Chapitre 595
Je croyais avoir compris à quoi ressemblait le territoire de Yeshala, mais je m’étais trompée.
Les rues n’étaient pas désertes comme elles l’avaient paru depuis les Escaliers Aériens. Certes, ce n’était pas exactement la grande foire, mais ce n’était pas non plus une ville fantôme où quelques âmes terrorisées grelottaient derrière des portes closes. Nous avions à peine tourné au premier coin que nous manquions de trébucher sur une poignée de nisi assis dans une alcôve, en train de discuter d’une récente partie d’inic cin tout en tressant des paniers de roseaux. Aucun ne remarqua le reflet de nos illusions qui miroitait contre le mur, mais nous accélérâmes malgré tout. C’étaient les premiers drows que nous rencontrions, mais certainement pas les derniers.
Nous découvrîmes une sorte de marché à demi dissimulé où des dzulu échangeaient de la viande et des légumes contre de petites perles de bois et de l’obsidienne taillée en pointes — bien façonnée, propre à servir de lame de couteau. Quelques rues plus loin, des drows se faufilaient discrètement sur le côté d’un temple délabré, peint tout entier dans des nuances de jaune, pour suspendre de petits rubans blancs à des crochets fixés au mur. Les rubans n’étaient que de simples bandes de tissu, mais je voyais des glyphes gravés sur les crochets. Des prières pour la chance et la santé, pour le malheur de ses ennemis. La vie respirait encore sur les terres de Yeshala, elle se faisait simplement discrète. Comme des rats qui se cachent de la lumière.
Nous ne vîmes pas une seule fois un Puissant, mais cela n’aurait peut-être pas dû nous surprendre. Ils étaient si peu nombreux comparés aux Premiers-nés, moins d’un sur dix, et rien de ce que nous avions vu ne les aurait intéressés. C’était aux nisi de faire tout cela, de s’échiner à maintenir les villes debout, parce que ce travail leur convenait. Les vrais drows, les vrais gens, ne s’employaient qu’à accumuler la Nuit. Rien d’autre ne méritait qu’on y consacre son temps. Il était néanmoins évident que Yeshala avait connu des jours meilleurs.
Le fait qu’une si grande partie du territoire soit délabrée ou en ruines signifiait que les Puissants employaient les dzulu et les nisi aux travaux de guerre, au lieu de les laisser vaquer à leurs occupations, et les conséquences en étaient évidentes. Dans l’Everdark, elles ne l’auraient pas été, mais, au fond, c’était la raison pour laquelle je croyais que les philosophies de Kurosiv — qui lui survivraient, j’en étais certaine — étaient condamnées à perdre. Voyez-vous, lorsque les Premiers-nés vivaient dans de grandioses ruines antiques, les sigils pouvaient se battre pour obtenir la plus belle parcelle, ce qui renforçait l’ordre établi : bien se battre, gagner de la Nuit, vivre mieux.
Mais, à présent, les choses n’étaient plus aussi simples. Serolen était un trésor de richesses volées, mais de vastes quartiers avaient été construits ces dernières années. Et ces logements étaient indéniablement meilleurs pour les nisi et les dzulu, qui n’avaient jamais goûté au confort, puisque les commodités étaient réservées aux Puissants. Neuf Premiers-nés sur dix avaient dû se rendre à l’évidence : les Puissants ne leur étaient pas indispensables pour améliorer leur existence. Et chaque fois que les sigils renouaient avec leurs vieilles habitudes — piller tous leurs voisins et massacrer à leur gré —, les Premiers-nés perdaient désormais quelque chose. Leur vie confortable était menacée.
L’une des premières choses que mon père m’ait jamais apprises, c’était que l’outil dont les tyrans avaient besoin pour conserver leur emprise sur le pouvoir n’était pas la peur, mais l’apathie. Et, comme Mazus qui avait pressé Laure jusqu’à ce que l’air empeste la révolte, les Puissants d’ici érodaient cette apathie, désagrément après désagrément.
Même si l’on s’était élevé d’un pouce au-dessus du fond du tonneau, personne n’aimait perdre ce pouce. Les Puissants qui s’accrochaient trop aux vieilles traditions, à l’évangile de Kurosiv, aggravaient le sort de la majorité des Premiers-nés. En Procer ou à Callow, les nobles auraient fini poignardés et le changement se serait imposé, mais, bien sûr, les choses n’étaient pas si simples ici. Il fallait plus qu’une nuit de sommeil et un couteau dans le dos pour tuer un porteur de sigil. Pourtant, le vent tournait contre les anciennes coutumes, parce qu’elles étaient absolument atroces pour tous, sauf pour les Puissants les plus forts, et qu’il existait désormais une autre voie, visible et connue.
Les Puissants verraient donc leur bétail leur obéir de moins en moins, prêt à se rebiffer grâce aux moyens que les préceptes d’Iserre lui avaient fournis, et les plus avisés comprendraient qu’il fallait suivre le vent. Ils s’en serviraient pour accroître leur pouvoir aux dépens de leurs rivaux, jetant quelques concessions aux nisi et aux dzulu en échange de leur prospérité, jusqu’à ce que ce soit devenu une évidence : c’était la meilleure façon de faire. Puis, un jour, le bétail se mutinerait de nouveau. Peut-être regarderait-il les autres royaumes et comprendrait-il qu’il pouvait vivre mieux, ou peut-être les Puissants redeviendraient-ils trop avides et leurs sujets en souffriraient-ils.
La raison importait moins que la suite des événements : tout recommencerait. Le même cycle, encore et encore. Tous les Kurosiv du monde finissaient par perdre, parce qu’ils n’étaient l’ordre naturel d’absolument rien — c’étaient des parasites.
Et, aussi serrée que soit la selle, on ne pouvait chevaucher un tigre bien longtemps avant qu’il se souvienne qu’il n’était pas un cheval.
Nous glissâmes dans les rues comme des ombres, évitant autant que possible les passants et filant droit vers le nord. Il nous faudrait emprunter l’un des sentiers sinueux autour des collines pour atteindre le Bosquet des Reliques, mais le détour par les rues nous avait fait perdre du temps pour une bonne raison. Les Escaliers Aériens et les autres grandes avenues grouilleraient désormais de Puissants, et certains auraient sûrement un Secret capable de percer le Miroir d’Ibrahim. Notre pari, c’était que, lorsqu’ils comprendraient qu’il s’agissait d’une infiltration plutôt que du prélude à une attaque et commenceraient à ratisser le territoire, nous serions déjà loin.
Je n’étais pas assez sotte pour parler de réussite, pas encore, mais ces chances-là, j’étais prête à les tenter.
Nous empruntâmes une longue rue en diagonale, vers le nord-ouest, parce qu’elle était complètement déserte. Pourtant, plus elle le restait, plus je me sentais mal à l’aise. Akua semblait partager mon sentiment et nous fit signe de nous rapprocher. Nous comprîmes pourquoi cette rue — et toutes celles alentour — étaient désertes en arrivant au bout : un marché avait été entièrement vidé. En son centre se dressait un grand pilier de fer, couvert de glyphes numériques et enfoncé dans les pavés. Y étaient enchaînés au moins trois cents dzulu ; de lourdes chaînes les entravaient des deux côtés, rayonnant du pilier comme les rayons d’une roue, et auxquelles des drows étaient attachés.
La peinture sur de nombreux visages était passée ou craquelée, mais il était impossible de douter que ces gens provenaient d’au moins une douzaine de sigils différents. Au moins la moitié, toutefois, appartenaient à Yeshala. La bile me remonta dans la gorge tandis que je m’approchais, écartant d’un geste le bras d’Akua qui tentait de me retenir. Je regardai le pilier, le décompte qu’on y tenait. Des nombres, mais aussi quelques mots. Il n’y avait pas que ces dzulu : une douzaine de « fournées » les avaient précédés. Les Puissants avaient gravé dans le fer le nombre de prisonniers à garder et la durée de leur détention ; une fois le délai écoulé, les glyphes numériques étaient barrés d’un trait sinistre.
« Quand ils n’en prennent pas assez parmi les nôtres, ils garnissent les piliers avec leurs propres gens, murmurai-je, sincèrement horrifiée. C’est le Puissant de Yeshala qui a envoyé ses dzulu ici. »
Savoir que les Puissants considéraient même les dzulu à peine mieux que des bêtes en était une chose ; les voir enchaînés là comme du bétail attendant l’abattoir en était une autre. Akua se tenait à mes côtés, ses yeux dorés mi-clos tandis qu’elle étudiait le pilier.
« Ils sont destinés à la tour du Bosquet des Reliques, murmura-t-elle. C’est pour cela que le pilier se trouve si près du territoire de Rozhan sans avoir besoin d’être défendu : ces vies ont été réclamées par une puissance supérieure. »
Mes doigts se crispèrent. Je savais qu’ils prenaient des dzulu de notre côté des canaux, Rumena me l’avait dit au conseil de guerre, mais rien ne permettait de savoir s’ils en faisaient des esclaves ou des sacrifices. J’aurais dû m’en douter, pensai-je. S’ils avaient eu besoin de bras, ils auraient aussi pris des nisi. Ils veulent les dzulu parce qu’ils contiennent assez de Nuit pour quelques Secrets. Masego était le seul d’entre nous qui ne parlait ni ne lisait couramment le crépusculaire ; il nous lança donc un regard intrigué.
« Quand doivent-ils être déplacés ? demanda-t-il. Connaître la fréquence des sacrifices pourrait nous être utile. »
« Dans deux jours, répondis-je d’un ton sombre.
Si cette affaire n’était pas réglée d’ici là, tous les drows que j’avais sous les yeux seraient morts. Ou pire. Et je ne crois pas pouvoir en finir en deux jours. Akua croisa mon regard du coin de l’œil ; elle partageait visiblement cette pensée. Après un instant, elle détourna les yeux.
« Les autres Premiers-nés semblent éviter le secteur, remarqua Masego. Nous devrions continuer dans cette rue ; cela nous fera gagner du temps et réduira les risques. »
La gorge nouée, j’acquiesçai. Aussi sinistre fût-elle, sa logique était irréfutable. Mais avant que nous puissions repartir, quelqu’un nous interrompit.
« Nous devons, dit doucement Akua Sahelian, les libérer. »
Je sentis le poids de ses yeux dorés sans même avoir besoin de me retourner. Mon cœur se serra. Le calcul était limpide, comme il l’était si souvent en pareille circonstance. Si nous les libérions, l’ennemi saurait que nous étions passés par là. Peut-être pas tout de suite, mais plus tôt que si nous nous étions abstenus. Et si nous étions pris, contraints de battre en retraite ou de nous frayer un chemin à coups d’épée avant d’atteindre la tour, bien plus de trois cents drows pourraient y laisser la vie. De l’autre côté de la balance se trouvait une vérité brutale : si nous ne les sauvions pas, ces gens mourraient. Et nous les condamnerions à ce sort à cause d’un simple risque, d’un danger potentiel. Pas d’une conséquence certaine.
Je savais quel choix j’aurais fait si j’étais venue seule. Je le savais au plus profond de moi, instantanément. Et une part de moi se révoltait à l’idée de voir combien les sacrifices m’étaient devenus familiers.
« Masego ? demandai-je.
— Tant que le sort n’est pas trop puissant, je peux maintenir les Miroirs à travers lui, dit le Hiérophante. »
Il ne semblait pas particulièrement préoccupé par le dilemme moral à trancher, songeai-je. Indifférence, ou bien me faisait-il simplement confiance pour le résoudre à sa place ? Parfois, c’était difficile à dire.
« J’en ai assez des chaînes, Catherine, murmura Akua. Surtout quand elles sont en fer. »
J’étudiai son visage. Elle avait déjà pris sa décision, compris-je. Elle libérerait les dzulu quoi que je puisse dire. Et je frissonnai, sachant à cet instant que j’avais à la fois dépassé mes espoirs les plus fous et perdu tout contrôle de la situation. Je ne pus donc dire que la seule chose qui me restait à dire.
« Il faut faire vite, répondis-je, puis traverser le territoire de Rozhan en ligne droite. »
Au bout du compte, ce ne fut même pas si difficile. Les chaînes étaient conçues pour résister à la Nuit, pas à la sorcellerie. Akua envoya donc un sort frémissant le long des neuf chaînes, l’une après l’autre, qui fit simplement sauter les entraves. Les dzulu s’agitèrent, incertains, certains même effrayés. Ils pensaient qu’il pouvait s’agir d’un piège. Mais lorsque l’un d’eux tenta timidement de partir et que rien ne le foudroya, des cris de joie retentirent et, en quelques instants, ils se dispersèrent dans toutes les directions. Nous attendîmes que la voie soit libre, puis courûmes vers le territoire de Rozhan, à l’est.
Je ne voyais pas le visage d’Akua, mais, je ne sais comment, je savais qu’elle souriait.
Le sigil de Rozhan était plus petit que celui de Yeshala. Il occupait un territoire formant un épais demi-cercle autour de l’est du Bosquet des Reliques. Ses terres étaient pauvres, en grande partie couvertes de bois, et les zones habitées se composaient essentiellement d’amas de maisons et de temples serrés les uns contre les autres dans des clairières. Tout le reste n’était qu’arbres immenses, séparés par quelques sentiers servant à la chasse et patrouillés par les Puissants, mais autrement déserts. La traversée ne fut pas si difficile. Rozhan était également en état de guerre, cependant ; nous dûmes donc éviter deux patrouilles que nous n’aurions peut-être pas repérées sans mes liens avec la Nuit.
Ce n’était pas parce que je ne pouvais pas savoir combien ils étaient ni quelle était leur force que je ne pouvais pas sentir leur approche. Kurosiv n’était encore qu’un usurpateur.
Nous finîmes par arriver au bout d’un sentier de terre peu profond et nous retrouvâmes au seuil de notre destination : le Bosquet des Reliques. Seul un seuil constitué de quatre os de bras alignés entre deux chênes noueux marquait la limite du territoire de Rozhan, mais nous pouvions tous les trois en sentir la présence. L’air était chargé de puissance, et le brouillard qui s’étendait devant nous n’était pas naturel.
« J’avais hâte d’y être, admit joyeusement Masego. Les Premiers-nés évitent généralement tout ce qui pourrait passer pour de la nécromancie ; c’est un changement intéressant. »
« Les Sages du Crépuscule ont laissé des cicatrices, dis-je, mais ce n’est pas de la nécromancie, pas exactement. Techniquement, le Puissant Kavian est toujours en vie. »
« Mais il n’est plus vraiment conscient, fit remarquer Akua. La mort de l’ego reste une forme de mort. »
Masego approuva d’un hochement de tête.
« Nous n’allons pas débattre de ça ici, dis-je, sentant que le terrain était glissant. Nous avons du travail. Vous vous souvenez des règles ? »
« Nous devons rester en contact à tout moment, répondit Masego d’un ton mécontent. »
« Ne pas toucher aux arbres-tombes, ajouta docilement Akua. »
« Bien, grommelai-je. Je passe devant, Zeze derrière moi. Essayons de ne pas réveiller Kavian, d’accord ? »
Nous nous mîmes en file indienne, Akua tenant ma cape et Masego la sienne, puis franchîmes le seuil d’os. Pour ceux qui ne percevaient pas la puissance, le Bosquet des Reliques aurait ressemblé à un simple bois embrumé, aux arbres hauts et tordus, au sol couvert de feuilles mortes quelle que soit la saison. Mais l’illusion ne dura que jusqu’à notre rencontre avec le premier arbre-tombe. Dans le flanc d’un grand frêne épais, dont les branches s’étendaient comme les doigts d’une main, se trouvait une petite stèle de pierre à laquelle un squelette de drow avait été cloué.
Ce qui faisait tressaillir la main de Masego dans mon dos, cependant, c’était que la Nuit qu’il contenait n’avait pas encore disparu.
« Aucune relique, murmura Akua, un peu déçue. »
« Il y a probablement un ou deux Secrets là-dedans que les Puissants apprécieraient bien plus qu’une lance de luxe, dis-je. »
« On ne peut pas faire une boucle d’oreille avec un Secret, chérie, répliqua-t-elle. »
Je levai les yeux au ciel et nous entraînai en avant. L’un des dangers de cet endroit, c’était que le Secret derrière le brouillard cherchait activement à nous égarer et à nous faire tomber sur des tombes, mais cela ne risquait pas d’arriver tant que je pouvais sentir le phare de puissance qu’était la tour d’obsidienne au loin. Pour l’essentiel, la traversée consistait à avancer lentement et péniblement sur un sentier forestier à peine discernable du reste du sol.
« Depuis combien de temps les Puissants essaient-ils de récolter Kavian ? demanda Zeze.
— Sept cents ans et quelques, répondis-je. L’époque où des sigils entiers disparaissaient là-dedans est révolue depuis longtemps, mais quelques imbéciles s’y font encore prendre chaque année. »
Akua émit un son intéressé.
« As-tu demandé à Sve Noc quel Secret lui a permis de rester là si longtemps ? demanda-t-elle.
Je reniflai.
« Tu me demandes, Sahelian, de révéler les secrets de ma communion avec de sombres déesses, juste pour satisfaire ta petite curiosité ? »
Un instant de silence.
« Oui, répondit gaiement Masego. »
J’entendis un rire étouffé venant de l’arrière. Très bien, faites comme bon vous semble.
« C’est le Secret des Échos Récurrents, dis-je, sauf qu’il n’est pas censé durer aussi longtemps. Juste une poignée de fois, autant d’occasions pour son détenteur d’assassiner d’autres drows et de prendre leur corps. »
Et, depuis des siècles, le Puissant Kavian s’employait méthodiquement à faire cela, mais jamais à faire le reste. Andronike pensait que quelque chose avait mal tourné avec la partie du Secret qui préservait sa conscience, probablement parce que Kavian avait tenté de le répéter bien plus souvent, au détriment de sa stabilité mentale. Le résultat, c’était qu’une présence de Nuit appartenant à l’ancien monstre surgissait chaque fois que quelqu’un dérangeait le Bosquet des Reliques, massacrait tous les intéressés, enchaînait leur Nuit, puis disparaissait de nouveau. C’était du pain bénit pour les Puissants : un combat contre une légende et une énorme récompense en Nuit en cas de victoire ? Il avait fallu des siècles entiers pour que les porteurs de sigil arrogants cessent d’envoyer leurs semblables se faire massacrer dans cet endroit.
Le sigil de Rozhan était né de bandes de charognards qui avaient compris comment mettre la main sur quelques-unes des petites prises trouvées aux abords du bosquet sans attirer la colère de Kavian. Ils s’occupaient des tombes en échange, apparemment, et possédaient plusieurs Secrets portant entièrement sur cette tâche. Dans l’Everdark, le Bosquet des Reliques était un labyrinthe de pierre et de lichen enterré au fond d’une ville détruite par une incursion naine, mais il avait été très facile à déplacer jusqu’à Serolen. La conscience vide de Kavian avait fini par imprégner tous les foutus arbres du coin, comme une maladie, et maintenant il y avait…
« Arrêtez, chuchotai-je, et ils s’immobilisèrent aussitôt. »
L’arbre-tombe devant nous était plus grand que le précédent : un saule immense avait poussé autour de trois stèles. Mais ce n’était pas cela qui m’avait arrêtée. Une silhouette était accroupie sur les branches, un drow élancé dont les yeux scrutaient les brumes. Son regard passa deux fois sur nous sans nous voir, et mes épaules se tendirent à chaque fois. Voyez-vous, l’ancien Bosquet des Reliques était fait de pierre et de lichen. Mais le nouveau, déplacé dans les bois ? Il avait eu à sa disposition une vie ancienne et vigoureuse. Des arbres qui étaient là depuis des siècles, voire plus. Et la conscience de Kavian s’était répandue en eux, créant… des échos. Les Puissants dont la Nuit et les biens constituaient les reliques du nom puisaient dans la vie des arbres, et formaient ces… choses.
À peine plus que des ombres, mais armées de Nuit et absolument impossibles à tuer. Même si on les pulvérisait encore et encore, tout ce qui se passerait, c’est que l’ombre se fondrait dans l’arbre jusqu’à ce que suffisamment de vie s’y accumule de nouveau pour qu’elle se manifeste. Il était possible de mettre un terme au phénomène en détruisant l’arbre, bien sûr, mais quiconque le faisait devait ensuite affronter le Puissant Kavian en personne. Aucun de nous ne bougeait, nous retenions même notre souffle, mais l’ombre continuait d’observer les brumes.
« Elle sait que quelque chose est là, murmurai-je. »
Dans mon dos, Masego secoua la tête en signe d’assentiment. Merde, impossible de passer tant qu’elle nous cherchait. Et elle était assez maligne pour remarquer la lumière du Miroir d’Ibrahim quand nous nous approcherions trop près de quelque chose ; ces créatures étaient connues pour attaquer les Puissants qui utilisaient des Secrets de dissimulation.
« Akua, dis-je. Détourne son attention. »
Un battement de silence, puis une incantation murmurée. Du coin de l’œil, je vis une lueur fantomatique fleurir sur notre droite, derrière les feuilles épaisses d’un aulne, et l’ombre la vit aussi. Sans hésiter, elle bondit dans cette direction, à la poursuite du sort, et je tirai vivement sur leurs vêtements pour qu’ils me suivent. J’ignorai la douleur dans ma jambe et me hâtai. Je voyais l’ombre s’acharner sur l’arbre, à présent, tandis que la lumière s’éloignait encore. Excellent choix de sort. Il ne nous restait plus qu’à…
Tomber sur un autre arbre-tombe, un orme tordu orné de deux stèles couvertes de squelettes, devant lequel se tenait une ombre armée d’une longue lance de cristal. Et elle allait certainement remarquer la lumière du Miroir d’Ibrahim sur les branches. Merde. Voilà pourquoi le brouillard avait essayé de nous pousser par ici. Il était juste assez intelligent et malveillant pour faire ce genre de chose.
« Restez en contact et courez, dis-je. »
Elle ignorait où nous étions sous nos illusions, mais cela n’avait aucune importance : elle fondit sur nous dans une explosion de Nuit, pulvérisant les trois sorts d’un seul coup. Je réprimai mon instinct de faire volte-face et de me battre, consciente que j’étais la seule à pouvoir nous guider à travers la brume. Je courus aussi vite que possible, et à chaque faux pas je maudis la longueur absolument inutile de leurs jambes par rapport aux miennes. Masego n’avait plus à maintenir les Miroirs et pouvait donc combattre lui aussi ; je sentis des déflagrations magiques éclater derrière moi tandis que je nous guidais à travers un enchevêtrement de branches qui me fouettaient le visage.
Akua jura, et un pin éclata sur notre gauche quand retentit le léger claquement d’un sort de protection qui se brisait. Je quittai le sentier et nous entraînai à travers les buissons, sans prêter attention aux épines qui déchiraient ma cape. Masego grogna, et je sentis son aspect se déchaîner ; quelque chose prit feu loin derrière nous. Regarde devant toi, Catherine, me rappelai-je. Je ne savais pas combien de temps nous courûmes ainsi, zigzaguant entre arbres, pierres et sentiers forestiers sinueux, mais lorsque nous nous arrêtâmes enfin, mon cœur cognait jusque dans ma gorge. Mon dos était trempé de sueur, mais nous avions enfin semé l’ombre.
« Nous sommes trop loin pour qu’elle nous suive, haleta le Hiérophante. »
Il était encore plus mal en point que moi, constatai-je avec une pointe de satisfaction. Akua, de son côté, n’avait même pas l’air d’avoir transpiré. Pff. Ne pouvait-elle pas être mauvaise à plus de choses ? Ça commençait à devenir agaçant. Nous reprîmes ensemble notre souffle, puis Masego tissa un nouveau jeu de Miroirs.
« Nous sommes proches, leur dis-je. C’est juste devant. »
Nous prîmes notre temps pour la dernière partie, sachant que c’était la plus dangereuse. Les feuilles mortes qui couvraient le sol de la forêt se firent plus rares, révélant une pierre lisse en dessous. Les arbres y avaient pris racine, fissurant la pierre et répandant les débris ; tous les trois mètres, il semblait que nous tombions sur une nouvelle tombe-arbre. Le dernier tronçon nous prit presque autant de temps que le reste : je n’avais aucune envie de courir une nouvelle fois, alors je nous fis faire des détours chaque fois que j’apercevais une ombre, plutôt que de risquer de nous faire prendre. Mais nous finîmes par arriver, et la silhouette d’une grande tour d’obsidienne émergea des brumes.
Elle n’était pas si grande que ça, remarquai-je en nous rapprochant un peu — avant de nous arrêter au bord des arbres, méfiants à l’idée d’être repérés par les Puissants qui devaient garder les lieux. La tour faisait peut-être dix-huit mètres de large et trois fois autant de haut, ce qui n’était pas négligeable, mais ne la rendait pas exactement gigantesque. C’était logique, si Kurosiv avait chargé ses serviteurs d’en bâtir plusieurs. Elle était bien en obsidienne, cela dit, assemblée non pas en blocs, mais en pièces polies comme celles d’un puzzle. La précision du travail était impressionnante. Mais, à mon grand désarroi, je voyais une foutue porte.
Un rapide coup d’œil me révéla qu’il y avait des fenêtres tout en haut, de grandes fenêtres donnant sur les quatre points cardinaux. Mais les gens assignés ici devaient-ils vraiment grimper à chaque fois qu’ils voulaient entrer ?
« Vous voyez un moyen d’entrer ? chuchotai-je. »
Akua secoua la tête, mais Masego fixait le mur avec son œil forgé par l’Été.
« Il y a des mécanismes dissimulés dans les pièces, liés à la Nuit, nous expliqua le Hiérophante. Les activer permettrait de libérer une dalle qu’on pourrait pousser. »
« Une porte secrète, dit Akua avec enthousiasme. Bien joué, Hiérophante. »
Elle prenait, songeai-je, un peu trop de plaisir à cette petite excursion.
« Tu peux la Saisir et l’ouvrir ? demandai-je.
— Oui, répondit-il après un instant. Mais il y a des gens à l’intérieur. »
« L’endroit est trop saturé de Nuit, avouai-je. Je ne peux pas distinguer les drows. C’est comme chercher de petites flammes dans un grand feu de joie. »
« J’en vois quatre au pied de la tour, dit le Hiérophante. Et quelques silhouettes au sommet, près des fenêtres, mais elles sont voilées. »
Il fallait quelque chose de puissant pour échapper à son œil ; c’était donc sûrement Kurosiv qui avait tissé une protection. Mieux valait éviter complètement le haut de la tour.
« Les deux parties de la tour sont reliées ? »
« Oui. Il y a aussi une chambre au milieu, ajouta Masego. L’autel sacrificiel. »
Je haussai un sourcil.
« Comment tu le sais ? »
« Il y a des rigoles pour le sang, répondit-il. »
J’avalai une grimace. J’aurais mieux fait de ne pas poser la question. Ça allait se compliquer, songeai-je. Il y avait forcément au moins un Puissant redoutable parmi les défenseurs ; il me faudrait probablement faire appel à la Nuit, ce qui vendrait la mèche. Il faudra les écraser vite, jeter un œil au rituel et filer, pensai-je. Nous n’avions pas le choix. Je me tournai vers eux et…
« Nous devons bouger, dit Masego. Ils sortent. »
Je clignai des yeux, surprise, mais ne protestai pas. Il y avait neuf drows dans la tour, et chacun des sept qui en sortirent était un rylleh. À leur départ, quand je pus les distinguer de la Nuit ambiante, j’en évaluai le nombre : il y avait non pas un, mais deux porteurs de sigil parmi eux. Ils partirent tous vers l’ouest, ne laissant que deux personnes à l’intérieur, au rez-de-chaussée. Lorsqu’ils furent passés, je posai enfin la question qui m’avait occupée tout du long.
« Qu’est-ce qu’ils vont faire ? marmonnai-je. Il ne devrait pas y avoir… »
Je regardai pour la première fois l’horizon oriental, maintenant que j’avais enfin un bon angle de vue, et m’interrompis. Un vaste panache de fumée s’élevait dans le ciel.
« Masego, dis-je d’un ton égal. Tu as mis le feu au Bosquet des Reliques ? »
« C’est l’ombre qui a mis le feu au Bosquet des Reliques, rectifia-t-il. Je n’ai fait que détourner les flammes. »
« Ah, sourit Akua, voilà pourquoi ils s’en vont. Ils doivent éteindre l’incendie avant que le Puissant Kavian ne devienne incontrôlable. »
« On va encore me coller ça sur le dos, pas vrai ? dis-je tristement. »
« Eh bien, dit Masego, tu m’as amené ici. Dans un sens, c’est donc ta faute. »
Petit morveux. Si j’avais eu le temps de lui en demander des comptes, je l’aurais fait, mais nous devions entrer et repartir avant le retour de l’ennemi.
« Faites-nous entrer, ordonnai-je. Akua, nous les frappons vite et fort. »
Nous nous plaçâmes sans heurt, Akua commençant déjà à incanter. Je ne le pouvais pas, car dès que je ferais appel à la Nuit, je serais démasquée. Masego avait omis de préciser que la dalle d’obsidienne dégagée mesurait trois mètres de haut, mais il utilisa tout de même la Nuit contenue dans les mécanismes pour l’ouvrir. Deux rylleh surpris, aux couleurs de Yeshara, nous apparurent alors, pointant leurs lances sur nous. Je fis appel à la Nuit, vite et profondément, et commençai à former un coin de flammes noires quand… le sort se défit ? La malédiction desséchante d’Akua frappa l’un d’eux à la poitrine et le fit tomber, mais l’autre bondit à travers la porte vers moi tandis que la Nuit me glissait entre les doigts.
Mais qu’est-ce que… merde ?
J’aurais pu recevoir une lance dans la poitrine si Masego n’avait pas de nouveau Saisi quelque chose, détruisant le Secret qui lui permettait de foncer à cette vitesse. Il chancela. Abandonnant l’idée de faire appel à la Nuit, je me concentrai sur mon Nom et frappai : mon épée jaillit du fourreau en un éclair et trancha le poignet qui se levait pour protéger le cou du rylleh. Akua le frappa d’une petite malédiction qui le fit convulser ; je retirai souplement ma lame et feintai. Il esquiva vers la gauche, et le tranchant de mon épée s’enfonça dans son crâne. Il convulsa de nouveau, sa Nuit se rassemblant, mais Masego détruisit le Secret en question avant qu’il puisse s’en servir.
« Catherine, dit Akua, qu’est-ce qui s’est passé ? »
Je serrai les dents.
« Je n’en suis pas sûre, avouai-je. »
Quoi que ce fût, ça avait failli me tuer. Nous nous dépêchâmes d’entrer, tous conscients que notre temps commençait déjà à s’épuiser, et découvrîmes une salle circulaire d’obsidienne. Toutes les surfaces, à l’exception des marches sculptées qui montaient vers la chambre centrale, étaient couvertes de glyphes, gravés dans la pierre précieuse puis remplis d’argent en fusion. La scène était saisissante, mais ce n’était pas ce qui avait arrêté mes deux mages. Masego fit quelques pas en avant puis s’immobilisa, son œil se déplaçant sans répit ; Akua, elle, fit lentement le tour de la salle avant de s’agenouiller devant le mur qui faisait face à la porte.
Je les laissai à leurs recherches et boitillai jusqu’au mur le plus proche, auquel je frappai une fois des jointures. Il était solide. Je me concentrai sur mon Nom et frappai avec mon bâton ; le bois d’if mort rebondit. Oui, c’était renforcé par la Nuit. Le choc n’était pas le même que si la paroi avait été en simple obsidienne. Toute la foutue tour avait probablement été bâtie avec ce matériau, qui s’y répandait comme des veines ; c’était pour cela que j’avais eu tant de mal à repérer les drows à l’intérieur. La détruire avec la Nuit me prendrait longtemps, et ce serait bien plus facile avec de la force physique pure — sauf que je n’en avais pas assez sous la main.
La tour ne tomberait pas ce soir, et demander à Masego de Saisir les fils qui la parcouraient, c’était prendre le risque d’impliquer Kurosiv. Cette mission resterait une reconnaissance ; autant en tirer le meilleur parti.
« Alors, qu’est-ce qu’on a ? demandai-je. »
Masego était plongé dans sa transe, perdu dans ses pensées ; je m’adressais donc à mon autre mage. Akua fronçait les sourcils, toujours agenouillée devant le mur couvert de glyphes d’argent.
« Ces tours sont des autels, dit-elle. Cela, c’est certain. »
« Des charniers pour nourrir Kurosiv, dis-je sans dissimuler mon dégoût. »
Autrefois, les Sœurs avaient fait de leur peuple tout entier un autel écarlate derrière l’Obscurité, mais ce n’était pas dans leur intérêt personnel. Ici, il ne s’agissait que de cupidité, pure et sordide.
« En effet, répondit la sorcière à la peau sombre, mais bien que telle ait été leur fonction jusqu’ici, cela ne semble pas être leur usage principal. »
« Voilà qui est inquiétant, marmonnai-je. Alors, quel est-il ? »
Akua avait l’air d’avoir mordu dans un citron lorsqu’elle se releva.
« Je ne peux pas le dire, avoua-t-elle. Ces glyphes ne sont structurés comme aucun de ceux que j’ai déjà vus. Les œuvres de Nuit ont une… syntaxe, Catherine, mais elle est totalement absente ici. »
« Parce qu’il ne s’agit pas d’un rituel des Premiers-nés, intervint calmement le Hiérophante. »
Mes doigts se crispèrent.
« Dis-moi que Kurosiv n’a pas été assez con pour emprunter un rituel à l’Horreur Cachée, suppliai-je. »
Masego s’approcha d’Akua sans me prêter attention et, après avoir réclamé son attention sans un mot, leva la main pour désigner une ligne de glyphes argentés.
« Là, dit-il. Et deux lignes plus bas, la moitié qui clôt le rituel. Tu devrais reconnaître ça. »
Ses yeux dorés suivirent ses indications, puis se plissèrent.
« Je n’arrive pas à croire que j’aie manqué cela, murmura Akua. »
« Tu as des yeux de chair, rétorqua Masego. Tu ne peux pas observer l’ensemble du motif d’un seul coup comme moi. Ce n’était qu’une question de temps avant que tu ne le reconnaisses. »
Je me raclai bruyamment la gorge, ce qui finit par attirer leur attention.
« Quelqu’un, dis-je lentement en détachant chaque syllabe, veut bien me dire que Kurosiv n’a pas été assez con pour emprunter un rituel à l’Horreur Cachée ? »
Leurs expressions n’avaient rien de rassurant.
« Ce n’est pas qu’un rituel, m’apprit Akua. »
« Tu as vu l’original de tes propres yeux, ajouta Masego. »
Je me figeai.
« Attends, tu veux dire… »
« Il semble, dit le Hiérophante, qu’il s’agisse d’une version modifiée du rituel qui a détruit le Royaume de Sephirah et fait de Trismégiste un dieu. »
Bon sang, me dis-je, n’était pas un juron assez fort pour décrire à quel point la situation venait de s’aggraver.
Quitter le territoire ennemi fut moins difficile que long.
Nous filâmes droit vers le nord aussi loin que possible, puis fîmes un détour jusqu’à l’un des canaux qui alimentaient Serolen et prîmes un bateau pour redescendre. Le trajet fut agréablement calme, ce qui me laissa tout le loisir de digérer ce que nous avions découvert. Je gardai le silence presque tout le temps, perdue dans mes pensées. Le Roi Mort avait-il vraiment livré son plus vieux tour à une rivale en devenir, ou le rituel cachait-il un piège ? Nous ne pouvions pas le savoir, puisque nous n’avions vu qu’une seule des tours, et je commençais à penser que cela n’aurait aucune importance.
Dans un cas comme dans l’autre, les Premiers-nés disparaîtraient. Que Kurosiv dévore leur peuple puis Sve Noc, ou que Neshamah achève d’arracher la Nuit comme il l’avait tenté à la bataille de Hainaut, le désastre pourrait nous faire perdre la guerre. Si le Roi Mort obtenait la Nuit, ce serait bien pire, mais même si Kurosiv parvenait à ses fins sans payer de prix caché, le jeune dieu s’en irait et libérerait toutes les armées qui assiégeaient Serolen pour renforcer Keter, alors même que la ville commençait à être assiégée.
À notre retour à la forteresse, je laissai mes compagnons derrière moi et me dirigeai directement vers le temple aéré au sommet, où les Sœurs avaient élu domicile. De l’extérieur, c’était un endroit fort simple, un carré grossier de pierre au toit à plusieurs niveaux et aux murs entièrement constitués d’arches. Mais l’intérieur n’était que Nuit brute et sauvage. Même lorsque j’avais essayé de dévorer le Livre de quelques petites choses, je n’en avais pas senti la présence avec autant d’intensité. Je ne voyais ni ne sentais plus rien, sinon une étendue noire sans fin à perte de vue, et c’est dans ce vide que les Sœurs vinrent à moi.
Les dieux, même les dieux mineurs, n’étaient pas sujets à la fatigue. Pourtant, en les regardant toutes les deux, j’eus l’impression qu’elles étaient épuisées.
« Nous déclinons, dit Komena, le regard dur. Le vent a tourné contre nous. »
Et je savais qu’elle disait vrai, car le manteau de la divinité pesait faiblement sur leurs épaules. Sa voix n’avait pas résonné de ces choses à demi comprises, sa simple présence ne m’avait pas fait frissonner. La Nuit avait souffert de la Ruine, puis avait été encore affaiblie par la trahison de Kurosiv. Elles étaient toujours des déesses, mais de bien moindre envergure qu’autrefois.
« Kurosiv n’est pas plus fort que vous, dis-je. Je pourrais encore le chasser de ses fidèles. »
« Pas encore, approuva doucement Andronike. »
« C’est pour ça qu’il faut les combattre maintenant, reprit Komena. Tu sais que c’est vrai, cœur de mon cœur. Si nous attendons que leur force surpasse la nôtre, nous ne pourrons que connaître la défaite. »
« Ils ne sortiront pas pour vous combattre aussi facilement, dis-je. Toute leur stratégie consiste à tenir leurs positions et à vous provoquer pour que vous attaquiez. »
C’était la conclusion à laquelle j’étais parvenue sur le chemin du retour. Au début, j’avais trouvé la stratégie de Kurosiv étrangement défensive, compte tenu du fait que le Roi Mort avançait vers le nord, en direction de Serolen, et qu’on ne pouvait jamais se fier aux intentions de Neshamah. Combien de temps pouvaient-ils vraiment se permettre d’attendre avant de devenir les seuls dieux des Premiers-nés ? Sauf que j’avais mal compris leur véritable objectif. Kurosiv n’en avait rien à foutre de ce qui arrivait aux drows ; il ne voulait que l’apothéose. Il dévorerait volontiers son propre peuple avant de s’en aller. Tout s’éclairait, à présent.
Si nous attaquions leur rive, le sang alimenterait les tours et renforcerait Kurosiv tandis que nos effectifs diminueraient. Si nous attendions, Kurosiv finirait son rituel et dévorerait tous ses fidèles avant d’attaquer Sve Noc.
« Nous ne sortirions pas vainqueurs d’un tel conflit, me dit Andronike, qui avait suivi mes pensées. Nous possédons un grand pouvoir, mais une grande partie est dispersée entre d’autres mains. Le nôtre serait encore moindre, mais… »
« Concentré, achevai-je en grimaçant. »
L’égoïsme avait ses avantages. Mais aussi ses faiblesses.
« La posture défensive ne fonctionne que si leurs sigils leur restent fidèles, dis-je. Et je doute que ces Puissants, même les plus endurcis, se réjouissent à l’idée d’être dévorés. Il faut organiser des pourparlers et révéler la vérité. »
Si nous parvenions à les convaincre en nombre suffisant, et à en rallier assez à notre cause, nous éviterions peut-être même un affrontement entre divinités. Il nous suffirait de reprendre les tours par la force et de les détruire avant que le sang versé ne nourrisse Kurosiv.
« Il est de ton devoir de tenter cela, reconnut Andronike. »
Je les dévisageai toutes les deux en fronçant les sourcils. Elles n’allaient pas m’en empêcher, mais aucune ne croyait que cela réglerait le problème. Pourquoi ?
« Tu es la Première sous la Nuit, dit sèchement Komena. Tu as été désignée pour tenter ce que nous ne ferions pas. »
Je décidai de laisser tomber. Leurs raisons leur appartenaient, la plupart du temps ; pourquoi en serait-il autrement cette fois ? D’ailleurs, j’avais une inquiétude plus pressante.
« J’ai essayé d’utiliser la Nuit quand nous étions à la tour, leur dis-je, mais ça n’a pas marché. »
« Nous le savons, répondit Andronike. »
Je levai les yeux au ciel.
« Savez-vous aussi répondre à la question que je ne devrais même pas avoir à formuler ? demandai-je. Qu’est-ce que les Enfers s’est passé ? »
Komena grimaça.
« La Nuit se désagrège, dit-elle. Ton Hiérophante l’a poussée au bord de la destruction, puis elle a été tiraillée dans trop de directions. »
Je grimaçai à mon tour.
« À quel point ? »
« Le pouvoir lui-même fonctionne toujours, le problème, c’est qu’il est investi, expliqua Andronike. Dans les Puissants, dans des œuvres, dans le trésor de Kurosiv. Si tout pouvait nous revenir et être redistribué, on pourrait réparer les choses, mais dans l’état actuel… »
« Nous devrons bientôt commencer à dévorer nos anciennes œuvres, dit Komena. Sinon, ce que tu as vécu se reproduira. »
« Il est difficile de prévoir où le manque se fera sentir, admit Andronike. Trop de volontés sont en jeu. »
La Nuit était donc en quantité limitée, et si trop de gens en prélevaient des morceaux pour les manier, il pourrait ne plus en rester assez pour quiconque essaierait d’y faire appel — même s’il en était capable. Cela ressemblait, songeai-je, étrangement au sort que les Sœurs avaient cherché à éviter : les Sages du Crépuscule empruntant plus qu’ils ne pouvaient rembourser.
« Nous ne sommes pas dupes de la ressemblance, dit froidement Andronike. »
Je levai une main en signe d’apaisement.
« Si on éventre Kurosiv, nos comptes ne seront plus dans le rouge, c’est ça ? demandai-je.
— Dans l’ensemble, oui, répondit Komena. »
« Alors, on commence par là, dis-je d’un ton sombre. Et on réparera le désastre quand on aura sa tête au bout d’une pique. »
Les Corbeaux ne m’avaient pas choisie comme héraut sans raison : je ne sentais chez eux que l’accord le plus inflexible avec ce plan.
Même les Premiers-nés, dont la notion de paix se rapprochait davantage de la trêve, savaient tenir des pourparlers.
La diplomatie des drows consistait généralement à menacer d’anéantissement si l’adversaire ne se rendait pas sur-le-champ, parfois à exiger son exil ou la remise de Puissants destinés à la récolte, mais cela se passait entre sigils. Depuis la chute de l’Empire toujours ténébreux, rien ne s’était vraiment rapproché de l’ampleur des pourparlers que nous demandions, car, avant l’exode, les drows avaient vécu unis sous l’autorité de Sve Noc. Enfin, divisés sous Sve Noc, à vrai dire, mais son autorité suprême n’avait jamais été contestée. À présent qu’il y avait des sigils sous Kurosiv et d’autres sous notre bannière, la situation se compliquait quelque peu.
Nous nous accordâmes sur dix Puissants de chaque côté, car réunir plus de vingt individus de cette engeance querelleuse en un même lieu aurait inévitablement provoqué des affrontements. Les trois des Dix Généraux présents en ville — Ysengral pour nous, Ishabog et Moren pour eux — étaient des choix évidents, tout comme Rumena. Le sigil n’avait peut-être pas de rang parmi les Dix et avait plutôt servi sous mes ordres comme commandant de l’Expédition du Sud, mais il était comparable, voire supérieur, à nombre de leurs membres. Les autres places revinrent à de puissants porteurs de sigil, au cas où les choses tourneraient au combat, et à moi.
Nous nous retrouvâmes au centre-ville, en territoire contesté, dans un magnifique vieux temple appelé le Rivage Vide. Il était entièrement fait de bois, ce qui était rare avant l’exode. L’extérieur arborait des couleurs vives, tandis que l’intérieur avait été peint avec un talent si prodigieux qu’il donnait l’illusion d’un lac au milieu de la nuit. Et pas une nuit de l’Everdark : on y voyait même des étoiles lointaines. C’était d’une beauté exceptionnelle, et même si aucun lieu n’était véritablement sacré pour les Premiers-nés, la plupart des Puissants hésiteraient avant de déclencher un conflit susceptible de détruire cet endroit.
C’était nous qui avions convoqué les pourparlers ; après les habituelles démonstrations de force — je m’abstins, sachant que je ne maîtrisais pas assez le crépusculaire pour risquer de m’aventurer dans ces échanges d’insultes rapides —, il nous revenait d’expliquer pourquoi tout le monde était rassemblé. Je pris alors la parole.
« Sculpteur de tombes, ordonnai-je. »
La Nuit flamba, et les Puissants se raidirent à cette sensation. Derrière moi apparut un mur d’obsidienne couvert de glyphes argentés. Exactement le même que celui que nous avions trouvé au cœur de la tour. Nos adversaires s’agitèrent un peu, mais aucun des Généraux ne sembla surpris. Ils avaient déjà compris le but de notre visite de la veille.
« Je vais parler franchement, dis-je. Cet ouvrage n’est pas l’œuvre de l’entité qui se donne le titre de Loc Ynan. C’est un rituel créé par le Roi Mort, dont le but est de faire naître un dieu de la mort d’un peuple tout entier. »
Un silence s’installa de l’autre côté.
« Vous mourrez les premiers, repris-je sans détour. Et nous aussi. Le Donneur de Destin vous révélera bientôt le sort qu’il réserve vraiment aux Premiers-nés. »
Je m’étais attendue à toutes sortes de réactions à cette révélation. Le déni, le désarroi, peut-être même la violence. Il n’était pas non plus exclu que Kurosiv considère la partie perdue et tente de dévorer immédiatement ses fidèles. Mais, au lieu de cela, je récoltai… des rires.
« Voyez, dit Moren Bleakwomb avec un sourire moqueur, c’est comme prédit. Maintenant qu’ils échouent à nous vaincre, ils recourent aux plus viles ruses. »
Mes doigts se crispèrent.
« Ce n’est pas une ruse, dis-je sèchement. Je suis prête à… »
« Même si vos faux dieux vous ont trompée, humaine, cela ne change rien, dit Moren en prononçant le mot comme une insulte. Nous connaissons la vérité. Sve Noc a déjà essayé de nous dévorer, et tu crois que de douces paroles nous feront renoncer à notre protection ? »
Tout dégringola à partir de là.
Nous repartîmes sans combattre, au bout du compte, mais nous avions perdu la face et rentrâmes, furieuses en silence. Les Sœurs m’avaient caché quelque chose, quelque chose qui avait transformé tout cela en entreprise vaine, et je les confrontai à cette petite omission. Aucune des deux ne se laissa impressionner par ma colère, mais elles daignèrent tout de même m’expliquer.
« Quand des sigils ont commencé à faire défection, nous avons pris des mesures, dit Komena. »
Mes lèvres s’amincirent.
« Vous avez tenté de drainer la Nuit des traîtres, dis-je. Comme ils le prétendaient. »
« Cela a échoué, répondit franchement Andronike. Certains sont devenus des nisi, mais la sangsue était prête. Elle s’est arrogé la maîtrise de ce que tu appelles les “clous” et nous a coupées des traîtres. »
Je me frottai l’arête du nez. Bien sûr, l’existence des clous était un secret que seuls quelques-uns connaissaient. Alors, quand Kurosiv avait dit à ses fidèles qu’il fallait des tours pour tenir Sve Noc à distance, ils n’avaient eu aucune raison d’en douter. Et si j’étais une divinité ambitieuse, je simulerais même quelques drainages pour rappeler à mes sujets pourquoi il est si important de garder les autels humides. Je compris soudain pourquoi les Sœurs m’avaient laissée me présenter à ces pourparlers sans m’avertir. La faiblesse. C’était pour la même raison qu’elles avaient envoyé Ivah me parler de l’effondrement de l’Obscurité au lieu de m’en informer par des rêves. Elles avaient honte de paraître faibles devant moi.
Aucune des deux ne releva cette pensée, et ce n’était pas faute de l’avoir remarquée. Je pris leur silence pour un aveu tacite. Pas tout à fait de quoi leur pardonner de m’avoir laissée me ridiculiser, mais assez pour que je veuille bien changer de sujet.
« Nous avons été prises de vitesse, dis-je. Les sigils déserteurs n’ont aucune raison de nous croire et toutes les raisons de s’en méfier. »
Kurosiv préparait son coup depuis bien plus longtemps que je ne le croyais, et le faisait avec une sacrée intelligence.
« Nous devons nous préparer à la guerre, dit Komena. Tout se jouera aux crocs, Catherine Foundling. »
Elle parlait d’une guerre entre dieux. Kurosiv et les Corbeaux se déchireraient pour le contrôle de la Nuit, détruisant probablement la majeure partie de leur peuple au passage. Mes déesses ne voulaient pas massacrer les leurs, mais elles préféraient encore cette issue à celle où l’usurpatrice les avalerait. Je serrai les doigts, puis les desserrai.
« Non, dis-je enfin. Il nous reste une dernière carte à jouer. »
Nous en étions au meurtre de dieu, à présent, et j’avais justement amené à Serolen le meilleur spécialiste de cet art de toute la Calernie.
Ce ne fut pas difficile de trouver Masego. Il était de nouveau dans son laboratoire, en train de disséquer un autre cadavre. Comment il parvenait à se procurer des corps frais était une question que j’avais décidé de ne pas poser. Je m’installai dans le fauteuil qu’il avait probablement laissé là principalement pour mes visites, puis gémis en étirant mes membres fatigués. Il ne se retourna pas, mais je sentis son œil se poser sur moi à travers l’arrière de son crâne avant de revenir au cadavre.
« Nous ne pouvons pas empêcher le rituel d’avoir lieu, lui annonçai-je. »
Masego interrompit son examen, laissant ouvert le thorax du drow dont il étudiait les organes internes, maintenu par un dispositif d’acier.
« Je m’en doutais, répondit le Hiérophante. Le dilemme qu’ils nous imposent est astucieux. La guerre, qui détruirait les tours, pourrait assez renforcer Kurosiv pour lui permettre de tuer Sve Noc, tandis que laisser notre ennemi agir à sa guise l’assurerait de dévorer le reste de la Nuit, puis tes patronnes. »
Je ne fus pas du tout surprise qu’il ait compris. Masego se désintéressait peut-être complètement de la guerre en temps normal, mais le meurtre de dieu faisait exception. À ses yeux, il s’agissait d’un casse-tête réellement intéressant à résoudre, voire de quelque chose qui ressemblait davantage à un duel d’escrime.
« La diplomatie a échoué, dis-je. Nous avons essayé de prévenir les sigils de Kurosiv, mais ils avaient répandu leur version des faits bien avant que nous sachions même qu’il fallait la contredire. »
Il haussa un sourcil.
« Et quelle était leur excuse ? »
« Sve Noc a tenté de drainer la Nuit des rebelles quand les premiers ont levé leurs bannières, dis-je. Ils prétendent que les tours servent à empêcher que cela ne se reproduise. »
Les Puissants rebelles se doutaient probablement que Kurosiv prélevait sa part, mais le fait que nous soyons venus leur demander de démolir les tours avait sûrement renforcé leur conviction qu’elles devaient rester debout à tout prix. Nos paroles avaient semblé être une tentative de leur porter le coup fatal, maintenant que nous perdions, plutôt qu’un effort pour leur sauver la peau. Masego émit un son amusé.
« Ainsi, les rares Puissants capables de déchiffrer certains glyphes reconnaissent les passages concernant le drainage et les croient, dit-il. Nous devrions peut-être envisager de soutenir ce Kurosiv, Catherine. Il semble assurément plus compétent que les autres aspirants dieux. »
« Ce n’est pas une option, dis-je fermement. »
Même s’il était possible de convaincre Kurosiv de se retourner contre le Roi Mort et de ne pas dévorer son peuple, cette créature était d’une indigne confiance et ses idéaux m’inspiraient le dégoût. De plus, à long terme, je ne ferais qu’ajouter un nouvel ennemi au nord de Procer. Non, il n’y avait aucun marché à conclure. Et puis, les Sœurs étaient peut-être une paire de corneilles meurtrières et voleuses, mais c’étaient mes corneilles meurtrières et voleuses. Nous étions entrées ensemble dans ce cauchemar et nous en sortirions de même.
« Dommage, haussa les épaules Masego. Alors, quel est notre plan ? »
« Si nous ne pouvons pas empêcher le rituel, dis-je, alors il ne nous reste qu’une option. »
Il se pencha en avant, le visage illuminé.
« Nous l’usurpons, dit le Hiérophante d’un ton satisfait. Voilà une idée très intéressante. »
« Nous sommes venus ici pour rassembler la Nuit originelle, de toute façon, lui rappelai-je. Nous pouvons faire d’une pierre deux coups. Quand Kurosiv essaiera de dévorer les Premiers-nés, nous rendrons plutôt toute la Nuit à Sve Noc et repartirons de zéro. Nous nous débarrasserons de la Barde, réglerons nos affaires et partirons rejoindre le combat à Keter. »
« Cela devrait être possible, réfléchit Masego. »
« Parfait, dis-je avec un grand sourire. Nous pourrons repartir avec une armée de drows revigorés dans notre sillage, ce qui nous… »
« Ah, tu ne m’as pas compris, l’interrompit distraitement Zeze. C’est possible si, comme Kurosiv, tu es prête à tuer tous les drows vivants pour y parvenir. »
Mon sourire s’effaça.
« Partons du principe que je ne suis pas prête à faire ça, dis-je. »
« Alors, tu attends trop de moi, répondit-il franchement. Je ne connais pas assez bien la Nuit ni le travail des âmes pour atteindre le degré de précision que tu exiges. »
Il marqua une pause.
« Je pourrais peut-être réduire les pertes à quelque part entre deux tiers et quatre cinquièmes, ajouta finalement Masego. Pour faire mieux, il me faudrait l’aide d’Akua. »
C’était une bouée de sauvetage, et je m’y agrippai avec empressement.
« Mais avec son aide, vous pourriez faire mieux, dis-je. »
« Sans doute, répondit-il. Elle a l’expérience de la mise en système des pouvoirs de dieux mineurs, qui me manque, et ses dispositifs à Liesse étaient si précis que je les croyais irréalisables. Quant au travail des âmes, nous avons exploré des branches différentes de cette discipline ; il est concevable qu’elle connaisse une méthode pour retirer les clous sans danger que je ne connais pas. »
« Alors, vous allez vous en charger tous les deux, dis-je. Tout le reste passe au second plan, Zeze. Vous aurez tout ce qu’il vous faut, et même si le Roi Mort frappe à nos portes, je veux que vous continuiez à travailler sur notre rituel d’usurpation. »
Il n’avait pas l’air très heureux qu’on l’interrompe alors qu’il étudiait la physiologie des Premiers-nés, mais le genre de travail que je lui demandais ne lui déplairait pas. S’il n’avait pas déjà été plongé dans son propre projet, je le soupçonnais même d’être impatient de s’y mettre.
« Je vais la prévenir moi-même, poursuivis-je. Pour commencer, il vous faut quelque chose ? »
Son œil lumineux pivota vers moi, visible sous le tissu.
« Des cobayes vivants, répondit le Hiérophante. Attends-toi à des morts. Nos premières tentatives de retirer les clous ne seront probablement pas sans traumatisme. »
Mon ventre se noua, mais j’acquiesçai lentement. Je demanderais des volontaires qui connaissaient les risques. Mais si je n’en trouvais pas assez ?
Eh bien, nous verrions jusqu’où j’étais prête à aller quand l’extinction nous menaçait.