Chapitre 606
Moro Ifriqui plissa les yeux en regardant l’horizon à travers l’œil baalite, puis l’abaissa pour caresser l’encolure de sa jument à crinière courte de Segovie. Une belle bête, qu’il n’avait jamais baptisée, issue d’une race que la Lignée des Brigands montait depuis plus d’un siècle. Les Segoviens étaient des Procerans, mais aussi de vieux alliés contre les princes d’Orense. Depuis longtemps, ils vendaient à Vaccei de beaux chevaux et de l’acier à des prix généreux, afin que leur ennemi commun continue de subir des raids à la frontière sud.
« Quelque chose ? demanda Siraj.
Le frère cadet de Moro avait l’air inquiet, comme souvent ces derniers temps. Il n’en était pas encore au point de verser dans la lâcheté, aussi Moro n’en avait-il pas parlé, mais il devrait le faire si les hommes s’en apercevaient. L’héritier de Vaccei compatissait avec son frère, qui ne souhaitait que retrouver sa femme et ses filles, mais la Lignée des Brigands ne pouvait pas montrer de faiblesse. Leur peuple était rude, et ceux qui le gouvernaient se devaient de l’être davantage encore.
« Pas encore, répondit Moro. Les morts n’envoient pas d’avant-garde. »
Du moins, rien qu’il pût voir. Les nuages de poison masquaient une bonne partie du paysage.
« Si seulement Yannu Marave en faisait autant, soupira Siraj.
Moro lança un regard sévère à son frère, et le jeune homme — de deux ans seulement son cadet, mais cadet tout de même — se redressa à la hâte. Aucun des cavaliers qui les accompagnaient n’était assez proche pour entendre, mais c’était risqué.
« Il y aura de l’honneur à trouver dans le mur de boucliers, avant-garde ou non, dit Moro d’un ton égal.
« Je l’attends avec impatience, répondit Siraj sur le même ton. Peut-être que je prendrai même la tête d’un Revenant et que je tirerai l’honneur de mon côté, pour une fois.
Moro hocha la tête, satisfait, et rapprocha son cheval de celui de son frère.
« Mère te confiera le commandement des archers, murmura-t-il. Tu les tiendras de nouveau dans tes bras, Siraj. »
Le cadet grimaça, déformant les motifs peints sur son visage : brun terre d’ombre et vert basilic, les couleurs du Brigand Vengeur.
« Ce ne sont pas les morts qui m’inquiètent, dit Siraj en se penchant vers lui et en baissant la voix. Ce que Mère projette… »
La mâchoire de Moro se crispa.
« Il est trop tard pour hésiter, répondit-il. L’ordre a déjà été donné. »
Une petite entaille et un poison rapide. Dans le chaos de la bataille, personne ne le remarquerait.C’est nécessaire, se rappela Moro.Pour notre Lignée, pour notre famille.C’était une sinistre besogne, mais les sinistres besognes étaient le lot de la Lignée des Brigands. Faire tout ce qu’il fallait, voilà comment ils avaient survécu sans plier devant Tartessos ou Malaga, alors que ces deux puissances les surpassaient. Le poison, les embuscades nocturnes, les assassinats sans honneur. Parfois même, des pactes avec de sombres puissances. Mère ne l’avait jamais admis ouvertement, mais elle en avait assez laissé entendre pour qu’il soit convaincu que les rumeurs selon lesquelles elle avait payé le Maraudeur pour tuer le frère aîné d’Aquiline Osena étaient vraies.
« Si on se fait prendre, c’est la fin pour nous, murmura Siraj.
« Si nous ne faisons rien, répondit Moro d’un ton las, c’est aussi la fin pour nous. Ou tu crois que les Osena mettront un terme à notre vendetta après s’être emparés du Trône Déchiqueté avec les Tanja ? »
Siraj grimaça de nouveau, concédant la chose en silence. Razin Tanja n’était pas un ennemi, mais pas davantage un ami. Et puisqu’il était de toute évidence épris de sa fiancée, le vieux jeu ifriqui qui consistait à dresser Malaga contre Tartessos ne prendrait pas.
« Reste à l’écart et garde le silence, mon frère, dit Moro en se penchant vers lui. Je ferai ce qu’il faut pour que tu puisses rentrer auprès de ta famille.
« Toi aussi, tu es ma famille, Moro, répondit doucement Siraj.
Une part de lui aurait voulu serrer son frère contre lui et lui assurer que tout irait bien, mais il savait qu’il ne le pouvait pas. Des yeux les observaient.Des yeux comme le poison, un cœur de pierre, disait le Chant de Fumée.De sa main, mille tombes semées.Honneur à la Lignée, se rappela Moro. Il était un fils de Vaccei, et là-bas, la faiblesse était la mort.
« Alors écoute-moi, répondit-il.
Il secoua la tête, remit soigneusement l’œil baalite dans son étui de cuir, puis jeta un regard à son frère.
« Retourne auprès de Mère, ordonna Moro. Dis-lui que les morts avancent sans avant-garde et que je vais faire mon rapport en personne au Seigneur Marave, par courtoisie. »
Elle comprendrait ce que cela signifiait. Après tout, il suivait le plan d’Itima Ifriqui.
Yannu détestait l’odeur qui régnait ici.
Même après que les Lanternes eurent brûlé le poison dans l’air, même à travers le masque de tissu, le Seigneur d’Alava percevait encore une puanteur persistante. Elle rappelait celle des mines des collines, de ces odeurs qui vous restent au fond de la bouche et ont un goût de sang. Il jeta un regard à Rima et vit qu’elle grimaçait elle aussi sous son voile. De toutes ses cousines, Rima avait toujours été sa préférée, depuis qu’ils jouaient ensemble dans l’herbe, enfants. Bien que Marave de nom, elle était trop éloignée de la branche principale pour être considérée comme son héritière ; mais, lorsqu’il était devenu seigneur d’Alava, il l’avait élevée autant qu’il le pouvait. Elle était désormais la capitaine de ses épées jurées, et les nombreuses cicatrices reçues en protégeant ses arrières avaient prouvé qu’il avait eu raison de lui faire confiance.
« Tu te souviens, demanda le Seigneur d’Alava, de la première fois que nous avons vu les mines ? »
Rima fronça davantage les sourcils, tirant sur la cicatrice qui lui barrait le sourcil gauche. Son rouge n’était qu’une nuance plus claire que celui des couleurs des Marave, mais elle prenait soin de ne jamais peindre les bandes cendrées trop près, pour que cela ne se remarque pas.
« Je me souviens m’être dit qu’elles étaient dégueulasses comme le cul des Enfers, répondit Rima, et qu’il n’y avait qu’un diable pour envoyer qui que ce soit dans ces fosses. »
« Alors je suis un diable, grogna Yannu.
« Nous sommes ce que nous sommes, dit Rima en haussant les épaules, indifférente.
Lui aussi avait détesté ces mines, enfant. La vue des hommes et des femmes qui descendaient dans les fosses pour s’éreinter à briser la pierre, afin qu’on puisse arracher le minerai à la terre, le révulsait. Enfant, Yannu n’avait jamais songé à hériter d’Alava : sa grand-tante Sintra avait bien désigné son père comme héritier, mais lui avait une sœur aînée. Il s’était toutefois dit qu’une fois sa sœur devenue Dame d’Alava, il pourrait lui parler des mines et des carrières. Lui proposer de les fermer, peut-être. Puis une blessure qui avait mal tourné lors d’une guerre d’honneur contre Malaga l’avait emportée, un an avant que son père ne succombe à la vieillesse. Yannu Marave, Seigneur d’Alava, avait alors appris une leçon amère.
Ses terres étaient réputées pour leurs vergers et leur bétail, mais cela ne suffisait pas à faire tenir Alava. Malaga avait également de grands troupeaux, et les vergers de Levante étaient presque aussi beaux. C’était la richesse cachée dans les collines, les minerais et la pierre, qui fournissait l’acier aux guerriers d’Alava et nourrissait la population lors des fièvres bovines et des mauvaises saisons. Les mines et les carrières formaient l’épine dorsale de sa Lignée ; les fermer aurait été se briser le dos. Il avait fait ce qu’il pouvait, en envoyant des prisonniers travailler à la place des hommes d’honneur, mais il n’en avait jamais fermé une seule. Ce souvenir rendait sa répugnance pour l’odeur plus intime encore, même si, ces derniers temps, elle n’était pas la seule à lui laisser un goût infect en bouche.
Il tourna les yeux vers l’est, où les bannières de Tartessos et de Malaga flottaient côte à côte. Le flanc oriental de la colonne était tenu par les guerriers du Sang du Tueur et de la Lignée du Lieur. Rima suivit son regard sans peine — elle le dépassait même en taille, quoique sa carrure fût plus fine.
« Les bannières ne sont rien, dit sa cousine. Un geste. C’est le mur de boucliers qui m’inquiète, Yannu. Personne d’autre n’a mêlé ses compagnies de notre vivant. »
« Ils font de même avec leurs tirailleurs, dit sombrement Yannu.
Avant de partir vers l’est, en direction de Praes, les deux fiancés avaient gardé leurs capitaines séparés. Les guerriers de Malaga sous les ordres de capitaines malagans, ceux de Tartessos sous les leurs. Plus maintenant. Les guerriers des deux territoires servaient sous des capitaines de l’un ou l’autre. Razin Tanja avait beau prétendre que cette mesure découlait des pertes subies dans les Terres désolées, et qu’il était plus simple de mêler les compagnies que d’en dissoudre certaines pour maintenir séparés les guerriers assermentés, Yannu savait que ce n’était qu’un prétexte. Les deux jeunes gens resserraient leur alliance et habituaient leurs guerriers à combattre comme une seule armée.
Aussi ces bannières levées côte à côte à l’est étaient-elles l’une des choses les plus dangereuses que Yannu Marave eût jamais vues.
« Tu aurais pu les séparer, dit Rima. Tu en as le droit. »
C’était vrai. Le Seigneur Yannu Marave commandait tous les capitaines du Dominion dans cette bataille : vingt-sept mille guerriers marchaient en colonne lâche à travers les vastes plaines poussiéreuses autour de Keter, une terre qu’on appelait l’Ossuaire, car nombre d’armées y étaient mortes avant de se relever sous la forme d’une horde d’ossements.
« Cela aurait été une erreur, répondit Yannu le Prudent. Je ne suis pas le seul à commander sur le champ de bataille, Rima. Le Seigneur de guerre et le Général Pallas auraient compris mes raisons, et la nouvelle se serait répandue. Ce serait plus dangereux pour nous que de les laisser ensemble. »
Trop de gens avaient déjà les yeux tournés vers le Dominion. Yannu s’était réjoui du couronnement de Rozala Malanza comme Première Princesse, car les années passées à partager un front en avaient fait le plus proche allié de son Sang, tout comme Itima Ifriqui avait jadis été la plus proche alliée du Premier Prince Cordelia. Mais il était clair que Rozala n’avait aucune intention d’impliquer Procer dans les affaires du Levant après la guerre. C’était la Ligue qui le préoccupait, car l’Impératrice Basilia avait déjà fait des avances. Elle voulait que la Ligue des Cités libres comble le vide laissé par la Thalassocratie et devienne l’alliée la plus proche du Dominion, puis signe des pactes de défense contre la Principauté.
Pour que de tels pactes soient signés, il fallait que quelqu’un siège sur le Trône Déchiqueté. Basilia Katopodis devait donc avoir intérêt à assurer une succession rapide si l’occasion se présentait — et, le cas échéant, elle ne soutiendrait pas la Lignée du Champion.
Yannu aurait aimé négocier avec Callow, mais il ne le pouvait pas. On disait que la Reine Noire avait de l’affection pour Razin et Aquiline ; certains allaient jusqu’à prétendre qu’elle les appelait « ses petits seigneurs » en conseil. Elle avait même veillé à ce qu’ils représentent le Levant lors des pourparlers avec l’Empire de l’Effroi, un honneur autrefois réservé à la seule Lignée du Pèlerin. Si elle était mêlée à l’affaire, il était clair comme de l’eau de source de quel côté irait sa faveur. Non, Yannu devait tenir les autres puissances à l’écart à tout prix : la seule susceptible de soutenir sa cause n’avait aucune envie de s’en mêler. Il ne devait donc donner aucun prétexte aux autres pour intervenir.
Un prétexte comme affaiblir les forces du Dominion pour des querelles internes.
« Ils ne se sont pas opposés à moi quand j’ai réclamé le commandement, Rima, poursuivit Yannu. Cela en dit long. »
Cela signifiait que ni Razin Tanja ni Aquiline n’avaient jugé qu’il valait la peine de se quereller pour voir l’un de leurs noms associé à une grande bataille contre les morts plutôt que le sien. Pire encore, Yannu se rendait compte qu’il partageait leur avis.
Tous deux avaient déjà assez de hauts faits à leur actif pour ne pas avoir besoin de prendre des risques afin d’en accumuler davantage. Ils s’étaient distingués avant et pendant la grande offensive dans le Hainaut, qui s’était achevée par la bataille de la capitale où le Seigneur Razin — le moins réputé des deux — aurait affronté un Fléau et en serait ressorti vivant. Depuis, la Reine Noire les avait entraînés vers l’est dans sa campagne pour régler le sort de Praes, où ils se seraient distingués lors de la bataille de Kala. Puis ils avaient représenté le Levant lors de la chute de la Tour et des pourparlers qui avaient suivi, parlant au nom de tout le Dominion comme ni la Lignée du Champion ni celle des Brigands ne l’avaient jamais fait.
Mais le plus troublant, c’était leur entente cordiale, quoique distante, avec l’Épée des Tertres. Ils avaient insisté pour que les Élus aient la possibilité de gagner une place dans les Rôles au service du Dominion ; aux yeux de Yannu le Prudent, cela ressemblait aux prémices d’une alliance.
« Ils voient au-delà des batailles d’ici, grogna Rima, d’accord avec lui. Le garçon, en tout cas. Aquiline est une tueuse remarquable, mais elle ne pense qu’au sang et aux têtes à prendre. Tanja est aussi malin que son père. »
Et bien moins orgueilleux, songea Yannu, ce qui le rendait plus dangereux. Comme Rima l’avait compris, ils se préparaient à l’après-Keter, à ce qui viendrait après la guerre. Au retour des capitaines et de leurs guerriers chez eux, à la fin de la trêve instaurée par Cordelia Hasenbach. Il y aurait du sang, c’était certain : pour la première fois depuis la fondation du Dominion, aucun Isbili ne pouvait prétendre au Trône Déchiqueté. Et avec ce trône venait le pouvoir de régner sur Levante, la plus grande et la plus riche ville de tout le Levant. Yannu savait que la guerre éclaterait, car les héritiers de deux grandes Lignées du Sang allaient se marier et, avec les Isbili disparus, une telle alliance serait la meilleure prétention possible au Trône Déchiqueté.
Et il n’avait aucune intention de les laisser faire du Dominion leur royaume.
Un bruit retentit derrière lui. Yannu retint son cheval et jeta un regard à Rima. Elle renifla et alla voir, laissant le Seigneur d’Alava contempler le flanc ouest de la colonne en marche. Ses propres guerriers et ceux de Vaccei y avançaient, séparés et sous leurs capitaines respectifs. Plus à l’ouest, le grand serpent étincelant que formaient les Clans sous le Seigneur de guerre suivait leur armée, tandis que le gros des cataphractaires du Général Pallas protégeait les flancs des deux armées à mesure qu’elles progressaient. Rima revint assez vite pour qu’il n’ait pas le temps de se lasser du spectacle.
« Moro Ifriqui est de retour de reconnaissance, dit-elle. Il vient faire son rapport en personne. »
« Inutile, fronça les sourcils Yannu.
« Le rapport, l’homme ou toute sa clique ? répliqua sèchement Rima.
Il ne répondit pas. Comme la plupart des gens d’Alava, sa cousine se souciait peu des Ifriqui, et encore moins depuis que ses pourparlers avec eux n’avaient rien donné. Ses tentatives pour lier la Lignée du Champion à celle des Brigands en réponse s’étaient soldées par un échec exaspérant. Yannu, lui, ne fréquentait que des hommes, préférence qu’aucun des fils d’Itima ne partageait — l’aîné d’entre eux, Moro, avait de toute façon plus de dix ans de moins que lui. Et bien que les deux Lignées eussent d’autres parents, leurs âges ne correspondaient pas. L’aînée des petites-filles d’Itima était trop jeune de trois ans pour l’un de ses neveux ; son fils cadet n’était toujours pas marié, mais il avait la vingtaine, tandis que la nièce aînée de Yannu en avait douze.
On aurait pu arranger des unions plus éloignées de la branche principale, mais dans quel but ? Elles n’auraient ni scellé une alliance ni rivalisé avec le prestige d’un mariage entre la Dame de Tartessos et le Seigneur de Malaga. Leur alliance ne reposait donc que sur les circonstances, maintenue par leurs seuls ennemis communs.
« Ils restent des alliés, finit par dire le Seigneur d’Alava. Et ils ont des raisons de le rester. »
Itima et Aquiline se haïssaient à mort à cause des frères de cette dernière, les Osena, et de leur mort ; la Dame de Vaccei avait donc beaucoup à craindre de l’ascension de son ennemie. Yannu, lui, avait tué Akil Tanja dans un duel d’honneur, ce qui ferait de lui l’ennemi de Razin jusqu’à la mort — mais ce n’était pas la raison pour laquelle il s’opposait aux jeunes gens.
« Ce sont des Ifriqui, lança Rima avec mépris. Ils n’ont pas de cause à défendre, pas comme toi. Ce n’est ni la faim ni la peur qui te pousse à t’opposer aux bannières mariées. »
Yannu n’avait aucune intention de réclamer le Trône Déchiqueté pour lui-même ou pour la Lignée du Champion. Il aurait préféré qu’Itima et ses fils n’y siègent pas non plus, même s’il n’aurait peut-être pas le choix. Il aurait préféré voir le Couteau peint ou la Championne Vaillante accéder au pouvoir à Levante en récompense, même s’il savait que Rafaella ne serait pas un choix populaire. La Championne Vaillante était allée jusqu’à renoncer à se peindre le visage pour se démarquer des Marave, même après que Yannu eut exécuté tous ceux qui avaient pris part à la trahison ; elle n’en restait pas moins une Championne. Les autres Lignées verraient là une tentative de Yannu de s’emparer du Trône Déchiqueté par une ruse mesquine. En vérité, Yannu se souciait peu de savoir qui occuperait le trône, pourvu que ce ne fût ni l’un ni l’autre des fiancés.
Ils seraient trop puissants, et cela rendait leur prétention inacceptable. Malaga n’était surpassée en richesse que par Levante, grâce à son canal, tandis que Tartessos contrôlait l’accès à la forêt de Brocelian et à ses trésors. S’ils obtenaient Levante et, par son intermédiaire, la maîtrise du commerce du golfe, ils tiendraient tout le Dominion à la gorge.
La situation était pire encore qu’il n’y paraissait, avait-il compris au cours de cette année de guerre. Alava échangeait le minerai et la pierre de ses collines contre le grain des champs fertiles de Levante, tandis que Vaccei importait traditionnellement du bétail et de l’acier de Malaga et de Levante. Si le Trône Déchiqueté tombait aux mains des fiancés, ils n’auraient pas besoin de faire la guerre pour soumettre le reste du Levant quand bon leur semblerait : il leur suffirait de fermer leurs portes et de laisser leurs ennemis dépérir sur pied. La Majilis perdrait tout son sens ; elle ne serait plus un conseil d’égaux guidé par le Saint Seljun, mais une cour dirigée par un roi et une reine. Ce serait la fin du Dominion, le rêve chanté dans le Chant de Fumée.
Qu’aucune reine ni aucun prince ne règne sur notre Dominion, avait supplié la fille et successeure du Pèlerin Gris, et Yannu irait en guerre pour cette supplique. Il n’était toutefois pas certain de pouvoirgagnercette guerre.
L’alliance de Tartessos et de Malaga était certes encerclée, Vaccei au nord et son propre Alava au sud, mais elle avait de solides fondations. Malaga était riche et abritait les lieurs, tandis que Tartessos renforçait ses troupes grâce aux capitaines libres et aux aventuriers qui tentaient leur chance dans la forêt de Brocelian. Même si l’on pouvait compter sur Itima Ifriqui pour se dresser contre eux — ce qui n’était pas le cas, car la Lignée des Brigands était un nid de serpents dont Itima était la plus froide —, la guerre promettait d’être longue et brutale. Le genre de guerre qui brisait les royaumes. Mieux valait tuer l’un des fiancés et étouffer l’alliance dans l’œuf, avait songé Yannu ; Itima avait accepté sans surprise lorsqu’il l’avait mise dans la confidence. Elle avait déjà tué assez d’Osena pour ne pas rechigner à en tuer un de plus.
Mais lorsque Moro fut amené devant lui et abandonna le prétexte du rapport pour transmettre un message de sa mère, le cœur de Yannu se serra, glacé par la crainte d’avoir commis une erreur.
« C’est absurde, lâcha sèchement le Seigneur d’Alava.
Moro Ifriqui, aîné des enfants de Dame Itima et héritier de Vaccei, avait le visage dur, que la vie s’était chargée de balafrer davantage encore. Le rouge de ses cicatrices tranchait sur le brun et le vert de son maquillage, telles des bandes de couleur supplémentaires.
« Nous devons agir maintenant, Seigneur Yannu, dit Moro, prêtant sa bouche aux paroles de sa mère. Ils se marieront à la chute de Keter, et les tuer après la victoire ne ferait qu’attirer davantage l’attention. »
Ils n’étaient pas encore mariés, songea Yannu, précisément pour décourager qu’on envoie des assassins à leurs trousses. Aquiline y voyait sans doute une question d’honneur : ne pas déclencher les hostilités tant que la Grande Alliance les liait encore tous. Mais le fils du Seigneur Akil était devenu aussi rusé que son père. Il avait fait en sorte que toute attaque contre eux paraisse si totalement injustifiée qu’elle susciterait la colère du monde entier. Et c’était exactement le piège dans lequel Itima était en train de tomber.
« Aucun des deux ne peut être tué pendant que nous faisons la guerre aux morts, dit Yannu. Si nous tuons Tanja après la victoire, cela nous vaudra des ennuis, mais ne fera que ternir notre réputation. Le tuermaintenantserait trahir la Grande Alliance. »
« Seulement, répondit Moro Ifriqui, si nous nous faisons prendre. Nous avons des hommes qui… »
« Assez, répliqua sèchement le Seigneur d’Alava. J’ai refusé, Moro. Aucune flèche ne sera décochée. »
L’héritier de Vaccei haussa les épaules.
« Ce choix ne t’appartient plus, dit-il.
Yannu envisagea de le tuer sur-le-champ. Les Ifriqui n’étaient venus qu’avec une petite escorte de cavaliers, tandis que ses propres épées jurées étaient plus proches et mieux armées. Personne n’était assez près pour les entendre parler ; personne ne pourrait donc l’empêcher de tuer l’autre homme s’il frappait le premier. Cela causerait beaucoup d’ennuis pour peu de résultats, conclut le Seigneur d’Alava après un instant. La colère ne suffisait pas à justifier un meurtre.
« Si je les avertis, Seigneur Yannu reprit-il, toute ta Lignée pourrait être exterminée aujourd’hui. »
« Tu ne le feras pas, répondit Moro sans paraître inquiet. Si tu essaies de nous enterrer, nous t’entraînerons dans la tombe avec nous. Et même si ce n’est pas vrai, ça ne changera rien : ils s’en serviront pour se débarrasser de toi, quoi qu’il arrive. »
Le seigneur songea sombrement que c’était probablement vrai. Il avait tué Akil Tanja dans un duel d’honneur, et même si son fils avait renoncé à se venger, cela ne signifiait pas qu’il n’y avait aucune inimitié entre eux.
« Nous sommes dans le même bateau, Seigneur Yannu, dit Moro avec un sourire. Alors ne nous battons pas, ou nous finirons tous les deux à l’eau. »
« Ce n’est pas ce que nous avions convenu, insista Yannu.
À sa honte, ses yeux dérivèrent sur le côté. Au-delà de la colonne de guerriers, vers le ciel où une silhouette solitaire décrivait de lents cercles. La Gardienne, sur sa monture aux plumes noires.
« Elle a des soucis plus importants que nous, dit Moro en suivant son regard.
« Prie pour que ce soit le cas, répondit-il.
C’était une façon de congédier Moro, et le jeune homme comprit. Trop de risques, songea Yannu le Prudent en regardant son dos tandis que Rima revenait à ses côtés.
Il allait devoir agir.
La carte du Royaume des Morts était restée pour l’essentiel inchangée au cours des trois derniers siècles, même si peu d’entre elles s’étendaient très au nord de Keter. Les plus complètes allaient jusqu’aux rives du lac que certains appelaient le Calice et aux abords de ce qu’on nommait désormais le Bois du Crépuscule, mais les cartes qui allaient plus loin étaient rares. Il s’agissait surtout de cartes ashuranes, car les navires de la Thalassocratie contournaient parfois le nord de Calernia et leurs capitaines tenaient tout particulièrement à cartographier les lieux. Quant aux terres centrales du Royaume des Morts, elles étaient aussi bien connues que n’importe quelle terre où quiconque mettait le pied trouvait la mort.
C’était pour cela qu’Hakram possédait plusieurs cartes détaillées des vastes plaines entourant Keter, le fameux « Ossuaire », provenant de différentes nations.
Il s’était arrêté pour les consulter au sommet d’une colline basse, et s’intéressait en particulier à une carte arlésite de la Neuvième Croisade, qui démentait la réputation d’extrême inexactitude des cartes proceranes en se révélant de loin la plus précise de toutes. Une heure plus tôt, ils avaient traversé le lit d’une rivière asséchée depuis longtemps, indiqué sur cette carte et sur aucune autre. Cela n’avait fait que renforcer la confiance d’Hakram dans le travail du cartographe. Le nord-ouest de Keter avait autrefois été une région fertile, et il en restait encore des traces. Les lits de rivières asséchés, désormais remplis uniquement par la pluie, en étaient un exemple ; mais, à l’époque de Sephirah, il y avait ici bien autre chose que de l’herbe et des champs.
« Ça, marmonna le Seigneur de guerre, ça pourrait poser problème. »
Sigvin se pencha par-dessus son épaule pour examiner le parchemin. Elle portait une bonne cotte de mailles qui lui remontait jusqu’au cou et dissimulait ses cicatrices rituelles ; une hache pendait à sa hanche. À la différence d’une guerrière, elle n’avait pas de bouclier. En tant que chamane, elle ne devait pas prendre place dans le mur de boucliers.
« Que signifie le symbole ? demanda-t-elle.
« Des ruines, répondit Hakram. Les vestiges d’une cité. »
Elle parut, à juste titre, sceptique. Sur l’Ossuaire, les nuages de poison masquaient la vue au loin, mais une cité aussi proche de Keter aurait été repérée. Troke Snaketooth, debout à côté d’eux et attentif à leur conversation, semblait avoir une idée de ce qu’il en était.
« De quand datent-elles ? demanda le chef des Lances Noires.
« Assez anciennes pour que plus personne ne parle leur langue, répondit Hakram. Il n’en reste presque rien, et ce qui subsiste est en grande partie enterré. Je doute que quiconque remarque les ruines sans marcher dessus. »
« Et pourtant, elles pourraient poser problème, dit Oghuz le Boiteux en fronçant les sourcils.
Le chef des Boucliers Rouges était venu en armure de guerrier, même s’il était peu probable qu’il prenne place dans le mur de boucliers. Le père de Juniper était toujours un champion capable, et pourrait choisir de se jeter dans un combat digne de lui afin que son clan continue de tenir son nom en haute estime.
« Le Général Pallas nous a fait savoir que les morts marchaient dans notre direction, dit le Seigneur de guerre. À notre allure actuelle, nous nous heurterons aux ruines dans deux heures, ou tout près. »
Hakram cracha sur le côté, dans la poussière.
« L’Horreur Cachée ne croit pas aux coïncidences, leur dit-il.
Il faudrait envoyer un message. Le Général Pallas et le Seigneur Yannu devaient être prévenus, songea-t-il, mais ses yeux se levèrent vers le ciel, en direction de la troisième personne qu’il fallait avertir. Un nuage vert dissimulait la silhouette lointaine de Catherine, mais elle était là-haut. Depuis l’aube, quand ils s’étaient mis en marche. Hakram savait, pour avoir traversé les fragments d’Arcadie, que ces ruines ne faisaient pas partie des treize grandes cités de l’ancienne Sephirah. Mais le royaume avait compté d’autres villes et bourgs, et rien ne permettait de savoir ce que le Roi Mort avait pu cacher dans leurs ruines, enfoui sous la cendre et la poussière.
Et ce que le Seigneur de guerre ne pouvait flairer, la Gardienne le pouvait peut-être.
Il faudrait plus qu’un cri pour qu’elle l’entende, mais Hakram avait heureusement les moyens de la joindre sous la main. Son regard balaya la colline, où sa bande de guerre s’était arrêtée pour l’attendre, tandis que le reste des guerriers poursuivait sa marche en colonne, menée par Dag Clawtoe. Un cercle s’était formé, les guerriers s’étant rapprochés autour de deux combattants, et le Seigneur de guerre faillit soupirer. Hidir Bearkiller, un champion de près de sept pieds, aux muscles gros comme des troncs d’arbre, qui aimait par-dessus tout, quand il était ivre, se faire jeter dans une fosse avec un ours rasoir des steppes pour le tuer à mains nues, poussa un cri de douleur et jura quand Archer lui saisit le pouce et commença à le lui tordre en arrière. Il céda après un craquement sinistre, sous les acclamations de la moitié des spectateurs, tandis qu’Indrani battait son quatrième adversaire consécutif au jeu du pouce.
Aucun d’eux n’avait cru qu’une humaine aurait la force de battre un orque à ce jeu, porteuse d’un Nom ou non ; voilà pourquoi Hakram devait à présent plusieurs bouteilles de Bonesaragh endormie d’au moins cinq ans d’âge.
« C’est une vraie menace, complimenta Oghuz.
Le père de Juniper avait l’air sincèrement impressionné. Ce n’était qu’un jeu, mais voir Indrani tordre à répétition les bras de guerriers qui la dépassaient d’au moins un pied l’avait marqué.
« Pour l’instant, seulement pour mes champions, répondit sèchement le Seigneur de guerre.
Il s’était constitué une bande de guerre composée de champions de tous les clans pour former sa suite, car continuer à ne compter que sur les Loups Hurlants et les Boucliers Rouges aurait été une insulte — à eux, peut-être, mais surtout à tous ses autres partisans. Même après des entraînements réguliers, ils n’étaient pas aussi bien formés qu’une bande de guerre des Loups Hurlants, mais les guerriers avaient nettement progressé. Les armures lourdes achetées à Praes et reforgées par les forgerons des clans n’avaient fait que rendre sa bande de mille guerriers plus féroce, apparemment uniquement pour qu’Archer puisse mieux les malmener.
La diablesse en question se dirigeait vers lui d’un pas conquérant, après avoir tapé affectueusement dans le dos d’Hidir. Hakram leva les yeux au ciel à son arrivée.
« Tu n’es pas censée être avec les Levantins ? demanda-t-il.
Tous les membres du Sang avaient une suite pour les protéger, mais il existait des ennemis contre lesquels des épées jurées ne pouvaient pas grand-chose. On craignait que Faucon ne tente d’enlever l’un des grands seigneurs du Levant pendant ou après la bataille ; Archer les accompagnait donc autant pour protéger le Sang que pour affronter le Fléau. En perdre un seul porterait un coup terrible au moral du Dominion, sans compter les complications que cela entraînerait — ni Razin Tanja ni Aquiline Osena n’avaient d’héritier clairement désigné.
« Ils sont tous dispersés de toute façon, sauf les tourtereaux, répondit Indrani sans se formaliser. Autant rester ici, d’où je peux surveiller tout le monde à la fois. »
L’idée se défendait. Impossible de savoir quand ou d’où Faucon décocherait sa flèche ; éliminer le Fléau avant qu’il ne tire était donc peu probable. Archer ferait mieux d’adopter une posture défensive et de viser la flèche plutôt que le Revenant. C’était tout de même, songea Hakram, une décision qu’elle n’aurait jamais songé à prendre quelques années plus tôt.Tu changes, pensa-t-il. C’était doux-amer, que cela ne se produise qu’après son départ. Le Seigneur de guerre chassa cette pensée.
« J’ai besoin que tu transmettes un message, dit Hakram.
Indrani désigna le ciel en haussant un sourcil. Il acquiesça.
« Tu sais que je ne rate jamais une occasion de tirer sur Cat, lança gaiement Archer. Qu’est-ce que tu veux lui dire ? »
Sigvin lui adressa un regard chaleureux, charmée par le romantisme de la chose. La mage du Clan de l’Arbre fendu n’avait pas rencontré assez d’humains pour savoir que la violence ne jouait généralement pas un grand rôle dans leurs techniques de séduction. Cela dit, Hakram n’était pas entièrement certain qu’elle se trompe dans ce cas précis.
« Je vais l’écrire, répondit le Seigneur de guerre. Attends-moi. »
« Oui, oui, fit Indrani d’un geste désinvolte, puis elle lança un regard malicieux à Sigvin. Alors, Siggy, j’ai entendu dire que tu chevauchais la Main-Morte. »
« C’est vrai, acquiesça Sigvin, avant d’afficher un sourire. Il y a pire pour passer le temps. »
Indrani éclata de rire. Hakram se rendit compte qu’il n’aurait jamais dû laisser ces deux-là se rencontrer. Il avait commis une erreur tactique de taille. Une erreur si évidente que même Troke lui adressa un regard compatissant.
« Alors, il estsidoué que ça ? demanda Archer. Parce que Tordis me l’avait dit à Callow, mais je crois qu’elle avait un faible pour lui, et quand une fille a un faible, elle… »
Hakram battit en retraite avec méthode à la recherche d’encre et de parchemin, avant d’en entendre davantage. Plus vite il se débarrasserait d’Archer, mieux ce serait.
Le Général Pallas siffla bruyamment ; son escorte s’arrêta sans heurt autour d’elle tandis qu’ils rejoignaient les cavaliers qui l’attendaient. Le rapport des éclaireurs avait été assez intéressant pour qu’elle décide de venir en personne, tandis qu’on prévenait les autres commandants. Ses cataphractaires avaient dit vrai, constata-t-elle de ses propres yeux. Les morts avaient interrompu leur marche. À travers les plaines, une armée de morts se tenait silencieuse, rangée en ligne de bataille solide, avec une réserve à l’arrière et des engins sur le flanc, là où une armée de vivants aurait placé sa cavalerie.
Derrière eux, aussi haut qu’une montagne, le Crabe crachait une fumée qui envahissait le ciel,
« Ils n’avancent pas quand on les provoque ? demanda Pallas en se tournant vers le Capitaine Dion.
Le jeune homme commandait les éclaireurs et avait été le premier à envoyer un message.
« Même pas quand nous entrons à portée d’arc, confirma le Capitaine Dion.
Il semblait, songea le Général Pallas, que les morts avaient choisi le lieu où ils livreraient bataille. Au loin, derrière elle, elle aperçut le nuage de poussière soulevé par les colonnes des orques et des Levantins qui approchaient. Ils seraient là dans moins d’une heure. Le Seigneur de guerre n’avait pas mentionné le nom de l’ancienne cité qui, disait-on, était ensevelie dans les environs — à supposer que Main-Morte le connût.
« Un nom simple, alors, songea Pallas. La bataille des Ruines fera l’affaire. »