Chapitre 596
Parfois, je me sentais comme le berger des contes, qui trébuchait sur une lampe à moitié enterrée et la frottait dans l’espoir de demander des vœux au djinn.
Certes, Serolen comptait deux faiseurs de miracles, et aucun n’était lié à quelque chose d’aussi miteux qu’une lampe, mais tout reposait quand même sur leur capacité à exaucer mon souhait : usurper le rituel d’apothéose de Kurosiv sans tuer des milliers, voire des millions de Premiers-nés. Sve Noc m’avait laissé le temps de trouver une solution, autre que de les voir retrousser leurs manches et se lancer dans un combat à mort contre leur aspirant dévoreur. Mais à quoi bon, si le remède était aussi brutal pour les drows que la maladie ?
Si les morts étaient inévitables, les Sœurs choisiraient leurs serres plutôt que de faire confiance aux travaux du Hiérophante, qu’elles n’aimaient ni ne croyaient. Elles avaient été claires là-dessus. En tant que Première sous la Nuit, j’avais reçu de grands pouvoirs, mais au bout du compte, je n’étais pas leur reine, même si elles m’appelaient ainsi. J’étais une conseillère et il ne m’appartenait pas de décider comment elles devaient défendre leur divinité, ni quel sort elles accepteraient pour leur peuple. Il était frustrant d’avoir les mains liées, mais je savais que c’était injuste de m’en plaindre.
Je m’étais retenue à Praes parce qu’il me restait tant à apprendre sur ces terres, trop pour avoir le droit de prendre les décisions que je souhaitais ; et tout cela était cent fois plus vrai à Serolen. Cela ne m’empêchait pas de ronger mon frein. Ysengral et Rumena n’avaient pas besoin de moi pour se défendre contre les traîtres, et je n’avais guère d’expérience dans ce genre de guerre. Quant à ma force, elle ne serait pas utile non plus, à moins que l’un des Généraux traîtres ne se montre pour combattre.
Je me retrouvais ainsi dans la situation inconfortable d’être, en principe, la personne la mieux placée de Serolen après Sve Noc, mais d’avoir fort peu à faire en pratique. Plutôt que de tourner en rond en me rongeant les ongles, je me tournai vers les Losara, le sigil que j’avais fondé dans l’Empire toujours ténébreux et auquel j’avais confié le sacerdoce et la garde des serments. Sous la direction attentive d’Ivah, leurs effectifs avaient décuplé ; mais, contrairement à ceux de tous les autres sigils existants, ils étaient dispersés sur l’ensemble du territoire des Premiers-nés. Ils n’étaient pas si nombreux à Serolen, mais après tout, ils n’étaient pas censés combattre.
Cela ressemblait assez aux audiences que je tenais autrefois à Laure, où je recevais les requêtes adressées à la couronne. Mon Seigneur des Pas silencieux avait déjà pris les affaires en main, comme je m’y attendais ; on me sollicitait donc au sujet des questions liées à mon titre de Première sous la Nuit. Je me retrouvai ainsi assise face à un vieux drow barbu qui semblait sur le point de s’effondrer. Son souffle rauque ne suffisait toutefois pas à me faire croire qu’il était faible : sa présence dans la Nuit brûlait, puissante parmi les rylleh des Losara.
« Celui-ci n’oserait remettre en question les desseins d’une personne d’un rang si élevé, déclara le Puissant Trokel, mais le moment n’est-il pas venu, Reine Losara, de coucher vos paroles par écrit ? »
« Vous voulez que je vous écrive un livre, dis-je, presque amusée. »
Le sort de toute leur race était en jeu, et pourtant ils voulaient que je leur écrive un livre sacré. Le Puissant Trokel inclina la tête en signe d’assentiment, puis un autre Puissant, plus jeune, nommé Solvobod, reprit le fil. Ma peinture violette ne couvrait pas seulement son visage, mais tout son torse nu.
« Il est bien connu que la Première sous la Nuit n’a pas de temps à consacrer à mettre ses paroles par écrit, dit le Puissant Solvobod, et cela n’a rien que de raisonnable. »
« Bien sûr, répondis-je sèchement. Et ? »
Ils tournèrent longtemps autour du pot, cherchant comment formuler leur demande sans m’offenser, jusqu’à ce que je finisse par leur arracher le morceau : ils voulaient m’affecter un scribe, quelqu’un qui coucherait mes paroles sur le papier et me poserait des questions dès qu’il en aurait l’occasion. Leur compliment tortueux sur mon talent pour parler par énigmes se réduisit à une idée plus simple : ils savaient que je n’enseignais généralement que par la conversation et estimaient donc que le seul moyen d’obtenir un livre de ma part était d’avoir quelqu’un qui me suive partout pour faire exactement cela.
Je n’étais pas particulièrement enthousiaste à cette idée et leur fis comprendre que certaines conversations seraient interdites. Ils s’empressèrent tous deux de donner leur accord, mais ils n’avaient pas tort de me le demander. On m’avait nommée Première non parce que les Corbeaux me croyaient douée pour la religion, mais parce que j’étais bien placée pour servir de héraut et de conseillère, pour aider les Premiers-nés à trouver leur place dans la tapisserie complexe des Terres brûlantes. Mais j’étais bel et bien leur grande prêtresse. Je ne pouvais pas ne laisser que le silence derrière moi.
« Et je suppose que vous avez déjà quelqu’un en tête pour ce poste ? demandai-je. »
« Celui-ci s’offre pour cette tâche, répondit le Puissant Trokel, avant de s’interrompre à mi-phrase pour reprendre son souffle. »
J’y réfléchis. C’était un rylleh, donc on pouvait compter sur cette personne pour se mettre à l’abri quand les combats éclateraient, plutôt que de mourir inutilement. Je jetai un coup d’œil à Ivah.
« Le Puissant Trokel a quelque réputation de chroniqueur, observa mon Seigneur des Pas silencieux. »
Autrement dit, c’était une recommandation, mais je n’étais pas convaincue.
« Quel âge avez-vous, Trokel ? demandai-je. »
Le vieux drow eut l’air surpris. Son apparence n’était pas aussi âgée que celle de Rumena, loin de là, mais il ne possédait pas non plus l’impassible intemporalité de la plupart des siens. Je lui aurais donné au moins quelques siècles.
« Voici ma six cent trente-troisième année, Reine Losara, dit le Puissant Trokel. J’ai cru un jour que je mourrais ispe, mais la guerre m’a porté chance. »
Ce qui signifiait que Trokel avait pu récolter une quantité prodigieuse de Nuit et que son espérance de vie s’en était considérablement allongée, mais que cette personne était restée vieille d’apparence sans jamais se donner la peine d’en changer. Six cent trente-trois ans, songeai-je, dont la grande majorité passée comme rylleh ou presque. Parmi les Puissants les plus haut placés, à l’exception de ceux qui régnaient même sur les Puissants.
« Ivah, dis-je, qui est le plus jeune des Losara ? »
« Je l’ignore, reconnut le drow aux yeux d’argent. Mais je peux le savoir en l’espace d’une heure, Losara. »
Ivah marqua une pause.
« Nisi, presque certainement, ajouta Ivah. »
Oui, je me doutais que ce serait l’un d’eux. C’était bien pour cela que j’avais posé la question.
« Renseignez-vous, ordonnai-je. Je veux que l’on me présente le plus jeune des Losara qui connaisse ses glyphes. »
La surprise se peignit sur leurs visages, et pas seulement sur celui de mon intendant parmi les Losara. Ils avaient compris vite.
« Vous comptez en faire votre scribe, dit Ivah. »
Trokel, notai-je, n’avait pas osé faire la même proposition. Peut-être par crainte que je n’y voie de l’insubordination et que je ne lui arrache la vie.
« J’en aurai deux, dis-je. Trokel, vieux et rylleh. Et l’autre, jeune et nisi. »
Je soutins le regard du vieux drow. Je vis à quel point cette personne semblait brûler d’envie de saisir une plume et, l’espace d’un instant, je fus étrangement ramenée à Nestor Ikaroi.
« Vous occupez une position élevée, Trokel, dis-je. Parfois, c’est le pire endroit d’où observer l’Histoire. »
Mon Nom vibra d’approbation, satisfait, et sa chaleur se répandit dans mes veines. Ils s’inclinèrent. Je leur dis que Trokel commencerait à me suivre dès que l’autre scribe serait trouvé, puis mis fin à l’audience. Je coupai toutefois court à la suivante : un coureur m’apprit que l’un de mes faiseurs de miracles avait quitté la pièce où ils s’étaient enfermés depuis une demi-journée.
Il était temps d’avoir une conversation avec Akua Sahelian.
J’avais remarqué qu’Akua s’était mise à porter du noir depuis notre arrivée à Serolen.
Ce n’était pas assez pour se fondre parmi les Premiers-nés — difficile, avec des courbes qui en auraient fourni une douzaine —, mais cela la faisait moins ressortir que, disons, Cordelia Hasenbach et ses robes de cheval aux couleurs vives. Ce soir, elle portait une longue robe ample, rehaussée de discrets motifs dorés qui remontaient le long de ses côtes, assortie d’une cape dans le même tissu et d’un voile noir vaporeux qui lui descendait jusqu’au milieu du dos. Le voile était maintenu par un fin bandeau d’or sculpté, l’un des rares bijoux qu’elle portait encore de nos jours.
C’était loin d’être la robe la plus séduisante qu’elle eût jamais portée, mais il y avait quelque chose d’attirant dans l’aisance évidente avec laquelle elle se mouvait dans ces vêtements. Je compris vaguement qu’elle était probablement aussi peu apprêtée que Wolof le lui avait permis. Une Sahelian ne pouvait tout de même pas s’habiller de façon trop décontractée, pas vrai ?
« Maintenant, tu me dévisages, dit Akua, d’un ton sincèrement exaspéré. J’aurais dû enfiler une peau de mouton il y a quelques années et en rester là, Catherine ? »
La voir vêtue d’une simple peau de mouton me paraissait être une idée qui ne me déplairait pas le moins du monde, mais je décidai que le meilleur du courage consistait à mentir sans vergogne.
« Bien sûr que non, mentis-je. Je me demandais seulement où tu gardais toutes ces robes. »
« Dans des poches dimensionnelles, répondit-elle avec une pointe d’ironie. J’en ai forgé une à Praes et une deuxième en route vers Salia. »
Je devrais vraiment commencer à utiliser la Nuit pour faire ça, notai-je. J’en avais les moyens.
« Bon à savoir, dis-je, avant de l’inviter à s’asseoir. »
Elle s’exécuta, sans cesser de me regarder avec une certaine irritation. Contrairement à moi, qui devais me plier en deux comme une mante religieuse, elle parvenait à s’asseoir avec grâce aux tables basses que préféraient les drows. Je ne saurais jamais comment elle s’y prenait avec des jambes plus longues que les miennes, mais il s’agissait probablement d’une forme de magie noire. Je dénouai un nœud dans mon épaule, puis croisai son regard.
« Alors, demandai-je, quel est le verdict ? »
« C’est théoriquement possible, répondit Akua, et je ne cachai pas mon soulagement. »
« Des victimes ? »
« Pour reprendre la Nuit ? répondit-elle. Aucune. »
« Masego craignait que les clous ne les tuent si on les retirait, dis-je. »
« Masego n’a jamais alimenté de rituels avec des fées sacrifiées, rétorqua-t-elle sans ciller. La marque de l’Hiver est encore profondément ancrée dans la Nuit, Catherine, et cela a produit quelques propriétés secondaires utiles. Arracher le clou entraînerait certainement la mort, mais il est possible de le dissoudre sans tuer l’hôte. »
J’acquiesçai lentement.
« Et pendant les instants où ils se retrouveront tous privés de Nuit… commençai-je, puis m’interrompis pour l’inviter à poursuivre. »
« Si l’aube se levait sans qu’on ait restauré la Nuit, presque tous les Premiers-nés, à l’exception des dzulu et des nisi, mourraient, supposa Akua. C’est la Nuit qui prolonge leur espérance de vie. »
« Alors nous retournerons le sablier dès que nous commencerons, marmonnai-je. »
C’était un risque, mais un risque acceptable. Je sentis Sve Noc effleurer mes pensées et penchai la tête, posant silencieusement la question. Une caresse légère me répondit, lourde d’intention. Non, ce n’était pas rédhibitoire. Parfait.
« Nous avons reçu la bénédiction divine jusqu’ici, dis-je en me penchant en avant. De quoi as-tu besoin pour y arriver ? »
Elle grimaça.
« De drows vivants prêts à laisser dissoudre leur clou, afin que nous trouvions une méthode sans conséquences graves, répondit Akua. »
J’acquiesçai.
« Nous avons lancé un appel aux volontaires et tu en as déjà une centaine, dis-je. »
« Il nous faudra des Puissants, Catherine, dit-elle doucement. Leur lien avec le pouvoir est plus profond ; il réagira différemment. »
Je crispai les doigts.
« Il faudra peut-être prendre des prisonniers, admis-je. Nous en avons quelques-uns en réserve pour quand on aura fait un essai, mais personne ne veut être le premier. »
Jusqu’ici, Sve Noc avait refusé d’ordonner à l’un de leurs Puissants de s’allonger sur la dalle. J’étais à la fois soulagée et indignée par leur décision. D’un côté, savaient-elles seulement quels étaient les enjeux ? De l’autre, Dieux, qu’il y ait au moins un camp dans ce cauchemar qui mérite à moitié de gagner.
« Le but de la procédure ne sera pas de tuer, dit enfin Akua, mais la marge est infime, Catherine. »
Je grimaçai.
« Mais pas au point que tu refuses de la franchir. »
J’avais raison, et nous le savions toutes les deux. Elle détourna le regard.
« Quel choix avons-nous ? demanda-t-elle. »
« Toujours moins que nous le souhaiterions, murmurai-je. Et pourtant, on continue. »
Le silence qui s’installa entre nous n’avait rien d’apaisant. Elle n’était pas heureuse, et je ne parvenais pas à me débarrasser du caillou métaphorique dans ma botte.
« Combien de rituels m’as-tu demandé, déjà ? demanda Akua avec désinvolture, ses yeux dorés revenant vers moi. »
Son expression m’était difficile à déchiffrer.
« Ça dépend comment tu les comptes, dis-je avec prudence. »
« Tu distribues toujours le pouvoir et la confiance avec tant de libéralité, dit la sorcière à la peau sombre. J’ai cru un temps que c’était ton grand défaut, tu sais. »
« Plus maintenant ? »
Ses lèvres s’incurvèrent à peine.
« Ce rituel que tu me demandes, il mettra entre nos mains un don des Dieux d’en Bas eux-mêmes, dit Akua. Comment peux-tu être certaine qu’aucune de nous ne sera tentée de s’en emparer ? »
« Je ne peux pas, avouai-je. »
Elle se pencha en avant.
« Comment peux-tu être certaine qu’il fera vraiment ce que nous te disons ? demanda-t-elle. »
« Je ne peux pas, répétai-je. Pas plus que je ne peux être sûre que Vivienne n’a pas passé ces dernières années à saper mon autorité de Reine de Callow, ou qu’Hakram ne s’est pas servi de moi pour devenir Seigneur de guerre. Impossible d’en être sûre, Akua. Certaines choses, on les accepte par la foi. »
Elle pinça les lèvres. Ma réponse ne la satisfaisait pas. J’avais l’impression qu’elle me mettait à l’épreuve, d’une façon ou d’une autre. J’ignorais dans quel but, mais il valait mieux que je marche sur des œufs.
« Et si je décidais que me voir confier du pouvoir et la confiance de l’utiliser selon tes ordres ne me suffit pas ? demanda Akua à voix basse. Et si, moi aussi, je voulais décider ? »
Mes doigts se crispèrent, puis se détendirent lentement. Un test, songeai-je, mais mentir ici serait une erreur. Je soutins son regard doré de mes yeux dépareillés, celui avec lequel j’étais née et celui que j’avais perdu, puis expirai. Un an plus tôt, je n’aurais pas su quoi répondre. Mais aujourd’hui ? Je me souvenais encore de cet instant dans les rues, à regarder les dzulu enchaînés, et de la personne qui n’avait pas accepté de détourner le regard. Certaines choses, lui avais-je dit, on les acceptait par la foi. Mais ce n’était pas tout, et c’était là que résidait la question dissimulée derrière ces yeux dorés. Suis-je une prisonnière à qui l’on a donné une plus longue laisse, demandait Akua, ou suis-je celle que tu prétends que je suis ? L’une des nôtres.
« Alors je fais confiance à ton jugement, répondis-je à voix basse. »
Son visage se figea. Elle hocha sèchement la tête et se leva. Retour au travail, sans même chercher d’excuse. En la regardant partir, je sentis mon estomac se nouer. Un pivot, songeai-je. Assez discret pour que je ne le sente pas. Un pivot personnel.
Et il était trop tôt pour savoir si je regretterais ou non la réponse que je venais de lui donner.
Je m’attendais à ce que Cordelia s’occupe, puisqu’elle n’était pas du genre à rester inactive, mais je fus surprise d’apprendre par les guetteurs losara que j’avais placés auprès d’elle à quel point elle l’avait été. Apparemment, elle passait chaque heure d’éveil en réunion avec des détenteurs de sigils ou des historiens, ses interprètes toujours à ses côtés comme des ombres. Je la retrouvai après une réunion avec l’un des rylleh d’Ysengral — quels qu’eussent été son ancien rang et ses exploits récents, elle ne justifiait pas qu’un des Dix Généraux lui consacre du temps — et parvins à la faire s’asseoir assez longtemps pour boire et manger. Ni l’un ni l’autre n’étaient d’une qualité à laquelle elle devait être habituée, mais je remarquai qu’elle s’attaqua au faisan avec appétit.
« J’aime le gibier, reconnut Cordelia, mais j’ai dû m’en priver à Salia. Une préférence trop marquée pour les oiseaux chassés aurait attiré l’attention. »
« Ah, fis-je. La sauvage lycaonaise qui aime trop la chasse, ça aurait fait mauvais genre. »
Elle m’adressa un mince sourire qui confirma presque entièrement mes suppositions. Durant les années où Cordelia avait été une ennemie déclarée, je n’avais jamais songé à la fragilité de sa position. Elle avait, au fond, gagné la Grande Guerre, c’était vrai, mais les années de paix qui avaient suivi s’étaient révélées extrêmement dangereuses pour elle. Lycaonaise à la tête de peuples du sud qui avaient tendance à mépriser les siens et à les tenir pour quantité négligeable, elle avait marché sur une corde raide alors même que sa victoire était encore toute fraîche. Pas étonnant qu’elle eût dû veiller si soigneusement à l’image qu’elle renvoyait, quand on voyait qui étaient ses soutiens les plus fiables.
Le noyau de ses partisans était à des lieues de Salia, sans compter qu’il venait des principautés les plus pauvres, les moins peuplées et les moins influentes. Les Lycaonais avaient prouvé pendant les guerres, puis depuis, que leurs armées étaient les meilleures de Procer et qu’elles pesaient bien plus lourd que leur nombre ne le laissait supposer. Mais Cordelia ne pouvait pas mettre cette force à contribution : la plus grande partie devait rester tournée vers le nord, pour contenir la Chaîne de la Faim ou le Roi Mort. Elle avait bel et bien formé un bloc de soutiens méridionaux, mais sa majorité à la Haute Assemblée n’avait jamais été ni très large ni très solide.
Seuls son intelligence et le capital de sympathie qu’elle avait initialement tiré de sa victoire dans la Grande Guerre lui avaient permis de faire passer ses premières réformes. Enfin, cela et son habileté à rallier le peuple à sa cause. Pour une sauvage étrangère arrivée dans la capitale en conquérante, aussi douce fût-elle, Cordelia Hasenbach avait été remarquablement aimée par les habitants de Salia.
« J’ai toujours été étonnée, dis-je, que tu n’aies jamais rallié la Maison de la Lumière. Dieux savent que j’aurais eu un prêtre à mes côtés à chaque séance de la cour si j’en avais trouvé un disposé à me soutenir ouvertement. »
Je n’en avais pas trouvé ; ou plutôt, beaucoup étaient prêts à assister aux séances, mais aucun à me soutenir ouvertement. J’avais déjà eu assez de mal à trouver quelqu’un en règle avec l’institution qui accepte de m’oindre Reine de Callow, et j’étais encore à moitié convaincue que je n’avais trouvé des volontaires que parce qu’à l’époque, tout le monde savait plus ou moins que Praes et Procer lorgnaient les frontières, la main sur le pommeau de l’épée.
« Ils m’ont courtisée au début de mon règne, admit Cordelia, mais je refusais de leur donner ce qu’ils voulaient. »
Je haussai un sourcil.
« Le siège à l’Assemblée qu’ils ont perdu après les Guerres liturgiques ? »
Cela semblait le prix le plus probable. C’était un élément du piège dont Scribe s’était servie pour pousser les Saints à soutenir le coup d’État contre Cordelia : Rozala Malanza avait promis de le leur rendre.
« Ils n’ont pas été si audacieux, gloussa la princesse aux cheveux clairs. Ils voulaient que j’use de mon influence pour obtenir une exception aux lois fondamentales sur la propriété en faveur de la Maison. »
Je plissai les yeux, tâchant de me rappeler de quoi il s’agissait. J’en avais entendu parler ; Pickler les avait vantées dans un rapport, parce qu’elles facilitaient la construction de bastions défensifs.
« C’est vrai, les princes lycaonais ont des droits différents, dis-je. Personne ne peut posséder de terres dans vos principautés à part la lignée royale ; tous les autres sont locataires. »
« C’est un peu plus nuancé que cela, répondit Cordelia. Certaines terres sont détenues en fiducie par certaines familles depuis des siècles, en vertu de traités écrits entre nos lignées royales et les leurs, qui empêchent qu’on les leur reprenne sans remplir certaines conditions. »
« Alors les prêtres étaient furieux de devoir payer un loyer pour leurs temples, dis-je, amusée. Et tu leur as dit de se calmer et de continuer à payer. »
Une femme moins généreuse que moi aurait peut-être qualifié sa réaction de moue.
« Les Saints voulaient le droit de posséder des terres et de fonder des monastères souverains, comme ils le font dans les principautés du sud, dit Cordelia. Je leur ai expliqué que le refus de céder des droits royaux remontait au règne des Rois de Fer et était considéré comme sacro-saint, mais que leur frustration de ne pas pouvoir s’implanter dans le nord était ancienne. »
Elle haussa élégamment les épaules.
« Nos relations se sont considérablement refroidies ensuite, mais elles ne sont devenues franchement hostiles qu’au moment du coup d’État, conclut la princesse. »
Je souris.
« Et grâce à cette petite manœuvre, tu as pu leur arracher les crocs. »
Vivienne avait suivi avec attention, et non sans un certain plaisir, le démantèlement méthodique des richesses et des terres de la Maison procerane après cette débâcle. Elle avait remarqué que les prêtres avaient même dû faire semblant d’être reconnaissants, puisque Cordelia ne s’en était pas prise aux gens eux-mêmes : elle avait confisqué les richesses, les propriétés et les commerces au nom de l’effort de guerre. Dans les années à venir, la Maison de la Lumière de l’autre côté des Whitecaps découvrirait qu’elle avait beaucoup moins d’argent à dépenser pour obtenir ce qu’elle voulait.
Comme Vivs, j’avais déjà hâte d’entendre leurs cris de rage.
« Ce n’était qu’une question de temps avant qu’un autre Premier Prince ne fasse la même chose, tempéra Cordelia. Et puis, vos propres aventures religieuses sont bien plus intéressantes. »
Je haussai un sourcil.
« La Maison Insurgée, c’est aussi toi, Hasenbach, dis-je sèchement. Je n’aurais pas rallié autant d’esprits ardents sans que la dixième Croisade frappe à la porte. »
« Je parlais d’une autre sorte de religion, Première sous la Nuit, dit aimablement la princesse. »
« Bof, haussai-je les épaules. Les Corbeaux et moi sommes parvenus à un accord, c’est tout. »
« On a beaucoup spéculé sur la manière dont vous êtes devenue grande prêtresse de la Nuit, suggéra délicatement Cordelia. »
Je levai les yeux au ciel.
« Tu peux poser tes questions franchement, tu sais, lui dis-je. Tu as déjà prêté serment. »
Elle hésita. Comme il était rare qu’elle le montre aussi ouvertement.
« Même si, dit prudemment Cordelia, je détiens toujours la clé de l’ealamal ? »
« Ne te méprends pas, dis-je. J’aimerais vraiment que tu fracasses cette chose sur ton genou. Mais oui, la détenir ne t’empêche pas de prendre ta place. Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, avoir tenu — ou tenir — un couteau sous ma gorge ne disqualifie pas vraiment les gens qui veulent siéger à mon conseil. »
« L’existence persistante du Doom de Liesse témoigne d’une certaine souplesse de votre part, concéda-t-elle. »
Bien sûr, songeai-je. Souplesse. Appelons ça comme ça.
« Alors, qu’est-ce qui t’intrigue vraiment ? demandai-je en changeant de sujet. »
« Beaucoup de choses, dit-elle avec sécheresse, mais surtout la façon dont vous avez convaincu Sve Noc de vous nommer grande prêtresse. Les rumeurs vont bon train : vous les auriez vaincues, ou vos âmes auraient fusionné. »
La dernière supposition n’était pas tout à fait fausse, ce qui était un peu déconcertant à envisager.
« Je suis partie pour l’Empire toujours ténébreux après l’échec des pourparlers à Keter, dis-je. À ce moment-là, il était clair que Malicia et le Roi Mort voulaient la guerre, ce qui affaiblissait ta position. Mais mes armées étaient épuisées et je n’avais pas d’alliés. Les Premiers-nés étaient le seul peuple maléfique encore en lice, ce qui en faisait à peu près les seuls candidats susceptibles de m’aider. »
« Tu ne visais donc pas le sacerdoce dès le départ, dit Cordelia. »
Je reniflai.
« Je pensais conclure un marché avec la Prêtresse de la Nuit, sans même savoir qu’il s’agissait en fait d’un groupe et que cette personne n’avait aucun Nom, dis-je. Mais tout cela a volé en éclats presque aussitôt. Les Premiers-nés ne négocient pas vraiment avec les humains, et les Sœurs s’intéressaient bien plus à l’Hiver qu’à ce que j’avais à leur dire. En plus, l’Empire toujours ténébreux se désagrégeait déjà, même sans l’invasion naine qui a commencé juste avant mon arrivée. C’était un sacré bordel, Cordelia. »
« Ce n’est pas la pire position pour négocier, fit-elle remarquer. »
Je grimaçai.
« L’Hiver, avouai-je, m’avait laissée prisonnière du gel au lendemain de l’un des pires jours de ma vie. Je n’avais pas l’esprit aussi clair que j’aurais pu l’avoir. Alors, après avoir compris que je pouvais créer mon propre sigil et accorder des titres féeriques, j’ai conclu un marché avec le Héraut des Profondeurs : la destruction de Sve Noc en échange du droit de conduire à la surface n’importe quel drow qui me suivrait, pour en faire une armée. »
La surprise fut totale, mais elle s’effaça rapidement.
« Tu les as combattues ? demanda Cordelia en se penchant en avant. »
« Oui, dis-je, et elles m’ont éventrée comme un poisson. Je me suis couchée par terre pour mourir, là-bas, au Grand Strycht, et je n’ai survécu que parce qu’elles avaient besoin de moi pour achever de dévorer l’Hiver. Si Akua ne m’avait pas sauvée, Sve Noc m’aurait avalée comme une bouillie tiède. »
J’appréciai le léger dégoût que lui inspira cette charmante image.
« Ensuite, nous avons eu l’occasion de retourner la situation contre elles, mais l’Hiver m’avait déjà été arraché, dis-je. Et je me sentais… plus libre. Ça m’avait ouvert l’esprit. Alors, au lieu de continuer à nous battre comme des ours dans la Fosse, je leur ai demandé de l’aide. »
Je grimaçai.
« Je les ai suppliées, en vérité, avouai-je. Parce que c’était la seule issue qui ne nous détruirait pas irrémédiablement : il fallait que quelqu’un accepte de perdre, accepte de faire confiance avant de l’avoir méritée. »
Elle m’étudia en silence, longuement, et je me sentis étrangement nue sous son regard.
« La confiance, répéta-t-elle doucement. Tout revient toujours à cela, n’est-ce pas ? »
« Elles me l’ont rendue au centuple, dis-je. J’ai fait beaucoup de choses que je regrette au fil des ans, Hasenbach, mais cette nuit-là, dans les profondeurs, n’en fera jamais partie. »
Ses yeux bleus m’examinèrent.
« Tu m’appelles tantôt Hasenbach, tantôt Cordelia, dit la princesse. Choisis l’un des deux, Catherine, cette irrégularité devient agaçante. »
« C’est une invitation ? demandai-je d’un ton taquin, en haussant un sourcil. »
Elle soutint mon regard.
« Oui, répondit franchement Cordelia. »
Je me raclai la gorge, surprise et un peu embarrassée.
« D’accord, dis-je d’une voix rauque. Cordelia. »
Merde, je l’avais déjà appelée ainsi, alors pourquoi ce nom me faisait-il rougir maintenant ? Il était temps de changer de sujet.
« On m’a dit que tu rencontrais beaucoup de sigils, dis-je, peut-être avec un peu trop peu de grâce. »
Elle eut l’air vaguement amusée, mais laissa passer la remarque sans commentaire.
« J’ai essayé de comprendre, dit-elle en repoussant sa tresse, ce qui attend les Premiers-nés. »
Mon regard se fit plus perçant.
« Tu veux savoir quel genre de voisin Procer aura, dis-je. »
« J’aime la Principauté et je l’aimerai toujours, reconnut-elle, mais je dois ici adopter une perspective plus large. Quand la guerre prendra fin, Calernia ne sera plus le pays qu’elle était à son commencement. Que recherchent les Premiers-nés en tant que peuple ? De quoi ont-ils besoin, et que haïssent-ils ? Je voudrais le comprendre avant de négocier un traité avec Sve Noc, afin de savoir quelle place les drows occuperont dans les siècles à venir. »
Elle était, songeai-je, probablement la seule souveraine de l’ouest à se poser réellement cette question. Voilà pourquoi elle s’était révélée une ennemie si redoutable.
« Et qu’as-tu découvert ? demandai-je avec désinvolture. »
« Tu ne gouvernes pas ce peuple, répondit Cordelia, plus directement qu’à son habitude. On te considère comme une sorte de prophète, un symbole religieux, mais le pouvoir appartient aux Dix Généraux et aux sigils les plus puissants — sous le regard vigilant de Sve Noc. »
« Mon rôle de Première sous la Nuit est temporaire, reconnus-je. On m’a nommée pour guider les Premiers-nés dans leur installation à la surface et servir de vecteur à des réformes nécessaires, mais je ne suis pas censée conserver cette fonction. Je céderai le titre à la fin de la guerre, comme tous les autres. »
Tous, sauf le dernier, celui qui vivait sous ma peau.
« Tu les as conduits à une position diplomatique solide, reconnut Cordelia, mais je crains que cela ne puisse durer. »
« Tu crois qu’ils vont devenir un problème après la guerre, dis-je. »
« Le plus inquiétant, c’est que les drows ne font pas de commerce, répondit-elle. Il existe bien un peu de troc, certes, mais ni monnaie ni classe marchande. Leur société est tournée vers la subsistance et la guerre, et laisse peu de place à d’autres activités. »
« En somme, Procer se retrouve avec un voisin qui préférera la Nuit gagnée lors de raids à tout ce que la paix pourrait lui offrir. »
« La construction de Serolen a déjà commencé à les changer, nota Cordelia. C’est évident. Les Puissants respectent une stricte séparation des sigils, mais la cohabitation des nisi et des dzulu atténue cette tendance. Je m’attends à ce que les grands sigils finissent par fonder leurs propres villes et que les loyautés envers les sigils se transforment en loyautés envers des cités-États. À ce moment-là, les besoins inhérents au ravitaillement d’une ville entraîneront forcément l’apparition d’une forme de commerce intérieur — et donc d’une monnaie et d’une industrie. »
Je fredonnai, sans désaccord. Je doutais que les choses se déroulent aussi clairement qu’elle le décrivait, mais je ne contestais pas l’essentiel de sa prédiction. Elle sous-estimait toutefois l’importance de la Nuit pour les drows. La guerre resterait toujours au cœur de leur identité tant qu’il y aurait un prix à conquérir, quelles que soient les autres pressions.
« Cette forme d’État des Premiers-nés devrait devenir un partenaire commercial bienvenu pour Procer, dit Cordelia, ce qui modifiera indirectement l’équilibre des pouvoirs sur Calernia. La pression venue du nord diminuera et les principautés septentrionales s’enrichiront ; les forces de la Principauté se tourneront probablement vers les Cités libres. »
« Basilia ne tolérera que très peu cela, dis-je avec modération. »
« Il y aura une guerre, déclara franchement Cordelia. Pas de notre vivant, ni de celui de la génération suivante, mais cela finira par arriver. J’espère que le cadre de la Grande Alliance permettra de la contenir et de la maintenir locale. »
Optimiste, songeai-je, mais je trouvais qu’il était bien trop tôt pour prédire à quoi ressemblerait l’après-guerre.
« Alors, dis-je, ton problème n’est pas avec les drows sur le long terme. C’est la façon dont ils se comporteront pendant… »
« Les douleurs de croissance, suggéra-t-elle avec délicatesse. »
Je reniflai. Mais si le terme convenait…
« Tu crains qu’ils ne brûlent les ponts avant de se poser, insistai-je. »
« C’est dans la nature de la bête, répondit Cordelia d’un ton sombre. Avant de bâtir des villes et de commercer, il leur faudra accumuler des vivres et des richesses. Puisque tu as pris des mesures pour limiter le pouvoir des Puissants… »
Je lui adressai un regard d’une innocence parfaite, auquel elle ne crut pas une seconde.
« … ils ne pourront pas y parvenir en accumulant un nombre excessif de nisi dans un sigil pour les exploiter comme des esclaves, poursuivit la princesse blonde. Puisque la seule ressource dont les drows disposeront en abondance sera celle de guerriers aguerris, il ne leur restera que la force pour s’emparer de ce dont ils ont besoin. »
Et les Premiers-nés n’étaient pas idiots, nous le savions toutes les deux. Ils ne continueraient pas à se piller entre eux alors que les vraies richesses se trouvaient au sud, encore convalescent et mal défendu.
« Tu peux prendre les devants, dis-je. »
« Je le conseillerai à la Première Princesse Rozala, répondit franchement Cordelia. Mettre à leur disposition le savoir-faire de nos marchands et de nos agriculteurs, après avoir obtenu quelques garanties de sécurité, ne serait que bon sens. Mais, au bout du compte, ce serait un pansement sur une gorge tranchée. »
J’y soupçonnai, non sans un amusement retenu, une expression lycaonaise traduite en chantant.
« Ces guerriers ont un autre moyen de s’enrichir, dis-je avec désinvolture. »
Elle me fixa de ses yeux bleus perçants.
« Tu l’avais donc prévu, dit Cordelia. Je m’en doutais lorsque tu as soutenu la demande des Praesiens visant à faire reconnaître ces compagnies de mercenaires orcs par les Accords. »
« Tu en as besoin, fis-je remarquer. Même après avoir réglé son compte à Neshamah, les morts-vivants resteront ; seulement, ils formeront des bandes errantes sans chef plutôt qu’une armée. Tu as les effectifs nécessaires pour reprendre le sud et la majeure partie des terres centrales, mais au-delà ? Tes armées sont les plus mal en point de toute la Grande Alliance. »
« Tu voudrais donc que nous engagions des mercenaires, dit Cordelia, la voix chargée de dégoût. »
« C’est ta porte de sortie, dis-je, et il faudra qu’ils soient étrangers. Procer a épuisé ses fantassins dans les dernières guerres, et tu ne disposeras pas d’assez de gens pour reconstituer ces rangs, parce que tu auras énormément de terres à reconquérir. »
« Nous engagerions donc des drows et des orcs pour reprendre nos terres, dit-elle, renforçant ainsi leur image d’alliés plutôt que de monstres de légende, tout en remplissant les coffres de leurs jeunes nations. »
Je lui souris, même si je ne pouvais pas m’attribuer grand mérite pour cette idée. Après tout, j’avais volé le plan d’Hakram de bout en bout et l’avais adapté aux Premiers-nés.
« Et les gobelins ? insista Cordelia. La princesse Vivienne a déjà annoncé que Callow leur ouvrirait ses frontières, ce qui, je suppose, est ton œuvre. »
« Ne la sous-estime pas, répondis-je avec modération. »
Elle n’avait pas eu besoin d’être convaincue, même si nous savions toutes les deux que cela rendrait les Matriarches furieuses.
« On a essayé de débaucher mes sapeurs pendant la bataille du col du Crépuscule, notai-je. Je m’attends à ce qu’une fois les frontières ouvertes par Callow, les tentatives pour attirer des tribus deviennent plus sérieuses. »
« Tu veux créer un monde où ils auront des racines partout, dit doucement Cordelia en m’observant. Orcs, gobelins, drows. Tu les arracherais aux contes que nous racontons au coin du feu pour leur donner une place dans nos foyers. »
Je soutins son regard.
« Quand je n’étais rien, dis-je calmement, ils m’ont soutenue. Pas les Matriarches, pas les Clans, mais eux. Les peaux-vertes, les soldats du rang. Et quand j’avais le dos au mur, quand j’étais perdue et que je cherchais désespérément des alliés, je suis entrée dans les ténèbres et suis revenue à Iserre à la tête d’une armée de l’Empire toujours ténébreux. »
Je serrai les mâchoires.
« Je leur dois beaucoup, Cordelia, dis-je. Et je rembourserai jusqu’à la dernière goutte de cette dette, que les Enfers s’abattent sur nous ou que les eaux montent. »
S’il me fallait découper des morceaux de Calernia pour que les drows y trouvent mieux leur place, je le ferais. Et j’en ferais autant pour le peuple de Robber, pour celui de Nauk. Hakram et Pickler avaient trouvé des voies à suivre ; s’il fallait les graver dans le sol, eh bien, il se trouvait que je savais manier le feu. Sur ce point, du moins, j’étais encore la fille de mon père.
« Tu as, dit Cordelia, l’une des conceptions de la loyauté les plus féroces que j’aie jamais rencontrées. »
Je haussai un sourcil.
« Et ? »
« Elle ne me déplaît pas entièrement, admit la princesse. »
Elle acheva son dessert — une sorte de pudding dont l’ingrédient principal était, je crois, une espèce d’algue fermentée — et posa sa cuillère d’argent.
« Je te remercie, Catherine, dit-elle. »
« Pourquoi ? demandai-je. »
« Je crois, sourit Cordelia, savoir désormais quel marché Sve Noc acceptera. »
Deux jours plus tard, dans les profondeurs de la forteresse-temple, un Puissant perdit sa Nuit sans mourir.
Il ne restait plus que la violence.