Chapitre 605
Ater avait été profondément meurtrie par le siège qui avait entraîné la chute de la Tour.
La capitale de Praes n’avait pas été mise à sac — même si les Clans s’étaient joyeusement servis dans toutes les richesses des camps des Hauts Seigneurs à l’extérieur de la ville —, mais les combats à l’intérieur de ses murs avaient sans doute été plus brutaux qu’un pillage ordinaire. Les affrontements dévastateurs entre les Porteurs de Nom et les violents combats de rue entre les défenseurs praesi et mon Armée de Callow avaient déjà causé assez de dégâts, mais mon père avait ensuite lâché les araignées géantes et les Hauts Seigneurs avaient répondu en vidant leur arsenal d’horreurs pour renverser le cours de la bataille. Quand je quittai Ater pour Salia, le chiffre qui circulait était d’environ un quart de la population morte et d’une grande partie de la ville devenue inhabitable.
Le bilan n’était pas aussi lourd qu’à la Calamité ou lors de la chute de Thalassina, mais la journée avait tout de même été cruelle pour les innocents.
Pourtant, comme la plupart des nombreuses tragédies praesi, celle-ci n’avait pas été sans offrir son lot d’occasions. On avait relevé les cadavres pour donner un coup de main à la reconstruction, invoqué des démons pour débusquer les derniers nids d’araignées et déchaîné des flammes magiques pour dégager les rues. Mais ce n’était qu’une petite partie du tableau, car les meilleurs mages de l’ancien Empire avaient été chargés d’ériger des forteresses volantes pour la guerre contre Keter et, privés du recours aux sacrifices humains, ils avaient fait preuve… d’inventivité. Une fois la voie dégagée vers les cavernes sous Ater, les Praesi s’y étaient enfoncés et avaient cerné les araignées de protections magiques avant de les sacrifier par milliers. On m’avait dit que ce n’était pas aussi efficace que des humains, mais que la quantité avait ses propres qualités.
La première vague de « forteresses » avait été composée de pans d’Ater arrachés au sol, principalement des tours et des corps de garde. La suite s’était avérée plus délicate : les mages avaient dû rassembler le pouvoir sacrificiel avant de le déplacer hors de la ville pour accomplir un second rituel. Sans surprise, il existait autour d’Ater un certain nombre de forteresses presque vides, dont le rôle consistait essentiellement à attendre que quelqu’un les fasse s’envoler. L’École de guerre les avait parfois utilisées pour ses exercices, mais le plus souvent, elles n’avaient servi que d’entrepôts fortifiés où les empereurs de l’Effroi pouvaient entreposer tout ce qu’ils voulaient garder hors de la ville.
En tout, la Confédération de Praes, fraîchement fondée, avait amené treize forteresses volantes au siège. Les trois plus grandes, les « Vieilles Mères », étaient de véritables châteaux volants, dotés de garnisons complètes et de contingents de mages. Venaient ensuite les trois que les soldats du rang avaient surnommées les « Sœurs », des châteaux plus petits, aux solides courtines, bâtis expressément pour être élevés dans les airs. Les sept dernières n’avaient pas de nom et avaient été assemblées à partir des ruines d’Ater. J’en avais utilisé une à Salia lors de mon… désaccord poli avec Cordelia et les Héros ; deux autres étaient venues avec moi, mais les quatre dernières avaient tardé à suivre.
La raison en était que le Haut Maréchal Nim et la Générale Sacker, tout juste rétablie dans ses fonctions, s’étaient réunis pour réfléchir au siège de Keter avant de se mettre en marche, et qu’ils en étaient arrivés à une conclusion : environ neuf dixièmes de l’arsenal traditionnel des Légions seraient inutiles pour attaquer la ville.
La Couronne des Morts avait pour douve un gouffre béant, mais cette saloperie faisait au moins plusieurs kilomètres de profondeur. Contrairement à une douve ou à un fossé de quelques pieds, impossible de la combler. Nous n’allions pas non plus affamer des morts-vivants, ce qui ne nous laissait que les armes de siège. Seulement, ces murs étaient plus épais que ceux de n’importe quelle autre ville de Calernia : le Roi Mort n’avait eu que ses mains, le temps et ses ennemis pour se préparer. Alors, même si les entamer à coups de catapultes et de trébuchets était techniquement possible, ce serait… difficile.
Nous avions la portée, c’était vrai, mais même les murs ordinaires d’une ville mettaient longtemps à céder sous un tir concentré. Il faudrait des mois de bombardement, à supposer que ça fonctionne, et nous n’avions pas de mois à perdre. Sans compter la sorcellerie, puisque ces murs étaient protégés jusqu’aux Enfers et défendus par des mages morts. Non, si nous voulions prendre la Couronne des Morts avant que le malheur ne frappe à notre porte, il nous faudrait donner l’assaut aux murs. Plus précisément, aux portes : les quatre ponts de pierre qui enjambaient le gouffre étaient les seuls accès à Keter.
Ils étaient aussi, naturellement, les secteurs les mieux défendus des remparts.
Nim et Sacker avaient imaginé ce que donnerait une attaque contre ces portes, à travers quatre couloirs de tir bordés de positions d’armes de siège et de nids de mages prêts à frapper. J’avais senti leur grimace depuis Salia. Ce serait un putain de massacre, exactement le genre de carnage qui permettrait à Neshamah de réduire notre armée à néant. Au lieu de chercher un moyen de forcer rapidement les portes, leur solution avait consisté à élargir l’assaut. C’était ainsi que je m’étais retrouvée devant les quatre constructions que les Jacks m’avaient dit avoir été surnommées les « Vilaines Cousines » par les légionnaires.
Au sol, ces engins ressemblaient à une sorte de corridor de pierre mal fichu, mais dès qu’ils commençaient à s’élever, leur fonction devenait évidente : c’étaient des tours de siège, du genre que seuls les Praesi pouvaient fabriquer. Seulement, comme la douve était si large et si profonde, elles avaient fini par ressembler à une sorte de couloir oblique, incliné vers le haut. Je posai la paume contre la pierre de celle près de laquelle je me tenais, sentant la sorcellerie palpiter en elle, même au sol.
« On m’a dit qu’il leur fallait presque une heure pour monter dans les airs. »
J’avais entendu la Chancelière Alaya approcher. Je l’avais même entendue renvoyer ses gardes en arrivant près de moi, mais ce ne fut que lorsqu’elle s’adressa directement à moi que je pris la peine de me tourner vers elle. Elle avait vieilli, c’était la première chose que je remarquai. Sa peau, autrefois parfaite, s’était plissée au coin des yeux, mais ce n’était pas tout. Malicia avait toujours été irréprochable, parfaitement apprêtée même quand cela frôlait l’absurde, mais c’était le Nom qui en était la cause. Alaya de Satus, chancelière de Praes mais sans Nom, était mortelle comme le reste d’entre nous.
La poussière s’accrochait désormais à ses vêtements, la lumière ne la flattait pas toujours et la robe verte taillée sur mesure qu’elle portait n’était qu’une robe taillée sur mesure. Elle n’avait pas été façonnée pour elle par la main même du Destin. Elle restait l’une des plus belles femmes qu’il m’ait été donné de rencontrer — plus belle qu’Akua, même, je dus honnêtement l’admettre —, mais sa beauté n’avait plus rien de surnaturel. Elle était belle, à présent, mais n’était plus la beauté.
« Il faut quand même les garder au sol jusqu’à l’assaut, répondis-je. On a largement de quoi les maintenir dans les airs, mais là-haut, elles ne seraient pas protégées par nos défenses. »
Et je ne doutais pas une seconde que le Roi Mort se mettrait à leur tirer dessus dès qu’il le pourrait.
« Alors elles resteront endormies jusqu’à demain », dit la Chancelière Alaya.
Je grognai, d’accord avec elle, mais mécontente. La veille, j’avais ordonné à Juniper de préparer un assaut pour aujourd’hui, et elle l’avait fait. Mais il s’agissait de l’Armée de Callow. Les Légions avaient pu se préparer assez vite pour suivre le mouvement, mais ce n’était pas le cas de la plupart des autres armées. Pour une fois, Procer n’était même pas la plus lente à se mettre en branle : malgré tous les efforts de l’Impératrice Basilia, les armées de la Ligue restaient un putain de foutoir. Leur chaîne de commandement n’était unifiée que de nom et, à ce qu’il paraissait, les généraux de Bellerophon recevaient les ordres comme les chats l’eau. Le résultat que j’avais obtenu, c’était demain matin.
Frustrant, mais attaquer Neshamah à moitié préparés nous coûterait bien plus que du temps.
« Alors elles le resteront, dis-je. J’ai entendu dire que la Confédération mènerait l’assaut contre les murs. »
« Nous avons les moyens de tenter l’opération et le Haut Maréchal Nim estime que c’est une bonne tactique, répondit-elle. De plus, verser les premiers le sang effacera quelques taches sur notre réputation. »
Des taches que vous avez causées, faillis-je dire, mais je me retins. C’était vrai, mais à quoi bon le lui rappeler ?
« Vous ne pensez pas que l’assaut réussira », remarquai-je.
Elle haussa un sourcil.
« Et vous ? » me lança-t-elle.
« Non, admis-je. Et ceux qui entreront les premiers paieront le prix fort. »
« Mes généraux sont du même avis, dit la chancelière. Mais quelqu’un doit faire le premier pas, quoi qu’il arrive. »
Je l’observai du coin de l’œil.
« Et je suis sûre que ce n’est qu’une coïncidence si vos troupes auxiliaires seront en première ligne. »
Les anciennes armées privées des Hauts Seigneurs n’étaient toujours pas vraiment loyales au nouveau régime, même si leurs maîtres avaient accepté la dissolution de l’Empire de l’Effroi et la naissance de la Confédération. Même intégrées aux Légions de la Terreur, elles ne seraient jamais assez fiables pour satisfaire la chancelière. Les faire saigner en les envoyant les premières éprouver les défenses de Keter réduirait leurs effectifs à un niveau plus facile à gérer pour Alaya de Satus.
« Voilà qui est inattendu, venant de la femme qui a rendu à Callow ses espoirs perdus », répondit calmement la femme aux yeux sombres.
Je serrai les mâchoires.
« Vous vouliez parler, dis-je. Pas me montrer les forteresses, aussi impressionnantes soient-elles. Alors parlez. »
Je croyais savoir de quoi il retournait, mais je ne voyais pas pourquoi je lui faciliterais la tâche. La chancelière soupira.
« Vos pourparlers avec les Procerans ont mis le Conseil des Matriarches en fureur, dit-elle. Et elles ne savent pas encore que des traités ont été signés : les pourparlers à eux seuls ont suffi à les pousser à menacer de déclencher une guerre civile. »
Bien joué, les Jacks, pensai-je avec approbation. Le rapport que j’avais lu au petit déjeuner mentionnait que des observateurs des Matriarches harcelaient la chancelière pour obtenir des entrevues depuis une semaine.
« Tragique », répondis-je, sans la moindre compassion.
Son visage se crispa et je tirai une petite satisfaction de l’avoir agacée.
« Ce n’est pas une menace en l’air, Votre Excellence, dit Alaya. Quand les tribus commenceront à migrer, elles se battront pour préserver leur pouvoir. »
« Et elles perdront, répondis-je sans détour. Ce qui ne fera qu’accélérer leur déclin. Les plus avisées s’en rendront compte et resteront à l’écart, trouvant d’autres moyens de garder leurs tribus sous leur coupe. »
Je pariais sur l’isolement. Les tribus des Eyries Grises fermeraient leurs frontières et étoufferaient le commerce intérieur pour empêcher les nouvelles de se répandre. Mais ça ne marcherait qu’à court terme. Tôt ou tard, le sceau se fissurerait, et les Matriarches se retrouveraient devant le même dilemme : être moins putain d’horribles, ou voir les gens qu’elles maltraitaient les abandonner. Voilà sans doute le dilemme moral le plus épineux de notre époque, sans solution évidente et facile.
« Elles ne commenceront pas par une guerre civile, avertit la chancelière. Elles enverront d’abord les Préservatrices. »
« Ah oui, leurs petites escouades d’assassins, ricanai-je. Bonne chance. »
« Elles commenceront par provoquer des incidents entre les tribus sédentaires et les habitants des lieux, Votre Excellence, dit Alaya, sans tenter de massacrer tout le monde. »
« Et quand nous aurons attrapé les premières, Vivienne les fera écarteler sur une place publique de Laure avant d’en informer tous les souverains de Calernia, répondis-je avec patience. Ce que vous ne semblez pas comprendre, Chancelière, c’est que les Matriarches ne me font pas putain de peur. Vivienne et des princesses aguerries, qui vivent à l’autre bout du continent par rapport aux Eyries, non plus. »
Mon regard se durcit lorsque je croisai le sien.
« Si elles dépassent les bornes, dis-je froidement, on leur marchera dessus. »
Si le Conseil des Matriarches avait besoin que j’abatte une ou deux montagnes sur leurs têtes pour comprendre qu’elles ne possédaient pas toute leur race, j’en ferais tomber trois, histoire que le message soit parfaitement clair.
« Comme vous prenez la guerre civile à la légère, quand ce ne sera pas à vous de la régler », répondit amèrement Alaya.
« De vous, c’est un peu fort », répondis-je avec un sourire.
Puis je ricanais, parce qu’elle venait de me mettre vraiment en colère et que, malgré tous ses défauts, la chancelière de Praes n’était pas stupide. Elle ne l’aurait pas fait par accident.
« Maintenant, dites-moi ce que vous voulez vraiment, poursuivis-je, et ce que vous espériez obtenir en me mettant d’abord en rogne. »
Son visage se vida de toute expression, comme un masque d’argile, et je faillis rire. Je n’avais plus dix-sept ans et elle n’était pas la seule intrigante que j’aie eu à affronter. Cordelia aussi s’était appliquée à m’irriter quand nous avions commencé à discuter, parce que ça me rendait plus impulsive. Akua avait été la première à le remarquer, mais je ne l’avais pas oublié.
« Une concession, dit la Chancelière Alaya. Pour que je puisse les diviser en deux avant que le conflit n’éclate. »
« Je vous ai déjà lancé un os à ronger, répondis-je. Aucune munition ne sera fabriquée à Procer, c’est dans les traités. »
« Comme l’a fait remarquer la princesse Vivienne, cela permettra à Praes et aux Tribus de garder le contrôle de ces produits, dit la femme aux yeux sombres, puis elle marqua une pause. Enfin, ce serait le cas si un atelier n’était pas en construction à l’emplacement de l’ancienne Liesse, avec pour but de fabriquer des munitions gobelines. »
Je m’empêchai de grimacer. Malgré les purges qu’ils avaient subies à Callow, les Yeux restaient d’une efficacité désagréable. Le savoir-faire nécessaire à la fabrication des munitions était jalousement gardé dans les Eyries Grises et nous n’avions pas mis la main dessus, mais nos sapeurs pensaient être sur la bonne piste. Ils ne seraient pas les premiers, puisque Akua m’avait dit un jour que les Sahelians étaient presque certains que les démons étaient l’un des ingrédients, et Vivienne avait convenu que cela méritait largement qu’on y investisse. L’Armée de Callow perdrait de son mordant sans ces munitions, et dépendre de Praes pour s’en procurer nous mettrait dans une mauvaise position.
Et puis, si nous parvenions à percer leur secret, nous mettrions aussi fin à leur monopole. Callow pourrait se faire de l’argent facile en en vendant à Procer, qui s’en servirait contre les rats et les morts.
« Ce ne serait contraire à aucun traité, dis-je. »
« Cela accule suffisamment les Matriarches pour qu’elles tentent probablement de faire sécession à nouveau, répondit la Chancelière Alaya. Et même si vous n’avez aucune sympathie pour moi, Votre Excellence, ce n’est pas seulement mon héritage qui serait menacé. »
Je crispai les doigts.
« J’en ai assez de me répéter, lâchai-je. Qu’est-ce que vous voulez ? »
« Connaissez-vous, demanda-t-elle, le terme “cartel” ? »
Je fronçai les sourcils.
« C’est quand des marchands s’allient pour fixer le prix d’un produit, dis-je. Un consortium, sauf qu’il contrôle entièrement les marchandises vendues. »
« Je souhaiterais que toutes les ventes de munitions gobelines en dehors des Légions de la Terreur et de l’Armée de Callow soient confiées à une même compagnie commerciale, dit la Chancelière Alaya, dont les bénéfices seraient répartis entre ses propriétaires. »
Voilà donc son idée, pensai-je. Elle céderait une part de la propriété à quelques-unes des Matriarches les plus puissantes, qui s’enrichiraient et continueraient de la soutenir face aux autres tribus. Ainsi, les gobelins se retrouveraient divisés au lieu de voir toutes les Tribus s’unir contre elle. Une manœuvre classique de Malicia, surtout pour la partie où son bureau ferait lui aussi partie des propriétaires et engrangerait de l’or sans avoir grand-chose à faire. Et le pire, c’était que Callow y trouverait aussi son compte. Non seulement cela aiderait à stabiliser Praes pendant ses réformes, mais si les deux seules sources de munitions existantes s’accordaient sur un prix pour les ventes à l’étranger, personne ne pourrait nous monter l’une contre l’autre. Et puisque la chancellerie de Praes comme la couronne de Callow détiendraient des parts dans la compagnie, les autres nations hésiteraient elles aussi à tenter de la prendre de force.
Ce commerce serait encore plus lucratif que prévu.
« J’y réfléchirai, dis-je. Vivienne s’en occupera longtemps après mon abdication, alors il faudra aussi qu’elle donne son accord. »
Mais elle accepterait, pensai-je, et au regard triomphant de Malicia — Alaya, me rappelai-je, Alaya —, je compris qu’elle le savait aussi. Je m’abstenais seulement de le lui dire parce que je la haïssais encore jusqu’à la moelle.
« Vous savez, dis-je, je me suis demandé si quelque chose changerait quand je vous reverrais en personne. »
Si je vous haïrais moins ou davantage, voulais-je dire. Si je pourrais encore vous regarder sans voir en vous la raison pour laquelle il s’est fait tuer.
« Est-ce que quelque chose a changé ? » demanda Alaya, avec une indifférence trop légère pour être sincère.
« Non, avouai-je avec un petit rire. Pas un putain de détail. Comme si nous étions toujours sur ces foutues marches, avec la Tour en flammes derrière nous. »
Je refermai les doigts sur mon bâton jusqu’à en avoir les jointures blanches.
« Je crois que ce sera toujours comme ça, dis-je. Certaines haines ne s’éteignent pas. »
La femme à la peau sombre soutint mon regard sans ciller.
« Oh, dit-elle doucement, mais je comprends exactement ce que vous voulez dire. Il nous a fallu être deux pour le tuer, après tout. »
J’avais envie de lui casser ces dents blanches parfaites, de lui arracher le cœur et de le laisser griller au soleil, mais je me souvenais encore de ce que j’avais ressenti quand le couteau s’était enfoncé en lui. C’était elle qui avait pavé la route jusqu’à cet instant, et je le croirais jusqu’à ma mort ; mais je ne nierais pas qu’au bout du compte, c’était ma main qui avait tenu la lame. Même si chaque étape qui nous avait menés à ce meurtre lui appartenait, c’était ma main qui était tachée de sang.
Nous en avions fini, décidai-je.
« On se reverra, Alaya, dis-je, le regard froid. Ne mourez pas avant que je vienne vous régler votre compte. »
J’avais plus d’une fois exprimé mon opinion sur les conseils de guerre qui s’éternisaient, et d’autres semblaient la partager, puisque nous étions relativement peu nombreux autour de la table. Deux par puissance, à peu près. Le Seigneur Yannu et Aquiline Osena pour le Dominion, Rozala Malanza et le Prince Otto pour Procer, l’Impératrice Basilia et Nestor Ikaroi pour la Ligue, la Chancelière Alaya et Hakram pour Praes, le Général Rumena et Ivah pour l’Empire toujours ténébreux, le Limier infernal et moi pour Callow. Douze personnes, c’était beaucoup pour s’installer autour d’une table dans une taverne, mais le conseil de guerre d’une alliance continentale paraissait presque austère en comparaison. Autrefois, Hanno et Ishaq auraient eux aussi eu leur place, mais cette époque était révolue. J’étais la Gardienne, désormais. Nul besoin d’une autre voix pour parler au nom des Porteurs de Nom.
L’assemblée était haute en couleur, digne des récits qu’on raconterait un jour sur ce siège. On aurait dit un tableau, pensai-je.
Le prudent Yannu Marave dominait de sa stature imposante Aquiline, svelte et mortelle, tandis qu’Otto, le visage sombre, s’appliquait avec une précaution exaspérante à ne même pas frôler le ventre arrondi de la Première Princesse Rozala, malgré la cuirasse d’acier qui le recouvrait. L’Impératrice Basilia et le Secrétaire Nestor se penchaient l’un vers l’autre, comme s’ils complotaient : une femme au visage quelconque, bâtie comme une guerrière, qui avait taillé un empire à sa mesure, et un vieux lettré tatoué qui cherchait à l’y enfermer. Alaya de Satus, toujours aussi belle, vêtue sobrement de vert, et le Seigneur de guerre à ses côtés : une main d’acier et une main d’os, ni l’une ni l’autre aussi dangereuse que l’esprit derrière le regard calme de Hakram Main-Froide.
Ivah, flamme froide dans la Nuit, le visage argenté sur fond violet, et le vieux Rumena voûté, dans son armure annelée d’obsidienne, capable de tuer la plupart des personnes présentes sans même recourir à un Secret. Et pour compléter le tableau, Juniper et moi : la haute maréchale dans la simple armure de son Armée, tandis que je gardais le Manteau de Woe serré autour de moi.
À mes yeux, cette compagnie était aussi digne que n’importe quelle autre de décider du sort de Calernia, qu’elle sauverait ou enterrerait. Je n’étais pas la seule à sentir ce poids sur nos épaules, aussi n’y eut-il ni intrigues ni politesses, pourtant habituelles lorsque tant de puissants se retrouvaient dans une même pièce. Nous nous assîmes plutôt dans un silence austère, tandis qu’on faisait circuler des verres d’eau fraîche. Dès que tout le monde fut prêt, les discussions commencèrent. Rozala prit la parole la première.
« Les rapports de nos éclaireurs nous donnent une idée de ce que le Roi Mort prépare pour cette campagne, dit la Première Princesse de Procer. Dans toutes les directions, des morts-vivants se rassemblent en grappes aux abords du Royaume des Morts, pour former de grandes armées. »
Elle marqua une pause.
« Nous en avons actuellement dénombré quatre en cours de rassemblement, dit la Première Princesse Rozala. L’une d’elles, au nord-ouest, n’est qu’à quarante milles d’ici. »
« Combien ? » demandai-je.
« Entre trente et cinquante mille, répondit vivement le Prince Otto. Une véritable armée, pas la racaille mise en déroute hier. »
« Ils se rassemblent autour d’un Crabe, ajouta Rozala. Peut-être le dernier de tout le Royaume des Morts. »
Une nouvelle réjouissante, jusqu’à ce qu’on comprenne que cela signifiait simplement que tous les autres accompagnaient les armées qui ravageaient Procer. Ces gigantesques constructions fortifiées étaient rares et nous avions réduit leur nombre au fil de la guerre, mais nous étions loin de les avoir éliminées.
« J’ai une idée pour m’occuper du Crabe, dis-je, ce qui me valut quelques sourcils levés. Notre problème, c’est qu’il faut immobiliser ces armées pendant que nous attaquons Keter. »
Le plan du Roi Mort, comme l’avait dit la Première Princesse, n’était pas difficile à deviner. Neshamah allait continuer à lancer ces armées contre notre camp chaque fois que nous tenterions d’attaquer Keter, et resterait autrement en retrait. Pourquoi essaierait-il de nous tuer, quand il pouvait simplement attendre ? Chaque jour qui passait le rapprochait de la victoire : un nouveau mille de Procer était dévoré, tandis que notre armée s’affaiblissait sous l’effet de la fatigue et de la faim grandissante.
« Les trois autres armées, demanda l’Impératrice Basilia, sont-elles prêtes à combattre ? »
« Pas avant quelques jours, et peut-être même dix pour la plus importante, répondit Rozala. Surtout, elles sont toutes à au moins deux jours de marche. »
Comme les morts-vivants n’avaient pas besoin de se reposer et pouvaient marcher toute la nuit, il fallait plutôt compter un jour en pratique. Cela restait une distance considérable : aucune ne pouvait raisonnablement arriver à temps pour renforcer une autre si celle-ci livrait bataille près de notre camp. Une part de moi, en tant que générale, se réjouissait à l’idée de pouvoir les vaincre séparément, mais c’était une mauvaise manière de voir les choses. Certes, nous pourrions les éliminer en livrant une série de batailles rangées, mais pour cela nous devrions abandonner la protection de notre camp pendant plusieurs jours et affaiblir nos forces pour un gain dérisoire.
Vaincre ces armées ne signifiait rien, après tout. Seul comptait le fait de prendre Keter ; ces hordes de morts-vivants n’étaient que des diversions sacrifiables.
« Une partie de nos forces livre bataille, dit Basilia, pendant que le reste donne l’assaut aux murs. »
Comme la plupart des commandants hélikéens, l’impératrice avait un penchant pour les tactiques agressives. Heliké avait généralement l’assurance de disposer d’une meilleure armée que la Ligue ou Procer, ce qui incitait ses généraux à rechercher des batailles décisives pour gagner la guerre vite et bien. C’était ainsi qu’elle avait mené ses guerres pour soumettre ses ennemis du sud, et cela lui avait réussi. Mais si elle tentait les mêmes tactiques contre des soldats professionnels comme ceux de l’Armée ou des Légions, elle risquait plutôt de se faire casser les dents. Ce n’était pas un hasard si elle avait préféré conclure un accord avec Stygie plutôt que d’essayer de vaincre les Lances sur le champ de bataille.
Dans ce cas précis, cependant, son instinct était juste.
« D’accord, dis-je. Nous devrions prendre l’initiative et les intercepter sur le terrain au lieu de les laisser approcher du camp. »
« Les camps sont fortifiés, fit remarquer le Prince Otto. Il y a des murs et des positions d’artillerie de siège. »
« Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser le Crabe s’approcher, répondit le Seigneur Yannu en secouant la tête. Sa présence a tout d’un piège. »
Je grognai mon approbation. Le Seigneur d’Alava me gratifia d’un signe de tête reconnaissant, auquel je répondis. Le Seigneur Yannu était un homme froid, mais probablement le meilleur général du Dominion. Juniper l’avait jugé aussi difficile à affronter que Rozala Malanza, quand tous deux l’avaient poursuivie en Iserre.
« Le Roi Mort a laissé ce Crabe derrière lui pour une raison, ajoutai-je. Il ne peut pas être nécessaire au ravitaillement de son armée, pas avec Keter et ses forges si proches. »
« Il doit être destiné à la guerre, approuva Hakram en crispant ses doigts d’os. Mieux vaut le détruire avant qu’il approche de nos défenses. Vous avez déjà prévu quelque chose ? »
Je hochai la tête.
« J’ai quelques surprises dans mes manches, dis-je d’un ton distrait. »
Le nombre de regards méfiants que je récoltai me flatta un peu.
« Il ne nous reste donc qu’à choisir les forces qui iront sur le terrain, dit Dame Aquiline. Je revendique cet honneur pour le Levant. »
L’autre membre du Sang lui jeta un regard, puis acquiesça.
« Nos tirailleurs ne serviront à rien pour forcer une brèche, dit le Prudent Yannu. Le Dominion serait plus utile au combat. »
« Les seuls capitaines du Levant ne suffiront pas à affronter cinquante mille ennemis, dit le Prince Otto. »
C’était la limite supérieure des estimations de nos éclaireurs sur les forces qui se rassemblaient au nord-ouest, mais il n’était pas déraisonnable de se préparer au pire. Les Lycaonais avaient appris à leurs dépens qu’il ne fallait jamais compter sur la chance face à l’Horreur Cachée.
« Alors les Clans marcheront avec eux, dit Hakram d’une voix rauque. Les forces de la Confédération seront essentielles à l’assaut, mais mes guerriers ne serviront à rien tant que la ville ne sera pas ouverte. J’en prendrais un tiers pour les mener avec le Dominion. »
Les Clans avaient envoyé un peu plus de soixante-dix mille guerriers, tous de bons fantassins, quoique quelque peu indisciplinés. Il proposait donc d’en ajouter vingt-trois mille environ aux vingt-sept mille qu’il restait au Dominion. Les effectifs seraient à peu près égaux, notai-je, mais la cavalerie me paraissait insuffisante. Basilia semblait du même avis.
« Je proposerais les cataphractaires pour compléter les forces, dit l’Impératrice d’Aenia. Le Général Pallas a l’habitude de travailler avec la plupart d’entre vous ; elle pourra prendre le commandement. »
Et elle avait officiellement rejoint les rangs d’Heliké, à présent que Basilia l’avait rattrapée. La proposition recueillit l’assentiment général, surtout celui de Rozala. Entre les missions d’éclaireur et la bataille de la veille, sa propre monture était à bout de forces. Le Général Rumena croisa mon regard, mais je secouai la tête.
« Nous voulons garder nos surprises aussi longtemps que possible, lui dis-je en crépusculaire. »
Et puis, si l’assaut tournait mal, nous risquions de subir une riposte féroce pendant la nuit. Le cas échéant, il nous faudrait les Premiers-nés au complet pour défendre les camps. Je reçus un signe de tête, et la question fut réglée. La discussion continua pendant une heure ; les détails et les plans furent mis au point, mais l’essentiel était là.
Demain, l’acier parlerait.
Le hasard m’avait offert une nuit de plus que prévu, une dernière soirée avant de me jeter dans la guerre, et je ne comptais pas la gâcher. J’avais donné ma parole et j’entendais la tenir. Le temps manquait toujours ; il faudrait donc en trouver. Je me procurai deux lapins et les mis à rôtir, puis envoyai une phalange chercher quelques bouteilles d’aragh — pas le bon, mais le tord-boyaux que buvaient les soldats du rang. Ensuite, je m’assis dans l’obscurité et attendis, jusqu’à entendre approcher une démarche presque aussi étrange que la mienne. Hakram sortit des ténèbres et entra dans le cercle de lumière du feu, puis vint lentement s’asseoir à côté de moi. Je pris une brochette où le lapin était encore à moitié cru et entièrement dépourvu d’épices, et la lui tendis. Il la prit.
Le silence pesait dans l’air, assez lourd pour étouffer.
« J’ai entendu dire que tu t’étais encore battue contre un dieu à Serolen, lança soudain Hakram. Et moi qui croyais que tu avais enfin perdu cette habitude. »
Et d’un coup, le silence était rompu. Mes épaules se détendirent.
« Si on va parler de ce fiasco, dis-je, tu ouvres d’abord la bouteille. »
Il rit, mordit dans son lapin, puis tâtonna à l’aveuglette pour trouver l’aragh.
« Alors, écoute-moi bien, commençai-je. Imagine que tu sois un drow qui veut devenir un dieu à la place de ceux qu’il vénère, et que le Roi Mort vienne te proposer son aide. Tu sais, juste parce que c’est un si bon ami. Qu’est-ce que tu lui réponds ? »
Le Seigneur de guerre réfléchit.
« Va raconter ça à un autre, répondit-il avec sagesse. »
« C’est avec ce genre de réponse que tu t’es retrouvé à court de mains, Hakram, le repris-je. Mais bon, au moins, tu es plus malin que quelqu’un qui se faisait appeler le putain de Tout-Sachant. »
Il rit, puis lança une plaisanterie bien sentie sur le fait qu’il espérait qu’on m’avait appris à esquiver, pour que je ne me retrouve pas à court d’yeux comme lui l’avait été de mains. Et je sus alors que la soirée serait bonne.
Je me couchai en souriant, même en sachant ce qui m’attendait.