tu n’en as pas revendiqué un ouvertement. Par expérience, je peux te dire que ce n’est pas une position agréable où rester.
Mon Nom d’Écuyer avait connu une longue agonie dans les affres de l’Hiver, une période durant laquelle j’avais combattu certains des Héros les plus dangereux du continent et joué avec des dieux mineurs. Je me souvenais bien de ce que c’était que d’avoir le Rôle sans le reste.
« Même un saint finit par s’agacer s’il reste trop longtemps assis sur un siège hérissé de pointes, poursuivis-je.
— Je ne prétends pas être un saint, répondit Hanno d’un ton égal.
Ça n’a jamais empêché personne de te le jeter à la figure, pensai-je, mais malgré sa justesse, cette remarque ne l’aiderait pas du tout.
« Je ne peux pas t’en vouloir, répondis-je plutôt d’un ton traînant. Laurence m’a suffisamment dégoûtée de l’idée, elle aussi.
Il n’était pas tout à fait amusé — il gardait un souvenir bien plus tendre de la Sainte des Épées que moi —, mais la tension qui lui raidissait les épaules s’atténua. Tout en gardant un œil sur lui, je décidai de ne pas insister davantage. Il avait l’air d’un homme qui ruminait ses pensées. Si elles avaient un goût assez déplaisant, il finirait bien par les recracher, non ? Et dire qu’on prétendait que je n’apprendrais jamais la patience.
J’avais eu assez de patience pour survivre à la plupart de ces enfoirés. Alors, qu’est-ce que vous en dites ?
« Il y a un Nom à prendre, finit par dire Hanno. Tout ce que j’aurais à faire, ce serait tendre la main.
— Mais tu ne l’as pas fait, remarquai-je.
C’était évident, mais ça le ferait parler.
« Je m’en suis détourné deux fois, avoua-t-il en passant une main dans ses cheveux coupés court.
Je haussai les sourcils et dus réprimer l’envie de siffler doucement. Pas étonnant qu’il se sente nerveux. Il résistait à sa propre transition. Quand il était devenu prétendant au rôle de Gardien de l’Ouest, il avait cessé d’être le Chevalier Blanc, même si au moins un de ses anciens aspects avait subsisté. Après qu’il eut renoncé à cette prétention et que je fus montée en puissance pour remplir le Rôle, la question de savoir ce qu’était exactement Hanno of Arwad était restée en suspens. À l’entendre, il se débattait avec cette question autant que nous tous.
Je ne pris pas la peine de demander de quel Nom il hésitait à s’emparer. J’avais mes soupçons, mais à vrai dire, cela n’avait pas tellement d’importance. Un Nom n’était que la cristallisation de ce que l’on était censé être, de ce que l’on était censé faire. Le rouge, la vie, résidait dans le Rôle. C’était avec lui que nous luttions, bien plus qu’avec la question de savoir si une Championne devait être Vaillante ou Invaincue. Le « quoi » était donc, en réalité, secondaire face à la question qui, elle, comptait.
« Pourquoi ?
Le mot le fit froncer les sourcils. C’était rare, et je me surpris presque à le dévisager : c’était… humain, voilà tout. Hanno n’avait jamais été étranger à la manière dont certains autres porteurs de Noms pouvaient le devenir, tout de froid et de puissance, dépouillés de tout le reste, mais il avait toujours eu quelque chose d’un peu distant. Le calme, la sérénité de son visage et de ses yeux, tout cela convenait à un Chevalier Blanc. C’était presque attendu. Mais il y avait là quelque chose à admirer, pas à comprendre, car qui pouvait vraiment comprendre une certitude aussi absolue ? Et voilà qu’il fronçait les sourcils, presque comme un enfant. Je souris.
« Qu’est-ce qui t’amuse tant ? me lança Hanno.
— Quand j’étais petite, dis-je, j’avais parfois l’impression que le monde était figé dans l’ambre. Peut-être pas tout entier, mais du moins les parties qui comptaient. Comme si rien d’important ne changeait jamais vraiment.
Je suivis du doigt le bord de la pierre rugueuse.
« Mais nous l’avons changé, dis-je, presque incrédule. Sur le moment, je n’avais pas vraiment l’impression que c’était ce que nous faisions, mais nous l’avons fait. Et maintenant que je sais comment le voir…
Toutes ces années à nager à contre-courant, à connaître le sang, la boue et les larmes, avaient donné naissance aux premiers frémissements d’une ère nouvelle. Elle restait fragile, incertaine, mais les signes étaient là. Dans le fait que le Dominion commençait à graviter autour de Razin et Aquiline comme s’ils étaient le soleil du Levant ; dans le fait que les gobelins puisaient dans la Nuit et prévoyaient de bâtir des salles jusqu’à Morgentor ; dans le fait que l’impératrice de ma jeunesse était désormais chancelière et qu’une fille que j’avais autrefois crue… était maintenant l’héritière de ma couronne. Bon sang, ces temps-ci, je considérais Procer comme un allié relativement fiable et je me réjouissais à l’idée de passer du temps avec Cordelia Hasenbach. D’une manière ou d’une autre, en chemin, nous avions changé le monde sans même nous en apercevoir.
Mais maintenant que je le voyais…
« … c’est partout, acheva doucement Hanno, les yeux de nouveau tournés vers la Couronne des Morts.
Ses mains calleuses se refermèrent, comme s’il essayait de saisir quelque chose qui lui échappait. Il laissa échapper un long souffle tremblant.
« Sauf moi, dit Hanno of Arwad. C’est partout, sauf en moi, Catherine.
Mon instinct ne m’avait donc pas trompée.
« Tu peux redevenir le Chevalier Blanc, dis-je.
— Le même Nom, dit-il, que celui auquel j’ai renoncé.
Je fredonnai.
« Tes aspects ? demandai-je d’un ton devenu professionnel.
Un truc qui m’avait toujours bien servi. Prenez l’air d’avoir le droit de poser une question, et la plupart des gens vous répondront avant de comprendre que vous êtes là pour acheter du poisson et qu’ils n’ont aucune raison de vous raconter combien le ferrage de leur cheval leur a coûté à la forge de Billy King. La réponse avait été : trop. Frère Desmond avait vu juste ; ce vieux salopard était un escroc.
« L’un est resté, dit Hanno. Deux se sont estompés.
Je grimaçai. Pauvre homme. Pour qu’un aspect survive à la perte d’un Nom, puis à sa reconquête, il fallait qu’il soit si profondément ancré dans ce qu’il était qu’il en dise davantage sur Hanno of Arwad que sur tout ce qu’il pouvait devenir par ailleurs. J’ignorais ce qu’il avait traversé pour que Rappel, de tous ses pouvoirs, soit celui qui lui restait, mais je doutais que cela ait été particulièrement agréable.
« Alors, ce n’est pas vraiment le même Nom, n’est-ce pas ? fis-je remarquer.
— Tu as été l’Écuyer deux fois, dit-il avec l’assurance désinvolte de quelqu’un qui avait scruté bien des secrets me concernant à travers les yeux des morts. Tu as cru que c’était un Nom différent simplement parce que tu avais des aspects différents ?
— J’étais une personne différente, répondis-je. C’est pour ça que je n’ai pas obtenu Apprendre ou Lutte. Je n’avais plus l’impression d’être complètement dépassée.
Après la première bataille de Liesse, j’avais été victorieuse : d’Akua, des Hauts Seigneurs, et même, d’une certaine façon, de l’Empire. Mon plan pour arracher à Praes une forme d’autonomie locale pour Callow avait réussi, et Malicia elle-même m’avait accordé des terres. Je n’avais plus l’impression d’être constamment à un faux pas de la mort, et mon Nom avait reflété cette assurance.
« Mais c’était le même Nom, insista Hanno. Destiné aux mêmes fins. Changer les chevaux d’un carrosse n’en fait pas un autre carrosse.
— On peut défendre l’idée que si, répliquai-je sèchement. Puisqu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve et tout ça, mais je vais laisser cette philosophie aux Atalantiens. Pourquoi tiens-tu tant à ce qu’un Nom soit toujours destiné aux mêmes fins, d’ailleurs ? Même si c’était vrai, ce ne serait pas forcément une mauvaise chose.
— Tu dois vraiment me le demander ? dit-il d’un ton las. C’est toi qui m’as forcé à regarder cette erreur en face.
Je clignai des yeux.
« Tu te tiens là où tout le monde a commencé et tu appelles ça un voyage, cita Hanno.
Je reconnus mes propres paroles après un battement de cœur. Celles de cette nuit à Salia, quand je l’avais eu à ma merci et l’avais accablé de toutes les vérités brutales que je pouvais trouver.
« Je pensais que ça t’était passé au-dessus, avouai-je. Comme presque tout ce que j’ai dit cette nuit-là.
— Même si tu avais été entièrement mon ennemie, répondit-il, j’aurais réfléchi à tes paroles ensuite. C’est dangereux de craindre l’introspection.
Ça me rappelait beaucoup « les innocents n’ont rien à craindre », une phrase généralement prononcée par des gens à qui on ne devrait même pas confier un couteau à beurre, mais je gardai cette opinion pour moi. Il avait le droit d’avoir ses propres convictions, et j’avais plus d’une raison de ne pas avoir fini vêtue de blanc.
« D’accord, donc tu as fait ton introspection, dis-je, vaguement soulagée qu’Indrani ne soit pas là pour en tirer une plaisanterie salace. Comment as-tu fini ici, à fixer des remparts de pierre ?
— Parce que j’ai peur que tu n’aies eu raison, dit Hanno. C’était… j’ai eu du mal à me décider à agir, Catherine. À me détacher de la providence et du Tribunal, malgré son silence, et à prendre les choses en main. Mais je l’ai fait, et j’ai commencé à agir.
Sa mâchoire se crispa.
« Et maintenant, je dois redevenir le Chevalier Blanc ? dit-il. Revenir à mon point de départ et balayer tous les doutes avec lesquels je me suis débattu, toutes les décisions que j’ai prises, comme autant de bibelots tombés à terre, bons à jeter ?
Il eut un rire rageur.
« Ce n’était pas du tout un voyage, me dit Hanno. J’ai simplement tourné en rond pour pouvoir remettre le même vieux manteau. Tout ce chagrin, tous ces dangers, ces luttes et ces morts, et qu’est-ce que j’ai à montrer en retour ?
Voilà donc ce qui le travaillait. Il avait cru devenir quelqu’un d’autre, apprendre quelque chose. La pilule devait être amère à avaler, puisque la Création elle-même semblait penser le contraire. Du moins, à ses yeux.
« Deux aspects, dis-je.
Il se tourna vers moi, les sourcils froncés.
« Tu veux te servir d’un Nom pour mesurer qui tu es, comme si la Création était une sorte de juge équitable ? le provoquai-je. Je ne suis pas d’accord, mais admettons. Il faut aller jusqu’au bout de ton raisonnement, alors : la Création t’a jugé assez différent de celui que tu étais pour que deux de tes trois aspects s’effacent.
— C’est le même carrosse, répondit sèchement Hanno, reprenant ses mots de tout à l’heure.
— Peut-être, dis-je. Mais ce ne sont pas les mêmes chevaux qui le tirent, ni le même homme qui le conduit. Alors pourquoi devrait-il forcément se diriger vers le même endroit ?
Il détourna le regard. Pas convaincu, hein ? Je n’étais pas assez idiote pour en être déçue.
« Peut-être vaudrait-il mieux que ce soit le cas, finit-il par dire. Malgré mon choix d’agir, j’ai peu de résultats à faire valoir. Les Gigantes ne sont pas venus, et la revendication que j’ai convaincu la Grande Alliance de porter n’était qu’un piège.
Je dissimulai ma surprise. C’était la première fois que j’apprenais qu’il avait pris contact avec la Titanomachie, même si j’appréciais assez l’initiative. Cordelia avait obtenu quelques avantages en traitant avec les géants, mais, aussi bonne diplomate fût-elle, le fait d’être procerane avait condamné toutes les voies à devenir des impasses. On disait cependant que Hanno et la Sorcière des Bois étaient profondément liés aux Gigantes, et qu’un lien personnel aurait pu donner des résultats là où les négociations officielles avaient échoué. Dommage que ça n’ait pas marché. Cela dit, tout ça n’était que divagations sans intérêt.
« Ouais, tu n’as pas produit assez de résultats pour repousser la fin des temps, au sens littéral, après quoi, huit mois à peine à t’y essayer, dis-je sèchement. Vraiment lamentable, Hanno. Bientôt, les enfants se mettront à te jeter des pierres dans la rue.
Il me lança un regard accablé.
« Tu es obligée ?
— Bien sûr, quand tu fais l’idiot, répondis-je sans difficulté. Tu as essayé, Hanno. Tu n’as peut-être pas tiré des miracles du néant — ou plutôt, pas assez —, mais ça ne veut pas dire que tu as eu tort d’agir. Tu as amélioré certaines choses et en as empiré d’autres.
Je reniflai.
« C’est déjà mieux que ce que j’ai réussi à faire, certaines années.
Ou Cordelia, d’ailleurs. Il y réfléchit en silence et je ne l’interrompis pas. Je regardai plutôt au loin, vers l’horizon où la lumière approchait à grands pas. Le don des Sœurs m’indiquait que l’aube était proche.
« Le monde n’a jamais été simple, murmura Hanno. Mais certains jours, le temps où mon rôle dans tout cela pouvait l’être me manque.
— Assez pour y retourner ? demandai-je.
Il ne répondit pas. Je restai à ses côtés, et nous demeurâmes dans un silence étrangement confortable jusqu’à ce que l’aube nous surprenne.
Le silence était assourdissant.
Près de deux cent mille soldats se tenaient autour de Keter, un camp fortifié encerclant cette île de pierre et de mort, cernée par le néant, et pourtant j’entendais chaque toux. L’Impératrice Basilia était partie avec la cavalerie procerane, en marche vers les plaines de l’Ossuaire pour livrer la bataille qui préserverait nos arrières pendant que nous donnerions l’assaut à Keter. Nous autres — le Levant, Callow, Procer et Praes — étions rassemblés pour la guerre, pour le massacre qui allait commencer. J’étais assise sur le dos de Zombie, en armure complète, perchée au sommet d’une tour de guet désormais vide. Au-dessous de moi, les rangs de l’Armée de Callow s’étalaient. Cette fois, on ne les préparait pas à franchir les deux derniers ponts.
De gigantesques ponts d’acier segmentés traversaient les rangs de légionnaires. Les créations de Pickler. Ils n’étaient pas assez longs pour franchir le gouffre et atteindre le sommet du rempart, car il aurait fallu une quantité prodigieuse d’acier, mais ils suffiraient à nos desseins. Une lueur apparut à côté de moi, puis s’épanouit en cercle lorsque j’y jetai un regard. Le visage de Masego apparut en son centre.
« Nous sommes prêts, dit le Hiérophante. Quand l’assaut commence-t-il ?
— À l’heure pile, dis-je, mais ce sera la Première Princesse Rozala qui…
« EN AVANT !
L’air trembla sous la puissance de cet ordre, qui aurait pu faire éclater les tympans de ceux qui se trouvaient près de sa source. Les mages procerans que nous avions formés à l’Arsenal avaient pourtant fait ce qu’il fallait : la voix de Rozala Malanza avait été entendue par chaque soldat de l’armée de la Grande Alliance. Non pas que l’ordre s’adressât à tous.
« Compris, dit le Hiérophante, avant de couper le sort.
Mes soldats ne bougèrent pas. Le vent se levait et l’odeur d’ozone de la magie emplissait l’air. Au-delà des deux derniers ponts, les soldats procerans et levantins commencèrent à avancer vers les bastions ennemis. Des traînées de ténèbres tourbillonnantes jaillirent derrière les hautes murailles de Keter : la première salve de rituels ennemis — des malédictions si puissantes que même moi, j’avais la nausée en les regardant — hurlait en fondant sur nos troupes. Notre réponse était bien rodée. Nos propres rituels s’élancèrent : les fantômes de poussière inquiétants des Binder, de gigantesques lances de foudre de l’Armée de Callow et des malédictions tout aussi immondes des Praesiens. La magie s’écrasa contre la magie, des forces dépensées sans autre résultat que le statu quo que nous cherchions à provoquer.
« Maintenant, murmurai-je. Maintenant, Artificière.
Obéissant à mon ordre sans même l’avoir entendu, l’Artificière Bénie déchaîna enfin la merveille qu’elle avait conçue à Salia et perfectionnée au cours des mois suivants : le Bélier. Impossible de le manquer. Le pilier de bois cerclé de cuivre capta la lumière matinale tandis qu’on le traînait sur la plateforme que nous avions élevée pour lui, avant de le pointer vers le mur devant nous. Adanna of Smyrna posa une main sur sa création, et rien ne se produisit pendant le premier battement de cœur. Ou plutôt, rien de visible. À mes sens, c’était comme si le monde entier inspirait.
Et au battement de cœur suivant, tandis que la Lumière commençait à jaillir en gerbes désordonnées de ses flancs, le monde expira.
Elle fut projetée à terre, tout comme les deux soldats qui l’aidaient, et le Bélier s’élança comme une flèche chassée par la main d’un titan invisible. La Lumière tourbillonna, hurla et, lorsqu’une brusque décharge de puissance jaillit derrière les murailles de Keter, je sentis le Nom du Hiérophante frémir. Saisir neutralisa leur défense dans l’œuf, tandis que le Bélier filait droit vers le cœur du mur qui nous faisait face. Celui-là même où une tour de siège praesienne s’était écrasée contre la pierre, fragilisant les protections qui maintenaient le rempart en place. Tournoyant et hurlant, le Bélier frappa la muraille de Keter comme la colère des Cieux en personne. La Lumière explosa, aveuglante et brûlante, tandis que le Bélier s’acharnait à percer le rempart ; j’aperçus des fragments de pierre jaillir comme des gouttes d’eau avant d’être forcée de détourner les yeux.
Juste à temps, car l’explosion qui suivit fut si puissante que son souffle envoya les tentes voler derrière nous.
Je protégeai mon œil de la paume, plus par habitude que par nécessité, risquai un regard vers le rempart et laissai échapper une exclamation stupéfaite.
« Dieux impitoyables, soufflai-je.
Le mur avait été ravagé. Des kilomètres de pierre avaient été fondus jusqu’aux fondations, et les restes liquéfiés s’écoulaient le long de la falaise avant de tomber dans le gouffre. Les rues derrière le mur avaient été dévastées par des blocs de pierre brisés et brûlants, comme si une pluie d’éclats tranchants s’était abattue sur elles. Je distinguais des soldats qui s’y pressaient, mais l’ampleur des dégâts était sidérante. Comme nous l’avions espéré, l’Artificière Bénie nous avait ouvert une brèche dans Keter. Elle ne nous mènerait pas aux étroites zones de mise à mort ennemies des ponts et était bien moins défendue. Et ils devront continuer à défendre ces passages pendant que nous frapperons ici, sinon nous enfoncerons leurs lignes.
Un battement de cœur plus tard, le Roi Mort fit s’effondrer les deux ponts, mais je souris derrière la jugulaire de mon casque. Nous nous y attendions : la sorcellerie fleurit, Akua et la Sorcière maintenant les ponts brisés en l’air pour qu’ils restent praticables. Nous avions tiré les leçons de notre première défaite. Je ris, dégainai mon épée et la levai bien haut, tandis que l’Armée de Callow tout entière poussait des acclamations assez fortes pour résonner dans le ciel. L’imprenable muraille de Keter venait d’être réduite à néant en un instant. Mes soldats sentaient de nouveau le feu brûler dans leurs entrailles.
« À l’assaut, criai-je, et l’ordre se propagea.
La pierre fondue n’avait pas encore refroidi, mais nous n’avions pas de temps à perdre. Plus le Roi Mort aurait le temps de préparer la défense de notre tête de pont, plus il serait difficile de la sécuriser. Zombie poussa un cri sonore et déploya ses ailes quand je l’éperonnai pour qu’elle prenne son envol. Je planai au-dessus de l’Armée de Callow, tandis que les Première, Troisième et Quatrième rapprochaient leurs ponts. Ils se dressèrent dans les airs comme des perches, orientés avec soin selon les calculs des sapeurs chargés de l’opération, puis, une fois poussés, ils furent soumis aux lois de la gravité. Ils basculèrent vers l’avant, tous à la file. Mais Keter n’allait pas nous laisser débarquer si facilement. La magie s’épanouit devant nous, mais je laissai Masego s’en charger. Lorsque je guidai Zombie en vol plané, le bâton à la main tandis que j’appelais la Nuit, c’était pour faire face à une autre menace : le grand wyrm qui éventrait maisons et rues pour atteindre la brèche. L’abomination massive faite d’os et de peau tannée poussa un cri strident, mais je lui répondis en hurlant :
« Que les Corbeaux t’emportent, grondai-je, et brûle.
Un feu noir jaillit du bout de mon bâton. D’abord filet, il devint torrent, puis rivière ardente, et frappa de flanc l’immense serpent artificiel. La magie sifflait autour de moi, mais aucun sort ne m’atteignit : tout ce qui aurait dû me toucher changeait soudain de trajectoire, le Hiérophante les repoussant grâce à Saisir. Je serrai les dents et continuai de laisser la Nuit couler en moi, tandis que mes veines se refroidissaient et que la sueur perlait à mon front ; les longues ailes de Zombie nous emportaient dans un large cercle régulier. Je finis par interrompre le sort et abaissai mon bâton, juste à temps pour lancer ma monture dans un piqué, alors que les premières balistes de Keter entraient en position et commençaient à tirer sur moi.
Mais j’eus d’abord le temps d’apercevoir le wyrm et de sourire férocement : il n’irait nulle part.
Même après avoir déversé toute cette puissance, je n’avais incinéré que la moitié de la créature, mais elle n’était plus en état de bouger. Ça m’agaçait un peu qu’elle ait tout de même réussi à accomplir une partie de son objectif — coincer son corps entre les ponts qui s’effondraient et le sol —, mais à peine un tiers de nos passages avait été bloqué par cette manœuvre.
« Les prêtres s’occuperont du reste, dis-je à Zombie en m’appuyant contre son cou. Allez, on rejoint la première vague.
Des âmes courageuses des trois commandements de l’Armée de Callow avaient entrepris la redoutable tâche qui les attendait : franchir le gouffre sur les ponts d’acier. Nous avions prévu une largeur suffisante pour que trois soldats puissent traverser chaque pont de front, soit quatre-vingt-dix-neuf légionnaires à la fois sur l’ensemble des ponts. Juniper aurait préféré davantage, mais la quantité d’acier nécessaire était déjà astronomique. Zombie nous fit passer sous les ponts, des bandes d’ombre et de lumière s’étirant sur les falaises qui m’entouraient des deux côtés. Après avoir dépassé le dernier, je guidai ma monture vers le haut. Ce que je vis en me retournant pour observer notre assaut me fit hésiter.
C’était un massacre.
Mes soldats avaient atteint le milieu des ponts avant que les tirs ennemis ne s’abattent sur eux, mais maintenant… Des flèches et des carreaux de scorpion jaillissaient en salves, tandis que des pierres lancées par des scorpions et des traits de sorcellerie fracassaient les boucliers comme s’ils étaient en papier. Je n’hésitai pas : je lançai Zombie dans la mêlée et me mis à frapper l’ennemi, en commençant par les engins de siège, les plus difficiles à remplacer. Ça ne se passait pas très bien.
« Merde, grondai-je en piquant pour éviter une autre malédiction.
Une volée entière de flèches s’abattait déjà sur ma position, l’impossible coordination des morts orchestrant parfaitement leur enchaînement. Zombie plongeait déjà, mais nous dûmes effectuer une vrille pour éviter deux carreaux de baliste : l’un ricocha sur le bord de mon armure, l’autre arracha quelques plumes de son flanc. Une seconde fois, nous fûmes forcées de nous réfugier sous les ponts avant de remonter de l’autre côté. J’avais incendié deux balistes et un nid d’archers, mais l’ennemi se servait de ses mages pour se protéger de mes sortilèges de Nuit. Je guidai Zombie vers le haut, traversai une grêle de flèches en les repoussant d’une décharge de Nuit, puis m’attaquai à une baliste qui dépassait d’un temple à demi effondré. Les flammes noires balayèrent le bouclier, mais un battement de cœur plus tard, le Hiérophante arracha la protection à ses défenseurs et je laissai échapper un grondement triomphant.
Mais sans Masego pour me couvrir, l’essaim de malédictions m’obligea à replonger.
Je remontai de l’autre côté pour une nouvelle passe, mais, lorsque nous tentâmes la même tactique, je découvris que les flammes ne traversaient toujours pas le bouclier : les mages morts-vivants avaient superposé deux sorts de protection. Merde. Ils avaient compris la faiblesse de cet aspect. Le Hiérophante pouvait s’emparer de plusieurs sources de magie, mais cela l’obligeait à diviser son attention. Sur un artefact, pas de problème ; mais quand d’autres volontés l’affrontaient ? Ils avaient neutralisé notre astuce. Je dus replonger, et un coup d’œil m’apprit que notre assaut s’était enrayé à mi-chemin du gouffre : les soldats mouraient trop vite pour avancer.
À la passe suivante, je changeai de méthode : j’attaquai plutôt le sol autour de la baliste, déchirant la pierre par l’entropie. Résultat mitigé : la baliste fut renversée, mais pas détruite, et Masego dut me couvrir contre une masse de magie ennemie tandis que Zombie plongeait. À la passe d’après, les morts se montrèrent encore plus malins. Ils commencèrent à retenir leurs rituels, ne les libérant qu’au moment où j’attaquais, afin que Masego soit forcé de s’en occuper au lieu de m’aider. Je faillis pousser un cri de frustration.
« Ça ne mène nulle part, soufflai-je en m’efforçant de me calmer.
Et il semblait bien que ce fût le cas : les ponts étaient presque dégagés, les derniers légionnaires encore dessus tentant de s’en éloigner.
Pas un seul homme n’avait atteint l’autre côté, et mes soldats n’essayaient plus de traverser.