Chapitre 583
La tour volante heurta le sol dans un grondement de tonnerre. La terre ondula et se fendit sous l’impact tandis que nous « atterrissions ».
On aurait dit qu’un dieu ancien venait de se battre à coups de poing avec la terre, et, par les Enfers, ce n’était certainement pas elle qui l’emportait. Les fondations de la tour, arrachée aux vestiges brisés d’Ater, gémirent ; leurs enchantements de renforcement peinaient sous la charge, mais elles tinrent bon. Depuis mon trône confortable, sous les étoiles, rien ne laissait deviner qu’on en avait douté. La plateforme d’observation était si lourdement protégée qu’aucun moucheron n’aurait pu y entrer sans permission, et pas le moindre tremblement n’avait atteint mon siège. Je m’adossai au coussin en sirotant le vin d’été du Val que j’avais fait apporter. Des filaments irisés de magie sillonnaient encore le ciel, annonçant notre présence à qui voulait bien regarder.
Enfin, ça, et l’énorme quantité de Nuit que j’accumulais depuis près d’une heure. Je me disais que même les anges qui nous observaient devaient être un tantinet inquiets, vu qu’il y avait désormais tant de pouvoir qui tourbillonnait autour de moi que la tour elle-même commençait à se draper d’ombres. J’imaginais que ça ferait son petit effet quand les Héros arriveraient : les lumières mourantes au-dessus de nous, une plaine désolée et vide tout autour, et une tour solitaire engloutie dans des ténèbres malveillantes qui se tordaient. La guerre avait tué tous nos bleus ou les avait endurcis, mais je me disais que les plus jeunes devraient au moins hésiter. Je finis mon verre et le posai sur une table incrustée de perles.
« Si j’étais du genre à rire comme une maniaque, remarquai-je, ce serait le bon moment. »
« Waouh, lança l’Archère, impressionnée. Le pouvoir te monte directement à la tête. »
Je haussai un sourcil.
« C’est plutôt sexy, avoua-t-elle. C’est une tour volante praesie, tu sais, alors je suis sûre qu’en fouillant un peu on doit trouver au moins une robe assez décolletée pour… »
Je levai la main à hauteur de poitrine.
« Là, c’est ta situation actuelle, dis-je, puis je marquai une pause. Et là, c’est la zone des ressources sacrifiables. »
Elle plissa les yeux.
« Tu n’as pas bougé la main, fit-elle remarquer. »
« Non, en effet, répondis-je avec un sourire affable. Alors, tu es sûre que tu veux continuer à creuser dans cette direction ? »
Je n’avais jamais eu l’occasion de jeter quelqu’un du haut d’une tour. Je me disais que le faire au moins une fois m’aiderait à mieux comprendre les gens que je représentais en tant que Gardienne de l’Est. C’était certainement la principale raison pour laquelle j’en avais envie, et non pas parce que tout le monde semblait avoir déjà eu droit à son tour. Par précaution, je commençai à examiner le parapet et à calculer les angles.
« Message reçu, répondit joyeusement l’Archère. »
Elle s’agenouilla ensuite et prit un air mélodramatiquement lugubre, car elle avait toujours été une garce et le resterait toujours.
« Quels sont vos ordres, Votre Ténébreuse Majesté ? demanda-t-elle d’un ton sinistre. »
Attendez, elle venait de fusionner maîtresse et majesté… Non, Catherine, ne te laisse pas entraîner dans son délire.
« Va au bord du parapet et regarde combien de temps il leur faudra pour arriver, dis-je, puis je marquai une pause. Et fais apporter un autre verre. Le mien est vide. »
Indrani me dévisagea avec scepticisme.
« Et tu ne peux pas parcourir les trois mètres jusqu’au bord du mur pour regarder toi-même parce que… » Elle laissa sa phrase en suspens.
Mes lèvres se pincèrent.
« Dans cette équipe, la déloyauté est sévèrement punie, garce, l’avertis-je. »
Elle m’étudia un long moment, puis se fendit soudain d’un grand sourire.
« Tu n’arrives pas à te lever, hein ? dit Indrani. »
Merde.
« Bien sûr que si, mentis-je. »
« Vas-y, me défia-t-elle. Juste deux battements de cœur. Fais-le, et je parlerai entièrement en rimes pendant un mois. »
Je bougeai sur mon siège.
« Écoute, dis-je sur la défensive, ce n’est pas ma faute si les mages ont construit cette fichue chose de façon à ce que toutes les artères de canalisation débouchent juste sous le trône. Si j’arrête de la toucher… »
« Tu perds le contrôle d’une bonne partie du pouvoir que tu as accumulé, dit l’Archère, son sourire s’élargissant. Par les dieux, tu es littéralement coincée sur ce siège jusqu’à leur arrivée, pas vrai ? »
« Ils sont à quelle distance ? geignis-je. J’ai l’arrière du genou qui me démange et je n’ai pas envie de retirer mon armure pour me contorsionner sur le fauteuil. »
« Tu es un véritable drame, me dit Indrani avec amusement. »
Elle partit quand même jeter un coup d’œil ; je laissai donc passer sa remarque sans la réprimander.
« Alors ? »
« Une douzaine fonce vers nous à cheval, répondit l’Archère. Et cette cape est difficile à confondre : Bottes brillantes est en tête. »
Je fredonnai.
« La Sorcière des Bois est avec eux ? demandai-je. »
« Je t’aurais parlé du monstre de loup géant, Cat, ricana-t-elle. »
Bien. Nous étions presque certaines qu’elle ne serait pas là, puisqu’elle était censée réparer une brèche dans les protections au nord, mais avec elle, difficile d’en être sûre. La Sorcière évitait les villes et même les villages comme la peste dès qu’elle le pouvait ; il était donc encore plus difficile de la suivre que la plupart des Named. J’avais prévu une solution de repli au cas où elle se pointerait, mais je préférais ne pas avoir à m’en servir. Depuis que Cordelia s’était mise à utiliser l’ealamal comme un fichu tour de fête, la frontière avec Arcadie était terriblement difficile à franchir dans la région. Tabula rasa, appelait Masego cet effet. Inonder le pays de lumière angélique réparait les dégâts accumulés dans le tissu de la Création.
Deux brèches en une seule soirée m’auraient coûté plus que je ne le souhaitais.
« Le Premier Prince ? insistai-je. »
« Nulle part en vue, dit Indrani. Je t’avais dit que les chances étaient minces. »
Je fis un geste de la main.
« Ce n’est pas à elle que je veux parler de toute façon, dis-je. Et j’ai déjà obtenu presque tout ce que je voulais. »
« Tu gâches une fête, dit gravement Indrani. Quelle honte, Cat. Avant, tu savais t’amuser. »
« C’était une fête du Bien, protestai-je. Tout le monde aurait bu raisonnablement et il n’y aurait pas eu de bagarre. »
À part les Levantins, rectifiai-je en pensée. Eux, ils auraient sans aucun doute trop bu et se seraient battus. Indrani ricana, puis son sourire demeura tandis que son regard se faisait sérieux.
« Tu crois que ça suffira ? demanda-t-elle. Même pas la moitié d’entre eux ne vient par ici. »
Je soupçonnais que c’était probablement davantage dû au nombre de chevaux capables de tenir une course pareille qu’à leur manque d’intérêt, mais ce n’était pas là le fond de sa pensée.
« Hanno est parti, dis-je. Ça réduit à néant son plan, ainsi que tout ce que Hasenbach préparait pour lui répondre. »
« Il pourrait simplement le faire demain matin, dit Indrani. »
J’aurai eu le temps de lui en coller quelques-unes d’ici là, pensai-je. Je répondis tout de même, car il aurait été présomptueux de croire que ce que je comptais faire était assuré de fonctionner.
« Recommencer ? haussai-je les épaules avec désinvolture. Qu’il essaie. Mais ça n’aura pas le même poids. Je le lui ai volé en abattant un gant à travers les nuages et en le défiant de le ramasser. À mon avis, il repoussera ça d’un jour ou deux, le temps de reprendre de l’élan, mais d’ici là, les règles auront changé. »
« Ça commence à ressembler à du soutien à Hasenbach, dit l’Archère. »
Je souris, froide et impitoyable.
« Si elle tire quelque chose de cette soirée, tant mieux pour elle, dis-je. Mais je ne fais pas ça pour elle. Quand j’ai lancé le gant, j’étais parfaitement sérieuse. »
L’Archère hocha lentement la tête.
« Tu le ferais vraiment ? demanda-t-elle. »
Je crispai les doigts, puis les détendis.
« Je le ferai, Drani, dis-je. Si Hanno ne me donne pas une bonne raison de m’abstenir, je dévorerai le Livre de Certaines Choses. »
Je n’avais pas accumulé toute cette Nuit pour m’amuser. Indrani fredonna.
« À ce rythme, Bottes brillantes et ses compagnons seront là dans deux heures, me dit-elle. »
Je jurai en mthethwa.
« Il va falloir que tu m’aides à retirer mon armure, lui dis-je. Et fais apporter cette fichue bouteille, tu veux bien ? »
Une bande de guerre de Héros approchait de ma tour sur des chevaux à bout de forces.
À en juger par leurs visages et leurs Noms, ils étaient venus prêts à se battre. Ils avaient les combattants : Lance Vagabonde, Chevalier du Miroir, Myrmidon, Épée sanglante et Vaillante Championne. Pour équilibrer leur ligne arrière avec de la Lumière et de la magie : Guérisseur renégat, Artificière Bénie, Apprenti et Sage Astrologue. Puis deux spécialistes, la Forgeronne amère et le Couteau peint, avec Hanno lui-même pour fermer la marche. Douze en tout. Ils traversèrent les herbes jaunes en direction de la porte de la tour, leurs silhouettes découpées par le clair de lune tandis que les ombres s’agitaient devant eux.
Douze Héros contre les sept vilains embusqués. La plupart étaient aussi de meilleure trempe. Tant mieux, puisque je n’avais aucune intention de me battre à armes égales.
Je les observais à travers les yeux de Nuit que j’avais semés dans les ténèbres tortueuses entourant la tour, dont je me servais comme couverture. De loin, j’avais dû m’en remettre aux yeux d’Indrani, mais à présent, ceux-là feraient très bien l’affaire. Hanno les menait jusqu’à la porte, en tête avec l’Astrologue et la Championne, mais à part ça, leur formation était assez lâche. La plupart des Levantins s’étaient regroupés à l’arrière, discutant avec excitation dans l’une de leurs langues et pointant la tour. L’Épée du Jugement chevauchait devant ses deux compagnons, sa cape blanche flottant derrière lui tandis qu’il levait vers nous un regard sévère.
« Gardienne de l’Est, appela-t-il, ouvrez vos portes. Vous nous devez des explications. »
Je ricanais, perchée sur mon trône, tandis que je commençais à façonner la Nuit à l’intérieur de la tour. Oui, bien sûr, comme si ça allait marcher. Je ne pouvais toujours pas quitter mon siège, mais heureusement, j’avais désigné un gardien de porte. Indrani lui avait transmis ses dernières instructions après s’être proclamée mon héraut, bien à l’abri derrière la certitude que je ne pouvais pas me lever pour la contredire. Avec cette toute petite parcelle d’autorité, elle était immédiatement devenue une tyranne hédoniste, comme tous ceux qui la connaissaient tant soit peu l’avaient prévu. Je me demandais tout de même comment Ishaq allait interpréter « ralentis-les, si possible sans combattre ».
« Pour franchir cette porte, répondit une voix lugubre depuis une meurtrière au-dessus de l’entrée, vous devrez résoudre mes trois énigmes. »
Bon sang, Ishaq. On avait donné à l’Épée des Tertres un collier enchanté qui imprégnait sa voix d’effroi, un grand classique praesi, mais ça ne suffirait pas à assurer le coup. Un silence lourd de sous-entendus s’installa du côté des Héros. Mettre la Nuit en place me prenait plus de temps que prévu, même si la tour était presque entièrement vide pour éviter les dégâts collatéraux. Il ferait mieux de les occuper encore un peu, sans quoi ça ne marcherait pas.
« Nous n’allons pas faire ça, répondit poliment Hanno. Cessez d’essayer de gagner du temps et ouvrez la porte. »
« Seigneur, intervint Lance Vagabonde, scandalisée. »
Tous les Levantins semblaient d’accord, à l’exception du Couteau peint, qui levait les yeux au ciel. Sidonia leva la tête vers la meurtrière.
« Énoncez vos énigmes, gardien de la porte, lança Lance Vagabonde. »
… Je retirais ce que j’avais dit : Ishaq avait au moins une vague idée de ce qu’il faisait. Il commença à leur poser sa première énigme. Je gardai un œil sur la situation tout en continuant à façonner la Nuit, couche après couche, avec soin. Je remarquai alors que le Sage Astrologue parlait à voix basse avec l’Apprenti, qui hocha la tête d’un air mal à l’aise. Pff, l’Astrologue. Elle n’était presque même pas mage, et je la croyais à moitié charlatane, mais je m’en fichais quand — l’héroïne ashura, plus âgée, pointa le doigt ; la magie de l’Apprenti flamboya et je perdis l’un des yeux de Nuit que j’avais dissimulés. J’en perdis quatre autres presque aussitôt, soit près de la moitié de ceux que j’avais semés. Mon œil de chair se plissa.
« Larron, dis-je dans la Nuit. Attaque l’Astrologue. »
Le Larron aux dés était un vilain plutôt mineur que j’avais affecté au service du Premier Prince après l’avoir puni pour sa mauvaise conduite. Il avait, voyez-vous, volé de la chance à mes soldats. C’était son tour : voler la chance d’autrui. Et ce soir, sans histoire planant au-dessus de nos têtes pour nous punir d’avoir dépassé les bornes, je n’hésitais pas à l’utiliser contre des Héros. Le jeune homme me répondit par un hochement de tête hésitant, puis plongea un instant plus tard dans son Nom. Trois battements de cœur après, le cheval de l’Astrologue crut voir quelque chose bouger dans l’herbe et prit peur. Elle fut éjectée de sa selle et atterrit sur le dos avec assez de force pour se couvrir de bleus.
Je souris froidement.
« Bien joué, le félicitai-je à travers la Nuit, tandis que le visage de Hanno se durcissait. »
« C’était une attaque, lança-t-il vers la porte. Je l’ai senti. Assez de jeux. »
Alors même que les Levantins protestaient, il tira son épée, mais il était un peu trop lent. Le Chevalier du Miroir avait déjà mis pied à terre et, en quelques enjambées, se retrouva devant les portes de la tour, bardées d’acier. Il soupira, fit un pas brusque et cogna son casque contre la porte. Celle-ci gémit. Un deuxième coup la fendit. Le troisième la brisa. Au quatrième, les barreaux d’acier qui la maintenaient fermée cédèrent et la porte s’ouvrit à la volée. Le bélier à forme humaine recula d’un pas en époussetant les éclats de bois.
« Voilà, dit Christophe de Pavanie. On s’y met ? »
C’était assez impressionnant, mais l’Épée des Tertres avait fait exactement ce que je lui avais demandé : il m’avait laissé le temps d’achever mes préparatifs.
« Maudits soyez-vous, vous qui avez rompu le pacte d’entrée, leur dit Ishaq de sa voix terrifiante. Vous ne connaîtrez le repos ni en ce monde ni dans l’autre. »
Voilà qui témoignait d’un sacré dévouement à son travail, pensai-je avec approbation. Mieux encore, certains Levantins semblaient le prendre au sérieux.
« Astrologue ? demanda Hanno. »
« Je n’ai jamais vu autant de Nuit réunie en un seul endroit, lui répondit l’Ashura en grimaçant. Difficile de savoir à quoi elle sert. »
« Alors, avançons, répondit sombrement Hanno. »
« Je pourrais m’attaquer à la tour, proposa l’Artificière Bénie. J’ai préparé… »
« Tir de semonce, ordonnai-je à travers la Nuit. »
La flèche noire fendit l’air et se planta à moins d’un cheveu du bout du pied gauche d’Adanna of Smyrna. Elle portait de bonnes bottes en cuir, mais pas assez bonnes pour arrêter une flèche tirée par l’Archère. Elle poussa un cri et s’écarta d’un mouvement brusque, mais ce n’était pas elle que j’observais. Hanno plissa les yeux. Message reçu, donc. Je ne jouerais gentiment que tant qu’ils en feraient autant. Dès qu’ils cesseraient de faire semblant, je ne me retiendrais plus.
« Avançons, répéta Hanno d’une voix plus ferme. Préparez-vous, on nous attend. »
Ils avaient dû parler tactique pendant le trajet, car ils se mirent en formation sans trop se bousculer. Hanno et le Chevalier du Miroir à l’avant, la Championne et Myrmidon à l’arrière, leurs combattants répartis selon la portée de leurs armes et les Named les plus vulnérables protégés par le cercle d’acier. C’était bien pensé, notai-je en les regardant franchir le seuil des portes brisées pour entrer au rez-de-chaussée de la tour. Il serait difficile de les mettre en difficulté dans un combat, surtout vu le petit nombre de vilains que j’avais jugé prudent d’emmener. Dommage pour eux que ça n’ait aucune importance. Un battement de cœur après que toute la bande de guerre se fut enfoncée dans l’obscurité, j’exerçai toute ma force vers le bas et la Nuit que je façonnais obéit.
Le sol se déroba sous leurs pieds et ils tombèrent tous en Arcadie. Séparés.
Et, par-dessus le marché, je pouvais enfin me lever du trône.
Je n’avais pas su combien d’entre eux viendraient ; dix cellules m’avaient donc paru un choix prudent.
Pas des « cellules » au sens de barreaux de fer, évidemment. Jeter un Héros dans un cachot, c’était s’exposer à le voir ravager toute sa forteresse avant la fin de la journée. Je m’étais plutôt assurée qu’ils atterrissent en différents endroits éloignés d’Arcadie. Le plus difficile était de les diriger vers une destination ou une autre pendant leur transfert et, naturellement, ces petits imbéciles obstinés s’étaient débattus. Très bien, la dispersion ne serait pas parfaite. J’aurais quand même plus ou moins le dernier mot.
Je déposai Myrmidon et l’Épée sanglante sur une île ensoleillée au milieu d’un lac profond, tout en les surveillant d’un œil depuis l’ombre des arbres. Aucun des deux n’était blessé, et je pouvais désormais les considérer comme quasiment hors jeu : tous deux étaient des tourbillons de douleur si on les laissait s’approcher, mais ils ne disposaient d’aucun moyen de se déplacer rapidement et ne connaissaient pas bien Arcadie. Qu’ils nagent jusqu’à la rive et errent dans les environs ; il leur faudrait des heures, et même la Providence ne pourrait pas les faire tomber comme par magie sur un autre Héros capable de les guider.
Je jetai le Couteau peint dans un marais proche d’une tour féerique, pariant qu’elle serait intriguée et y perdrait son temps. Si on la laissait vagabonder, elle pouvait devenir pénible, avec son Nom furtif, mais entre la boue et la distraction, elle ne devrait pas me gêner. L’Artificière Bénie demanderait davantage de précautions ; je la lâchai donc dans un puits naturel. C’était un profond puits de pierre, avec une eau encore plus profonde au fond, au creux d’une vallée montagneuse. Elle ne courait pas de véritable danger, mais il lui faudrait réfléchir avant de se frayer une sortie à coups d’explosions si elle ne voulait pas faire s’effondrer la moitié de la montagne sur sa tête. Elle épuiserait probablement une bonne partie de ses petits bibelots de Lumière pour tailler des marches, ce qui ne me posait aucun problème. Même si ses grands ouvrages faisaient d’elle une véritable menace, elle n’en avait en pratique qu’une poignée à sa disposition. La désarmer du reste contribuerait largement à la coincer.
Le Guérisseur renégat fut le premier à me résister avec succès. J’avais l’intention de le larguer au milieu d’une plaine déserte et dégagée, pour qu’il erre à sa guise, mais il repoussa ma poussée et s’accrocha à la Vaillante Championne. Ce n’était pas idéal, pensai-je, mais ce n’était pas catastrophique non plus. Je l’avais envoyée dans l’écho brisé d’une ancienne bataille, le massacre d’une tribu alamane par ce qui ne pouvait être que les antiques Légions de la Terreur de Triomphante. Les fantômes ne pourraient pas leur faire de mal, mais sortir d’un éclat comme celui-là risquait d’être compliqué. Le Guérisseur serait peut-être capable de les guider dehors ; la Championne serait donc de nouveau dans la partie plus tôt que je ne l’aurais voulu.
Je pouvais m’en occuper.
« Sorcière Suppliciée, appelai-je. »
La réponse me parvint aussitôt par la Nuit.
« Oui, madame ? »
« Attire des fées dans l’éclat du champ de bataille, ordonnai-je. Le groupe de chasse dans les bois devrait faire l’affaire. »
Indrani m’avait dit qu’il n’y avait là qu’un seul noble, et pas un bien puissant. Même si l’un d’eux venait à être blessé, ils avaient un guérisseur avec eux. J’espérais qu’ils apprécieraient de se battre contre une bande de fées au milieu de ce qui était, en somme, un champ de bataille illusoire et violent. Je parvins à séparer l’Astrologue de l’Apprenti en y mettant toute ma force, mais cette fichue Astrologue réussit à se glisser avec la Lance Vagabonde. Je les avais envoyées sur des collines basses qui ressemblaient au Crépuscule, espérant semer la confusion, mais ça ne marcherait pas. L’Astrologue pointa le doigt vers mes yeux en quelques instants, et la Lance les tua par des salves de Lumière.
J’avais perdu leur trace, ce qui risquait de poser problème.
J’envoyai l’Apprenti vers un magnifique verger de pommiers dorés, parce que c’était une bonne gamine et qu’elle avait eu l’air d’avoir faim. Elle, euh… traversa une brassée de branches en tombant, ce que je n’avais pas prévu, mais elle sembla s’en tirer avec seulement quelques bleus. J’avais su dès le départ que déplacer le Chevalier du Miroir reviendrait à essayer de frapper un rocher à mains nues ; je le laissai donc simplement tomber tout droit. Il atterrit sur une vieille pierre surélevée, qu’il fissura en rebondissant dessus, et retrouva presque aussitôt son équilibre. Il pouvait déjà voir au loin le reflet arcadien de ma tour, mais j’avais prévu de le ralentir.
Un battement de cœur après lui, la Forgeronne amère tomba à son tour et atterrit lourdement dans l’herbe. Le Chevalier du Miroir pourrait courir à toute allure jusqu’à la tour en armure complète ; il était assez ridicule pour ça. La Forgeronne, en revanche, en serait incapable. Elle avait le physique de ceux de son métier : faite pour l’effort, pas pour les longues courses. Christophe ne l’abandonnerait pas seule en Arcadie ; ils avanceraient donc à son rythme plutôt qu’au sien. Ce n’était pas parfait, mais cela me ferait gagner du temps. Et c’était du temps qu’il me fallait, pensai-je en dirigeant Hanno vers sa propre chute. La Lumière flamboya un instant tandis qu’il dissipait la Nuit, mais un battement de cœur plus tard, il comprit que je l’envoyais exactement là où il voulait aller et s’arrêta.
Tel une étoile filante, sa cape blanche flottant derrière lui, l’Épée du Jugement tomba devant les ténèbres tourbillonnantes de ma tour. Il plia les genoux et atterrit accroupi, puis se redressa sans effort, l’épée à la main, sans ciller avant de se mettre en marche. Je ferais mieux de préparer l’accueil ; sinon, il serait sur moi avant que j’aie achevé mes derniers préparatifs.
« Épée des Tertres, dis-je dans la Nuit. Amuse notre invité. »
« Avec plaisir, répondit légèrement Ishaq. Des règles ? »
« Rien d’irréversible, dis-je. Retire-toi si ça chauffe trop. »
« Compris. »
Je fis circuler ma volonté dans la Nuit et trouvai un autre vilain.
« Magicien traqué, dis-je. »
« Vous avez toute mon attention, Gardienne, répondit l’homme d’un ton dégagé. »
« L’Épée des Tertres et notre invité préféré sont sur le point de se battre dans le corps de garde, dis-je. Sois gentil et tire dans le dos du Chevalier blanc pendant qu’il est occupé, tu veux bien ? »
Un rire ravi me répondit.
« Votre Excellence, répondit le Magicien traqué, ce sera pour moi un immense plaisir. »
Je ne pris même pas la peine de lui préciser que ça devait rester non létal. Le Magicien était prévisible : il ne voudrait pas risquer les représailles en tuant Hanno, même si je le lui avais ordonné. Cela devrait occuper Bottes brillantes un moment, même si ça ne le ferait certainement pas rebrousser chemin. J’ouvris l’œil, arrachai la sphère de Nuit dans laquelle j’avais enfoui ma tête et la dispersai. Les filaments d’obscurité glissèrent sur ma peau, puis s’enfoncèrent sous mon siège, où le conduit les mènerait au cœur de la tour. Les préparatifs étaient terminés, toutes les forces en mouvement et comptabilisées. Je pouvais commencer mon rituel avec la certitude raisonnable que personne ne me tomberait dessus par surprise.
Enfin, je me levai de mon trône. Je tendis la main sans regarder et trouvai mon bâton d’if qui m’attendait. Je roulai les épaules, rajustai le Manteau de Woe et me mis à boiter vers les escaliers. À peine avais-je fait trois pas que je sentis la Nuit tirer. D’un coup de poignet, je fis apparaître un cercle de Nuit près de ma tête tout en continuant d’avancer.
« Archère, dis-je. Je t’écoute. »
« Le Couteau peint s’est échappé, dit Indrani. Elle a capturé le gardien de la tour féerique et lui a coupé les doigts jusqu’à ce qu’il lui donne des indications. Elle fonce droit vers la tour. »
Eh bien, ça avait dérapé avec une rapidité impressionnante.
« Elle est toujours dans les marais, pas vrai ? demandai-je. »
« Ouais, répondit Indrani. Je la surveille de loin. »
« Je m’en occupe, dis-je. L’Astrologue et Lance Vagabonde sont dans les collines et elles ont tué mes yeux. Je veux que tu ailles voir ce qu’elles font. »
« Compris. »
Je n’avais pas envoyé le Couteau peint près du bord du marais uniquement parce que la tour se trouvait là. Un petit problème m’attendait aussi plus loin. Je fis circuler ma volonté dans la Nuit et trouvai le vilain que je cherchais.
« Larron, dis-je. »
« Madame, répondit-il d’un ton méfiant. »
Il espérait sans doute qu’après être intervenu une fois, il pourrait s’en tenir là. Mais le petit salaud n’avait pas cette chance. Pas encore.
« Vole la chance du Couteau peint, ordonnai-je. Autant que possible. »
« Euh… ça vous va si je m’enfuis après ? demanda le Larron aux dés. »
« En fait, je préférerais, répondis-je franchement. »
Il poussa un soupir de soulagement et la conversation prit fin. Son petit tour devrait compenser suffisamment la Providence pour que le héron territorial, gros comme une maison, repère soudain l’odeur du sang sur son territoire. Cela devrait occuper le Couteau peint un peu plus longtemps. Je n’avais pas fait trois pas de plus que l’Archère sollicitait déjà la Nuit.
« Cat, dit-elle dès que le cercle se forma à côté de ma tête. Tu as envoyé un groupe de chasse sur la Championne et le Guérisseur, pas vrai ? »
« J’ai demandé à la Sorcière d’en attirer un, rectifiai-je. Et alors ? »
« La moitié des fées sont mortes, elles ont volé deux chevaux et s’enfuient au galop de l’écho du champ de bataille, dit sèchement Indrani. »
Je me frottai l’arête du nez. Très bien. Ces fichues fées… Dire qu’elles avaient été si délicieusement horribles quand j’avais commencé. Ces deux-là seraient vraiment un problème si elles rejoignaient Hanno : elles pourraient suffisamment le soutenir pour qu’il fonce tout droit jusqu’à la salle où je gardais le Livre. Pire encore, compris-je en fermant mon œil et en visualisant leur itinéraire, elles traverseraient les plaines où le Chevalier du Miroir et la Forgeronne avançaient. Si elles donnaient un cheval au Chevalier du Miroir, la situation allait vite tourner au vinaigre. Enfin, attendez, techniquement, elles se trouvaient à l’est d’eux…
« Attends un instant, dis-je en plongeant la tête dans le cercle de Nuit. »
Je trouvai l’œil que je cherchais, celui qui se trouvait dans le marais où le Couteau peint avait atterri. Je ne pouvais voir ni elle ni le Larron aux dés, mais je pouvais voir le très grand héron rouge, furieux, qui chargeait à travers le marais. Oui, ça pouvait marcher. Je retirai la tête du cercle.
« Je vais demander à la Sorcière d’illuminer le marais ; ça attirera leur attention sur la bagarre qui s’y prépare, dis-je. Ça devrait les retarder assez longtemps. »
Puis je marquai une pause.
« Tu sais si les hérons volent bien ? demandai-je. »
« Je dirais dans la moyenne ? répondit Indrani. »
Oui, je n’allais pas prendre ce risque.
« Tu vois le grand oiseau rouge ? demandai-je. »
Un instant passa.
« Je l’ai, répondit-elle. »
« Tire sur une aile, dis-je. Il faut que le Guérisseur renégat ne puisse pas le soigner. Et je veux toujours que tu surveilles l’Astrologue et Sidonia dès que tu auras un moment, alors continue d’avancer. »
« Compris, Votre Terrifiante Majesté. »
Je levai les yeux au ciel, même si je savais qu’elle ne pouvait pas le voir. Lui prendre une aile rendrait le combat plus facile pour elles, mais je n’allais pas laisser trois Héros chevaucher un oiseau géant jusqu’à la tour. Il suffisait d’appeler la Sorcière Suppliciée et de lui demander de faire un spectacle de lumière dans les marais ; cela avait en outre l’avantage de rendre le héron considérablement plus furieux. J’atteignis au moins le bas des escaliers avant la nouvelle série de mauvaises nouvelles. Cette fois, elles venaient du Conjurateur royal, que j’espérais garder en réserve jusqu’au dernier moment.
« Votre Excellence, dit le vieil homme. L’Artificière Bénie se noie. »
Je me frottai l’arête du nez.
« Elle a essayé de se frayer une sortie à travers la putain de montagne, pas vrai ? devinai-je. »
« C’est ce qu’il semble, acquiesça le Conjurateur royal. »
Bon sang, Adanna. Elle allait vraiment être la première à éliminer l’un des miens, simplement parce qu’elle s’était mise dans une situation aussi désespérée. J’avais posté le Conjurateur près de la vallée par précaution, au cas où elle s’échapperait trop tôt, sans penser qu’elle se tuerait toute seule.
« Sortez-la de là, soupirai-je. Vous n’aurez pas le temps de revenir pour l’accueil, mais nous n’y pouvons rien. »
La laisser mourir irait plus loin que je ne voulais. Même si cela affaiblissait davantage ma deuxième ligne de défense que je ne l’aurais souhaité. Aspasie devra faire l’affaire à sa place.
« Et si elle m’attaque après que je l’aurai secourue ? demanda doucement le vieil homme. »
Je ricana.
« J’ai dit de la sortir de là, répondis-je. Je n’ai rien dit sur le fait qu’elle devait être consciente. Notre charité a ses limites. »
« En effet, répondit légèrement le Conjurateur royal ; j’aurais parié gros qu’il souriait. »
Cela suffit à améliorer un peu mon humeur, du moins jusqu’à ce que l’Archère sollicite de nouveau la Nuit.
« Laisse-moi deviner, soupirai-je. Elles ont séduit le fichu Roi d’Arcadie, qui les conduit jusqu’à la tour dans son propre char volant ? »
« Bonne ou mauvaise nouvelle ? demanda l’Archère. »
« Bonne nouvelle, dis-je. »
Ça ne ferait pas de mal d’en avoir quelques-unes.
« L’Astrologue a aidé Sidonia à produire un étrange tour de Lumière, et elle a projeté un pilier dans le ciel pour signaler sa position, dit Indrani. Je suis presque sûre que seules deux personnes l’ont vu : le Chevalier du Miroir et la Forgeronne amère. Elles essaient de se rejoindre, mais à voir leur trajectoire, Sidonia et l’Ashura vont dans la mauvaise direction. »
Ce qui ralentirait encore le bélier héroïque. Les collines se trouvaient à l’est de la zone où j’avais dispersé les Héros ; pour le duo qui se dirigeait en ligne droite vers la tour depuis le début, c’était un sacré détour.
« Et la mauvaise nouvelle ? demandai-je. »
« Seule la Forgeronne se dirige par là, répondit joyeusement Indrani. Le Chevalier du Miroir court maintenant vers la tour comme si elle lui avait volé son étincelant protège-entrejambe. »
Je jurai. Alors, en apprenant qu’il y avait d’autres Héros dans les environs, ce bon vieux Christophe s’était senti assez tranquille pour refiler la Forgeronne dans leur direction. C’était un problème.
« Reviens à la tour, dis-je. On commence plus tôt que prévu. »
« Tu as une idée pour t’occuper de ce fat poudré ? demanda l’Archère avec curiosité. »
« Il est nul en illusions, dis-je. Je vais devoir mobiliser la Sorcière Suppliciée pour le tenir à l’écart, mais ça vaut le coup. »
Et voilà que ma réserve pour la deuxième ligne de défense venait de disparaître, sans que la femme en question semble s’en soucier. Au contraire, Aspasie avait eu l’air soulagée quand je lui avais donné l’ordre. Elle allait se retirer du reste de l’affaire : sa seule tâche serait de se cacher et de faire croire au Chevalier du Miroir que la tour se trouvait dans une tout autre direction. Tôt ou tard, un camarade finirait probablement par tomber sur lui et l’aider à sortir de l’illusion, mais cela prendrait un certain temps. Pas autant que je l’aurais voulu, mais c’était pour cela qu’il fallait garder les plans flexibles. Et le mien l’était, d’une certaine façon. Vous voyez, puisque je savais que les Héros avaient gardé leurs histoires et que les miens ne les avaient pas, il était beaucoup plus facile de prévoir comment les événements se dérouleraient.
Par exemple, si je décidais de commencer un rituel pour dévorer le Livre de Certaines Choses ?
Tout le monde convergerait immédiatement vers la tour, et Hanno commencerait à fracasser quiconque lui barrerait la route. J’aurais pu demander à tout le monde de l’affronter dès le départ, bien sûr, mais ç’aurait été une erreur. Tout cela ne formerait qu’un seul « combat », qu’il traverserait sans difficulté dès que je commencerais le rituel, la Providence posant le doigt sur la balance pour qu’il puisse m’arrêter à temps. Et si je ne commençais pas le rituel, la Providence pousserait tous les Héros à le rejoindre pour le soutenir à temps — ce qui constituerait tout de même une condition de défaite pour moi. Non, même si l’idée de disperser mes forces allait à l’encontre de mon instinct, il me fallait une deuxième ligne de défense après qu’il aurait franchi la première. Heureusement, elle revenait déjà vers la tour. J’aurais aimé que le Conjurateur royal ou, à tout le moins, la Sorcière Suppliciée, soutienne l’Archère, mais il faudrait faire sans.
Le pommeau de mon bâton résonna contre le sol de pierre tandis que j’entrais dans la salle où convergeaient tous les filaments tortueux de Nuit. Les murs de pierre étaient couverts de gravures et de runes qui vibraient de puissance. Sur un piédestal reposait un livre banal, relié de cuir. Il n’avait rien de spécial, jusqu’à ce qu’on remarque qu’aucune ombre ne pouvait s’en approcher à moins de sept pouces exactement. À vrai dire, pour quiconque avait le moindre sens du pouvoir, le Livre de Certaines Choses ressemblait à une tempête enfermée dans une tasse de thé.
« Tu sais, dis-je au Livre, il y a d’ordinaire des règles pour ce genre de choses. Comme : ne mange pas de magie inconnue, ou tu exploseras. Ne trahis pas les diables pour t’amuser et n’essaie pas de dévorer les dieux. »
Le bois frappa la pierre d’un léger coup tandis que je m’approchais en boitant.
« Sauf que ce ne sont pas tant des règles que des histoires, dis-je. Et, pour l’instant, elles ne sont plus dans la partie. Alors oui, c’est risqué, entre toi et moi, et je ne vais pas prétendre le contraire. Mais c’est risqué, pas un risque, tu vois ? »
Je me penchai en avant.
« Je reconnais que je suis un peu curieuse, murmurai-je. Je sais que mes dents sont acérées, mais sont-elles à ce point acérées ? »
Je souris, me redressai et tendis la main. Des filaments de Nuit commencèrent à couler des murs vers ma paume, revenant à moi. Près de mon oreille, je sentis des crocs nus, tandis qu’une vieille amie souriait pour m’approuver. Je replongeai dans les ombres une dernière fois et regardai à travers mes yeux de la tour. Au loin, j’aperçus des cavaliers. Ils approchaient. Ils n’étaient ni nombreux, ni peu nombreux. À leur tête chevauchait le Prince Martin-pêcheur, mais leur bannière n’était pas la sienne : une montagne couronnée de bronze sur un champ bleu foncé. Les armoiries de Rhenia, la bannière du Premier Prince. Alors, tu comptes te montrer toi aussi, Cordelia, souris-je. Parfait. C’est mieux ainsi. Mon œil s’ouvrit et je baissai le regard vers les récits volés du Bien, transformés en artefact.
« Voyons ça », dis-je avec un sourire, et la Nuit hurla.