Chapitre 598
Les Jardins mouvants ne seraient plus jamais appelés ainsi.
Les anciens enchantements du lieu s’étaient dénoués, défaits par les pouvoirs supérieurs qui avaient déchaîné leur fureur sur les îlots et les canaux. Ce qui restait était d’une beauté des plus étranges. Le dernier hiver de Moren persistait, les arbres et les fleurs luminescents prisonniers des glaces — parfaits à jamais, fleuris à jamais. Un tapis de neige pâle, qu’aucune empreinte ne pouvait souiller, recouvrait les lieux, à l’exception des canaux gelés. Là, le dernier écho des chants antiques du Jardin subsistait : sous une couche de glace craquelée, l’eau continuait de couler, faisant gémir les canaux en d’étranges hymnes qui glaçaient le cœur. Et au milieu de tout cela se dressait un trône brisé, devant lequel nous avions tué un dieu en en élevant un autre.
Le cadavre de Loc Ynan, débarrassé de l’éclat d’âme du Roi Mort, gisait là, un pieu d’if fiché dans le cœur.
C’était un lieu sacré, pour le meilleur ou pour le pire, et sa beauté n’était pas sans rappeler celle des Premiers-nés : étrange et terrible, plaintive comme un cœur brisé. Je me tenais parmi ces pâleurs, avec un vieil ami à mes côtés. Ses yeux — l’un mortel, l’autre tout sauf — brillaient d’émerveillement tandis qu’il observait le vent filer entre ses doigts.
« Il neigera, dit Masego, à chaque pleine lune. J’en vois l’écho. »
Je fredonnai en signe d’assentiment. Je le sentais moi aussi : cette nuit reviendrait en ces lieux, encore et encore.
Et ce n’était pas fini, même si nous étions tous épuisés jusqu’à l’os et ne tenions debout que grâce à cette étrange fébrilité qui nous gagnait après la victoire, quand on sentait que tout s’imbriquait enfin. Ce remontant finirait par se dissiper, mais nous avions encore un peu de forces. Ainsi, tous deux, nous regardâmes Sve Noc embrasser la divinité que le Hiérophante avait forgée pour elles. La nuit vibrait, comme si elle défiait l’aube à venir, et un vent tiède ondulait sur Serolen. Je ne pouvais pas le voir comme Masego, dont l’œil mettait à nu les vérités du monde, mais je suivis du doigt le fil de l’histoire et souris. Les Sœurs, enfin, échappaient au nœud coulant.
« Lumière et Nuit, hein, murmurai-je. La symétrie en toute chose. »
« Leur divinité était imparfaite, songea le Hiérophante. Scindée dès l’origine. Elles avaient reçu et redistribué, en gardant une part pour elles, mais cela ne faisait qu’un dieu brisé et un million de petites divinités. La divinité est une question de perspective, Catherine : elle peut être partagée, mais pas divisée. »
Alors ils avaient réparé cela, lui et Akua. Ils avaient tout rassemblé à nouveau, dissous les clous qui liaient tous les Premiers-nés à la Nuit, puis rendu le tout à Sve Noc pour qu’elles en fassent une véritable divinité. Et à présent, Sve Noc, les Sœurs, les Corbeaux et une centaine d’autres Noms offraient à leur tour leur présent — mais plus comme autrefois, loin de là. Les Premiers-nés ne détenaient plus la Nuit, pas plus que les humains ne détenaient la Lumière : elle leur était extérieure, empruntée. Accordée par une puissance supérieure.
« Ça ne leur plaira pas, dis-je à voix basse. Pas au début. Mais ils s’y feront. »
Les plus dignes continueraient à prendre de la puissance et à s’élever. On ne pouvait plus s’approprier la Nuit comme avant : désormais, la récolter chez les drows ou chez d’autres faisait croître la Nuit dans son ensemble, au lieu d’enrichir la réserve personnelle d’un Puissant. Mais les bénéfices demeuraient. Personne n’avait jamais vraiment compris ce qui déterminait la quantité de Lumière qu’un individu pouvait manier : les réponses allaient d’un talent inné à la profondeur de la foi ou à la force du corps. Pour la Nuit, il n’y aurait aucun doute : plus on y contribuerait, plus on pourrait en manier. À mesure que leur puissance grandirait, leur corps changerait selon les mêmes principes qu’autrefois : une grande quantité de Nuit rendait insensible au vieillissement et argentait les yeux.
Sve Noc ne léserait pas ceux qui avaient combattu pour elles ; leurs fidèles Puissants ne se retrouveraient pas soudain frappés de décrépitude.
Je savais exactement ce que ces changements feraient, puisque je les avais déjà subis. Mon œil n’était pas argenté — pas encore — mais pour le reste ? Nul, hormis peut-être Radegast l’Invité, ne pouvait approcher la quantité de Nuit que je maniais. Quant à l’âge… J’avais un jour dit au Roi Mort que les années finiraient par me tuer, et le vieux monstre s’était contenté de sourire avant de répondre : — Ah, mais combien d’années faudrait-il ? Beaucoup, je le savais. Assez pour que sacrifier onze années de ma vie afin d’éteindre la Sainte des Épées ne laisse aucune marque visible. Je ne savais pas trop quoi penser d’avoir été le précurseur de ce que la Nuit accorderait désormais, la première ébauche de l’ouvrage.
« Cela n’aura pas d’importance, dit Masego, manifestement ravi. Les Sœurs ont la foi, à présent. »
Je faillis sourire. Quelqu’un qui ne connaissait pas le Hiérophante aurait pu prendre cela pour un élan de ferveur religieuse, mais je savais mieux. Il le pensait au sens littéral : en réparant la Nuit et en guidant Sve Noc pour qu’elles la rebâtissent, il avait fait bien plus que d’en lisser quelques aspérités. Il en avait corrigé le défaut. Désormais, ce n’était plus un manteau de pouvoir bâclé que portaient les Sœurs, et cela… changeait les choses. Je levai la main, en miroir de la sienne, mais ce n’était pas le vent que je cherchais à saisir. C’étaient des fils, des millions, qui s’épanouissaient. La Nuit était née finie, morcelée dès son premier souffle, mais cela avait changé. Elle n’était plus quelque chose qu’on pouvait compter ou mesurer.
Je contemplai la foi, la conviction sincère des millions de drows qui faisait enfler la divinité de Sve Noc, et laissai échapper un rire convulsif. Après toutes ces années, tous ces sacrifices, ce désespoir et ces ténèbres, les deux sœurs avaient atteint le terme de leur longue route : elles avaient échappé au nœud coulant. La dette des Premiers-nés serait effacée ; la destruction qu’ils avaient différée grâce à un emprunt, puis à la chair de l’Hiver, n’était plus qu’un souvenir. Elles n’étaient plus finies, leur divinité était une vérité vivante et respirante : alors, que représentaient quelques misérables années à rembourser ? La foi nourrissait la Nuit, nourrissait ses deux déesses jumelles et, telle une balise dans l’obscurité, leur puissance emplissait le ciel au-dessus de nous.
Sve Noc remboursa l’ancienne dette des Sages du Crépuscule, leur rendit les années empruntées ; pour elles, ce ne fut pas différent d’un soupir. Le temps ne signifiait rien pour les immortelles.
« Qu’est-ce que ça fait ? demandai-je. »
Masego se tourna vers moi de son œil mortel.
« Quoi donc ? »
« Qu’est-ce que ça fait, demandai-je avec un sourire, d’être le premier homme de la Création à avoir jamais créé un Chœur ? »
Car, au fond, c’était ce que lui et Akua avaient accompli. Avec la Nuit plutôt que la Lumière, mais c’était une différence superficielle. Si je qualifiais mes patronnes d’anges du vol et du meurtre plutôt que de déesses, qu’est-ce que cela changerait ? Et c’était là, plus que tout, qui révélait l’ampleur de ce qu’il avait accompli, cette nuit. Car les Chœurs ne choisissaient pas une seule nation, un seul peuple, pour rester liés à eux. Ils n’étaient pas si… limités. Et au matin, Sve Noc ne le serait pas davantage.
Je leur donnai un mois avant qu’une première gobeline ne soit bénie par la Nuit.
Masego réfléchit à mes paroles, le visage songeur.
« Te souviens-tu, finit-il par dire, de ce que la Reine de l’Été m’a dit quand j’ai essayé de me libérer de son emprise en Arcadie ? »
Après la Bataille des Cinq Armées et une, me rappelai-je, et il ne me fallut qu’un instant pour retrouver ses paroles.
« Si tu avais eu quelques années, Masego, citai-je. Tu n’as pas assez vu le monde. »
Il sourit, refermant les doigts sur le vent.
« Si je la rencontrais demain, dit simplement le Hiérophante, elle aurait tort. »
Nul besoin d’en dire davantage.
Nous restâmes là, tous les deux, dans un silence complice, jusqu’à ce que l’aube tombe et tire le rideau final sur toute cette histoire.
Le Premier Général couronna sa patronne de victoires nouvelles.
Trois batailles remportées en une journée, les éclats d’Obscurité protégeant les Premiers-nés des morsures du jour : les morts battaient désormais en retraite. Quelques semaines suffiraient à les chasser entièrement. Le Général Ysengral profita de ce répit pour purger Serolen de ses traîtres les plus odieux — tâche assez facile, puisque Sve Noc refusait désormais à ces derniers l’usage de la Nuit — et consolider notre emprise sur la ville. L’opération ne rencontra aucune résistance organisée : la seconde apothéose des Corbeaux et le meurtre de Kurosiv avaient étouffé toute velléité de rébellion, même chez les opposants les plus intransigeants. C’était une chose de renier un dieu quand on bénéficiait de la protection d’un autre, mais sans cela ?
Seuls les fous et les imbéciles continuaient à brandir leur lance, et on ne tarda pas à s’occuper d’eux.
J’avais moi-même un autre devoir. Assise dans ce que les drows appelaient désormais Verde Zyebog, le Jardin des Dieux Morts, je racontai aux scribes des Losara ce qui s’était passé. Pas tout : certaines vérités gagnaient à rester enfouies, mais je leur en racontai suffisamment. Nous étions assis dans la neige, dont le froid ne semblait jamais atteindre mes os, et nous parlions, jusqu’à ce que le jour cède la place à la nuit, puis que celle-ci s’efface devant le jour. Je quittai le Jardin épuisée, appuyée sur mon bâton, mais d’autres tâches m’attendaient. Ma présence était requise : Cordelia Hasenbach avait enfin demandé à rencontrer les Corbeaux. L’accord qu’elle était venue négocier à Serolen allait enfin être dévoilé.
Je boitillai jusqu’à la forteresse-temple, redescendis dans les profondeurs et m’arrêtai à mes quartiers juste assez longtemps pour me laver. Fraîchement vêtue, les cheveux encore mouillés et à moitié peignés, je gagnai la salle du conseil de guerre où la princesse serait autorisée à présenter ses arguments. En entrant, je découvris avec un amusement modéré que j’étais la dernière arrivée. Deux corbeaux étaient perchés sur le dossier de mon trône ; les déesses elles-mêmes étaient donc venues avant moi. Sans m’excuser, je traversai la salle en boitant et m’installai sur mon siège. Ysengral se trouvait à ma gauche, Rumena à ma droite ; ni l’un ni l’autre ne paraissait particulièrement intéressé par ce que Cordelia Hasenbach, debout devant nous, le dos droit, avait à dire. Elle avait gagné un peu de respect en attisant la guerre civile au sein du sigil de Kurosiv, mais après notre victoire plus récente, cela pesait moins qu’avant.
« Princesse Cordelia, dis-je. En tant que Première sous la Nuit, je vous accorde audience dans cette salle. »
La femme aux cheveux clairs s’inclina, comme l’exigeait l’étiquette. Mes paroles relevaient presque de la formalité : si j’avais le rang le plus élevé parmi les mortels présents, en pratique, Serolen était dirigée par Rumena et Ysengral — et les Sœurs avaient le dernier mot sur les accords avec Procer. Je soupçonnais Sve Noc de prendre peu à peu leurs distances avec les affaires terrestres, au fil des années, mais elles attendraient que la tempête soit passée. Je sentis l’approbation d’Andronike.
« Je vous remercie de cet honneur, répondit Cordelia avec calme en se redressant. Je viens au nom de la Première Princesse Rozala et de la Grande Alliance pour proposer des traités à l’Empire toujours ténébreux. »
Dans une cour procerane, on aurait alors gagné un lieu plus confortable, mais ce n’était pas ainsi que les choses se passaient à Serolen. Elle resterait debout pendant toute la durée de l’entretien tandis que nous demeurerions assis ; cela me gênait, mais pas assez pour me faire lever sur ma jambe blessée. Je jetai un regard à Ysengral et lui fis signe qu’il pouvait prendre la parole, ouvrant ainsi les négociations. En chantant, puisque Hasen… Cordelia ne parlait que quelques phrases de crépusculaire. Le début n’avait rien d’inattendu : elle réaffirma l’alliance contre Keter et fit exprimer par son émissaire la « ferme conviction » de Rozala quant à « l’importance de notre amitié ». Puis nous en arrivâmes aux points essentiels.
La promesse d’équilibre : Keter avait été promis au Héraut des Profondeurs pour son soutien, et aux Premiers-nés pour le leur. Il ne pouvait appartenir aux deux.
« On ne vous demande pas de céder les terres qui vous ont été promises, dit Cordelia sans détour. Le Royaume des Morts reste vôtre, quoi qu’il se dise aujourd’hui ; nos négociations ne concernent que l’acquisition, auprès de votre empire, de la Couronne des Morts et des terres alentour. »
On avait tracé une carte, qu’on apporta alors ; je l’avais déjà vue, c’était celle dont le Héraut était convenu. La ville de Keter et une portion importante, mais pas particulièrement vaste, des terres qui l’entouraient y étaient délimitées. Assez de terres agricoles pour nourrir la ville sans devoir importer quoi que ce soit, tel avait été le calcul. Une fois tout le poison retiré du sol, bien sûr. Une jolie formulation de la part de Cordelia, songeai-je : la Grande Alliance achetait un droit à un allié au lieu de l’offrir à quelqu’un d’autre. Les Sœurs ne se laissaient pas si facilement convaincre, mais la présentation comptait quand on voulait préserver la confiance.
« Et pourquoi, lança sèchement le Général Rumena, devrions-nous céder quoi que ce soit à Procer ? Nous avons versé notre sang pour chaque pouce de ce territoire. »
Voici venu le moment de vérité : j’ignorais vraiment ce que Cordelia allait proposer. Je savais qu’elle peinait à trouver un prix, mais lors de notre dernière conversation, elle m’avait annoncé l’avoir trouvé. Elle commença comme on pouvait s’y attendre, offrant au nom de Procer ce dont les Premiers-nés auraient besoin après la guerre : des semences pour les champs, du bétail pour constituer des troupeaux et des marchandises fabriquées dans les villes proceranes. Ni Rumena ni Ysengral ne semblaient convaincus ; je le sentais dans la Nuit. Ils savaient qu’ils pouvaient obtenir tout cela sans céder de territoire. Mais ce n’était que le prologue : elle en vint ensuite au cœur de son offre.
« On vous a demandé de verser votre sang pour l’Ouest, reconnut Cordelia, son regard glissant un instant vers moi avant de se détourner. De faire des sacrifices pour des royaumes humains que presque aucun d’entre vous n’a jamais vus. Et nul ne vous a jamais dédommagés de vos pertes, hormis avec des promesses que l’on marchande encore aujourd’hui. »
« En quoi la parole des humains vaut-elle quelque chose ? méprisa Ysengral. »
Il ne prit pas la peine de m’exclure de cette accusation, mais je ne m’en offusquai pas. Ysengral était l’un des Premiers-nés qui pensaient que mon titre de Première sous la Nuit signifiait que je n’étais pas humaine, du moins pas de la manière qui comptait. Peut-être pas drow non plus, mais loin d’être du bétail.
« Je ne vous reproche pas votre méfiance, dit Cordelia. Elle est méritée. Pourtant, nous avons besoin du Royaume d’En dessous pour vaincre le Roi Mort. Il faut donc faire des sacrifices. »
Ni l’un ni l’autre des généraux ne fut ravi de l’entendre ; à vrai dire, moi non plus.
« Alors que Procer en paie sa part, reprit la princesse aux yeux bleus. Nous vous demandons de céder du territoire, et nous proposons en échange de céder des terres de l’Empire toujours ténébreux. »
Je dissimulai ma surprise, et sentis celle des autres. Même Sve Noc fut étonnée. La carte qu’elle présenta cette fois marquait les terres que Procer proposait de céder, et sa vue me fit hausser les sourcils. Il s’agissait du tiers de la Principauté de Cleves, à savoir son tiers nord. Des côtes et des rochers, peu de terres propices à l’agriculture, mais si nous gagnions la guerre ? La ville de Cleves s’y trouvait, avec son port naturel près du carrefour du Tombeau et du lac Pavin. Un port naturel au bout de routes bien entretenues qui partaient vers le sud. Au cours des prochaines décennies, ce sera l’un des centres commerciaux de Calernia, songeai-je. L’une des villes les plus riches du continent.
Et c’était là que résidait l’astuce de Cordelia. Elle cédait quelque chose d’une immense valeur, mais pour que cela ait de la valeur, il fallait qu’il y ait des échanges entre l’Empire toujours ténébreux et Procer. Et qui disait échanges disait relations, disait une certaine paix. C’était pourquoi la Première Princesse Rozala signerait le traité : la paix avec les Premiers-nés vaudrait bien plus à ses yeux que des terres qu’elle ne contrôlait pas et qui grouillaient de morts-vivants.
« Une offre digne d’intérêt, concéda le Puissant Rumena. »
« On vous doit davantage, répondit franchement Cordelia. Les Premiers-nés ont soutenu Procer dans ses heures les plus sombres, mourant par milliers pour que notre royaume puisse survivre. Je voudrais donc vous rendre cette promesse. »
Je me penchai en avant.
« Au nom de la Grande Alliance, je propose ce traité et ce serment, dit la princesse blonde. Tant que la Grande Alliance et l’Empire toujours ténébreux existeront, je m’engage à mobiliser toute la puissance de la Grande Alliance pour défendre votre empire contre toute attaque du Royaume d’En dessous et de ses vassaux. »
Ah, souris-je. Voilà ce que tu as compris. La loyauté. Après notre conversation, elle avait conclu que ce que l’Empire toujours ténébreux voulait vraiment — ce dont il avait vraiment besoin —, c’était la garantie qu’il ne serait plus jamais forcé à un nouvel exode. Qu’il ne se retrouverait plus jamais seul face aux nains, sans alliés, sans alliance couvrant la moitié de Calernia et prête à faire un sacré boucan pour lui venir en aide. Cordelia poursuivit, précisant avec tact que la promesse serait formulée de façon à tenir même si des membres de la Grande Alliance avaient subi des raids, mais je m’étais déjà renversée sur mon siège en poussant un soupir satisfait.
Je savais déjà comment tout cela finirait.
Je n’avais pas dormi depuis trop longtemps quand je la trouvai.
Tout ce que je voyais se couvrait d’un voile, comme si les contours du monde s’estompaient. Mais elle, je la voyais avec une netteté parfaite. Akua était assise sur un vieux pavé usé, qui devait avoir été arraché à la rue, et contemplait un autel qui ne pouvait avoir plus d’un ou deux jours : une simple tuile de céramique sur laquelle on avait peint deux corbeaux en noir. La puissance qui s’y trouvait était ténue, mais je la sentais. Une foi sincère avait été offerte à cette tuile, une foi qui laissait des remous dans son sillage. Les yeux d’or d’Akua Sahelian contemplaient l’autel d’un air absent ; la longue jupe de sa robe noire s’étalait autour d’elle. Un tissu d’argent attirait le regard sur sa taille et une seule petite épingle retenait ses cheveux.
Elle était splendide, songeai-je, sans parvenir à trouver le mot juste pour décrire ce qu’elle était.
« Tu songes à te convertir ? demandai-je. »
Elle me jeta un regard amusé.
« Les avantages en valent la peine ? demanda-t-elle d’un ton léger. »
« Bof, fis-je en haussant les épaules. J’ai connu mieux. »
Je sentis au loin l’indignation de Komena résonner en moi, ce qui ne fit qu’améliorer mon humeur. Akua gloussa et effleura doucement la peinture sèche du bout des doigts.
« Ce que nous avons fait n’est pas anodin, dit-elle. À certains égards, c’est peut-être l’acte le plus lourd de conséquences que nous accomplirons jamais. »
« Mettre fin à Keter aura plus d’importance, dis-je. La Nuit comptera peu s’il ne reste personne pour s’en servir. »
Elle reconnut que j’avais raison d’un signe de tête, mais ne parut pas entièrement convaincue. Et elle n’avait pas tout à fait tort. Keter avait déjà été repoussée, mais ce que nous avions fait ici avec la Nuit ? À ma connaissance, rien de comparable n’avait jamais eu lieu. Seulement, cette guerre contre le Roi Mort n’était pas comme les autres, même si cela restait difficile à comprendre. Cette fois, Neshamah jouait le tout pour le tout, sachant que c’était sa meilleure chance de gagner.
« Comment se sont passées les négociations de notre chère Cordelia ? demanda Akua avec désinvolture. »
Je fredonnai.
« Elle les a convaincus, dis-je. Il ne reste plus qu’à serrer la main des nains. »
« Cordelia Hasenbach est une femme très convaincante, observa-t-elle avec douceur. »
Je haussai un sourcil. Cela ne sonnait pas tout à fait comme un compliment.
« Ça te dérange, maintenant ? demandai-je. »
Elle me jaugea, puis, pour une raison que j’ignorais, parut satisfaite.
« Pas tant qu’elle ne dépasse pas les bornes, répondit vaguement Akua, avant de m’adresser un sourire. »
Je fronçai les sourcils, ne sachant pas trop ce qu’elle voulait dire. Elle effleura une dernière fois les corbeaux peints du pouce, puis retira la main.
« Allons-nous bientôt quitter Serolen, mon cœur ? demanda-t-elle. »
« Dans deux jours tout au plus, répondis-je. Je dois… prendre la parole avant notre départ, mais ensuite, nous marcherons sur Keter avec des renforts. »
Le siège avait dû commencer à présent. Et il ne restait que quelques jours avant l’ouverture des Portes des Enfers, mais cela ne m’inquiétait pas trop. Amadeus de l’Étendue Verte, prouvant une fois encore que son esprit était un piège d’acier, avait trouvé le moyen d’échapper à cette horreur sans se contenter de refermer la porte. J’avais ordonné qu’on mène son héritage à son terme, et ce serait fait. Akua hocha la tête, les yeux posés sur moi.
« Tu n’es pas venue me dire ça, affirma-t-elle comme si elle en était certaine. »
Je grimaçai. J’étais parfois encore surprise de voir à quel point elle savait me lire. Je ne m’étais pas aperçue de la façon dont elle était devenue l’une de mes amies les plus proches. Cette relation était peut-être un cauchemar de complexité, mais elle n’en était pas moins profonde.
« Je voulais savoir comment tu allais, avouai-je. Maintenant que c’est terminé. »
Elle avait tenu une divinité dans le creux de sa main, l’espace d’un instant. Et l’avait pliée à sa volonté. Mais lorsqu’elle avait choisi d’employer ce pouvoir, ce qu’elle en avait fait… Je savais que Masego était son préféré parmi les Woe, mais je n’avais pas prévu qu’elle agirait ainsi. Et même à présent, cela ne me semblait pas tout à fait relever d’une décision personnelle.
« Comme tu as appris à marcher sur la pointe des pieds, ma chère, avec l’âge », lança Akua d’un ton traînant.
Je grognai, contrariée.
« Très bien, dis-je en tournant les yeux vers la tuile ornée de corbeaux. Cette nuit-là, tu as pris une décision. »
Soigner un ami plutôt que d’accéder à la divinité. Une fois encore, prêter la main à un rituel qui changerait le monde.
« La maintiens-tu ? »
C’était une chose de choisir dans le feu de l’action. Mais le voile de la nuit s’était levé, remplacé par la froide lumière du jour. Akua ne répondit pas tout de suite. Je lui jetai un coup d’œil et vis qu’elle fixait l’endroit où je m’étais arrêtée : les corbeaux peints sur la tuile.
« Tu m’as dit un jour, reprit Akua, que rien ne pourrait jamais réparer le désastre de la Folie. »
Je hochai la tête, mais elle ne le vit pas.
« Oui, dis-je péniblement. »
« Je ne comprenais pas vraiment, à l’époque, admit Akua. Je voyais cent mille vies et pensais que c’était une lourde dette, mais qu’on pouvait la rembourser. »
Elle expira.
« J’ai compris autrement à Praes, murmura-t-elle. J’ai vu… »
Elle se tut.
« Les conséquences se propagent, murmurai-je. »
Ses lèvres pleines s’étirèrent sans joie.
« Les conséquences se propagent, acquiesça doucement Akua. Ce jour-là, ce ne sont pas seulement des vies qui ont été perdues. »
Elle baissa les yeux vers sa main et serra les doigts.
« C’est une dette que je ne peux pas rembourser, dit-elle. Même si je consacrais le reste de mes jours à cette tâche. Alors, pendant un temps, j’ai pensé à chasser cette idée de mon esprit. »
« Et maintenant ? »
Elle hésita.
« Je l’aime bien, avoua Akua. Masego. Il me rappelle mon père, mais sans que cela me fasse mal. »
« Alors tu as voulu l’aider, dis-je. »
« Il n’a fallu qu’une impulsion, songea-t-elle. J’en avais les connaissances, et j’étais au bon endroit — au bon moment. Cela m’a paru si facile que la vraie question était de savoir pourquoi je ne devrais pas le faire. Et c’est là que j’ai compris, Catherine. »
Ses yeux dorés se tournèrent vers moi.
« Ce n’est pas une question de savoir si la dette sera remboursée, n’est-ce pas ? demanda-t-elle. Ça ne l’a jamais été. »
Elle rit, d’un rire un peu amer, et mon cœur se serra à l’entendre.
« Tout dépend de savoir si tu es le genre de personne qui essaiera, dit Akua. »
Je me léchai les lèvres.
« Est-ce ton cas ? »
« Je ne sais pas, admit Akua Sahelian. Mais parfois, j’aimerais l’être. »
Quinze mille. C’était le nombre de renforts que Sve Noc avait accepté d’envoyer au sud, au siège de Keter, même si d’autres pourraient suivre si Radegast continuait d’accumuler les victoires. J’étais reconnaissante qu’elles puissent en réunir autant après la dure année qu’avait traversée Serolen, et je ne le cachai pas à mes patronnes. Plus précieux encore était le Puissant qui devait mener l’expédition.
« J’ai prêté serment à Iserre, Reine Losara, me rappela le Puissant Rumena. »
« Avant que neuf années ne se soient écoulées, marmonnai-je. »
« Les portes de Keter seront brisées, acheva le vieux drow. Je ne manquerai pas à mon serment. »
« Ce ne serait pas pareil sans toi, répondis-je avec sincérité. »
Cette sincérité sembla le prendre au dépourvu, ce qui arrivait si rarement que j’en tirai un certain plaisir. Mais au-delà des sigils mobilisés, une autre tâche m’attendait à Serolen. Il s’était passé beaucoup de choses dans la ville depuis mon arrivée et, même si, avec le temps, les paroles couchées sur le papier par mes scribes — qui m’accompagneraient vers le sud, au sein du contingent losara dirigé par Ivah — se répandraient parmi le peuple, une conclusion plus solennelle s’imposait. Il fallait clore le voyage qui avait commencé aux confins de l’Obscurité et nous avait menés jusqu’ici, à Serolen ; mon destin et celui des Premiers-nés arrivaient au bout de leur chemin commun. Il ne nous restait plus que Keter, mais je leur devais davantage avant de transmettre mon manteau à quelqu’un d’autre.
Ainsi les Premiers-nés se rassemblèrent-ils dans le Jardin des Dieux Morts.
Une marée de chair grise s’étendait à perte de vue, des derniers des nisi jusqu’aux sommets des Dix Généraux. Cent mille, deux cent mille ? Impossible à dire, et les Sœurs me soufflèrent que cela n’avait aucune importance. J’étais la Première sous la Nuit ; tôt ou tard, tous les drows entendraient mes paroles. Je n’avais pas eu besoin de porter au nord la nouvelle des réformes d’Iserre pour qu’elles portent leurs fruits. Je me tins donc devant un peuple qui n’était pas le mien — parfois tout proche, mais jamais tout à fait —, appuyée sur mon bâton. Les regards posés sur moi ne venaient pas seulement des quelques Puissants, mais de tous ceux qui habitaient Serolen. Combien de ces nisi et de ces dzulu n’avaient jamais aperçu la Première sous la Nuit avant ce jour ?
Ce n’était pas à moi de réparer ce peuple, de recoller ses morceaux brisés. Je ne le comprenais pas assez pour cela et, même si cela avait été le cas, aurait-il voulu que je m’en mêle ? Non, si l’on m’avait choisie comme héraut des Corbeaux, c’était parce que j’étais étrangère. Le miroir sombre dans lequel ils pouvaient se regarder, celle qui posait les questions. Et c’était cela que je pouvais leur offrir, aujourd’hui.
« Dans les profondeurs du Crépuscule, leur dis-je, je vous ai posé une question. »
Je marquai une pause.
« En êtes-vous dignes ? »
Sa vrede. Cette question cruelle, par laquelle j’avais autrefois rabroué les Puissants, n’était plus seulement cela. Elle était devenue un rituel, désormais, quelque chose qui leur appartenait plus qu’à moi. Et Ivah… Ivah en avait fait une vérité. Une vérité qui méritait qu’on y croie. Sa vrede, leur demandai-je. Cera aine, répondirent les Premiers-nés, comme ils l’avaient fait autrefois au Crépuscule.
Peut-être demain.
« Vous avez parcouru, leur dis-je, un long chemin. Mais il vous en reste encore un long à parcourir. »
Je regardai cet océan de visages, ces yeux brillants, et ceux que la Nuit n’avait pas encore argentés.
« Je dois donc vous le demander, dis-je. Qui voulez-vous être, enfants de l’Empire toujours ténébreux ? »
Je regardai derrière moi le dieu tué par un pieu.
« Tenderez-vous des mains avides vers les Cieux ? demandai-je. La vieille guerre a sa gloire, que nul ne prétende le contraire. Celle de défier la tyrannie du soleil. »
Je levai les yeux vers le ciel bleu, cette étendue infinie, pleine de promesses.
« Ou peut-être suivrez-vous la voie sinueuse, dis-je. Conclure des accords, élever des pierres. Là aussi se trouve la gloire : dans l’abandon de l’ancien empire pour en bâtir un plus grand. Conquérir la paix comme vous avez conquis la guerre. »
Mon œil unique balaya la foule.
« Je vous le demande encore, enfants de l’Empire toujours ténébreux, dis-je d’une voix qui résonna. Qui voulez-vous être ? »
Certains répondirent, par des paroles, des malédictions ou des serments, mais ils étaient peu nombreux ; une réponse dominait toutes les autres : le silence.
« Cela aussi est une réponse, leur dis-je doucement. »
Et ce n’était pas une mauvaise réponse. L’ignorance était une page blanche.
« Les choix vous appartiennent, leur dis-je en les mettant en garde. Alors, écoutez-moi bien… »
J’écartai les bras pour embrasser tout le monde qui nous entourait.
« Ces terres ne sont plus les Terres brûlantes, dis-je. Ne regardez pas en arrière, car aucun chemin ne vous y attend. Votre foyer est ici ; vous recevez donc le plus grand des présents : dans cette terre étrange, votre destin vous appartient. »
Je me penchai en avant, un sourire carnassier aux lèvres.
« Luttez et élevez-vous, leur dis-je. Luttez et tombez. Mais surtout, luttez. »
Je frappai le sol de mon bâton, et la terre trembla,
« Aujourd’hui, leur dis-je, vous n’avez rien. »
Ou si peu, songeai-je, que la différence était presque négligeable.
« Mais demain ? Demain, un empire s’offre à votre conquête. »
Les Premiers-nés étaient un peuple ancien, mais ils avaient retrouvé leur jeunesse. Qu’ils ne gâchent pas cette chance.
« Alors, partez dans le monde, enfants de la Nuit, et emportez avec vous ma bénédiction et ma malédiction. »
Je ris, et des milliers de drows frissonnèrent.
« Puissiez-vous toujours obtenir ce que vous méritez. »