Chapitre 604
Il était au beau milieu de la nuit, et si on n’avait pas une bonne raison de me réveiller, une petite série de pendaisons rondement menée nous attendait.
« Je leur boufferai le foie, grommela Drani en se couvrant la tête avec son oreiller. Même pas besoin de l’assaisonner, ces bâtards. »
D’ordinaire, elle se réveillait plus facilement que moi, mais ce soir, euh… elle y avait mis du sien. Nous étions toutes les deux délicieusement courbaturées et épuisées. Je clignai des yeux pour chasser la lumière de la bougie que portait un légionnaire derrière la cloison du pavillon, enfilai une robe et sortis en boitant, sans prendre la peine de cacher mon irritation. Le grand orque qui m’attendait de l’autre côté toussota, visiblement gêné et ne sachant où regarder. C’était un peu amusant, car même si je lui montrais un peu de peau, je n’avais rien qui puisse intéresser un orque. On m’avait dit que mes dents étaient tristement herbivores et que ma peau était fine comme du papier.
« Il y a un problème, madame, parvint à dire le légionnaire.
— Je m’en doutais, répondis-je sèchement. Quel genre ?
— Urgent ? hasarda-t-il en fixant avec soin le taille-plume posé sur mon bureau.
Je soupirai.
« En quoi consiste ce problème d’urgent, sergent ? demandai-je avec impatience.
— Il y a des ennuis avec les drows, dit-il à la hâte. Les Premiers-nés, je veux dire. Et des soldats.
Mon œil se plissa.
« Quels Premiers-nés ?
— Le Seigneur des Pas silencieux, madame, répondit-il. Et deux autres, qui sont censés être des scribes.
Il me fallut un instant pour chasser les derniers brumes du sommeil, mais, dès que ce fut fait, tout s’éclaira. Ça y était, enfin.
« Faites savoir que j’arrive, dis-je à l’orque.
Il ne s’attarda pas une seconde de plus sous la tente. Quand je revins, Indrani était un peu plus réveillée, mais lorsque je lui annonçai que je devais sortir, elle se blottit dans toutes les couvertures, telle une chenille dans son cocon, et bouda au lieu de m’aider à m’habiller.
« Je ne devrais pas en avoir pour longtemps, lui dis-je en enfilant ma dernière botte.
Elle renifla, puis embrassa tendrement mon épaule vêtue.
« Ouais, comme si j’allais gober ça, lança Indrani. Si tu traînes trop, je me sers dans ta réserve d’alcool. Je te préviens.
— Quelle plaie, répondis-je avec affection.
Je la laissai là, refermai les agrafes du Manteau de Woe et trouvai mon bâton qui attendait dans ma main. La nuit était étrangement douce — le climat autour de Keter ne changeait guère, ignorant aussi bien l’hiver que l’été — et je pris une grande inspiration en sortant en boitant. Grâce aux protections qui filtraient l’air, nul besoin de s’inquiéter des brumes empoisonnées dans les camps. Deux légionnaires attendaient pour me mener au « problème » et me saluèrent à mon approche, mais ce n’est pas eux que je regardai. Une forme sombre glissait dans le ciel noir, paresseusement, avant de piquer vers moi. Les soldats jurèrent et portèrent la main à leur épée, mais je levai la mienne pour les arrêter.
Andronike se posa sur mon épaule, légère comme une plume, et enfonça ses serres dans le tissu du Manteau.
« Vous n’y allez pas de main morte, à venir en personne, remarquai-je.
— Le temps des subtilités est révolu, répondit le corbeau.
Je reniflai.
« On dirait une phrase de ta sœur, la taquinai-je. Où est-elle, d’ailleurs ?
— Elle donne vie à ta petite idée.
Tiens. Ça prend autant de temps ?
— La maîtrise s’est révélée laborieuse, concéda la Nuit Aînée.
— L’investissement en vaut la peine, répondis-je. Il nous faut toutes les sales surprises possibles.
— C’est ce que disait Komena, répliqua le corbeau avec aigreur.
J’effleurai l’esprit de la déesse, intriguée, et ne reçus qu’une demi-pensée en réponse. Andronike était persuadée que sa sœur s’enthousiasmait autant parce qu’elle voulait pouvoir piétiner les gens, et je pensais sincèrement qu’elle n’avait peut-être pas tort. Cela dit, l’aînée n’était pas en position de jeter la pierre.
« Comme si tu ne chassais pas aussi des lapins pour le plaisir, répondis-je en roulant de l’œil.
Les légionnaires avaient pris soin de ne pas me dévisager pendant que je me chamaillais avec l’immense corbeau divin fait d’ombres maléfiques, mais je vis du coin de l’œil que les deux plus âgés — un capitaine soninké et son lieutenant callowan — semblaient sincèrement indifférents. Je jetai un regard à leurs hanches, aperçus les lames d’acier gobelin dans leurs fourreaux et retins un sourire. De vieux routiers, tous les deux, sans doute là depuis la campagne d’Arcadie. Ils m’avaient vue discuter avec tant d’abominations indicibles que ça ne les intéressait plus guère. Mes lèvres tressaillirent.
« Très bien, dis-je en haussant l’épaule sur laquelle Andronike était perchée, ce qui lui arracha un croassement outré. Allons voir ça. Il est foutrement trop tôt pour être debout.
— Madame, répondit le capitaine soninké en me saluant, une lueur amusée dans les yeux.
Le trajet ne fut pas long — ou plutôt, il fut plus court que dans n’importe quelle autre partie du cercle des camps. Juniper avait commencé à établir le plan des campements de siège de l’Armée de Callow avant même que nous partions pour Praes ; la facilité des déplacements n’avait donc rien d’étonnant. Les sapeurs du haut maréchal Nim auraient peut-être pu rivaliser avec nous s’ils n’avaient pas dû se coltiner les armées nobles des Terres désolées, auxquelles on avait fraîchement passé une couche de peinture. Mais ils avaient dû s’attaquer à ce casse-tête, et nous avions pris de l’avance. Pickler, me semblait-il, n’aurait pas manqué de s’en rengorger.
Elle avait mal pris que nos sapeurs se fassent régulièrement damer le pion par ceux des Légions à la bataille de Kala, et depuis, elle était devenue tout à fait déterminée à en remontrer à ces « cousins ».
Les soldats au cœur de l’incident n’étaient pas arrêtés ; ils n’avaient rien fait de mal. Mais on les avait tout de même conduits sur un terrain d’exercice désert, entouré de quelques rangs de légionnaires chargés d’éloigner les curieux. Les six semblaient moins mal à l’aise à cause de cela que de la présence des Premiers-nés, toutefois. Ivah était assis en tailleur sur un mannequin d’entraînement, ses yeux d’argent souriant tandis qu’il les observait ; derrière lui, mes scribes montaient la garde. Trokel avait l’air incertain, mais Fania était ouvertement fascinée.
L’officière sur place, une grande capitaine duni avec une longue cicatrice à la gorge, fut trop heureuse de me remettre toute l’affaire entre les mains. Elle se retira aussitôt, entraînant les soldats avec elle, et je me retrouvai avec trois Premiers-nés et six légionnaires de l’Armée de Callow. Andronike se dandina fièrement sur mon épaule, comme un chat ramenant une souris morte — aïe, ces foutues serres. Je résistai à l’envie de fusiller la Sœur Aînée du regard devant tout le monde, mais de justesse. En observant mes soldats, je dus reconnaître que les Sœurs n’y étaient pas allées par quatre chemins pour faire passer leur message.
Deux humains, deux orques et deux gobelins allaient être les premiers, en dehors des Premiers-nés, à pouvoir manier la Nuit.
« Repos, dis-je, voyant la tension monter tandis que le silence s’éternisait. Aucun de vous ne risque de passer en cour martiale.
La plus gradée était une sergente callowane qui avait l’allure des gens de Summerholm.
« Ravie de l’apprendre, madame, répondit-elle avec vivacité en jetant un regard aux autres. Dois-je comprendre que tout le monde ici peut…
Elle s’interrompit et je haussai un sourcil.
« L’un de vous a déjà trouvé une technique fiable ? demandai-je, curieuse.
Un gobelin s’avança, hésitant. Petit, même pour un gobelin, il avait les rides qui commençaient à apparaître après quinze ans — près de la moitié de leur espérance de vie, sauf pour ceux des lignées de Matriarches. Il leva la main et je sentis l’appel de la Nuit un battement de cœur avant qu’une petite boule de flammes noires vacillantes ne jaillisse au-dessus de sa paume ouverte.
« Je n’avais plus d’allumettes, admit le gobelin. Alors j’ai juré, puis j’ai demandé à…
Il jeta un regard à Andronike et posa respectueusement une phalange contre son front.
« Prenez et élevez, dit-il avec ferveur. Les Corbeaux pourvoient à nos besoins.
Combien d’années as-tu gagnées rien qu’en apprenant à manier la Nuit ? Pas tant que ça selon les critères humains, pensai-je, mais pour lui, le changement serait indescriptible. L’un des deux orques se racla la gorge ; les marques de brûlure qui descendaient le long du côté gauche de son visage ressortaient malgré son casque qui en cachait une partie.
« Je ne peux pas vous le montrer, dit-il, mais je vois mieux dans le noir, maintenant, Seigneur de guerre. Presque comme en plein jour.
Je tendis la main à travers la Nuit et trouvai sa marque : le mince filet régulier qu’il puisait dans la mer. Aucun des autres ne prit la parole. Les deux humains étaient des femmes ; les orques, des hommes ; les gobelins étaient partagés moitié-moitié, mais je ne pus m’empêcher de remarquer que les deux gobelins étaient des mâles. Une part de moi sourit froidement, la Bête riant au fond de mes os. Les Matriarches ne tarderaient pas à l’apprendre, et je me réjouissais déjà de voir la peur les empêcher de dormir. La Nuit n’en aurait rien à faire de leurs petites combines matriarcales. Je regardai les deux gobelins, l’un vieillissant et l’autre qui ne pouvait pas avoir plus de neuf ans, et l’émerveillement que je voyais dans leurs yeux jaunes m’apparut comme un son.
Celui d’une mèche de pétard, juste après qu’on l’a allumée.
« C’est un bon début, approuvai-je. Vous ne pourrez pas faire grand-chose au départ, mais vous pourrez accroître votre pouvoir.
— C’est possible ?
Ce fut l’autre humaine qui prit la parole : une jeune Taghreb aux yeux sombres, qui rougit aussitôt d’avoir parlé sans en avoir reçu la permission. Je souris.
« C’est la vertu fondamentale de la Nuit, lui expliquai-je. Faire vos preuves, c’est vous élever.
Je vis leur curiosité brûlante à mes mots — et la faim profonde de l’orque qui n’avait pas encore parlé et du gobelin vieillissant — mais je ne leur tiendrais pas la main pour les guider. C’était l’autre face de la médaille : la Nuit exigeait de remporter ses propres victoires. Jeter à l’eau les premiers non-Premiers-nés à gagner ce pouvoir n’était pas non plus une idée brillante, je le reconnaissais, mais je n’avais pas le temps de prendre des élèves. Pas six, et encore moins le plus grand nombre qui suivrait dans les jours à venir. Heureusement, comme l’avait dit le gobelin vieillissant, « les Corbeaux pourvoient à nos besoins ». Je regardai Ivah, qui bondit du mannequin et atterrit dans la poussière sans un bruit.
« Voici Ivah du Sigil Losara, le Seigneur des Pas silencieux.
Il y eut des mouvements et des saluts, plus ou moins impeccables.
« Il n’y a pas de Puissant plus éminent parmi les Premiers-nés, ni personne en qui j’aie plus confiance. Le Sigil Losara a pour devoir de respecter les serments et d’assurer la garde de la Nuit — un devoir qui s’étend désormais à vous tous.
Je soutins son regard et iel s’inclina légèrement.
« L’honneur m’a été accordé, dit Ivah.
— Il était mérité, répondis-je en toute sincérité ; les soldats avaient l’air un peu perdus, aussi précisai-je : Ivah veillera à votre apprentissage de la Nuit. Vos supérieurs recevront l’ordre de vous libérer d’une partie de vos tâches habituelles afin que vous puissiez suivre des leçons.
Je sentis chez Andronike une vive approbation, ainsi qu’une certaine satisfaction. À mes paroles, mais aussi à mon égard. C’est bien normal, lui dis-je par la pensée. Les Sœurs m’avaient choisie comme Première sous la Nuit, moi, une étrangère aux yeux des Premiers-nés, qui avait changé les coutumes de leur peuple. À présent, c’était leur tour : Ivah serait l’étranger qui apporterait le changement, en œuvrant à travers les premiers apôtres de la Nuit parmi les peuples de Calernie. Cette mission ne consistait pas seulement à donner des leçons à Ivah ; elle lui permettrait aussi de façonner les traditions entourant l’usage de la Nuit pour tous ces peuples, des traditions qui résonneraient pendant des décennies, voire des siècles. C’était un grand pouvoir à confier à quelqu’un, mais comment aurais-je pu ne pas faire confiance à Ivah ? Peut-être demain, avait dit le Seigneur des Pas silencieux au moment où une déesse était tuée et une autre renaissait.
Certains actes rendaient la méfiance indécente.
Tout le monde sembla ravi de l’apprendre. Il faut dire qu’un ordre de la Reine de Callow ne laissait pas beaucoup de place au refus. Mais en y regardant de plus près, je vis que la sergente qui avait brisé le silence la première hésitait. Je lui fis signe de parler.
« Je ne veux pas dépasser mon rang, Votre Majesté, dit-elle avec prudence, mais est-ce vraiment acceptable ? La Maison de la Lumière…
— Vous n’avez pas à vous en soucier, lui assurai-je fermement.
Elle n’avait pas l’air convaincue, mais ne semblait pas disposée à contredire sa propre reine.
« L’époque touche à sa fin, sergente, lui dis-je, tandis que le corbeau perché sur mon épaule déployait les ailes. Il y a assez de place en Calernie pour la Lumière et la Nuit. Et s’il n’y en a pas…
Andronike prit son envol en croassant ; les soldats reculèrent en sursaut.
« J’en ferai, dis-je, avec une certitude glaciale.
Personne ne sembla vouloir douter de moi après ça. Et j’avais pensé chacun de mes mots. La Maison Insurgée tolérait déjà les corbeaux peints sur les bannières de l’Armée de Callow, et elle ferait la paix avec la Nuit tant qu’elle servirait des desseins honorables. Quant aux prêtres restés au pays, ceux de la soi-disant Maison de la Constance, ils finiraient par rentrer dans le rang. Je n’en avais vu aucun ici, alors que le monde était au bord du gouffre, et ils m’inspiraient bien peu de patience.
Ni à aucun des soldats qui rentreraient chez eux, j’en étais sûre.
Je les laissai entre les mains sûres d’Ivah et m’éloignai du terrain en boitant. Mon escorte se remit en marche derrière moi, et je me demandai si je devais réveiller Vivienne pour la prévenir tout de suite, quand on me tira de mes pensées.
« Votre Majesté, pourrais-je vous parler ?
Je me retournai. À son insigne, je compris d’emblée à quel corps la jeune fille appartenait, sinon qui elle était : la main squelettique peinte du secrétariat auxiliaire. Elle était trop jeune pour être autre chose qu’une messagère, pensai-je. Ses joues rondes et ses boucles blondes trahissaient déjà son inexpérience : elles dépassaient d’au moins un pouce la longueur autorisée par le règlement. Le secrétariat ne faisait toutefois pas partie de l’Armée de Callow. Il fut un temps où ses membres n’avaient répondu qu’à Hakram, mais depuis son départ, ils étaient passés sous les ordres de Vivienne. Elle avait laissé le bras droit de Hakram à la tête du groupe et n’intervenait que pour apaiser les différends entre les phalanges et les Valets — les espions se marchaient parfois sur les pieds. C’était une sage décision de sa part.
Comme moi, elle n’avait vraiment pas besoin d’une charge supplémentaire.
« Un message ? demandai-je.
Elle hocha la tête.
« Le seigneur Hiérophante vous demande de le rejoindre immédiatement, dit-elle. Il se trouve sous les protections triples.
Je fixai la messagère d’un regard impassible ; elle rougit sous mon examen. Ce n’était pas sa faute, c’était Masego qui l’avait envoyée, mais à présent, ma curiosité morbide était piquée.
« À supposer que j’aie dormi à cette heure, comme n’importe quelle personne raisonnable, qu’auriez-vous fait ?
— J’aurais transmis ça à mon lieutenant, répondit-elle honnêtement.
Je lui tapotai l’épaule.
« Vous irez loin dans la vie, lui dis-je tout aussi sincèrement, ce qui fit flamber ses joues.
Ses cheveux blonds et son léger accent dessinaient un portrait bien particulier, pour…
« Vous êtes de Liessen ? demandai-je en retirant ma main.
— De Paltridge, répondit-elle. C’est une petite ville près de la frontière avec Vale. Mais j’avais de la famille à Liesse.
Comme la moitié de Callow. C’était la deuxième ville la plus importante du royaume et l’une des plus riches.
« C’est pour ça que vous portez ce bout de métal ? demandai-je en jetant un regard à son insigne de fer.
— Je me suis engagée juste avant que vous ne conduisiez l’armée dans les Terres désolées, dit-elle avec fierté, avant de se dégonfler. Je… je n’ai pas brillé au camp d’entraînement de Laure, mais je connais le chantant et je suis douée en calcul, alors le secrétariat auxiliaire m’a recrutée.
Elle s’interrompit, un peu essoufflée.
« Je voulais me battre contre les Praesi, pas porter des messages, avoua-t-elle, mais c’était toujours mieux que de retourner copier des textes pendant que le monde part en vrille.
À mon amusement, elle rougit de plus belle en comprenant qu’elle venait de jurer devant la Reine de Callow. Oui, elle était assurément nouvelle. La plupart des membres des phalanges qui me servaient de gardes étaient d’anciens légionnaires, et ils savaient tous que je pouvais jurer dans deux fois plus de langues et trois fois plus salement qu’eux. J’inclinai la tête, l’étudiant.
« Aucun regret ?
— Ce n’est pas du tout comme je l’imaginais, admit-elle. On s’est battus contre les Praesi, mais pas longtemps, et maintenant, ils sont de notre côté.
— Il y a des Praesi de notre côté depuis le début, lui rappelai-je. J’ai d’abord formé l’Armée avec les Légions de la Terreur.
Elle me lança un regard étonné.
« Ce ne sont pas des Praesi, me dit-elle. Ils se battent sous la bannière de l’Épée et de la Couronne. Tout le monde sait que ce sont les Hauts Seigneurs qu’il faut pendre, Votre Majesté.
À ton âge, pensai-je, ça t’aurait valu d’être traitée de traîtresse dans la moitié des tavernes du royaume. Je regardai la jeune blonde qui ne devait pas avoir plus de dix-sept ans, l’une des enfants élevées dans l’ombre des batailles que j’avais livrées depuis que j’étais devenue l’Écuyer, et je vis en elle une graine de ce que Callow allait devenir. Une graine que j’avais arrosée du sang des champs calerniens, et que mon père était mort pour faire pousser. Je souris. Tu l’entends parler, père ? Ce n’était peut-être qu’un tout petit pas, mais nous avons changé le monde. Nous avons changé l’histoire.
« Peut-être un jour, dis-je. Commençons par voir si la Confédération de Praes est une meilleure voisine que l’Empire de l’Effroi.
— J’y croirai quand les cochons voleront, marmonna la jeune fille.
— Vous seriez surprise de voir ce qui peut pousser comme ailes, répondis-je d’un ton sec en repensant à ma première rencontre avec Masego. Merci pour le message…
Elle se redressa.
« Alice, Votre Majesté, me dit-elle.
« Autant aller voir ce que me veut mon fou préféré, puisque je suis déjà debout, dis-je. Passez une bonne nuit, Alice.
Elle me salua, mais avec un angle tellement approximatif que j’eus pitié de la personne qui avait été son instructeur. Puis je la laissai à ses fonctions. Les protections triples mentionnées dans le message m’indiquaient exactement où se trouvait Zeze : il n’y en avait qu’un seul ensemble dans tout le cercle des camps. Nous avions arraché les pierres d’ancrage de l’Arsenal lorsque nous l’avions fermé, et Roland avait dirigé une équipe chargée de les réutiliser, en près de cinq mois, pour en faire les protections défensives mobiles les plus puissantes de toute la Grande Alliance. Nous y gardions toutes sortes d’objets importants, mais deux d’entre eux se distinguaient : la Séparation et la Couronne d’Automne.
Comme Masego s’était désintéressé de la Séparation peu après sa création, tandis que les Saisons Quartées avaient été son bébé depuis le début, je pouvais facilement deviner lequel des deux il était venu voir.
Même au milieu de la nuit, le lieu était lourdement gardé, surtout par des fantassins lycaonais et des guetteurs gobelins, mais je n’eus pas longtemps à attendre avant qu’on me fasse franchir la première couche de protections. On me connaissait et on m’attendait. La Couronne d’Automne se trouvait dans la partie la plus profonde du dépôt, au-delà des deux autres couches de protections — je sentis mon lien à la Nuit s’affaiblir et, si les protections se retournaient activement contre moi, je soupçonnais qu’elles pourraient le réduire au silence — mais la chambre où elle était conservée n’avait rien d’impressionnant. De l’extérieur, ce n’était qu’un grand cube d’acier, entouré de sept anneaux d’inscriptions maviennes peintes.
Un vieux guerrier lycaonais grisonnant m’ouvrit la porte — Neustrian, à en juger par son tabard — et je franchis le seuil. L’air résista à mon mouvement comme de l’eau. Je clignai des yeux pour chasser cette sensation désagréable tandis que la porte se refermait derrière moi, me laissant face à l’intérieur illuminé du cube. Des runes de sorcellerie trismégistane que je connaissais mieux couvraient chaque centimètre d’acier disponible, du sol au plafond ; elles avaient été gravées si proprement qu’on aurait pu marcher dessus sans rien changer. Leur lueur me rappelait des braises, mais leurs couleurs étaient… plus froides. Hiérophante se tenait au fond, devant la Couronne d’Automne.
C’était une jolie pièce, comme le sont souvent les couronnes faë. Tout en cuivre et en bronze, elle avait été travaillée pour ressembler à un cercle de racines, dont partaient de petites branches et des feuilles mortes d’un réalisme saisissant. Parce qu’elles étaient réelles, compris-je après un instant. À un moment donné, imperceptible pour mes yeux, le métal s’était changé en végétal. Nous avions toutefois modifié cette couronne, et ça se voyait. De longs clous de fer fins y avaient été enfoncés et en dépassaient comme des aiguilles ; en y regardant de plus près, on remarquait des incisions précises dans les racines et les feuilles. De la longueur d’un scalpel, à peu près. « Vivisecteur de miracles », s’était appelé Hiérophante lorsqu’il avait reçu son Nom.
Il avait été à la hauteur de sa vantardise.
« Tu viens vérifier ton travail ?
Masego se tourna à moitié vers moi ; ce changement était aussi troublant que sa nouvelle façon de porter son bandeau : comme moi, il ne se couvrait qu’un œil. Le sien n’était pas mort, toujours illuminé par la lumière du soleil d’Été, mais j’avais l’impression que nous nous reflétions l’un l’autre. Si assez d’entre nous sont blessés, nous aurons une demi-douzaine de miroirs à nous partager.
« Roland m’a assuré que tout était en sécurité, mais je voulais m’en assurer moi-même, dit Hiérophante.
Je fredonnai en m’approchant en boitant. Le bruit de mon bâton contre l’acier ressemblait étrangement à un coup.
« Alors ? demandai-je.
Il hocha la tête.
« Ça marchera, répondit Masego. Quand le Roi Mort la portera, il perdra tout pouvoir sur les morts.
— Certains pourraient estimer que c’est un juste prix, vu ce qu’il recevra en échange, dis-je pensivement.
— Pas lui, répondit Hiérophante, avec une satisfaction glaciale.
Pour que la Couronne d’Automne soit un cadeau — quelque chose qui ne constitue pas une attaque, qu’on ne puisse pas refuser — il fallait qu’elle soit une aubaine. Une aubaine pouvait avoir un prix, mais le cadeau devait tout de même apporter quelque chose à Neshamah. Nous ne voulions évidemment pas le renforcer, mais il nous fallait le faire dans une certaine mesure ; la marge de manœuvre était donc mince. Nous avions conclu que le mieux était de lui offrir quelque chose qu’il possédait déjà, autant que possible : l’immortalité. Après les incisions de Hiérophante, la Couronne d’Automne avait désormais pour fonction de fixer dans la Création quiconque la porterait. Il savait comment s’y prendre parce qu’il avait passé près d’un an à étudier précisément ce phénomène, à l’époque.
J’avais moi-même été un point fixe en tant que Souveraine d’Hiver, même si la plupart des gens avaient simplement cru qu’il s’agissait de régénération. En pratique, ma forme était immuable, et la puissance de l’Hiver remplissait de nouveau le moule chaque fois qu’une partie était endommagée.
Le Roi Mort obtiendrait un avantage similaire, mais le véritable prix, pour lui, était que nous étions presque certains que son âme subirait le même traitement. Qu’on la coupe ou l’endommage, de quelque manière que ce soit, elle se reformerait, entière. Puisque la grande crainte de l’Horreur Cachée avait toujours été d’être limitée, de savoir que chaque perte personnelle était définitive, cette propriété ferait de la Couronne d’Automne un cadeau assez précieux pour qu’il ne puisse pas simplement le repousser comme une malédiction. Même si cette aubaine lui coûtait tout pouvoir sur les morts et mettait fin à son emprise sur ses armées.
Nous avions voulu supprimer entièrement sa magie — Masego plus que quiconque, pour des raisons évidentes — mais nous n’avions pas réussi à trouver la bonne méthode à temps. Il faudrait s’en contenter. Et puis, même s’il conservait la majeure partie de sa magie, nous pourrions l’emprisonner dans les Voies du Crépuscule si la bonne personne veillait sur lui. À moins, bien sûr, que les Voies ne soient définitivement détruites et que tous mes plans ne tombent en cendres. Il ne semblait pas disposé à répondre de lui-même ; il me fallut un instant pour trouver le courage de demander, mais j’y parvins.
« Qu’as-tu découvert ? demandai-je en me léchant les lèvres.
— Les Voies ont été détruites sur une vaste zone correspondant grosso modo au Royaume des Morts, répondit-il.
— C’est… une bonne nouvelle, à l’échelle des mauvaises nouvelles, hasardai-je. La brèche est temporaire ou…
— Permanente, répondit Masego sans détour. Il a… été minutieux.
— Les Voies seront donc mortes au-dessus du Royaume des Morts, dis-je pensivement. Oui, il y a assez de symétrie là-dedans pour que le Destin ait pu intervenir et rendre ça irréversible.
— Ce n’est pas si simple, Catherine, dit-il. Les mortels ont créé le Crépuscule, qui est imparfait d’une manière dont un royaume comme l’Arcadie ne l’est pas. Et surtout, il est jeune.
— Fragile, murmurai-je. Tu veux dire qu’il est fragile.
Il hocha la tête. Je serrai les dents.
« À quel point ?
— Je ne peux pas en être certain, Hiérophante, pas sans approfondir mes recherches, mais je pense que la destruction va se propager. Comme les fissures sur une plaque de glace.
— Arrête de tourner autour du pot. Qu’est-ce qu’on va perdre ?
Il hésita.
« La majeure partie, répondit Masego. Entre sept et neuf dixièmes.
J’inspirai brusquement.
« Tu en es sûr ?
— Pas immédiatement, précisa-t-il. Mais d’ici dix ans, je pense que la majeure partie des Voies du Crépuscule se sera effondrée. Seuls les points d’ancrage et leurs environs resteront entièrement intacts.
Mon œil se plissa.
« Les portes, dis-je.
— Et Liesse, qui est le cœur du royaume, ajouta-t-il. Il y aura probablement d’autres poches stables, dont j’ignore l’existence, préservées par hasard ou pour d’autres raisons. Mais le seul moyen sûr de voyager à travers ce qui restera du Crépuscule ira de porte en porte.
J’expirai, pesant ses paroles avec mon Nom. J’en percevais la forme, avec effroi. Le Crépuscule brisé, comme sa couronne, ses fragments en ruine s’entrelaceraient à la Création là où ils tomberaient. Il resterait d’autres chemins que les portes, mais seuls quelques individus, hormis les Porteurs de Nom, les trouveraient, et ils seraient terriblement dangereux. Pour tous les autres qui voyageraient sous le ciel crépusculaire, il ne resterait que les routes reliant les portes. Je passai une main dans mes cheveux, frustrée. Qu’un foutu rituel puisse défaire ce que Tariq avait accompli…
« Ah, murmurai-je, tandis que je comprenais.
Masego haussa un sourcil.
« On s’est fait ça nous-mêmes, soupirai-je. Du moins en partie.
— Il semble probable que le Roi Mort ait imité le rituel d’Akua dans les Terres désolées, après avoir appris qu’il était possible, acquiesça le mage à la peau sombre.
— Bien sûr, dis-je en haussant les épaules, mais ce n’est pas à ça que je pense. Quand nous avons créé les Voies du Crépuscule, le Pèlerin Gris s’est sacrifié pour les faire naître. C’est un lourd tribut, Zeze. Il aurait fallu plus qu’un rituel, aussi puissant soit-il, pour annuler ça.
— Mais tu l’as ressuscité, hasarda Masego, d’un air sincèrement intéressé. Ce qui modifie l’équilibre du phénomène.
— Ça l’a affaibli, mais il aurait peut-être quand même tenu, dis-je pensivement. Il croyait qu’il allait mourir pour de bon, et ça compte. Il a aussi tué la Sainte pour ça, et elle était probablement sa meilleure amie. C’est encore plus lourd. Non, c’est Hainaut qui nous a vraiment foutus dans la merde.
— Là où il s’est sacrifié à nouveau, remarqua Masego.
— Le Destin est aveugle, mais juste à sa manière, lui dis-je. Il ne fait pas de favoritisme : on ne peut pas faire compter le sacrifice de Tariq deux fois.
À l’instant où il avait fait tomber cette étoile, les Voies étaient devenues fragiles. Le Roi Mort n’était évidemment pas tout-puissant, et il semblait avoir dû s’appuyer sur des conséquences de second ordre pour faire le gros du travail en détruisant le royaume. Ce ne serait ni parfait ni instantané. Mais cela n’était devenu possible que grâce à Hainaut et au deuxième sacrifice du Pèlerin pour le bien commun. Je grimaçai. Aucune bonne action ne reste impunie, hein ?
« Ça nous fait mal, reconnus-je, mais on n’est pas hors de combat. Nous ne sentirons les conséquences les plus graves qu’après avoir gagné ou après être tous morts.
— Il devrait toujours être possible de battre en retraite par l’Arcadie une fois le siège terminé, acquiesça Masego.
Sauf qu’on ne peut pas boire l’eau de l’Arcadie comme on pouvait le faire dans le Crépuscule, pensai-je. Le manque d’eau nous tuerait encore plus vite que la famine. Inutile de l’accabler de cette information pour l’instant. Il n’avait aucun moyen d’y remédier.
« Je regrette de ne pas avoir de meilleures nouvelles à t’annoncer, dit-il.
— Je préférerais te remercier de ne pas m’en apporter de pires, répondis-je, mais dans tous les cas, ce n’est pas ta faute.
Il m’observa un instant.
« Tu as l’air fatiguée, Zeze. Va dormir.
— Toi aussi, répliquai-je avec un reniflement.
Je me détournai de la couronne et me dirigeai vers la porte.
« Allez, lançai-je. Je parie qu’Indrani est encore debout. Elle voudra changer de tente si tu vas te coucher, alors autant passer la prendre en chemin.
Je me forçai à sourire, sentant une fatigue qui n’avait pas grand-chose à voir avec l’heure. Peut-être que tout aurait l’air un peu moins sombre après quelques heures de sommeil, me dis-je. Mais peut-être pas.
Les dieux savaient que je ne me ferais pas d’illusions.