Chapitre 5
« Le pouvoir tient surtout à faire les bons cadavres au bon moment. »
— Malicia la Première, Impératrice de l’Effroi
Mes mots résonnèrent dans la salle désormais vide, et je dus retenir une grimace en me rendant compte à quel point j’avais paru agressive. Peut-être avais-je simplement énoncé les faits, mais ma voix avait pris un ton nettement accusateur que j’aurais voulu pouvoir ravaler — non pas parce que je ne le pensais pas, mais parce que pousser à bout l’homme aux yeux verts qui se tenait devant moi semblait… imprudent. Trop tard pour recoller les morceaux. Autant y aller franchement.
« Alors, d’abord, vous me poussez à tuer les gardes, fis-je remarquer. Ils l’avaient bien cherché, certes, mais est-ce que j’aurais pris cette décision si vous ne m’aviez pas encouragée ? Pas si sûre. Et maintenant, me voilà les mains couvertes de sang, sans trop savoir quoi faire ensuite. »
Je m’interrompis, m’attendant à un démenti faussement offensé. Noir garda le silence, le visage aussi impassible qu’un étang par une nuit sans vent : tout ce que j’y verrais ne serait qu’un reflet de mes propres attentes. Le Chevalier jeta un regard à Capitaine, qui se tenait près de la porte, et lui adressa un demi-signe de tête. Elle quitta la pièce sans un mot, refermant les portes massives derrière elle. Le bruit des battants de bois qui se refermaient à sa suite avait quelque chose d’étrangement sinistre.
« Vous vouliez en venir quelque part, je crois », m’encouragea Noir en prenant un verre pour se servir à boire.
Je me raidis et poursuivis. « Tout ça, c’était peut-être juste pour vous amuser — enfin, j’ai entendu des choses plus bizarres au sujet des vilains —, mais vous m’avez amenée ici ce soir. Vous m’avez gardée au premier rang pendant que vous vous amusiez avec un homme que j’aurais poignardé avec joie si j’en avais eu l’occasion. Vous avez une idée derrière la tête, et il faut que j’accepte quelque chose. »
L’homme à la peau pâle tira un banc et l’enfourcha avec une élégance nonchalante, avant de m’inviter d’un geste à faire de même. J’aurais pu contourner la pièce pour m’asseoir en face de lui, mais ç’aurait été jouer son jeu, et j’en avais déjà assez fait pour ce soir. Je repoussai le siège rembourré du gouverneur et m’y laissai tomber avec toute l’insouciance dont j’étais capable, alors que mon cœur battait à mes oreilles comme il le faisait en ce moment. Je n’ignorais pas que je jouais avec le feu, mais qu’aurais-je pu faire d’autre ? Une partie de moi se sentait acculée, et je n’avais jamais réagi que d’une seule façon dans ces cas-là : en frappant la première, parfois en criant aussi fort que possible.
« Vous avez raison, dans une certaine mesure, reconnut Noir en me lançant un regard amusé à cause de mon choix de siège. Mais vous avez aussi tort. Ce que vous appelez si joliment mon “argumentaire” a commencé dès que je vous ai trouvée dans cette ruelle. »
Je fronçai les sourcils. Maintenant que j’y pensais, quelles étaient les chances qu’il me tombe dessus juste au moment où j’étais en train de perdre un combat ? Les gardes n’avaient pas eu l’air d’avoir été envoyés là exprès, mais à quel point aurait-il été difficile de…
« En fait, je n’ai pas organisé votre petite échauffourée », interrompit-il mes pensées d’un ton neutre.
Je gardai un visage impassible. « Vous pourriez mentir. »
« Je mens à merveille, concéda-t-il avec amabilité. Mais je ne m’en donne pas la peine quand la vérité sert tout aussi bien mes intérêts. Quant au fait de vous avoir trouvée à ce moment précis… les coïncidences n’ont rien d’exceptionnel lorsqu’on possède un Rôle comme le mien. »
« Prendre le manteau d’un Nom, c’est embrasser les fils du Destin », citai-je à voix basse. Il était rare que les prédicateurs de la Maison de la Lumière consacrent un sermon aux Rôles, mais, comparée à leurs thèmes habituels, cette phrase m’avait paru assez intéressante pour rester gravée dans ma mémoire. Le regard de Noir se fit glacial.
« Le Destin est la voie de sortie des lâches, Catherine, cracha-t-il. C’est nier sa responsabilité personnelle. Chacune de mes décisions a été mon propre choix, et j’assume toutes leurs conséquences. »
« Vu ce que vous avez fait, dis-je doucement, je ne suis pas sûre que ce soit un argument très vendeur. »
L’éclair de colère que j’avais vu en lui disparut aussi vite qu’il était apparu, remplacé par son habituelle façade indifférente. Est-ce que je viens d’apercevoir son vrai visage sous le masque, ou est-ce que j’ai simplement touché un point sensible ? Aucune des deux possibilités n’avait de quoi me rassurer.
« Je ne m’attends pas à ce que vous aimiez l’Empire, dit-il. Vous avez passé toute votre vie sous sa botte, et ce n’est pas une position confortable. »
« On ne vous traite pas avec équité quand on perd la guerre », répliquai-je, reprenant les pensées qui m’avaient traversé l’esprit la veille.
Il but une gorgée de vin et fit une grimace en goûtant. « J’ai eu une conversation intéressante avec Scribe pendant notre trajet jusqu’à Laure. Elle pense que les deniers que vous avez cachés à l’orphelinat sont destinés à vous permettre de quitter la ville et de recommencer ailleurs. »
J’aurais aimé pouvoir dire que j’étais surprise qu’il soit au courant pour l’argent, mais, étant donné qu’il m’avait appelée par mon nom la première fois que nous nous étions rencontrés, ce n’était vraiment pas le cas. Il devait avoir quelqu’un à l’orphelinat — ce n’aurait même pas été difficile à mettre en place, puisque l’orphelinat de Laure pour jeunes filles tragiquement orphelines était à l’origine une institution impériale. Mais pourquoi ? Voilà la vraie question. Pourquoi le Chevalier Noir s’intéressait-il à ce qui se passait dans l’un des orphelinats de la ville ?
« Et vous, qu’en avez-vous déduit ? demandai-je à la place.
— Scribe est l’une des femmes les plus intelligentes que j’aie jamais rencontrées, réfléchit-il, mais elle n’a jamais eu de foyer, voyez-vous. Elle ne comprend pas ce que c’est que de voir un endroit tomber en ruine et de devoir le réparer. »
Nos regards se croisèrent, le vert et le brun, et il sourit.
« Vous économisez pour payer vos frais de scolarité à l’École de guerre, déclara Noir dans la pièce vide, sa voix calme parvenant pourtant à en remplir le vide. Vous y êtes presque : encore quelques mois, et vous aurez mis assez de côté pour payer le semestre et le voyage. »
Un frisson me parcourut l’échine, et cette fois, je ne pouvais pas mettre ça sur le compte d’un tour de Nom. Je ne connaissais cet homme que depuis deux jours, et il avait déjà parfaitement deviné ce que je voulais. Ma main descendit vers la dague à ma hanche, mon pouce frottant le pommeau sans même que je m’en rende compte. La sensation du cuir enroulé contre mon doigt me ramena au réel, une impression physique qui chassait l’atmosphère presque irréelle de la scène.
« C’est le plan, confirmai-je, parvenant à garder une voix stable par la grâce des Cieux. Je croyais que les Légions acceptaient aussi les Callowans, maintenant. Ou je me trompe ? »
« Vous avez raison, répondit-il. Mais rares sont ceux qui saisissent cette occasion. Alors pourquoi vous ? »
Je haussai les épaules. « Je sais me battre. J’ai l’impression que je serais à ma place. »
Je ne savais pas assez bien mentir pour m’en tirer avec un mensonge pur et simple, mais une demi-vérité pourrait faire l’affaire. Après tout, même les Callowans avaient d’autres moyens de gravir les échelons de l’Empire. J’avais choisi les Légions parce que, au bout du compte, le combat était le talent auquel je faisais le plus confiance. L’homme aux yeux verts soupira.
« Catherine, je vous ai fait la courtoisie de ne pas vous prendre pour une idiote, murmura-t-il. Cette conversation se déroulera beaucoup mieux si vous m’accordez la même courtoisie. »
Ah. Tant pis pour ça. Ma tentative semblait l’avoir agacé plus que mis en colère — je supposais que mentir n’était pas un grand péché selon les critères de Praes.
« Très bien, grognai-je. Vous voulez entendre la vérité ? Je trouve que la façon dont l’Empire gouverne Callow est merdique. Au mieux, vous êtes brutalement équitables ; au pire, vous avez des types comme Mazus, qui pensent que leurs dieux leur ont donné le droit de causer autant de dégâts que possible. Je m’en fiche qu’on paie nos impôts à la Tour ou non, mais quelqu’un doit remettre les idiots à leur place quand ils deviennent cruels, et les Légions sont ma meilleure chance d’y parvenir. »
Les lèvres de l’homme s’étirèrent en ce sourire cruel qu’il avait adressé au gouverneur un peu plus tôt. Eh bien, j’aurai eu une belle vie. Je vais essayer de lui laisser une cicatrice dont il se souviendra avant qu’on balance mon corps dans le lac, décidai-je en resserrant les doigts autour du couteau.
« La plupart des gens qui pensent comme vous essaieraient de devenir des Héros, dit-il au lieu de dégainer son épée.
— Et quoi, pour restaurer le royaume ? On n’a plus de royaux, et même si je parvenais à déterrer un prétendant, le mettre sur le trône tournerait au bain de sang. Combien de milliers de personnes mourraient en combattant l’Empire ? Plus que ça n’en vaut la peine. Et ne prétendons pas que vous ne réduiriez pas tout en cendres en partant. » J’adressai un sourire lugubre au monstre. « Ce serait simplement du bon sens, pour vous autres : nous rendre plus faibles avant de nous envahir de nouveau, quelques années plus tard. Puisque vous ne nous faites pas la grâce de vous effondrer tout seuls, je ferais mieux d’accepter que l’Impératrice soit aux commandes. Elle ne va pas partir. »
L’assassin aux cheveux noirs posa sa coupe et laissa échapper un rire bas, presque paresseux. Je fronçai les sourcils : je ne plaisantais pas, et ce n’était pas vraiment matière à rire.
« Je me trompais, dit Noir, sans avoir l’air de reconnaître une erreur. Vous n’auriez jamais pu devenir une Héroïne. Vous n’en avez pas la mentalité. »
Je montrai les dents. « Et dire que vous m’avez servi tout ce joli discours sur “ce qui distingue les gens qui ont un Nom de ceux qui n’en ont pas”. Vous m’avez brisé le cœur. »
« Permettez-moi de me rattraper, alors, répondit-il. J’aimerais vous proposer un poste. »
Ah, nous y voilà. La destination finale vers laquelle il avait conduit sa charrette depuis le début.
« Je suis un peu curieuse de savoir ce que vous allez réellement me proposer, avouai-je. Un entraînement auprès de la Garde Noire ? Vous devez avoir des recrues potentielles moins encombrées que moi. »
« Je cherche, murmura le Chevalier, un Écuyer. »
Il n’avait pas eu besoin d’élever la voix pour que la majuscule soit claire. Un Nom. Merde. Il me proposait un Nom ? Est-ce qu’il pouvait seulement faire ça ?
« Je croyais que les gens choisissaient eux-mêmes leur Nom, réussis-je à articuler, la bouche soudain sèche. »
« C’est le cas, dans une certaine mesure, convint-il avec affabilité. Mais vous avez le potentiel, et, vu… la nature entrelacée de nos Rôles, j’ai une certaine influence sur la nomination. »
Je ne pensais pas qu’il mentait, sans pour autant croire que j’aurais su le déceler si c’était le cas. Bon, au moins, on dirait que je ne vais pas me faire trancher la gorge. Pas tout de suite, en tout cas. La soirée s’améliore déjà.
« Et qu’est-ce que vous voulez en échange ? demandai-je en essayant de dissimuler ma méfiance. »
L’homme aux yeux verts soupira. « Je ne suis pas un marchand qui essaie de refourguer sa marchandise, Catherine, répondit-il. En tant qu’Écuyer, vous seriez en quelque sorte mon apprentie. Ma responsabilité. Je ne vous aurais pas fait cette proposition si je ne croyais pas que vous pourriez être un atout. »
Mon esprit s’emballa et je fermai les yeux, submergée par toutes les possibilités qu’il venait d’ouvrir. Si j’avais un Nom… je contournerais toute la hiérarchie impériale, rien qu’en acceptant. L’Écuyer n’était pas le plus puissant des Noms, mais il mènerait à autre chose et, d’ici là, je serais aux côtés de la deuxième personne la plus puissante de l’Empire, à apprendre tout ce que je pourrais. Tous les rouages de la cour, les stratégies de guerre et les relations que je ne trouverais ni dans les livres ni même auprès des instructeurs de l’École de guerre. Je pourrais faire du bien en dix ans au lieu de trente. Moins, si j’arrivais à me distinguer.
« Vous voulez une réponse tout de suite, dis-je, à moitié interrogative, à moitié affirmative.
— D’une façon ou d’une autre, j’aurai besoin de votre décision avant que vous quittiez cette pièce, reconnut-il. »
Que les Cieux me pardonnent, mais je le voulais. Je le voulais terriblement. C’était pourtant ce qui me faisait hésiter : je n’avais jamais eu autant de chance, et je n’en avais jamais eu tout court. Il devait y avoir quelque chose à y gagner pour lui que je ne voyais pas encore, une clause ou un piège que je ne comprendrais qu’une fois trop tard.
« Et si je refuse ? »
Une jeune fille retrouvée flottant près des quais, la gorge tranchée. Ce ne serait pas la première fois qu’on jetterait un corps dans le Lac d’Argent, ni la dernière.
Il haussa les épaules. « Vous retournez à l’orphelinat. Je veillerai à ce que votre nom soit inscrit sur les registres de l’École, et à ce que vos frais de scolarité pour la première saison soient payés. J’attendrai avec intérêt que vous serviez dans les Légions. »
« Et c’est tout ? Après tout ça, je pourrais quand même m’en aller sans une égratignure ? »
Le Chevalier examina sa coupe, faisant tournoyer le vin sombre d’un geste désinvolte du poignet.
« Certains de mes prédécesseurs auraient ajouté une menace pour vous convaincre, admit-il sans détour. Quelque chose du genre : “Si vous me refusez, je brûlerai vifs tous les pensionnaires de l’orphelinat et je vous forcerai à regarder.” » Il sourit tristement. « La plupart ont été tués par leur Écuyer, figurez-vous. Je ne répéterai pas leur erreur : je ne vous tromperai pas, Catherine, et je ne vous forcerai pas la main. À quoi bon ? J’ai déjà des fidèles et des égaux — ainsi qu’un supérieur, même s’il n’y en a qu’un. Ce que je veux, c’est une apprentie ; une apprentie réticente ne serait qu’un fardeau. »
La Maison de la Lumière avait un jour consacré un sermon aux démons. La sœur qui prêchait nous avait dit que les vrais démons, les plus dangereux, ne fanfaronnaient pas en promettant de voler des âmes innocentes et de trahir leur parole. Ils vous donnaient exactement ce que vous vouliez, puis vous laissaient trouver tout seuls le chemin des Enfers.
« Vous vous rendez compte, râpai-je, que ça ne changera rien. Même avec un Nom, je voudrai toujours changer les choses. »
Je détestais entendre à quel point j’avais l’air de vouloir accepter sa proposition, même si c’était la vérité.
« Ce n’est pas mon camp qui se soucie de l’usage que font du pouvoir ceux qui l’acquièrent, répondit Noir. Réformez l’Empire autant que vous le voulez — autant que vous en êtes capable, en tout cas. Si vous avez les moyens d’accomplir quelque chose, c’est votre droit. »
Maudits soient les Cieux, lui, cette nuit entière et celle qui l’avait précédée. Tout cela me semblait si raisonnable, mais c’était toujours comme ça qu’ils vous avaient, non ? Était-ce de l’arrogance de croire que si je ne me dressais pas pour sauver Callow, personne d’autre ne le ferait ? Peut-être n’étais-je qu’une petite fille égarée, à jouer à un jeu dont j’ignorais encore les règles et à prétendre savoir où il me mènerait. Mais ça ne change rien, n’est-ce pas ? La seule question était de savoir si je le voulais assez pour conclure un marché avec le monstre qui sirotait son vin, et je connaissais la réponse avant même d’avoir mis les pieds au palais. C’est comme ça que ça commence, n’est-ce pas ? C’est comme ça que naissent les vilains. Quand on décide qu’une chose vaut plus que le fait d’être dans le Bien. Mes doigts se crispèrent et se desserrèrent. Je pris une profonde inspiration, puis expirai.
« Alors, comment ça se passe ? Je signe un contrat avec mon sang et j’invoque un démon ? »
Noir ne sourit pas, et je lui en fus presque reconnaissante. S’il s’était montré satisfait, s’il avait agi comme s’il m’avait vaincue, je ne savais pas ce que j’aurais fait.
« En temps normal, dit-il, une décision consciente suffit à lancer le processus. En voulant devenir l’Écuyer, vous tendez la main vers le Rôle et vous vous en rapprochez. »
« En temps normal ? répétai-je. »
« Il existe un raccourci, pour ceux que cela intéresse, m’apprit-il. »
Je croisai son regard pour la deuxième fois de la soirée, sans ciller. Même si c’était une erreur, je l’assumerais. Je me devais au moins ça.
« Qu’est-ce que je dois faire ? »
Il sourit. « Essayez de ne pas mourir. »
En un clin d’œil, il fut debout et se mit à bouger rapidement — bien trop vite pour quelqu’un en armure de plates —, son épée à la main. J’en sentis la pointe me transpercer le poumon avant même d’avoir pu crier. La dernière chose que je vis avant que les ténèbres m’emportent fut son regard vert inquiétant posé sur moi.
J’ouvris les yeux sous l’eau.
Mes mains cherchèrent à tâtons quelque chose de solide auquel m’accrocher et s’enfoncèrent dans une épaisse couche de boue. Je parvins tout de même à relever assez le torse pour ne pas avaler ce qui ressemblait à de l’eau marécageuse trouble. Je recrachai quelque chose de vert et vaguement feuillu, puis vomis au goût d’eau croupie dans ma bouche. Avant même d’essayer de me remettre debout, je fus forcée de remarquer qu’une épée me dépassait toujours de la poitrine.
« Il m’a poignardée, soufflai-je, incrédule, le souffle court et paniqué. Il m’a carrément poignardée, comme ça, sans prévenir. Mais qui fait ça ? »
« Eh bien, fit traîner une voix de femme avec nonchalance. Tu sais… les vilains. »
Je tournai les yeux vers la source du bruit, parcourant du regard un paysage sombre d’arbres hauts et fins et d’eaux couvertes de verdure. Difficile d’y voir dans la pénombre, mais j’étais presque certaine que la fille qui me regardait depuis une souche saillante était… eh bien, moi. Plus âgée, peut-être, avec une longue cicatrice rose sur le nez et une armure de légionnaire, mais son visage ne trompait pas.
« Pff, gémis-je. Ça va être une sorte de quête symbolique pour fouiller mon âme, c’est ça ? »
« Ça voudrait dire que ton âme est un marécage, fit remarquer la fille avec douceur. Tu devrais peut-être sortir un peu plus. Tu sais, te faire des amis. Rire une fois toutes les quelques lunes. »
Je fronçai les sourcils. « Je ne vais pas prendre de conseils sur ma vie sociale auprès d’une vision douteuse de Nom. »
J’essayai de me redresser pour m’asseoir — mes doigts s’enfonçaient plus profondément dans la boue, et le reste de mon corps suivait lentement —, mais la vive douleur que je ressentis aussitôt me rappela que l’épée me dépassait toujours de la poitrine.
« Ah, oui, fit la petite peste d’un ton suffisant. Laisse-moi faire. »
Elle sauta de la souche et s’avança dans l’eau jusqu’aux chevilles pour me rejoindre. J’allais lui demander de retirer l’épée doucement quand je la vis me détailler et lever pensivement un pied.
« N’y pense même pas, la prévins-je. Ne t’avise pas de… »
Elle posa sa botte sur ma poitrine, referma les doigts autour de la poignée et poussa brutalement du genou, m’enfonçant la tête dans l’eau croupie. Un battement de cœur plus tard, je m’étais redressée, crachant encore de cette horrible substance verte et regrettant sérieusement d’avoir ouvert la bouche pour l’insulter juste avant qu’elle ne me pousse sous l’eau.
« C’est une belle épée, observa-t-elle. De l’acier gobelin, de meilleure qualité que l’équipement standard. »
« Et en quoi ça rend le fait de se faire poignarder avec meilleur ? » haletai-je.
« Si elle avait été rouillée, tu aurais pu attraper le tétanos, fit remarquer mon double. »
Je n’avais même pas passé une cloche au service de l’Empire et je me retrouvais à moitié noyée dans un marécage métaphorique, à me faire rembarrer par une sorte de double magique — probablement maléfique. Noir ne m’a pas parlé de ça dans son discours de recrutement, pensai-je en essayant de remettre en ordre mes cheveux trempés.
« Tu ferais mieux de monter sur la souche, dit mon autre moi. Je suis presque sûre qu’il y a des serpents dans l’eau. »
« C’est vraiment trop injuste, jurai-je en me relevant à la hâte pour m’éloigner du danger. » Mon double me tendit la main pour m’aider à me hisser, et je l’acceptai avec méfiance. Je ne voyais pas d’arme sur elle, mais j’ignorais encore quelles étaient les règles de cet endroit. S’il y en a. Je fermai les yeux, m’efforçai d’imaginer une prairie ensoleillée et attendis un instant.
« Qu’est-ce que tu fais, au juste ? » m’interrompit ma propre voix.
« On est toujours dans un marécage ? demandai-je en gardant les yeux fermés. »
« Nan, maintenant c’est une sorte de forêt. »
L’espoir me gonfla la poitrine. J’ouvris les yeux et tombai sur le rictus narquois de mon double. Est-ce que j’avais vraiment cet air-là quand je souriais de travers ? Tiens donc. Pas étonnant que les gens de la Fosse s’en prennent si souvent à mon visage.
« Tu as menti, reconnus-je avec lassitude en lançant un regard noir aux marais nauséabonds qui m’entouraient toujours. »
« Incroyable, répondit sèchement mon double. »
« Je suis tombée sur la plus mauvaise guide spirituelle quand ils les distribuaient ? marmonnai-je. »
Mon double eut l’air un peu vexée.
« Je suis une excellente guide spirituelle, protesta-t-elle. Pose-moi une question. »
Je m’essuyai le visage du revers de la main. « Comment je peux en finir rapidement ? »
Ses sourcils parfaitement épilés se haussèrent. « Pose de meilleures questions. »
Je lui arrachai l’épée des mains en lui lançant un regard noir. Je n’avais pas de fourreau où la ranger, alors je posai simplement la pointe sur la souche et m’y appuyai maladroitement.
« Bon, tu n’es pas une guide, alors, grognai-je. On va devoir se battre ? Parce que je n’ai vraiment envie de rien d’autre que de prendre un bain. »
« Je suis juste là pour t’indiquer la suite, en fait, répondit mon double. Tu vois cette colline, au loin ? »
Je regardai dans la direction qu’elle indiquait et distinguai vaguement une pente sur ce qui semblait être de la terre ferme. J’y aperçus une sorte de construction et plissai les yeux pour mieux la voir. C’est alors qu’elle me décocha un coup de poing dans la mâchoire. Je retombai dans l’eau avec un grand plouf, la bouche douloureuse.
« Encore menti, m’annonça gaiement mon double quand je refis surface. On va se battre. »
« Je ne sais pas quelle partie de moi tu es censée représenter, crachai-je en levant l’épée que j’avais réussi à garder en main, mais je vais te noyer. »
« Voilà qui est mieux », lança-t-elle avec un sourire, en faisant rouler ses épaules. « Tu as compris ? Mieux. C’est drôle, parce que je suis un… »
Je tentai de lui faucher les chevilles, espérant avoir la satisfaction de la voir saigner, mais elle bondit sur une autre souche.
« Pour être tout à fait honnête, poursuivit mon double, j’ai aussi menti au sujet des serpents. Je sais, j’ai un problème. Toi aussi, d’ailleurs. Juste derrière toi. »
Mon premier réflexe fut de grogner que je ne me laisserais pas avoir deux fois, mais, après un battement de cœur, je poignardai à l’aveuglette derrière moi. La lame entailla la chair et je pivotai pour appuyer davantage, les yeux écarquillés de surprise. Le cadavre en décomposition qui s’apprêtait à poser une main sur mon épaule s’effondra dans l’eau, encore parcouru de soubresauts, la peau parcheminée tendue sur des dents pourries.
« Il y a un zombie dans mon âme, m’obligeai-je à reconnaître, la voix à peine audible à mes oreilles. Par les dieux, peut-être que je devrais me faire des amis. »
« Alors, lança mon double depuis la haute branche où elle avait réussi à grimper pendant que je ne regardais pas. Tu as trois essais pour deviner si c’est le dernier, et les deux premiers ne comptent pas. »
Je lui lançai un regard noir. « Le seul avantage, c’est que si tu ressuscites après que j’en aurai fini avec toi, je pourrai te tuer deux fois, répondis-je entre les dents. »
« Mouais, fit-elle en haussant les épaules. Tu parles beaucoup. Si ce n’était pas le cas, tu aurais poignardé Mazus dans sa maudite gorge — nous savons toutes les deux que le Chevalier ne t’en aurait pas empêchée. »
« Eh bien, réfléchis-je en surveillant prudemment les eaux pour repérer tout ce qui pourrait en sortir, au moins, je suis sûre que tu n’es pas la jumelle Bienveillante. »
« Nan, cette mijaurée ne descend pas ici, répondit la fille. Elle dit qu’elle n’aime pas l’odeur. »
Dieux d’en haut, il y en avait vraiment deux. Ça ne fait que s’améliorer. Rien d’autre ne semblait ramper hors de l’eau, alors je me rapprochai de la souche pour avoir un meilleur appui. Je n’aimais pas non plus l’idée de rester dans le paillis : elle avait tout l’air du genre à mentir en prétendant avoir menti au sujet des serpents. J’espérais ne pas devoir la suivre dans les branches — je ne savais pas par où elle était montée, et je n’avais jamais été douée pour grimper. Il n’y avait pas beaucoup d’arbres à Laure.
« Alors, c’est ça qui te dérange chez moi ? Je ne tue pas assez de gens à table ? » demandai-je.
Accroupie sur la branche, elle me sourit de toutes ses dents blanches.
« Ce qui me dérange, Cathy, c’est que tu as le cœur trop tendre, dit-elle d’un ton traînant. Tu as toutes ces jolies idées sur la façon dont les choses devraient être, mais quand il faudra prendre les décisions difficiles, tu flancheras. Tu as l’occasion de provoquer de vrais changements, mais tu finiras par t’étouffer avec ta vertu. » Elle agita la main avec emphase. « Et nous finirons par vraiment saigner du cœur, et je ne peux pas laisser faire ça. »
« Donc, je devrais me mettre à poignarder tous ceux qui font des choses avec lesquelles je ne suis pas d’accord ? répliquai-je. Quel plan gagnant. »
« Si tu avais un plan gagnant, ça ne me dérangerait pas, répondit mon double sans joie. Mais tu n’essaies pas de gagner. Tu essaies d’avoir raison. »
D’un mouvement fluide, elle bondit de la branche et se jeta sur moi. Je fus assez surprise pour ne pas avoir le temps de lever l’épée. Merde. Nous éclaboussâmes toutes les deux l’eau — ce qui arrivait depuis le début de cette petite escapade bien trop souvent à mon goût —, tout en nous agrippant l’une à l’autre pour prendre le dessus. Elle réussit à me dominer, mais elle laissa son visage sans défense : je lui cognai donc les dents avec le pommeau de l’épée. Elle me repoussa et se remit sur ses pieds, comme moi.
« Voilà qui est mieux, rit-elle en crachant un gros jet de sang du coin des lèvres. Balance cette épée comme si tu le pensais vraiment. »
« Tu es folle, grondai-je. Ça ne sert à rien. »
« Rien de tout ça ne sert à rien », dit-elle avec un sourire. Elle fit élégamment pivoter son poignet et tira un couteau de quelque part dans sa manche. Je connais ce couteau. Je ne l’avais possédé que depuis moins de deux jours, mais je l’aurais reconnu n’importe où : je n’oublierais jamais la première fois que je m’en étais servie.
« Il n’y a qu’un seul choix dans la vie, Écuyer, dit mon double en montrant les dents. Tu peux être celle qui provoque les événements, ou celle à qui ils arrivent. Voyons laquelle tu es, d’accord ? »
Elle se rua sur moi en frappant de toutes ses forces. Rien de maîtrisé ni d’élégant : ce n’était qu’une fille armée d’une lame, qui cherchait à m’ouvrir la gorge. Je me décalai pour la laisser poursuivre son élan, puis lui frappai la jambe avec le plat de la lame. Mon coup était mal ajusté : il rebondit sur ses grèves d’acier. Personne ne m’avait jamais appris à manier une épée, et ça se voyait.
« Mets-y du cœur, tu veux bien ? me réprimanda mon double. Sinon, on en a pour toute la nuit. »
Je serrai les dents et réprimai ma colère. J’avais assez souvent provoqué les gens pour les pousser à faire des erreurs stupides et reconnaître quand quelqu’un essayait de me rendre la pareille. Mon double s’approcha d’un rapide demi-pas, la lame pointée droit vers ma gorge, mais son coup manquait de précision. Trop de force, pas assez de maîtrise : elle gaspilla ses mouvements. Mon poing heurta son menton et la fit vaciller en arrière, mais elle écarta le côté de mon épée quand j’essayai de la frapper. Le tranchant mordit les gants de cuir qu’elle portait et y traça un mince filet de sang, tandis qu’elle reculait et se mettait à tourner autour de moi. « Première à faire couler le sang, dis-je à voix basse. »
Elle rit. « Seul le dernier sang compte, répondit-elle avant de s’élancer de nouveau. »
Cette fois, j’étais prête : j’attrapai son poignet tandis qu’elle l’abattait vers mon cou, enfonçant les doigts dans le maillage froid et humide tandis que je luttais pour la retenir. Elle tenta de me donner un coup de tête, mais je baissai le visage à temps et elle se fracassa le front contre le sommet de mon crâne. Ce fut mon double qui recula, en proie à la douleur, et j’en profitai : maladroitement, en me servant de l’épée comme d’une aiguille géante plutôt que comme d’une arme, j’enfonçai la pointe dans sa jugulaire. Le sang jaillit et elle tomba à genoux, suffoquant. Je baissai sur elle un regard glacial.
« À mon tour de faire la leçon, lâchai-je entre les dents. Tu manques de concentration. Tu manques de discipline. Tu frappes à l’aveuglette, sans distinction : tout ce que tu sais faire, c’est détruire jusqu’à finir toi-même en morceaux. »
Elle laissa échapper un rire gargouillant, ses lèvres s’étirant en un sourire sanglant.
« Qu’est-ce qui te fait rire ? demandai-je. »
« Tu n’as pas flanché, râpa-t-elle. »
Elle s’affaissa entièrement dans l’eau, le visage en avant, et je dus la retourner pour dégager la lame. Des filaments rouges apparaissaient déjà dans l’eau trouble, mais je pris un instant pour reprendre mon souffle, l’épée serrée dans la main. Je levai l’autre main pour essuyer la sueur de mon front, même si mon pantalon et ma chemise, passés trois fois dans la boue, étaient irrécupérables. Je n’avais pas hâte de marcher jusqu’à la colline, mais au moins, personne ne me poursuivrait jusque-là. On entendit les eaux s’écarter devant moi et une silhouette en émergea, se redressant en titubant. Puis une autre. Puis une autre.
« Allez, protestai-je. Je ne l’ai même pas dit à voix haute ! »