Chapitre 608
Ténébreux acheva d’écraser les derniers morts avec une joie inquiétante, piétinant l’armée des morts-vivants jusqu’à ce qu’il ne reste aucun groupe de plus d’une douzaine d’individus en mouvement sur le champ de bataille.
Les morts ne rompirent pas les rangs, mais le Roi Mort avait décidé de limiter ses pertes et de garder quelques squelettes pour les batailles à venir. Les deux ou trois derniers milliers se dispersèrent donc dans toutes les directions. À cette vue, l’armée acclama la victoire, désormais indiscutable ; pourtant, malgré cette bouffée d’enthousiasme, personne ne se lança à leur poursuite. Il ne restait aucun cavalier en état de rattraper l’ennemi et, même si Komena voulait poursuivre les bandes en retraite, je le lui déconseillai. Impossible de savoir quelle horreur le Roi Mort pouvait bien lui avoir réservée là-bas.
Ténébreux regagna donc mon ombre et la bataille des Ruines, comme le Général Pallas avait proposé de la nommer, prit fin. Ce fut une victoire, mais à un prix élevé. De la première charge à l’effondrement complet des lignes mortes, la bataille avait à peine duré trois heures, et pourtant elle comptait parmi les plus sanglantes que j’avais livrées au cours de l’année écoulée.
Cela tenait en partie à la nature des armées engagées. Les Orcs et les Levantins disposaient généralement d’un équipement inférieur à celui de l’Armée de Callow, dotée d’armures et d’armes réglementaires. Les Levantins s’armaient selon la fortune du capitaine qui les menait au combat, un arrangement disparate, et les Clans faisaient encore pire. L’équipement comme l’entraînement variaient énormément d’un clan à l’autre, même si les plus grands alignaient tous un noyau de vétérans bien armés, qui constituaient leur principale force de combat. Des deux côtés, toutefois, le soldat moyen ne portait généralement pas une armure complète de mailles, et les plates étaient plutôt rares. Dans une mêlée sanglante et sans grâce comme celle d’aujourd’hui, cela signifiait que les pertes s’accumulaient au fil des heures.
L’autre face de la médaille, c’étaient les forces de Keter, qui, dans ce cas, disposaient au mieux d’un équipement équivalent au nôtre, mais avaient l’avantage que les morts-vivants ne pouvaient jamais perdre : ils n’étaient pas vivants. Bien sûr, les squelettes moyens valaient à peine mieux qu’une recrue procerane au combat, mais, contrairement à ces recrues, ils ne se fatiguaient pas et ne rompaient pas les rangs. Les armées de Keter étaient un putain de cauchemar à briser, car elles ne fuyaient pas quand elles commençaient à perdre et prenaient l’avantage à mesure que la bataille s’éternisait. Un squelette brandissant une épée de bronze n’avait peut-être rien d’impressionnant, mais face à des soldats trop épuisés pour lever leurs boucliers à temps, il finirait par porter des coups.
Les Clans avaient reçu cette dure leçon aujourd’hui. Tenir les flancs contre les assauts tout l’après-midi, jusqu’à ce que le Seigneur Yannu puisse faire pivoter ses forces pour les renforcer, avait été une affaire sanglante qui ne fit qu’empirer au fil des heures. Hakram n’avait pas encore mis au point un système de décompte des pertes comme celui de l’Armée de Callow, mais son estimation approximative était que, sur les vingt-trois mille guerriers partis à l’assaut, seuls quatorze mille environ reviendraient. Presque dix mille morts : une journée difficile pour les Orcs. Les Levantins s’en étaient tirés avec bien moins de pertes, ayant perdu environ quatre mille guerriers sur leurs vingt-sept mille. Les plus durement éprouvés restaient les kataphraktoi du Général Pallas, qui s’étaient fait massacrer en empêchant le flanc droit de s’effondrer. Ils avaient perdu près de la moitié de leurs trois mille hommes dans des charges furieuses,
Il faudrait encore des heures avant de connaître le véritable bilan du massacre, mais nous n’avions pas le temps de nous attarder dans le deuil. Il fallait nous remettre en route, sous peine de nous faire surprendre dans les plaines à la nuit tombée. D’abord vint la sinistre tâche de s’occuper des morts : les guerriers dépouillaient leurs camarades tombés au combat de leurs armes et de leurs armures — nous ne pouvions nous permettre d’en gaspiller —, puis les traînaient pour en faire de grands tas. Les mages et les prêtres y mirent le feu jusqu’à ce qu’il ne reste rien que le Roi Mort puisse utiliser ; les amas de corps crépitaient tandis que l’après-midi s’étirait. Nous quittâmes ensuite le champ de bataille avec ce que certains auraient pu appeler une hâte inconvenante, mais nous attarder aurait été une erreur.
D’autres armées se trouvaient encore dans les parages, et la dernière chose dont nous avions besoin était de nous retrouver coincés à les combattre dans le noir.
J’aurais pu laisser l’armée qui rentrait loin derrière moi, filer à toute vitesse sur le dos de Zombie et prendre beaucoup d’avance, mais je la fis plutôt atterrir et chevauchai jusqu’aux vainqueurs du jour pour leur parler. Le plus joyeux de tous était l’Épée des Tertres, qui avait tué le Limier et ainsi rempli sa part du marché avec le Sang. Il avait gagné sa place dans les Registres. Et il avait aussi appris un nouveau tour en chemin.
« La Nuit, hein ? » méditai-je en penchant la tête de côté.
« Alors tu peux le voir d’un seul coup d’œil », répondit Ishaq en caressant sa barbe maculée de sang et de boue. « Pratique. »
« Je reste Première sous la Nuit », dis-je simplement.
Que l’Épée des Tertres eût accepté l’offre ne me surprenait pas le moins du monde : Ishaq était d’un pragmatisme brutal, même selon les critères levantins. En revanche, que Sve Noc la lui eût faite m’étonnait. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’elles ne commencent à approcher les méchants, bien sûr, mais débuter par le représentant du Dessous sous la Trêve et les Conditions, c’était une déclaration audacieuse. Peut-être même davantage, songeai-je. Les Héros les plus puissants disposaient presque tous de la Lumière ; accorder la Nuit aux méchants les plus en vue de Calernia — Neshamah et moi, en tout cas — revenait à leur jeter le gant. Un autre marchand de miracles venait d’ouvrir boutique, et celui-ci avait beaucoup moins de scrupules que les Chœurs.
Si nous n’avions pas été en guerre et Calernia au bord de l’anéantissement, je soupçonnais qu’un bon nombre de Héros auraient relevé ce défi, l’épée à la main.
« Je me trouve donc en excellente compagnie », sourit l’Épée des Tertres.
Je reniflai. Il était d’humeur triomphante et je n’arrivais pas à me résoudre à lui taper sur les doigts pour ça. S’occuper du Limier avait été un travail remarquable de sa part : à lui seul, le Revenant ne représentait pas une grande menace pour nos meilleurs Nommés, mais il n’était jamais seul. Il servait toujours de bouclier de chair à un autre Fléau, bien plus dangereux, transformant des adversaires difficiles en adversaires carrément mortels. Cela aurait été encore mieux s’il avait eu le Manteau — cette plaie à gérer pour moi —, mais je n’allais pas faire la fine bouche devant un Fléau mort. Je l’avais assez félicité pendant le compte rendu ; plutôt que de me répéter et de lui enfler la tête, je changeai de sujet.
« J’ai entendu dire qu’il y avait eu une altercation avec le Sang pendant la bataille », lançai-je d’un ton distrait.
Ses yeux sombres et curieux m’observèrent.
« Si Itima Ifriqui est vraiment morte de vieillesse, je me raserai la barbe et entrerai au monastère », déclara l’Épée des Tertres.
Ouais, moi non plus, je n’y croyais pas. Quelqu’un avait tué la vieille vipère, mais difficile de savoir qui. Aucun des autres membres du Sang ne faisait de vagues, pas même ses fils, alors je préférais laisser les chiens endormis tranquilles pour le moment. Il pourrait être utile de tirer quelques réponses de mes canetons plus tard, mais je n’avais pas envie de m’en mêler tant que le bateau ne tanguait pas. Moro Ifriqui, même s’il n’avait plus qu’un bras depuis le Cimetière, était apprécié des capitaines vacceiens et s’entendait bien mieux avec le reste du Sang. À mes yeux, le Levant y avait gagné lorsqu’il avait été placé à la tête de la Lignée — officieusement, pour l’instant, le temps que ses parents levantins fassent passer la même astuce procédurale qui avait permis à Razin de devenir Seigneur de Malaga sans y retourner pour se faire acclamer.
« Il n’y a pas grand-chose à gagner à creuser la question, méditai-je. L’armée tient bon, et c’est ce qui compte pour le moment. »
Ishaq n’était pas un idiot ; il hocha donc la tête en signe qu’il avait compris mon avertissement tacite. Il pouvait mener l’enquête s’il était curieux, lui avais-je laissé entendre, mais seulement tant que cela ne compromettait pas l’état de préparation des armées du Dominion.
« J’imagine que mes devoirs me tiendront occupé », répondit l’Épée des Tertres.
« Voilà qui est bien », dis-je avec un sourire affable.
Je restai assez longtemps pour que les cinq membres de la bande me racontent le combat en détail, étoffant le bref rapport, et félicitai ceux qui le méritaient. Ishaq, avec beaucoup d’habileté, ne tarissait pas d’éloges sur la Lance Vagabonde et la Sorcière Suppliciée. Il partageait ainsi la gloire avec une héroïne en odeur de sainteté auprès du Sang et, de loin, la moins menaçante des méchantes soumises aux Conditions ; ces deux gestes lui seraient utiles à long terme. Il s’annonçait comme un bon successeur au poste de représentant, décidai-je. C’était le bon choix, même si Indrani avait dû se salir les mains pour le mettre en place.
En parlant d’Indrani, je constatai qu’elle était loin d’être d’aussi bonne humeur que l’Épée des Tertres.
« Pas moyen de toucher ce bâtard avec une flèche, me dit-elle en parlant du Faucon. Il court beaucoup trop bien, c’est pénible. »
« Tu as empêché qu’on tire sur des gens importants, lui rappelai-je pour la rassurer. C’est ce que je t’avais demandé, ‘Drani, pas de ramener un scalp. »
« Aquiline s’est fait tirer dessus », fit-elle remarquer.
Je levai mon œil au ciel.
« Pas par le Faucon, dis-je. Cette fille ferait mieux de se mettre à utiliser un putain de bouclier ou d’apprendre à esquiver. Si elle se fait tuer par un squelette, je ne suis pas sûre de pouvoir m’empêcher de rire à ses funérailles. »
Mes talents diplomatiques, peaufinés avec soin, me soufflèrent que certains Levantins risquaient de ne pas apprécier.
« Tu as vraiment un cœur d’or, Cat », répliqua sèchement l’Archer.
Je haussai les épaules. Aquiline s’en sortirait ; la flèche avait manqué ses poumons et on l’avait amenée à temps auprès d’un guérisseur. L’armure légère privilégiée par la Lignée de la Tueuse avait ses avantages — je n’aurais pas prétendu le contraire après avoir été témoin du talent des tirailleurs levantins pendant ma campagne dans les Terres désolées —, mais elle convenait mal aux batailles que livrait le Roi Mort. Elle devrait commander une bonne armure de plates et en finir avec ça avant d’avoir assez de cicatrices pour gâcher ses peintures. Les dieux savaient que la blessure du jour lui en laisserait une, mage guérisseur ou non. Je laissai Indrani à son humeur, qui semblait au moins l’inciter à échafauder des plans pour s’occuper du Faucon lors de leur prochaine rencontre.
Je trouvai Hakram sans difficulté. Ses chefs étaient d’humeur festive — une victoire avait été remportée aujourd’hui et tout le monde savait que les Clans avaient fait le gros du travail —, mais je connaissais cette expression. C’était le calme réfléchi qu’il prenait lorsqu’il s’efforçait de ne pas montrer ouvertement son mécontentement. Je l’avais vu en afficher différentes nuances plus d’une fois après que Vivienne l’avait battu au shatranj, même si celle d’aujourd’hui était bien plus sérieuse. J’échangeai des félicitations avec quelques chefs et rencontrai à cette occasion le père de Juniper pour la première fois. Oghuz le Boiteux avait fière allure, d’autant plus qu’il était chef d’un clan aussi puissant que les Boucliers Rouges alors qu’il avait besoin d’une canne pour marcher.
La plupart des Orcs considéraient les infirmes comme à peine plus capables que des enfants ; malgré son âge, il devait donc rester un duelliste adroit.
« Je trouve qu’elle a tes pommettes », lui dis-je.
« C’est vrai, la pauvre enfant », déplora Oghuz pour sa fille. « Au moins, elle a surtout hérité de la beauté d’Istrid pour le reste. »
« Ça te donne l’air plus sympathique, dis-je en lui tapotant l’épaule. Celles d’Hakram pourraient tout aussi bien être des lames de rasoir. »
À ma grande surprise, l’Orc plus âgé sembla plutôt charmé. Je discutai plus longtemps avec lui qu’avec les autres chefs, mais il finit par partir avec eux lorsque leur Seigneur de guerre laissa entendre qu’il voulait me parler en privé. Puis il le dit carrément, quand les plus lents ne comprirent pas l’allusion. Bientôt, il ne resta plus que nous deux ; le visage d’Hakram s’affaissa, épuisé, quand il croisa mon regard.
« Tu es venue voir comment je tiens le coup, je suppose », dit le Seigneur de guerre.
Son ton était légèrement accusateur, mais la fatigue l’empêchait de l’être tout à fait.
« Quelque chose comme ça », reconnus-je.
Je ne nierais pas que j’étais venue en tant que Gardienne autant qu’en amie. De nos jours, rares étaient les situations où je pouvais me permettre de n’être que l’une ou l’autre. Sa réponse ne semblait pas lui plaire, mais je soupçonnais qu’il avait apprécié que je ne cherche pas à l’enrober de belles paroles.
« Je ne flancherai pas, Catherine, dit Hakram. Mais m’en voudras-tu d’avoir le cœur amer, puisque ce sont les miens qui ont porté le poids du carnage aujourd’hui ? »
« C’est pour ça que tu as accepté de tenir les flancs, répondis-je d’un ton égal. Les vingt-sept mille hommes du Levant sont tout ce qui reste de ses armées. Toi, tu as des effectifs qu’ils n’ont pas. »
Il avait amené près de trois fois plus de guerriers qu’eux, et ce n’était même pas toute l’armée qu’il avait menée vers le sud, à Ater. Il faut dire que les Orcs alignaient bien plus de guerriers que la plupart des autres nations, puisque presque tous les membres d’un clan, à l’exception des jeunes et des vieillards, prendraient les armes dès qu’il y aurait du butin à rafler. Vu le nombre de femmes dans les bandes de guerre orques et leur âge — entre vingt et quarante ans —, si la force envoyée à Keter était anéantie, les conséquences seraient désastreuses pour les Steppes. Bien plus graves que si le Dominion perdait toute l’armée qu’il avait envoyée rejoindre la Grande Alliance.
« Il y a eu plus de morts que nécessaire, gronda le Seigneur de guerre. Nous sommes tombés dans le piège. Je n’ai pas contredit Yannu à ce moment-là, et c’est ma faute ; mais je n’oublierai pas qu’on nous a laissés seuls pendant presque toute la bataille. »
« C’est juste, répondis-je franchement. J’imagine que le Général Pallas ressent la même chose. Le cours de la bataille a mal tourné pour vous deux, alors tu as de bonnes raisons de lui en vouloir. »
Tant qu’ils ne finissaient pas par accuser le Prudent Yannu d’une malveillance qui n’existait pas, au lieu d’une erreur tactique, je n’avais rien contre un peu de ressentiment. Le Seigneur d’Alava était un général compétent, mais, cette fois-ci, il ne m’avait pas particulièrement impressionnée. Pour être honnête, si l’Armée de Callow avait été décimée sur les flancs, j’aurais probablement été bien moins indulgente qu’Hakram.
« Pallas a fait saigner ses hommes pour nous, concéda Hakram. Elle mérite notre gratitude. »
« Elle a fait saigner ses hommes parce que, si le flanc de Troke s’effondrait, nous allions perdre la bataille, dis-je. Pallas n’a rien d’un cœur tendre. »
Elle était, en revanche, une tacticienne douée. Elle avait même compris à juste titre que, puisque le Seigneur de guerre tenait l’autre flanc, c’était celui de Troke qui avait désespérément besoin d’aide.
« Ses raisons comptent moins que ses actes, répondit Hakram. »
Je haussai les épaules. Je n’allais pas contester son envie de remercier le Général Pallas, franchement. Elle était de nouveau sous les ordres d’Héliké et de l’Impératrice Basilia, ces jours-ci, mais je n’avais pas oublié qu’elle et ses soldats avaient combattu au nord aux côtés de la Grande Alliance, des années avant que quiconque, dans la Ligue, daigne nous accorder le moindre regard. Plutôt que de discuter, je fredonnai et examinai son Nom pour confirmer la subtile différence que j’avais perçue chez lui dès le début.
« Je vois que tu as acquis un aspect, au passage », dis-je.
Cette fois, il eut l’air ravi.
« J’en avais déjà des traces, mais il s’est formé pendant la bataille, dit Hakram. Tu peux discerner le mot ? »
« Ma vue n’est pas assez précise, admis-je. Pas pour le moment, en tout cas. J’ai tendance à voir plus profondément aux tournants, quand le Destin se fait plus dense. Mais je peux plus ou moins deviner de quoi il s’agit. »
Une autorité active, à l’échelle locale et directe. Ce n’était pas surprenant qu’un officier de carrière et mon ancien bras droit en acquière un, surtout après avoir chaussé de grandes bottes à son tour en devenant le Seigneur de guerre.
« Diriger », dit Hakram sans hésiter un instant.
Je sentis quelque chose se dénouer en moi devant la confiance qu’il m’accordait. Pour les Nommés, les aspects étaient des cartes qu’il valait mieux garder dans sa manche : les dissimuler jusqu’à pouvoir les utiliser avec un effet dévastateur faisait souvent la différence entre gagner ou perdre un combat.
« Essaie de l’utiliser, suggérai-je. Voyons si je peux t’aider à en cerner les limites. »
J’aurais fait un choix plus judicieux politiquement en chevauchant plutôt avec le Sang pour le reste du trajet, mais une part de moi refusait de considérer cela comme la meilleure option. Nous marchâmes ensemble jusqu’au bout, d’autres venant et repartant, mais nous restâmes côte à côte jusqu’à ce que le camp fût en vue.
« Putain de merde, m’exclamai-je. Qu’est-ce qui est arrivé aux tours de siège volantes ? »
Vivienne avait l’air sombre. Vu les décombres que j’avais sous les yeux, elle avait de bonnes raisons de l’être. Keter était une île de pierre entourée d’un profond gouffre, que seules quatre passerelles franchissaient ; c’était le chemin naturel pour prendre la ville. Comme nous n’étions pas des idiots finis, nous nous attendions à ce que le Roi Mort s’en serve pour canaliser nos armées dans d’étroites zones de massacre aussi longtemps que possible, puis les fasse s’effondrer dès qu’il risquerait de nous voir prendre l’une des portes. Nous nous étions préparés à cette éventualité — ce n’était pas un hasard si les trois mages les plus puissants de la Grande Alliance étaient tous restés au camp —, mais nous avions toujours su que nous ne prendrions probablement pas les portes.
C’était pour cela que Praes avait transformé des structures flottantes en immenses tours de siège, afin d’élargir notre assaut.
« Deux ont été coulées, répondit la princesse.
Je grimaçai, mais, pour être franche, je n’étais pas surprise.
« Il y a une raison pour laquelle nous ne les avons pas remplies de soldats dès le départ, dis-je. »
Juste assez pour établir une tête de pont sur les remparts, pas davantage. Sinon, nous risquions de gaspiller quelques milliers de soldats pour absolument rien.
« Deux ont atteint les remparts, poursuivit Vivienne. Masego a tenu à distance la majeure partie de la contre-magie de Keter assez longtemps. »
« C’est impressionnant, dis-je, mais comme je ne vois pas un mur flottant sous nos bannières, je vais supposer que quelque chose a terriblement mal tourné. »
« Il nous reste une tour », soupira-t-elle en repoussant une mèche de cheveux bruns.
« J’espère pour toi que ce n’est pas celle-là, Vivi », répondis-je en pointant devant moi.
Le rempart extérieur de Keter avait, en quelque sorte, été percé. Quelqu’un avait jugé bon d’écraser la tour de siège volante contre le mur, assez fort pour l’y enfoncer. Elle ressemblait, me dis-je, à un couteau planté dans un bloc de beurre et qui en ressortait. Sauf qu’ici, les deux côtés étaient en pierre et qu’il y avait plusieurs tonnes de roche en jeu. La « base » de la tour dépassait tellement du mur qu’elle aurait dû se briser ou entraîner l’ensemble dans le gouffre depuis longtemps ; les enchantements qui maintenaient la structure en l’air devaient donc encore fonctionner en partie. Le spectacle avait quelque chose de dérangeant.
La princesse soupira de nouveau.
« L’assaut s’est bien passé au début, me raconta-t-elle. Nous avons franchi deux des quatre passerelles et, malgré les flèches et la sorcellerie de Keter, nous avons atteint les portes. Les tours de siège ont été incendiées avant de pouvoir traverser, mais les échelles et les béliers sont passés. »
« Donc, quand nous avons commencé à frapper aux portes, Keter a fait tomber les passerelles, devinai-je. »
Elle acquiesça.
« Nous avons envoyé des Héros sous les passerelles en premier pour essayer d’empêcher cela, mais Pickler pense qu’il n’y a aucun mécanisme extérieur. Les passerelles avaient été conçues dès le départ avec des fondations sous la ville de Keter qu’on pouvait faire s’écrouler, expliqua Vivienne. C’était un ouvrage ancien, quoi qu’il en soit, et les deux passerelles n’ont pas réagi de la même manière. »
J’en apercevais une depuis notre position ; le camp fortifié qui entourait Keter formait un anneau de flammes, éclairé par toutes les torches et les brasiers allumés dans la nuit. La moitié avant de l’arche de pierre avait disparu, laissant la porte de Keter surplomber une falaise abrupte.
« La Sorcière des Bois aurait dû pouvoir s’en occuper, dis-je en hochant la tête. »
« Elle l’a fait, répondit la princesse. Elle a maintenu les pierres en l’air assez longtemps pour que nos forces puissent les franchir en retraite. Et de l’autre côté, Sahelian a neutralisé l’ouvrage de l’Ennemi. »
Je haussai un sourcil, intriguée.
« Seule une section au milieu s’est effondrée, dit Vivienne, coupant l’armée en deux et isolant l’avant-garde. Elle a comblé le vide avec de la glace. »
Je reniflai avec dédain. Quelqu’un s’inspirait de mes tactiques. J’avais lancé cette histoire de glace à Dormer, bien avant que quiconque d’autre ne se fasse un nom avec ça.
« Donc, nous avons maintenu l’assaut sur une passerelle et fait atterrir deux tours, méditai-je. Une offensive assez solide, malgré tout. C’est là que tout a commencé à mal tourner ? »
« Le Tumulte est sorti pour affronter le Hiérophante en duel et l’empêcher de protéger les tours, répondit-elle. Et Keter a contre-attaqué avec des vouivres. »
Je clignai des yeux. C’étaient d’immenses serpents artificiels qu’on avait rarement vus hors du col du Crépuscule ; ils représentaient pour le Roi Mort l’équivalent de nos tours de siège volantes praesiennes. Ces serpents gigantesques étaient cuirassés et comportaient des échelles à l’intérieur, que les morts pouvaient gravir après que les vouivres se furent accrochées au bord du mur avec leurs crochets d’acier et d’os. À quoi pouvaient-elles bien lui servir…
« Il a enfoncé ses tours de siège dans les nôtres, comme un serpent qu’on forcerait à entrer dans la gueule d’un plus gros », soufflai-je en comprenant.
C’était à la fois un gaspillage absolu de main-d’œuvre, songeai-je, et une idée brillante dans toute sa perversité.
« Ça nous a empêchés d’établir une tête de pont sur les remparts, dit Vivienne, et, une fois qu’il nous a immobilisés, les Seelie sont sortis. »
Masego insistait pour dire que ce Fléau utilisait la « fascination », une forme d’enchantement, mais c’était bel et bien du contrôle mental, quel que soit le nom qu’il voulait lui donner. Le Roi Mort nous avait donc confinés dans de petits tunnels où nous ne pouvions pas manœuvrer, avant de lâcher la putain de fée adepte du contrôle mental sur ceux qui s’y trouvaient. Ouais, je voyais bien comment ça pouvait mal tourner. Mais juste un peu. Après ça, il fallait s’attendre à voir…
« La Lame de la Miséricorde et le Pyromancien audacieux sont tombés sur elle, poursuivit Vivienne. La Seelie a eu le Pyromancien, mais la Lame a tranché le sort qui l’ensorcelait et ils ont mis le feu à la vouivre. Elle a battu en retraite, mais ce fut une erreur tactique. »
Mettre le feu à des espaces clos remplis de gens qui ne pouvaient pas facilement en sortir, ça finissait souvent comme ça.
« C’était si grave ? » grimaçai-je.
« Près de deux mille morts, davantage à cause de la bousculade et de la fumée que des flammes, répondit Vivienne, et les morts ont atteint le cœur de la tour dans la confusion. »
« C’est donc comme ça qu’elle s’est écrasée », dis-je en fronçant les sourcils.
« Non, la princesse secoua la tête. Ils ont essayé de les faire s’écraser l’une contre l’autre. »
La suite de son récit fut cauchemardesque. Les mages praesiens qui contrôlaient l’autre tour avaient vu venir la menace et tenté de se replier, mais la vouivre à l’intérieur avait entravé le mouvement. Pendant ce temps, les soldats paniquaient tandis que les morts continuaient d’affluer ; l’autre tour, elle, s’élevait toujours plus haut, prête à être abattue comme un enfant qui frappe une pierre contre une autre. Heureusement, le Chevalier Noir avait mené une bande dans un audacieux raid à l’intérieur de la tour échouée pour éliminer la vouivre à l’aide d’une préparation acide du Concocteur, capable de la dissoudre de l’intérieur. Cela aurait tout de même échoué si Hanno et sa propre bande n’étaient pas intervenus pour se charger de l’autre tour.
« Comment ont-ils pu entrer dedans ? demandai-je en fronçant les sourcils. Elle devait déjà être en plein vol. »
« Le Chevalier du Miroir », répondit Vivienne.
« Bien sûr, le lancer est le grand classique pour ouvrir le bal, reconnus-je. Mais après son atterrissage — attends, tu es sérieuse ? »
Elle acquiesça, les lèvres frémissantes.
« Ils se sont attachés au Chevalier du Miroir et l’ont fait lancer par un trébuchet, se servant de lui pour percer les parois de la tour de siège », expliqua la princesse.
Je marquai une pause.
« Je sais que c’est de mauvais goût de me plaindre alors qu’ils sont de notre côté, dis-je, mais parfois, ça m’agace un peu de les voir s’en tirer avec ce genre de conneries. »
Après cela, ils s’étaient frayé un chemin parmi les morts et avaient repris le contrôle de la tour, la maintenant en l’air assez longtemps pour que l’autre puisse s’éloigner. Ce retournement de situation ne dura pas : le Tumulte passa à côté de Masego et endommagea les enchantements qui maintenaient la tour en l’air. Elle commença à s’écraser.
« Comment ont-ils réussi à sortir ? demandai-je, avec une curiosité morbide. »
« Pendant un très bref instant, la tour qui tombait et celle qui se repliait se sont retrouvées alignées, avec tout juste une douzaine de pieds entre le bord de l’une et celui de l’autre, répondit Vivienne. Alors ils… »
« Ils ont sauté, dis-je en me frottant l’arête du nez. Ils ont sauté de la tour en train de s’écraser dans l’autre, comme des connards. »
Ses yeux bleu-gris trahirent un certain amusement à mes dépens.
« Il n’est même plus vraiment Nommé, il est en pleine transition, protestai-je. »
« Je veillerai à soulever la question au prochain conseil de guerre », répondit la princesse avec un sourire serein.
Mes lèvres frémirent et nous restâmes un moment en silence, tous les deux, à contempler la silhouette sombre de Keter au loin. Peu à peu, l’humour se dissipa.
« Combien ? demandai-je. »
« Au moins seize mille morts, répondit doucement Vivienne. Et j’ai entendu dire que ta bataille avait été plus serrée que prévu. »
« Quatorze mille morts, à peu près, dis-je. L’ennemi a eu la bonne idée de nous tendre un piège de sable et a massacré nos flancs. Les Clans ont encaissé le pire. »
Au moins trente mille morts entre la bataille et la tempête, hein. Je restai là, laissant le poids de ce chiffre s’imposer à moi : le nombre insensé de soldats que nous avions fait tuer en une seule journée. J’avais mené des campagnes entières où j’avais perdu moins d’hommes qu’aujourd’hui. Et la situation ne ferait qu’empirer. Aucun de nous ne s’était vraiment attendu à ce que cet assaut contre les remparts réussisse, au fond. Ce n’était qu’une première sonde, destinée à mesurer la puissance des défenses de la Couronne des Morts. Près de deux cent cinquante mille soldats étaient venus pour briser la fin des temps avant qu’elle ne nous brise. Encore neuf attaques comme celle-ci, et nous n’aurions plus d’hommes.
Nous n’avions même pas réussi à mettre un pied dans cette foutue ville.
« Ça ira mieux demain », finit par dire Vivienne.
« Non, murmurai-je.
Un instant passa.
« Non, admit mon amie.
Nous restâmes donc là, en silence, à nous tenir compagnie, jusqu’à ce que la peur se soit suffisamment émoussée pour que nous puissions nous traîner jusqu’à nos lits et dormir.