Chapitre 61
« Seuls les héros reçoivent le flambeau de leur prédécesseur. Les vilains doivent le lui arracher de son cadavre. »
— Impératrice de l’Effroi Malicia, première de son nom
La cloche du matin ne sonnerait pas avant une heure, mais j’étais déjà debout et en mouvement. J’étais depuis longtemps habituée aux nuits de sept heures et aux repos parfois plus courts quand le rythme de la Légion l’exigeait, mais même mon Nom ne suffisait pas à apaiser l’épuisement atroce qui me rongeait les os. Cela faisait un moment que je n’avais pas pris une raclée pareille : la seule qui me venait à l’esprit et qui fût pire, c’était ma première rencontre avec William. Je n’oublierais jamais ce combat, ni ses suites. J’avais tiré les ficelles, et vingt-cinq Callowiens étaient morts. Le souvenir me mettait encore en colère, même si les exécutions elles-mêmes n’étaient pas ce qui m’affectait le plus. Cet honneur revenait à l’Épéiste Solitaire, pour s’être mêlé à mon esprit, et à Noir, pour m’avoir parlé avec son Nom. J’avais fini par apprécier mon maître bien plus que je ne l’aurais cru possible, mais qu’on m’ait dérobé ma libre volonté n’était pas quelque chose dont je pourrais simplement me remettre.
La veille au soir, j’avais remis à plus tard la demande initiale d’Archère, qui souhaitait que le transfert de sa collègue se fasse sur-le-champ ; elle ne s’était pas montrée très insistante sur le sujet. Après avoir fait sa première impression, elle avait paru plutôt désinvolte quant à la tâche qui lui avait été confiée. C’était assez révélateur, même si je manquais d’informations pour en tirer des conclusions. Les luttes intestines de Refuge m’étaient opaques, comme à tout le monde, d’ailleurs. Un fait, en revanche, ne souffrait aucun doute : Ranger, autrefois membre des Calamités, régnait sur la cité. Pourtant, cette entité politique n’était en rien alignée sur l’Empire. On la considérait plutôt comme un protectorat nain, même si le Royaume d’En dessous rechignait à prendre des engagements définitifs envers qui que ce soit à la surface. J’aurais cru qu’une cité indépendante gouvernée par une femme de sang elfique attirerait l’attention de la Floraison Dorée, mais cela ne semblait pas être le cas. Ranger était peut-être une demi-elfe, mais elle n’avait pas échappé à l’indifférence des elfes pour tout ce qui se passait hors de leurs frontières.
Quand je trouvai l’émissaire de la Dame du Lac, elle était assise dans une petite antichambre, près de l’endroit où nous gardions Hunter. Les jambes croisées dans un fauteuil, elle bavardait avec un Apprenti qui semblait captivé. Son arc de la veille avait disparu, tout comme son manteau, et elle ne portait plus que cette cotte de mailles pâle. Le tissu de lin sombre qui lui avait couvert le bas du visage faisait désormais office d’écharpe improvisée.
« … quelques-uns des Unseelie, même s’ils font attention à l’endroit où ils émergent. Il y a dans ces bois des choses que même les Fées n’affronteraient pas à la légère, disait Archère en sirotant une tasse.
Je jetai un coup d’œil à son contenu et vis qu’elle en était déjà aux alcools forts. Par les dieux, même les Praesiens ne boivent pas autant. Pour ma part, j’avais rompu le jeûne avec une théière et un gruau sucré que j’avais trouvés tout prêts à mon réveil, parce qu’Hakram était un véritable trésor.
« Il doit donc y avoir plusieurs portes, réparties dans les Bois déclinants, répondit Masego d’un ton enthousiaste. Peu d’entre elles permettent réellement de passer de l’Arcadie à la Création. »
« Écuyer, me salua l’inconnue quand j’entrai.
« Archère, répondis-je. C’est de l’aragh, dans ta tasse ?
— À Ashur, il est midi, expliqua-t-elle avec naturel.
Masego fronça les sourcils.
« Non, ce n’est pas le cas.
La jeune femme à la peau ocre poussa un soupir.
« C’est une expression, mon cher, lui expliqua-t-elle.
— Une expression inexacte, marmonna le mage, pour mon plus grand amusement.
Je me raclai la gorge.
« Il a un petit problème avec la précision, lui dis-je.
Archère jeta au mage un regard sceptique, puis haussa les épaules.
« Nous autres pauvres bougres élevés par les Calamités, nous avons tendance à prendre quelques manies, j’ai remarqué, commenta-t-elle avant de vider son verre. Enfin, je suppose que je ferais bien d’aller voir Tinkles. On y va ?
J’allais acquiescer quand je compris ce qu’elle venait de dire.
« … Tinkles ? demandai-je, étouffant un sourire.
Archère désigna ses cheveux.
« À cause de toutes ces clochettes qu’il porte, pour une raison ou une autre, répondit-elle. C’est encore pire que ses tatouages, et ce n’est pas peu dire.
Je ricanai.
« Il n’y a rien de mal à orner ses cheveux, intervint Apprenti d’un ton défensif, en jouant avec l’un des bijoux qui décoraient ses propres dreadlocks.
— Si, quand on est censé se déplacer sans bruit, rétorqua Archère en levant les yeux au ciel. Quel chasseur, celui-là.
— Avec sa lance, c’est un vrai diable, ça, je veux bien le lui reconnaître, concédai-je.
« La Dame du Lac ne laisserait aucun de ses élèves quitter Refuge s’il ne savait pas se défendre, balaya l’émissaire. Mais il est de loin le plus faible de ses disciples. »
Après le charmant intermède de la veille, je n’avais aucune peine à la croire. Même si j’avais été quasiment infirme pendant toute la durée de l’altercation, elle avait tout de même traité Hakram et Masego comme deux enfants maladroits.
« Allons-y, Apprenti, finis-je par dire. Le sort ne devrait pas être difficile à lever, pas vrai ?
— Non. Il a été conçu pour ça. Mieux vaut sans doute s’y mettre au plus vite, de toute façon, remarqua le mage. Je ne suis pas à l’aise à l’idée de laisser traîner des effets magiques quand un démon de la corruption rôde dans les parages. S’ils entrent en contact, les conséquences pourraient être… imprévisibles.
À la mention du démon, le regard d’Archère se fit plus perçant, mais elle ne fit aucun commentaire. Derrière l’alcool et les sourires faciles, elle ne laissait pas grand-chose lui échapper. Je me demandai quelle part de sa jovialité était soigneusement étudiée pour nous pousser à la sous-estimer. Nous entrâmes dans la pièce où Hunter était retenu et je renvoyai les dix gardes qui le tenaient constamment en joue. D’ordinaire, ils auraient formé une ligne entière, mais vingt légionnaires n’auraient tout simplement pas tenu dans l’espace disponible. Le héros manchot avait été installé sur un lit, mais c’était la seule attention qu’on avait accordée à son confort. Des liens lui attachaient les bras et les jambes, même si cela n’aurait pas servi à grand-chose s’il s’était réveillé en tentant de s’enfuir. Je n’avais pas eu besoin des leçons de Noir pour savoir qu’emprisonner des héros tournait rarement à l’avantage des vilains.
« Il n’a pas l’air de souffrir, remarqua Archère.
— Il n’a aucune raison de souffrir, répondit Masego.
Le mage à la peau sombre s’approcha du héros endormi et glissa une main sous l’oreiller où reposait sa tête, tâtonnant à l’aveuglette à la recherche de quelque chose. Au bout d’un instant, il en sortit une petite pierre sculptée couverte de runes et l’écrasa sans effort dans sa main. Je haussai un sourcil. Ce n’est pas une question de force. Il n’a pas les muscles pour ça. Il souffla la poussière sur le visage de Hunter, puis posa délicatement un doigt entre les yeux de l’homme.
« Réveille-toi, ordonna-t-il.
Mon sourcil grimpa encore. Ce n’était pas exactement un Parler, mais le mot était chargé de pouvoir. Rien ne se produisit. Archère se racla la gorge.
« Ça va prendre longtemps ? demanda-t-elle. J’ai une bouteille qui m’attend dans l’autre pièce.
— D’une seconde à l’autre, répondit Masego.
Il fallut peut-être trente battements de cœur de plus avant que Hunter ne commence à remuer. Il bâilla, et je vis ses muscles se tendre lorsqu’il voulut se couvrir la bouche, avant de découvrir que ses bras étaient attachés. Un instant plus tard, tout son corps s’agita comme pour saisir une arme qui n’était pas là ; le résultat fut aussi pitoyable qu’amusant : il se tortilla comme un porc ficelé.
« Tinkles, aboya Archère. Arrête de te ridiculiser.
Le regard de Hunter balaya la pièce, s’arrêta aussitôt sur sa collègue, puis se tourna vers Masego et moi, qu’il foudroya des yeux.
« Archère, finit-il par dire. Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je viens te prendre en charge, grogna-t-elle en dégainant son long couteau et en tendant la main vers ses liens.
Je claquai la langue contre mon palais, puis fus surprise une seconde par ce geste typiquement praesien venant de moi. Depuis quand avais-je pris cette habitude ?
« Il ne sortira pas de là tant qu’il ne m’aura pas juré qu’il ne s’en prendra ni à moi ni aux miens, déclarai-je sans détour.
— Il est sous ma responsabilité, maintenant. S’il s’y risque, je le mettrai moi-même hors d’état de nuire.
« Archère, s’exclama le héros. C’est une vilaine.
— C’est une vilaine qui t’a épargné, pauvre imbécile, lança-t-elle sèchement. Alors surveille ton langage. Toute ta petite escapade à l’étranger a fait honte à la Dame, John. Refuge va devoir verser des réparations à la Tour.
« Dame Ranger est aveuglée par la sentimentalité, rétorqua Hunter. Callow mérite d’être libre, même si ce sont ses vieilles amies qui le gouvernent.
— C’est drôle, comme l’équipage de William parle toujours de liberté, dis-je doucement. Comme si ça allait nourrir le pays quand Praes brûlera tout sur son passage en partant. Comme si ces jolis mots t’assuraient la victoire, plutôt qu’un champ de cadavres, de Dormer à Vale.
« Tu as trahi ton sang, Écuyer, ricana Hunter. Tout ce que tu mérites, c’est…
Archère le gifla.
« Je me fiche éperdument du drapeau qui flotte sur Callow, John, déclara calmement la porteuse de Nom. Et toi aussi, tu devrais t’en ficher. Tu sais, ce qui m’importe ? Respecter l’unique loi de Refuge. Rappelle-moi cette loi, Hunter.
Le héros prit un air renfrogné.
« Je t’ai posé une question. Quelle est cette loi, Hunter ? répéta Archère d’un ton dur.
— Ce que dit la Dame fait loi, marmonna-t-il.
— Et qu’a dit Dame Ranger au sujet de l’Empire ? insista-t-elle.
— « Ici vivent des monstres. N’y touchez pas », cita Hunter.
— Mais tu n’as pas laissé l’Empire tranquille, pas vrai ? Alors tu as perdu une main et tu nous as couverts de honte devant tout le monde. Dommage que tu ne puisses pas te tatouer de meilleures décisions, poursuivit-elle avec mordant.
— Ce sont des tribus, se défendit Hunter.
— Il y a beaucoup de tribus dans le quartier marchand de Vale, peut-être ? demanda Archère en levant les yeux au ciel. J’ai pris le thé avec tes parents, John. De charmants vieux drapiers. La seule chose qu’ils aient mal faite, c’est de ne pas te donner assez souvent la fessée.
Je n’avais aucune honte à admettre que toute cette conversation me ravissait. Un sourire moqueur me tira les lèvres, mais je m’abstins d’intervenir. Même si Archère s’abattait sur lui comme un éboulement, il était tout de même l’un des siens. Si j’ajoutais quelques coups aux siens, il risquait de riposter.
« Je te cède officiellement sa garde, dis-je. Tu comptes le ramener à Refuge ?
— Plus tard, acquiesça Archère. Il devra comparaître devant la Dame.
— Je n’ai rien fait de mal, gronda Hunter.
— À ta place, je préparerais mieux ma défense, ricana la femme. Elle est déjà furieuse de devoir gouverner la cité au lieu de la laisser tourner toute seule. Ton affaire s’annonce mal.
Je laissai échapper un hum sans conviction.
« Vous allez rester à Marchford, alors ?
Archère soupira. « On t’a déjà dit que tu n’étais pas très subtile, ma belle ?
« C’est même sa marque de fabrique, sourit Masego. Avec sa manie de mettre le feu à tout.
Je haussai les épaules. Je n’avais jamais eu l’intention de tourner autour du pot : avec ce qui se préparait, je ne pouvais pas me permettre de ne pas savoir ce que ferait mon invitée.
« Nous serons attaqués d’ici quelques jours, dis-je. Je doute que les démons ou ce qu’il restera des Lances d’Argent après le passage du démon se soucient de vos titres diplomatiques.
« Un démon ? s’écria Hunter, horrifié. Par les dieux, Écuyer, qu’est-ce que tu as invoqué ?
— Ce n’est pas moi qui ai fait ça, rétorquai-je sèchement. Je ne fais que réparer les dégâts, et je préférerais éviter que dix mille innocents y passent. Apprenti et Adjoint ne peuvent pas tout faire, et je suis encore blessée. Un Nom de plus pourrait faire la différence.
« Je ne suis pas sûre de pouvoir tuer un démon, admit Archère.
Je fronçai les sourcils. « Tu es une vilaine ? Je croyais que non.
— Les Rôles ne sont pas tous aussi tranchés, répondit l’inconnue.
— Eh bien, tout s’explique, commentai-je d’un ton sec.
« Si nous sommes encore en ville quand l’assaut aura lieu, nous aiderons, finit par dire Archère.
« Nous ? cracha Hunter.
— Nous, répondit doucement la femme. Tu ferais bien de réfléchir à deux fois avant de vouloir m’affronter, John. Ma patience s’épuise.
Il se tut pour de bon.
« J’aimerais que tu me préviennes si tu comptes partir, lui dis-je. Sinon, nous vous informerons avant le début des combats.
— Une réunion d’information. Comme c’est formel, railla Archère. Voilà ce que je te propose, ma belle : trouve-nous une chambre libre avec un lit solide et tu pourras me faire un débriefing aussi long que tu voudras.
Je la dévisageai, un peu surprise. Elle était jolie, c’était évident maintenant que son visage était découvert. Des traits délicats et de beaux yeux, sans parler de ses formes généreuses qu’elle semblait dissimuler sous sa cotte de mailles. Peut-être qu’un an plus tôt, j’aurais accepté, mais les choses avaient changé depuis.
« Je suis flattée, mais je suis prise, dis-je.
La femme à la peau ocre afficha le sourire le plus coquin que j’aie jamais vu et me dévisagea à son tour.
« Ça n’a pas à être un obstacle. Plus on est de folles, plus on rit, fit-elle en me lançant un clin d’œil.
Eh bien, elle ne manquait pas d’assurance.
« Je vais vous laisser à vos retrouvailles émouvantes, répondis-je au lieu d’entrer dans son jeu. Apprenti, nous avons bientôt rendez-vous avec Hakram.
Il acquiesça. « J’aimerais te poser quelques questions plus tard, Archère, dit-il.
— Ça me paraît amusant, répondit-elle d’un ton désinvolte.
Il se tourna pour me suivre hors de la pièce, mais s’arrêta et poussa un petit cri en passant près d’elle.
« Elle m’a pincé les fesses, me dit-il d’un air éberlué.
Le rire d’Archère nous accompagna jusqu’à la sortie.
« Ça m’a pris presque toute la nuit, mais nous avons le recensement que tu as demandé, annonça Hakram en déroulant un épais parchemin de cuir représentant une carte de Marchford.
Elle était couverte de points d’encre rouge, et l’orpheline en moi en eut un sursaut. Une carte pareille coûtait une fortune, et même si celle-ci avait probablement été pillée dans le manoir de la comtesse, elle n’en restait pas moins un objet d’une valeur extravagante qu’on était en train d’abîmer.
« Des chiffres précis ? demanda Masego.
— Moins de deux mille foyers, répondit l’orc. Pour les détails, j’attendrai Kilian, puisqu’elle a supervisé l’opération.
La mage supérieure aux cheveux roux entra un instant plus tard dans la salle commune de l’auberge que nous avions réquisitionnée et m’adressa un sourire. Après les derniers jours, je pouvais honnêtement dire que je me fichais complètement des convenances. Je traversai donc la pièce en deux enjambées et la fis basculer pour l’embrasser. Elle me dépassait d’un rien, alors ça marchait mieux quand nous n’étions pas… occupées dans un lit. Ou sur une table. Ou, une fois, sur le bureau de Juniper, dans son bureau, quand ma légate était arrivée en retard à une réunion. Ses yeux s’écarquillèrent de surprise, puis se fermèrent en même temps que les miens et, en quelques secondes, je me retrouvai avec une Kilian toute chaude dans les bras.
« Moi aussi, je suis contente de te voir, Cat, souffla-t-elle quand nous nous séparâmes.
« Mhm, répondis-je, éloquente comme toujours.
Masego se racla la gorge. « Oui, nous savons tous ce qui se passe. Pourrions-nous revenir au sujet qui nous occupe ?
« Laisse-leur une minute, fils de Sorcier, gronda Hakram.
Il nous souriait doucement, ce qui avait quelque chose d’un peu effrayant à cause de ses crocs acérés. Vu la collection de romans à l’eau de rose cachée sous sa couchette, dont j’étais censée ignorer l’existence, ça ne me surprenait pas. Je sortis de ma douce torpeur.
« Bon. Les foyers, donc. Il y en a tout un tas dans la ville. Pourquoi est-ce important ? demandai-je.
— Un foyer est le symbole magique d’une maison, expliqua Kilian. En sorcellerie, cela a son importance.
« La mage supérieure a raison, dit Apprenti. Mais c’est plus profond que cela. Une maison est une frontière : les histoires de vampires incapables de franchir un seuil dans les Terres désolées sont en grande partie fausses, mais elles reposent sur une part de vérité. Les foyers sont des ancres métaphysiques.
— Une ancre est censée retenir quelque chose, grogna Hakram. Je croyais que notre problème, c’était de ne pas disposer de la puissance nécessaire pour avoir besoin d’une ancre.
« Tu réfléchis en termes de création, répondit Masego avec enthousiasme. C’est ce que nous allons faire, dans une certaine mesure, mais ce n’est pas le cœur de notre entreprise. Il faut garder à l’esprit que ni les démons ni les diables ne sont issus de la Création. À la base, ils n’ont pas leur place ici. Voilà pourquoi il faut les invoquer.
Je fronçai les sourcils.
« Tu sous-entends que ce qui les empêche d’entrer dans la Création est en somme un seuil, devinai-je.
— Exactement, sourit Apprenti.
« Des archives abondantes montrent que les diables sont plus sensibles aux seuils que toute créature née de la Création, et même que les Fées, dit Kilian. Les démons, c’est une autre affaire, mais le même raisonnement s’applique en théorie.
« Le principe fondamental de la diablerie en tant que discipline magique, c’est que des liens assez puissants peuvent contraindre n’importe quoi à obéir à votre volonté, nous expliqua Masego. Même les démons, bien que cela ait été justement comparé au fait de chevaucher un tigre muni d’une bride en paille.
— Donc, on peut transformer certaines maisons en forteresses capables de tenir les diables à distance, fronça les sourcils Hakram. Ça ne suffit pas pour assurer une défense cohérente, Apprenti.
« Tu vois les choses trop petit, mon ami, répondit joyeusement l’homme à la peau sombre en remontant ses lunettes. J’ai bien dit que nous allions créer quelque chose, non ?
Je pris brusquement une inspiration.
« Tu veux établir un seuil qui couvrira toute Marchford, compris-je.
« C’est étonnamment juste, pour quelqu’un qui n’a jamais étudié la sorcellerie, approuva-t-il.
« Évite seulement de lui parler de théorie magique, elle s’endormira plus vite que si elle avait bu une potion, murmura Kilian.
— C’est arrivé une fois, protestai-je. J’avais eu une longue journée.
« Hormis l’ignorance obstinée de Catherine, poursuivit Masego en ignorant mes objections, relier un nombre suffisant de foyers au moyen d’un rituel me permettrait d’établir un seuil qui couvrirait jusqu’aux limites de la ville.
« Combien en faut-il ? demanda Adjoint. Il nous faudra la coopération des habitants, et les résultats risquent d’être mitigés, au mieux.
— Vingt-quatre, estima Apprenti. Nous pourrions en relier davantage, mais nous troquerions la puissance contre la précision.
Je ne pensais pas que ce fût un hasard si le Vingt-Quatrième Enfer marquait le passage des démons aux diables.
« C’est un chiffre récurrent, dis-je. De quoi as-tu besoin pour alimenter le rituel ?
— Pour la première phase, il me faudra une demi-douzaine de mages par foyer, et moi-même au centre pour guider l’opération, répondit Masego. Ensuite, il faudra entretenir un feu dans chaque foyer.
« Ça n’a pas l’air bien compliqué, fronçai-je les sourcils.
« Ce n’est pas une chose que nous pouvons nous permettre de bâcler, Catherine, répondit le mage à lunettes. Un rituel n’est pas une protection permanente, et les feux sont ce qui lui permettra de continuer à fonctionner. Si un seul foyer cesse de brûler, même pendant un instant, tout le rituel s’effondrera.
« Et si ça arrive, qu’advient-il de la magie contenue dans le rituel ? demanda doucement Hakram.
— Tous les autres foyers exploseront et dévoreront tout ce qui se trouve dans un rayon d’au moins trente mètres, admit Masego. J’aurais pu rendre le rituel plus stable si j’avais eu le temps, mais en improviser un à la dernière minute pose toujours quelques problèmes.
Je gardai le silence, serrant puis desserrant les doigts.
« Et ce seuil tiendra les diables à l’écart ? demandai-je.
— Oui, acquiesça-t-il en me regardant droit dans les yeux.
« Alors, fais-le, ordonnai-je. Mais je veux que tu laisses une partie de la ville sans protection.
Je traçai du doigt un rectangle sur la carte de la ville, du côté des collines où vivait le démon.
« Il me faudra plus de mages pour établir des frontières artificielles, mais c’est faisable, fronça les sourcils Masego. Puis-je demander pourquoi ?
Je souris à moitié. « Tu as déjà lu les Commentaires sur les campagnes de l’Empereur de l’Effroi Terribilis II ?
Hakram laissa échapper un petit rire.
« Les armées sont comme l’eau, cita le grand orc. Elles empruntent le chemin de moindre résistance.
— Ce sera notre couloir de la mort, grognai-je. C’est là qu’ils attaqueront, et c’est là qu’on les saignera.
Les yeux d’Apprenti brillèrent d’une joie presque féroce. « Je crois que je peux faire un peu mieux que ça, en fait. Il faut d’abord que je fasse les calculs, on en reparlera plus tard.
J’acquiesçai.
« Il reste une dernière chose, dis-je.
Personne autour de la table ne parut surpris, ce qui me fit hausser un sourcil.
« Tu as l’air de cacher quelque chose depuis un moment, dit Hakram.
Ah. Il faudrait que je travaille là-dessus, c’était un handicap.
« Quand tu as rencontré Hakram pour la première fois, tu as su qu’il était sur le point d’obtenir un Nom, dis-je à Masego.
— Mes lunettes sont dotées de plusieurs enchantements, m’expliqua-t-il. C’est mon père qui les a faits.
— Et qu’est-ce que ces enchantements te révèlent quand tu me regardes ?
— Que tu es à l’aube de ton troisième aspect, répondit Apprenti.
— Je m’en doutais, grognai-je. Mais je ne peux pas me permettre d’attendre. Noir a fait un truc, à Laure, qui m’a plongée dans un rêve lucide.
« Ah, ça, grimaça Masego. Oui, je pourrais provoquer l’illumination prématurément. Je ne te le conseille pas, cependant. Donner une avance à un Nom, c’est une chose ; forcer un aspect, c’en est une autre. Il sera moins puissant que si tu avais attendu qu’il se forme en temps voulu.
« La dernière fois que j’ai affronté les diables, je me suis cassé un bras et une jambe, dis-je. Le démon joue dans une tout autre catégorie. Peu importe que je sois moins puissante à long terme si je n’atteins pas ce long terme.
« Il y a des risques, Catherine, me prévint le mage. Si la corruption nous affecte déjà, un échec dans ton rêve pourrait avoir des conséquences catastrophiques.
« Je déjoue les pronostics, Masego, répondis-je honnêtement. C’est ce que je fais. C’est le talent qui m’a valu ce Nom, pour commencer.
Le mage à lunettes s’agita.
« Ce genre de discours, dit-il doucement, m’inquiète.
— Notre vie n’est pas faite pour les âmes sensibles, lui rappelai-je.
« Le risque ne m’inquiète pas outre mesure, répondit-il avec patience. Mais ce n’est pas un risque de vilain. Foncer sans plan et compter sur son pouvoir pour s’en sortir, c’est comme ça que les héros opèrent. Les vilains attendent, accumulent le pouvoir et agissent quand la situation leur est favorable. Sinon, nous perdons.
« Si nous avançons prudemment maintenant, si nous devenons timorés, nous avons déjà perdu, dis-je. Ne te fais pas d’illusions, Masego : dans l’état actuel des choses, nous sommes dans la merde. Nous avons encore l’avantage du nombre, mais de peu, et nous affrontons une créature qui se moque des règles de la guerre auxquelles nous avons été formés. Si nous ne saisissons pas tous les avantages à notre portée, nous mourrons. Et pas d’une mort belle et noble. Nos cadavres deviendront les marionnettes d’une abomination qui tentera de se répandre à la surface de la Création avant que suffisamment de gens ne s’interposent pour la tuer.
— La disperser, corrigea-t-il machinalement. Je ne dis pas que je ne le ferai pas, Catherine. Mais c’est imprudent.
Je passai une main dans mes cheveux. « Je sais. Crois-moi, je le sais. Mais nous sommes à court de cartes, et l’ennemi n’a même pas encore abattu la moitié de son jeu.
Il soupira. « Très bien.
« Je sais que tu n’as pas d’épée, dis-je. Alors, tu peux prendre la mienne.
Il cligna des yeux. « Une épée ? Pourquoi est-ce que j’en aurais besoin ?
— Pour… me poignarder ? demandai-je, hésitante.
« Oncle Amadeus vient de te transpercer avec la sienne, supposa Masego, morbide fascination dans la voix.
Je me frottai l’arête du nez. « Il n’avait pas besoin de faire ça, pas vrai ?
« Il suffit d’un contact physique avec un autre porteur de Nom, ricana-t-il. Par les dieux, il est toujours si théâtral.
— Tu m’étonnes, marmonnai-je.
Je jetai un coup d’œil à Kilian, dont le visage était empreint d’inquiétude. Il y avait quelque chose de réconfortant dans cette franchise. Rien de compliqué, aucun enchevêtrement d’intérêts et de loyautés diverses. Plus nous restions ensemble, plus je trouvais cela attirant chez elle. Je n’étais toujours pas amoureuse d’elle et, pour être honnête, je ne savais pas si je le serais un jour. Mais elle était une… compagne. Quelqu’un avec qui j’étais à l’aise, à qui je pouvais confier mes secrets.
« Je suppose que te demander de faire attention serait trop, dit la rousse.
— Tu t’adresses à la mauvaise personne, j’en ai peur, souris-je.
Elle expira longuement et posa le menton sur mon épaule. Elle m’embrassa doucement sur le côté du cou, puis s’écarta.
« Essaie au moins de ne pas te faire tuer, m’ordonna-t-elle.
— C’est au cœur de mon plan, lui assurai-je avant de lui voler un rapide baiser.
Je me tournai vers Apprenti.
« Très bien, Masego, dis-je. Allons-y…
La dernière chose que je vis fut un index qui se dirigeait vers mon front, puis les ténèbres m’engloutirent.