Chapitre 589
La trame de l’Arcadie se fissura autour de moi et je souris. J’étais si près du but.
Le Livre des choses luttait avec acharnement contre l’assaut implacable de la Nuit, mais il avait entamé une lente descente vers la défaite dès qu’un premier tentacule s’était glissé par une fissure. La puissance de l’artefact était contrainte d’une manière littéralement inhumaine, avec une précision inaccessible aux mains des mortels. Mais même le plus dur des noyaux finissait par céder si on le martelait assez longtemps. Tout défoncer par la force aurait pris des jours, peut-être même une semaine entière, mais ça n’avait jamais été le plan. Toute la Nuit que je pouvais canaliser en une pression inlassable, sans avoir à guider le rituel, n’avait servi qu’à créer ces fissures.
Le travail de précision venait ensuite : élargir les craquelures et démanteler les défenses autour du Livre, éclat après éclat. Je pouvais m’éloigner un moment et laisser la force brute reprendre le dessus, mais j’avais enjolivé la vérité en disant aux autres que le rituel pouvait s’achever sans moi. Techniquement, c’était vrai, mais si je voulais en finir ce soir, il faudrait que je m’y implique personnellement. C’était pour ça que j’avais rassemblé ma bande de vaillants défenseurs vilains : une fois que j’aurais échangé quelques coups avec Hanno et Cordelia, il me faudrait des gens pour me couvrir pendant que je m’attaquerais à étouffer la divine Lumière de l’espoir. Façon de parler, bien sûr.
… Enfin, probablement. Il m’aurait fallu plus de puissance que ça si j’avais vraiment tué l’espoir, me rassurai-je.
Et le fait est qu’au fond, je ne m’étais pas vraiment attendue à ce que ça marche. J’avais bafoué tout ce qu’on m’avait enseigné : j’avais ricané au sommet d’une tour volante, entamé un rituel titanesque et bancal pour détruire quelque chose de Bien, alors que des héros étaient à portée de chevauchée, et j’avais monologué à tout-va devant des gens qui auraient pu passer pour mes rivaux, à condition de plisser un peu les yeux. En d’autres termes, je m’étais comportée d’une façon qui aurait fait se retourner mon père dans sa tombe, s’il n’avait pas fini sur un bûcher. Et pourtant, j’étais là, seule dans une pièce si profondément noyée dans les ombres qu’elle aurait aussi bien pu être le ciel nocturne, à éventrer la carapace du Livre qui brillait comme une étoile furieuse, et j’étais en train de gagner.
Le Livre s’embrasa, effaçant un instant jusqu’à la moindre ombre, mais je ricana.
« Tu n’aurais pas dû faire ça, lui dis-je. D’accord, ta source de puissance est, à ce que je peux en juger, presque inépuisable, mais ton débit… »
La Lumière ardente vacilla soudain et, dans cet instant de faiblesse, la Nuit absorba tout ce qu’elle avait perdu, et davantage. Le Livre se débattit, s’embrasant encore deux fois, mais à chaque fois, la flambée dura moins longtemps et céda davantage de terrain ensuite.
« Comme je le pensais, ton débit est limité, dis-je au Livre. Comme des veines, tu vois ? Alors, quand tu m’attaques avec tout ce feu pour essayer de me chasser de la pièce, tu fais passer bien plus de sang dans ces veines qu’elles ne sont censées en contenir. Tu les fais éclater. »
Le Livre palpita, les ombres frémissant autour de lui.
« Tu t’es abîmé tout seul, fis-je d’un ton réprobateur. »
Et il élargit ses veines pour me laisser m’y faufiler, mais je n’allais certainement pas le prévenir. Je ne savais toujours pas au juste à quel point l’artefact était intelligent. Pas sensible, à ce que je pouvais en juger, mais loin d’être inerte. Il y avait là une volonté, aussi stupide et aveugle fût-elle.
Me penchant en avant, je tirai sur la Nuit. La parcourir couche après couche m’aurait pris trop de temps, surtout la coquille plus serrée, près du Livre lui-même, mais j’avais creusé en profondeur plutôt qu’en largeur : je n’avais qu’à atteindre l’artefact pour en finir, pas à le mettre à nu. Mon œil de chair était à demi fermé, aveuglé par la Lumière, mais sous mon bandeau, la Nuit tourbillonnait et me laissait voir par une centaine d’autres yeux. Ainsi, il m’était plus facile de choisir mon angle, de me glisser entre deux éclats déchiquetés — invisibles même à mes tissages, seulement dessinés par la pression de la Nuit contre eux — et de m’insinuer dans une fissure. Pas assez profondément, à mon avis, mais je savais comment y remédier.
« Des crochets », ordonnai-je en fronçant les sourcils.
Comme mille petites mandibules, la Nuit s’insinua dans la fissure et mordit l’éclat, s’ancrant dans la puissance. Telle une ligne de pêche, j’en déroulai des cordes de Nuit que je laissai pendre derrière moi dans les grands courants d’obscurité, puis je fis rouler une épaule. Il ne me restait plus qu’à y mettre tout mon poids. Tous mes yeux fermés, j’expirai doucement et vidai mon esprit. Les distractions s’évanouirent une à une, englouties par les ténèbres, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une pensée simple : tirer. Je m’y abandonnai, la laissai me remplir à ras bord pendant ce qui dut être cent ans.
Un craquement sonore m’arracha à cet état, et le bruit se répercuta dans la trame de l’Arcadie. Un long éclat fin se détacha sous la pression immense et s’envola, disparaissant dans les courants de la Nuit. Je sentis la tapisserie de l’Arcadie s’amenuiser autour de moi, comme un tapis qu’on aurait utilisé pour découper de la viande. La Création aurait été plus solide, mais j’avais choisi l’Arcadie parce que ses règles étaient plus souples dès le départ. Elle tiendrait assez longtemps, pensai-je en me penchant encore davantage. Il ne restait qu’une petite coquille lisse, pas plus large que mon pouce, entre moi et le Livre.
Encore un bon coup et j’y étais. Je tendis ma volonté ; la Nuit ondula autour de moi et je trouvai l’Archère.
« Rapport », ordonnai-je.
« Une bande de héros arrive des collines, répondit Indrani. Ils ont capturé le Conjurateur royal, apparemment, mais les chevaux ont du mal sur les sentiers escarpés. Le reste de nos invités est contenu. »
Je n’avais qu’un nombre limité de bandes de cinq que je pouvais repousser ce soir ; mieux valait donc en finir au plus vite. J’avais laissé toutes les chances possibles aux aspirants gardiens. S’ils ne s’en sortaient pas maintenant, ce serait leur faute.
« Fais ce que tu peux pour les ralentir, dis-je.
Il y eut un silence.
« Cat, qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Indrani.
« Rien », mentis-je avant de rompre le lien.
En baissant les yeux, je vis mes mains trembler. À cause de l’effort, me dis-je. Pas à cause de ce que j’allais faire : tenter de voler le pouvoir d’En Haut et de l’engloutir tout entier. Je serrai les poings.
« C’est la moins mauvaise des solutions, dis-je au Livre. Mes fondations seront fragiles, d’accord, mais j’aurai la puissance nécessaire pour affronter le Roi Mort. »
Seulement pas, pensai-je, celle de lui survivre. Quand deux monstres sans pareils entraient dans l’arène, il ne pouvait en résulter que des ruines. Je n’en étais pas sûre, je ne pouvais pas l’être, mais c’était ce que me soufflait mon instinct, et ces derniers temps, il se trompait si rarement. J’emporterais une force fragile dans la bataille, et l’Horreur Cachée me le ferait payer. Peut-être m’en sortirais-je malgré tout, en rampant simplement dehors, brisée, mais les chances penchaient de l’autre côté. Je fixai mes mains jusqu’à ce qu’elles cessent de trembler.
J’avais dépassé de quelques cimetières l’heureuse fin.
« Alors tentons le coup, murmurai-je, et voyons où ça me mène. »
La puissance me vint aisément : la Nuit aimait les batailles gagnées. Celle du Livre était lisse comme une coquille d’œuf, sans la moindre faille, mais j’avais déjà réussi à la briser. Le bélier s’abattit, et le globe meurtri gémit sous le poids, tandis que je maniais la puissance de la manière la plus simple et la plus brutale qui soit. J’attendis, observant par une centaine d’yeux et par le mien, suivant la forme de cette puissance tandis qu’elle se déformait sous la pression. Et, enfin, se fendillait. Une petite cassure, plutôt sur la courbe de la dernière coquille qu’à l’intérieur, mais elle creusait un léger renfoncement.
Je tendis ma volonté, changeant la pression en liquide, tandis que la Nuit s’engouffrait dans l’ouverture avant qu’elle ne se referme. Ça ferait l’affaire. Le levier était faible, mais avec assez de force pour l’actionner, cela pouvait suffire. Je tissai crochet après crochet, resserrai le tissage et levai le bras. Je pris les grands courants dans ma main, fermai les yeux et tirai. Étais-je dans les ténèbres, ou étais-je les ténèbres ? Difficile de savoir où s’arrêtait la frontière. Mon propre cœur me semblait lointain, comme si j’étais immergée, mais j’avais une bouée de sauvetage : les cordes de Nuit dans ma main, qui tiraient sur moi comme j’avais tiré sur elles.
Je revins au monde au son d’un craquement qui résonna comme un cri. La coquille se fissura et éclata tandis que j’expirais, et que les tentacules de Nuit tiraient, fouillaient et déchiraient le tout. Tant d’efforts, pensai-je en ouvrant les yeux, pour ne découvrir qu’un morceau du Livre des choses pas plus gros qu’un pouce. Mais il était à découvert, et je tendis la main vers le livre relié de cuir. La Lumière brûlait, un soleil hurlant d’indignation à l’idée que j’ose l’obscurcir, mais j’avais voilé des soleils plus grands que celui-là.
« Tombe », ordonnai-je, et la Nuit obéit.
La Lumière ne céda pas un pouce, même noyée dans les ténèbres, mais les ténèbres savaient attendre. Comme une bougie privée d’air, je la regardai brûler, brûler, brûler jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus rien à consumer qu’elle-même ; puis son orgueil la dévora de l’intérieur. Jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un point, une braise, et que sa lueur s’éteigne. J’avais gagné.
Bon sang, j’avais gagné.
Le cuir était froid sous mes doigts. Aveuglée par la colère, j’arrachai la braise du livre et la regardai dépérir. Je tenais le point de Lumière dans la paume et regardai à travers la Nuit, vers le seuil de ma tour dans ce royaume et dans l’autre. La lune brillait d’un éclat aveuglant, rideau pâle, mais deux silhouettes tranchées se dessinaient à travers elle. Le Prince de Rhenia et l’Épée du Jugement franchissaient le seuil ensemble.
« Bien, dis-je. Bien. Maintenant, finissons-en. »
Je veillai à ce qu’ils montent les escaliers sans encombre.
Les ténèbres s’écartèrent devant eux, comme une marée qui se retirait, et j’entendis leurs pas sur la pierre bien avant qu’ils ne franchissent la porte et pénètrent au cœur de la tour. Aucun des deux ne se pressait, aucun ne traînait : leur rythme avait la régularité d’un tambour. Il avait quelque chose d’inéluctable. Lorsqu’ils arrivèrent enfin, pénétrant dans une mer de Nuit que seule éclairait la braise dans ma paume, le jeu des ombres découpait leurs silhouettes jusqu’à l’os. Comme si seule leur essence était éclairée, le reste étant revendiqué par les ténèbres.
Hanno of Arwad, le grand chevalier aux mains calleuses d’un ouvrier. Son épée à son côté n’était qu’un trait, ses yeux une seule ligne de calme. Cordelia Hasenbach, la princesse au dos droit comme une flèche. Le menton relevé, les yeux bleus brûlant d’un froid éclat.
Aucun d’eux ne recula devant les ténèbres.
« Vous êtes en retard, dis-je.
Ma voix résonna dans la Nuit, seule chose qu’elle n’engloutissait pas. Non, les mots se répercutèrent dans la pièce jusqu’à ce que leur toute dernière note s’éteigne, avec une étrange ressemblance au croassement des corbeaux. Je sentis des serres s’enfoncer dans mes épaules, la présence de Sve Noc pesant de tout son poids. Mes patronnes divines m’accordaient leur attention.
« Mais pas trop tard », répondit-il.
Son mouvement dessina une forme dans la lumière : la ligne de sa mâchoire et la longueur de l’épée toujours au fourreau.
« Ça, je n’en suis pas si sûre, dis-je. Mais au moins, vous êtes tous les deux arrivés jusqu’ici. »
« Des ours dans la fosse, dit-elle d’un ton égal. Nous avons vu. Il y a une différence entre ne rien voir venir et être aveugle. »
Une traînée d’or pâle sur son front, le murmure d’une longue jupe contre la pierre.
« Et qu’est-ce que vous voyez ? raillai-je.
« La dame aux longs fils, qui tire encore dessus, répondit-il. Elle empoisonne la coupe que nous allons tous boire. »
Les lèvres fermement serrées, le terne éclat d’une boucle de ceinture.
« Bien trop peu, dis-je. Et bien, bien trop tard. Si tout ce que vous avez, c’est ce que je vous tends… »
Mes doigts se refermèrent sur la braise de lumière, des côtes d’ombre projetées sur mon visage. Je ne terminai pas ma phrase, ne l’écrasai pas tout à fait pour l’avaler d’un coup, mais l’avertissement était clair. Mieux valait la tyrannie qu’un pâle opposé. Cette erreur-là, au moins, la plupart des habitants de Calernia y survivraient.
« Et si vous refermiez la main, que deviendriez-vous, à votre avis ? demanda-t-elle.
Des boucles en cascade sur le brocart, une dent qui mordait la peau jusqu’au seuil de la douleur.
« Le mal nécessaire », souris-je, toutes dents dehors sous la capuche. « Vous devriez y être habitués, maintenant. »
« Vous l’êtes, répliqua-t-il, sans détour. C’est pourquoi vous vous emparez de tout, même quand vous ne le devriez pas. »
Des cheveux coupés court, qui laissaient voir la peau en dessous, un pan de tissu pendant de son bras.
« Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? le défiai-je. Je vous ai prévenus. Je parie que vous pourriez être à la hauteur des fanfaronnades de vos dieux, partager une victoire, mais je ne vois rien de tel devant moi. »
« Vous ne voyez rien, dit-elle. Parce que vous êtes toujours dans la fosse. »
Une pommette comme une garde d’épée, une manche bleue dissimulant une main. Je faillis rire au nez de Cordelia. Évidemment que j’étais toujours dans la fosse. J’y avais commencé, à saigner pour de l’argent, et il y avait fort à parier que j’y mourrais aussi. Ce n’était pas parce que la fosse était plus grande et ses brutes plus coriaces que quoi que ce soit avait changé.
« Vous avez échoué, dis-je, avec un regret sincère dans la voix. Aucun de vous ne tiendra debout. Il ne reste plus qu’une seule voie. »
À travers, pensai-je.
« C’est vrai, admit-il. Si vous agissez seule. »
Un bref instant, entre deux côtes, je distinguai toute sa silhouette : meurtrie, mais pas vaincue. Il se tenait avec une assurance fragile. Ils n’avaient pas encore perdu. Je les observai d’un œil plissé, les scrutant de tous côtés, mais eux aussi n’étaient que demi-ombres au fond des ténèbres.
« Alors je vous le redemande, dis-je. Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? »
« Négociez, Gardienne de l’Est, dit-elle. N’avez-vous pas l’Ouest devant vous ? »
La moitié de son corps se trouvait dans la lumière, comme coupée en deux : or, hiver et bleu resplendirent pendant un battement de cœur.
« Négocier plutôt que prendre. »
Puis elle disparut, sa robe flottant derrière elle tandis qu’elle regagnait les ténèbres. Mes doigts, ceux qui tenaient encore la Nuit, se crispèrent. Des nœuds se formèrent autour d’eux. Elle était sérieuse, songeai-je, et Hanno ne la contredisait pas. Ils étaient fous.
« La moitié du monde ? méditai-je. Ça coûtera cher. »
« Est-ce une excuse pour voler à la place ? demanda-t-il.
La bonne main sur l’épée du Bien, une épaule qui se tendait.
« Je veux bien écouter, répondis-je avec un haussement d’épaules nonchalant. Qu’est-ce que vous voulez en échange de votre moitié ? »
« Renoncez au pouvoir, me défia Cordelia Hasenbach. Vos mains ne devraient pas tout tenir : quelqu’un d’autre doit mener les Damnés. »
Une lueur fugace, mais je ne vis que ses yeux : froids, bleus et durs comme le fer pour lequel son peuple avait jadis nommé des rois. Vous voulez que je me retire, pensai-je. Que je devienne la seule gardienne des Accords et que je me lie les mains avec mes propres règles. Il y aurait des capitaines pour En Haut et En Bas, mais je n’en serais pas une : je servirais plutôt d’arbitre entre les deux. Mes doigts se crispèrent davantage. Comprenait-elle seulement l’étendue du pouvoir qu’elle me demandait d’abandonner ? J’abdiquais déjà mon trône ; fallait-il aussi que je brûle jusqu’au dernier lambeau d’influence que je détenais ? Ce qu’elle décrivait ne me laisserait aucune autorité en dehors des Accords. Eux garderaient leurs partisans, abandonnant des prétentions creuses en échange de la source même de mon pouvoir.
« Et pendant que je me coupe les jambes, vous garderez vos sièges, bien sûr », répondis-je.
Je secouai la tête, amusée avec amertume.
« Vous autres, vous ne pouvez jamais vraiment perdre, n’est-ce pas ? dis-je avec le sourire de mon père.
« Et vous, vous le pouvez ? rétorqua Hanno of Arwad.
Dans la lumière, je ne vis que sa main, les doigts coupés jusqu’à la phalange. La propre concession de Hanno.
« À l’aube de votre plus vieille ruse, une autre victoire en ruine, dit-il, êtes-vous capable de faire un compromis malgré tout, Catherine Foundling ? »
La Nuit bouillonna sous l’effet de ma colère. Encore un héros sorti du froid, qui venait me demander de faire un pas vers lui après qu’il en avait fait un vers moi quand j’en avais parcouru mille. Encore un ami de beau temps qui exigeait mon manteau. Mes doigts se refermèrent davantage sur la braise, les côtes d’ombre se rapprochant.
« Un compromis exige que les deux parties cèdent, lâchai-je. Qu’êtes-vous prêts à abandonner ? »
Tous deux se tenaient au bord de la lumière, à peine plus que des silhouettes. Nous étions trois, autour du cœur du Livre, comme trois inconnus blottis autour d’un feu.
« J’abdiquerai tout pouvoir en Procer, dit Cordelia. Et je passerai le reste de ma vie à Cardinal, au service des Accords. »
« Les lois devront s’appliquer aux Nommés, dit Hanno. Je vouerai mon épée à cette tâche, sous votre autorité. »
Je reculai d’un demi-pas. Tout perdre, m’avaient-ils demandé. Et maintenant, ils offraient tout en retour. Une solution simple, mais ses ramifications s’étendaient au fil de mes pensées. Elle bâtirait Cardinal comme une ville et comme l’ossature des Accords : les écoles et la bureaucratie. Et lui ferait de lui-même l’exécuteur des lois auxquelles tous les Nommés devraient se soumettre, celui qu’on enverrait au cœur du danger quand une horreur s’échapperait. Tous deux apporteraient une légitimité que je n’avais tout simplement pas, moi qui n’étais qu’un seigneur de guerre. Mais ils seraient aussi un nœud coulant autour de mon cou : je ne pourrais demander de sombres forfaits à cet exécuteur, ni préparer de conquêtes au-delà de cette chancelière.
Des ailes et une ancre à la fois. Une solution élégante et équilibrée.
Il me suffisait simplement d’accepter d’abandonner jusqu’au dernier grain d’autorité en ma possession, hormis des traités qui n’étaient encore que de l’encre sur du parchemin. De laisser échapper tout ce pour quoi je m’étais battue depuis cette nuit où j’avais failli mourir étranglée dans une ruelle. Des serres me labouraient les épaules. Mes déesses observaient, attendant. Elles voulaient entendre ma réponse. Je regardai les deux silhouettes dans la lumière déclinante, sentant le poids de leurs regards et de leur silence, me demandant si les Sœurs avaient éprouvé la même chose cette nuit-là, dans les Ténèbres éternelles, quand je leur avais offert l’Hiver en échange du salut.
Je n’obtins aucune réponse d’elles, mais je ne m’attendais à rien d’autre. Après tout, c’était à mon tour de me tenir de leur côté de l’autel.
« Des crabes dans un seau, murmurai-je. Tout finit toujours par revenir à ça, pas vrai ? »
Il fallait faire confiance aux autres, croire qu’ils voulaient eux aussi sortir du seau, qu’ils ne cherchaient pas simplement à vous y entraîner de nouveau. Un saut dans le vide. Et je me souvenais encore de ce que c’était, de s’agenouiller devant des yeux d’argent et de demander la seule chose qu’on pouvait vraiment demander. Aidez-moi. S’il vous plaît.
« Ça peut échouer, leur dis-je.
Ils attendirent, silencieux. Je serrai les doigts, puis les desserrai.
« Mais c’est toujours ce qu’on dit, non ? »
Jusqu’au bout, mon père n’avait jamais compris que, parfois, il ne s’agissait pas de gagner. Ça lui avait coûté la vie. Et peut-être, pensai-je, que cela me coûterait la mienne aussi.
Mais c’était le seul moyen de sortir de la fosse. Que pouvais-je faire d’autre, sinon essayer ?
Je relâchai la Nuit, et les nœuds autour de ma main se défirent. La mer se retira autour de nous trois, jusqu’à ce que la dernière braise du Livre brille comme une luciole bercée dans ma main.
« La moitié du monde, dis-je à voix basse. Marché conclu. »
Cordelia s’avança la première et m’ouvrit doucement les doigts. La braise brûlait au creux de ma paume, libre. Hanno croisa mon regard, se penchant au-dessus de l’autel avec un sourire.
Il souffla sur la Lumière.
Les ténèbres engloutirent toute la pièce, puis m’engloutirent à mon tour.
Je me réveillai debout sur des cendres.
Au loin, le vent hurlait, soulevant d’immenses nuages de cendres et de poussière, et ma jambe me lançait. Mon épée était à ma hanche, mon bâton dans ma main. Tous deux étaient froids au toucher. Je resserrai ma cape autour de moi en frissonnant, puis regardai devant moi. Une grande rampe de pierre menait à une ville en ruines. Elle avait été bâtie sur un haut plateau, désormais brisé ; les cendres pleuvaient du ciel et le vent fouettait des carcasses évidées. J’étais déjà venue ici, je le savais. J’avais combattu pour défendre cette ville et j’avais perdu.
« Hainaut », murmurai-je.
Le vent ne répondit pas. Au-dessus de moi, le ciel n’était qu’une étendue sans fin de nuages orageux, où des éclairs rouges crépitaient et se manifestaient par leurs lueurs. Une lumière grise et lugubre semblait recouvrir le monde entier. Je soupirai.
« Au moins, ce n’est pas Liesse, marmonnai-je. Nous nous sommes hantées assez longtemps. »
Autour de nous s’étendait une vaste plaine de cendres, et il n’y avait donc qu’une seule voie à suivre : tout droit, vers la ville. Ma jambe me faisait l’effet d’être transpercée par des clous, mais je rabattis ma capuche et boitai en direction de la rampe. À chaque pas, atrocement douloureux, je ne pouvais m’empêcher de penser que j’étais déjà venue ici. Pas à Hainaut, mais ailleurs. Dans cette plaine de cendres. Je ne savais plus quand ni comment, pas plus que je ne me rappelais comment j’étais arrivée là. Tout ce que je savais, c’est que mes réponses m’attendaient plus loin.
Le voyage fut long. À mesure que les heures passaient, le ciel s’assombrissait et les ombres s’allongeaient autour de moi. Mais j’atteignis le bas de la pente et, là, tout s’éclaira enfin. À moitié enseveli sous la cendre, révélé par une bourrasque qui l’avait déplacée sans y prendre garde, je trouvai un cadavre. Un légionnaire, l’un des miens. Un gamin qui ne devait pas avoir plus de dix-huit ans, le crâne fendu et le regard éteint.
Venir mourir sur une terre étrangère pour des inconnus.
« Rêve de Nom, dis-je, puis secouai la tête avec mépris.
Je levai les yeux vers le ciel.
« La mort ne m’a pas ébranlée quand j’étais à peine plus qu’une gamine, lui dis-je, et j’ai depuis traversé des océans de sang. Qu’est-ce que tu espérais ? »
« Que tu apprennes. »
Voilà bien des années que je n’avais pas fait l’un de ces rêves, mais la femme qui m’avait interpellée me semblait aussi familière que si je l’avais vue la veille. Comment aurait-il pu en être autrement, puisqu’elle portait mon visage ? Plus âgée que moi, les cheveux courts et vêtue de robes d’un blanc immaculé, mais nous étions toujours jumelles. Une longue épée fine, tout en argent, pendait à sa ceinture, mais ce n’était pas elle qui attirait mon attention. Elle tenait une sorte d’étui recouvert d’un morceau de tissu.
« Je vois que tu as ajouté ça à ton arsenal, répondis-je avec affabilité.
Mon double me foudroya du regard.
« Et tu continues d’éluder les reproches auxquels tu n’as rien à répondre, dit ma jumelle.
« J’ai appris beaucoup de choses, lui dis-je avec un demi-sourire. Mais pas celles qui te plaisent. »
« Ni celles qui devraient plaire à qui que ce soit, dit ma jumelle. Combien de villes de morts traînent désormais dans notre sillage, Catherine ? Assez pour former un royaume, peut-être. Une couronne de tombes rien qu’à toi. »
« Mieux vaut mon cimetière que celui du Roi Mort, répondis-je d’un ton plat. Au moins, les miens reposeront en paix. »
« Ils auraient dû nous noyer à la naissance, dit-elle. Même si le geste avait été mauvais, il aurait tout de même mieux valu que de faire de nous cette femme, véritable fléau. Encore et encore, on nous a donné le choix de renoncer, de faire mieux, et où cela t’a-t-il menée ? »
Elle désigna Hainaut en ruines.
« Ruine sur ruine, poursuivit ma jumelle. Tu es le pire de ce que nous étions, gamines, affûté jusqu’à devenir une lame parfaite. »
« Tu n’as jamais appris à faire des compromis non plus, pas vrai ? demandai-je. Tu crois encore qu’il vaut mieux ne rien accomplir que de faire le mal. »
« Regarde autour de toi, Catherine, dit-elle doucement. Qu’est-ce que tu as accompli ? »
Mes doigts se crispèrent sur mon bâton.
« Tu avais tort à l’époque, répondis-je, et tu as tort aujourd’hui. Ne rien faire est pire que d’être mauvaise. C’est simplement laisser faire tout ce qui cloche dans le monde. »
« Et tu as créé un monde meilleur ? me demanda-t-elle.
J’expirai en levant les yeux au ciel. J’aurais pu faire de l’esprit, tourner la question en dérision, mais cela m’aurait semblé déplacé. C’est la dernière fois que je te verrai, n’est-ce pas ? Si je devais affronter mes doutes incarnés, autant le faire honnêtement.
« Demande-moi quand la guerre sera finie, finis-je par répondre. Quand je ne tiendrai plus mon épée. »
Son visage demeura impénétrable, mais elle hocha lentement la tête.
« Et maintenant ? lui demandai-je.
« Je te guide jusqu’à la ville, répondit ma jumelle.
Elle écarta le tissu, qui tomba dans les cendres, dévoilant une lanterne en bois. Elle ne contenait pas de flamme, constatai-je. C’était une braise de Lumière, la même que Hanno avait soufflée. Autour de nous, la nuit tomba sur le monde.
« Reste près de moi, dit-elle. Le chemin est périlleux. »
Elle ne mentait pas. Les rues étaient fissurées, les maisons et les tours s’effondraient tandis que le vent passait entre elles en gémissant. La pluie de cendres empêchait de voir le ciel, où les rares éclairs et les étoiles lointaines couronnaient les nuages. Hainaut avait été transformée en monument à la ruine et à la mort, avec des cadavres suspendus à chaque rebord et entassés dans les moindres recoins. Dans la lueur de la lanterne, j’entrevis des visages familiers, des soldats avec qui j’avais ri autrefois ou que j’avais croisés à cheval. Un instant, je crus reconnaître Nauk, le visage marqué par le feu de l’Été, mais il était trop loin pour en être sûre.
Je pris soin de ne jamais regarder de trop près le visage d’un gobelin.
« D’habitude, je rencontre l’autre en premier, dis-je en la suivant dans les profondeurs de la ville.
« Le Mal t’a toujours été plus facile, répliqua sèchement ma jumelle.
« Mais pas ce soir ? demandai-je.
« Ce n’est pas lui qui t’a ouvert la porte », dit-elle.
Son ton indiquait clairement que la conversation était terminée, et elle ignora mes autres tentatives pour lui parler. Je la suivis en silence dans ce labyrinthe de tombeaux, reconnaissant notre destination : le cœur de la ville, où se trouvait autrefois un réservoir. Il avait été détruit pendant la bataille, le plateau fendu par la sorcellerie et la fureur des Premiers-nés. Nous y trouvâmes l’autre, assise sur un pilier brisé au bord du précipice, passant une pierre à aiguiser le long du tranchant de sa lame. Les nuages s’écartèrent tandis que nous avancions sur la pierre couverte de poussière ; la lune perça et nimbait sa silhouette.
L’autre jumelle avait toujours la cicatrice rose en travers du nez, et ses longs cheveux étaient tressés en une natte qui lui descendait jusqu’à la cotte de mailles. L’armure d’une soldate. Elle avait l’air amochée, usée par la guerre, mais pour une fois, j’étais plus épuisée qu’elle. Elle portait sur sa cotte de mailles un tabard moucheté de sang, ainsi qu’un couteau à la hanche que je reconnaissais, même dans son fourreau.
Je n’étais pas près d’oublier le couteau dont je m’étais servie pour tuer mon père.
« Ah, Cat, lança la jumelle du Mal avec un grand sourire. Bon retour, ma belle. »
« Bonsoir, répondis-je d’un ton traînant. Tu as l’air de bonne humeur. »
La jumelle du Bien s’écarta, silencieuse, le regard noir.
« Bordel, pourquoi ne le serais-je pas ? rit la jumelle balafrée. Ça fait quelques longues années, Catherine, mais regarde-nous, maintenant. »
Elle brandit son épée avec enthousiasme.
« Nous sommes pratiquement la reine garce de Calernia, dit la jumelle du Mal. D’accord, il a fallu tuer un sacré paquet de monde pour en arriver là, mais c’est pour ça qu’on a un trône d’enfer où s’affaler. »
Argh, un jeu de mots. Voilà pourquoi je l’avais tuée la moitié des fois où nous nous étions rencontrées. Elle se pencha en avant.
« Et entre nous, ma belle, tu sais ? Ça nous fait de belles jambes. »
« Je ne passe pas tellement de temps affalée, ces derniers temps, remarquai-je. En fait, ma jambe me fait assez mal quand je m’assieds. »
Elle leva les yeux au ciel.
« Oui, c’est le seul point qui me chagrine, dit-elle. Il faut que tu arrêtes ça. Remets ta jambe en état, enfile ta culotte de grande fille et prends enfin ce continent en main. »
« Ah oui ? dis-je d’un ton plat.
« Tu sais qu’on le pourrait, dit la jumelle du Mal avec un sourire. Ce ne serait même pas si difficile. Quelques choix judicieux pendant qu’on écrase Keter sur la tête de Neshamah, et plus personne ne pourrait nous arrêter. Après tout, on sait toutes les deux qu’ils nous en seront tellement reconnaissants quand on les aura encore tirés du feu. »
« Alors, le marché que je viens de conclure, je devrais le jeter aux orties. »
Elle me sourit.
« Tu sais pourquoi je suis assise ici ? me demanda-t-elle.
Je haussai les épaules.
« Pour la vue ? hasardai-je.
« On peut appeler ça comme ça, dit-elle. Approche. »
Je m’avançai en boitant, la lanterne brûlant derrière moi et la lune au-dessus, jusqu’à me retrouver au bord du précipice. Le plateau avait été fracassé, je le savais, mais en contrebas, je ne voyais pas une seule pierre détachée. Il y en avait peut-être au fond, mais comment en être sûre quand des cadavres mutilés par milliers, à l’échelle d’un royaume, avaient été entassés par-dessus ? J’avais vu beaucoup de morts depuis que j’étais devenue Écuyer, et dans les années qui avaient suivi, mais cette vue me fit tout de même hésiter. Combien de milliers de personnes se trouvaient là-dessous ?
« Qui sont-ils ? demandai-je à voix basse.
« Ceux qui nous ont conduites jusqu’ici, c’est la ville, dit ma jumelle. Ceux-là, ce sont les gens que nous avons tués. Par nos guerres, par nos choix, parce que les sauver aurait coûté trop cher. »
Mes doigts se crispèrent. Ils auraient dû nous noyer à la naissance, avait dit l’autre esprit.
« Et c’est cette vue que tu as choisie ? »
« C’est ce que nous sommes, Cat, dit l’esprit avec un sourire. La fille qui a fait ça. Je veux juste que tu cesses de déconner et que tu l’assumes. »
Je contemplai les morts sans ciller.
« Tu n’as jamais appris à perdre, finis-je par dire. C’est là ton erreur. »
L’esprit me dévisagea, peu impressionnée.
« Pourquoi le voudrais-je ? »
« Parce que tu vois des victoires quand tu les regardes, dis-je. C’est la seule façon de vivre que tu connaisses : passer d’un combat à l’autre en espérant qu’une bataille de plus réglera tout. »
Je secouai la tête.
« C’est une prière, dis-je. Celle que préfère En Bas. Tout miser à chaque fois, jusqu’à ce qu’inévitablement, tu perdes tout. »
« Nous n’avons pas encore perdu, dit ma jumelle. Ça me va. »
« Ça va te rattraper, répondis-je. Le jeu est truqué. C’est comme ça qu’ils nous ont toujours eues. »
Je regardai l’autre esprit, qui nous observait, sa lanterne à la main. Je m’éloignai du bord.
« La première fois que je vous ai rencontrées, dis-je, je vous ai tuées toutes les deux. »
« C’était le bon vieux temps, sourit la jumelle du Mal.
« La deuxième fois, poursuivis-je, je vous ai laissées derrière moi. »
« Et le démon t’a brisée, répondit l’autre esprit.
Des erreurs, songeai-je. Les deux fois, j’avais fait des erreurs. Et je ne les avais jamais vues avec la Bête.
« C’est la fin du chemin, vous savez, dis-je à voix basse. Il n’y en aura pas d’autre après. »
Aucune ne répondit. Elles me regardaient.
« C’est la troisième fois, dis-je. Autant faire en sorte que ça compte. »
J’expirai en levant les yeux vers la lune, à travers les nuages entrouverts, et me laissai aller. Je cessai d’essayer de m’en tirer par la ruse, de gagner, de me servir de tout ça comme d’un outil. Ce n’était qu’un voyage, ni plus ni moins. Une main se posa sur mon épaule droite.
« Fais mieux, murmura-t-elle à mon oreille. Souviens-toi de la fille qui voulait sauver son foyer. C’était toujours la meilleure de nous. »
Une main se posa sur mon épaule gauche.
« Ne recule pas, murmura-t-elle à mon oreille. Souviens-toi de la fille qui voulait être la tempête. C’est elle qui t’a menée ici. »
Nous étions toutes les trois sous la lune, au cœur de Hainaut en ruines, tandis qu’en contrebas les cadavres commençaient à bouger. Non pas en une horde, mais d’un seul mouvement : un béhémoth, créature titanesque, s’élevant du berceau de la mort, formée de cent mille cadavres. Elle se dressa, immense et terrifiante, masquant le ciel et me regardant à travers une mer de visages morts.
« Bonjour, vieille amie, saluai-je doucement la Bête.
Elle ouvrit une gueule béante, dévoilant des crocs faits d’épées, de lances et de bannières brisées. C’était une bête, songeai-je, capable d’engloutir le monde entier. L’Ouest et l’Est, quelle importance ? Elle dévorerait tout.
« Je t’ai dit un jour que je n’avais pas peur de toi, souris-je. Mais c’était un mensonge. Tu le savais ? »
Elle rit, d’un rire épouvantable.
« Laisse-moi te le redire, alors, dis-je. Je n’ai pas peur de toi. »
Le béhémoth de cadavres sortit de la fosse et se dressa au-dessus de moi. Un monde entier de morts m’enveloppait de toutes parts. J’inclinai la tête.
« Est-ce encore un mensonge ? lui demandai-je.
Sa tête immense s’abaissa et elle m’observa, avant de bondir soudain. Je ne tressaillis pas.
« Tu sais désormais ce que nous sommes, lui dis-je. Qui nous sommes. »
Je levai les yeux vers elle.
« La Gardienne », m’appropriai-je le titre, et le monde frémit de la vérité de ces mots.
La Bête rugit son approbation. Il est temps de se réveiller, pensai-je, et la gueule immense de la mort s’ouvrit toute grande.
Je ne sentis jamais ses mâchoires se refermer sur moi.