Chapitre 582
« Je n’ai pas quitté Wolof avec l’intention de devenir Seigneur de guerre », dit Hakram.
Le porc embroché entre nous crépitait tandis que la fumée du bois s’élevait, voilant parfois une partie de son visage. La lumière glissait par taches sur sa peau et l’acier, les branches au-dessus de nous remuant pour laisser passer le soleil au gré d’une brise paresseuse. C’était, me dis-je, le genre de conversation qu’il aurait mieux valu avoir la nuit. Dans un endroit plus sombre, où l’obscurité adoucirait les angles et où les étoiles ne nous offriraient que leur lumière la plus clémente. Pas par un après-midi ensoleillé, où je pouvais lire la moindre expression. Où je risquais d’apprendre des choses impossibles à oublier. Mais le sort des dés ne m’avait pas donné cette possibilité, et je savais que je ne pouvais pas remettre ça à plus tard, même si une part de moi en avait envie.
Au fond de mon esprit, la pièce continuait de tourner, et ce soir, Hanno of Arwad allait jouer son coup. Le soleil ou rien, et le rien risquait de coûter plus cher que ma seule personne.
« Je ne pensais pas que c’était le cas, répondis-je. Je ne sais simplement pas si ça rend les choses meilleures ou pires. »
S’il avait préparé tout ça sans m’en parler, ça m’aurait profondément blessée. Mais d’une manière qui aurait jeté aux orties toutes nos années ensemble pour quoi, une putain de lubie ? Mes doigts se crispèrent sur la broche jusqu’à ce que mes jointures blanchissent, et je me rappelai que je n’étais pas juste. Que je me mettais en colère parce que c’était plus facile. La colère était une vieille amie, et elle était bien plus agréable que le sentiment d’être trahie.
« Je ne dis pas cela pour me justifier, mais pour que tu comprennes que je ne t’ai pas trompée avant de partir, dit Hakram d’un ton égal. Ce n’était pas faux. »
Ma main tressaillit. Je lâchai la broche et reculai, faisant comme si je m’éloignais de la fumée et de la chaleur.
« Ce n’est pas parce que tu n’as pas menti que ce n’était pas faux, répliquai-je sèchement. Ça signifie seulement que tu ne te l’avouais pas. Et peut-être que moi non plus. »
Il m’observa à travers la fumée, puis sa mâchoire se contracta.
« Dis-le à voix haute, gronda Hakram. C’est déjà coincé entre tes crocs ; ne t’étrangle pas avec. »
Tout lui ressemblait, même de ne pas me laisser mes griefs à ruminer.
« Tu n’aurais pas pris cette décision, dis-je, avant l’Arsenal. »
Et voilà. La vérité nue que je connaissais au plus profond de moi. Ce jour-là, je l’avais trop sollicité, j’avais franchi une limite, et ça avait changé les choses pour de bon. Peut-être qu’il ne le regrettait pas, comme il l’avait affirmé depuis, mais nous avions tous les deux bien vu ce que cela signifiait, en réalité, d’être comme nous l’avions été. Qu’il y avait un prix à payer, que cela pouvait le faire tuer. Nous avions vu concrètement ce qu’il advenait de quelqu’un qui se donnait sans condition, qui faisait confiance sans réserve. Du moins quand l’autre moitié de l’équation, c’était moi. Il mourrait, morceau par morceau, jusqu’à ce que je lui aie arraché chaque membre.
« Tu n’as pas écouté, alors, dit sèchement Hakram, et tu n’écoutes toujours pas. C’est à cause de ce qui m’a mis dans ce fauteuil. C’est à cause de la manière dont tu m’as traité quand j’y étais. »
« Comme si je ne voulais pas que tu crèves ? répliquai-je, incrédule. »
Avant, j’aurais ravaler ma réponse, fait attention. J’aurais cédé du terrain par peur de le perdre. Mais il était déjà perdu, à présent, non ? Il ne pouvait pas simplement faire volte-face et redevenir l’Adjoint, prétendre que toute cette histoire de Seigneur de guerre n’était qu’une plaisanterie. Alors, cette fois, je ne me mordis pas la langue.
« Tu as perdu un bras et une jambe, dis-je, et tu voulais que je te renvoie te battre comme si rien ne s’était passé. Comme si c’était juste… esthétique. »
Je crachai dans le feu.
« Mais c’est vraiment arrivé, Hakram, lâchai-je. Et si je t’avais laissé continuer à prétendre le contraire, tu aurais perdu la tête plutôt qu’un membre. »
« Tu as perdu confiance en moi, gronda-t-il. Un aspect se flétrissait comme une plante malade parce que j’avais confié mon âme à tes mains et que tu l’avais laissée tomber. Tu peux imaginer ce qu’on ressent, quand on attache une si grande part de soi à quelqu’un d’autre, puis qu’on le sent se détourner ? »
L’orc ricana.
« Tu ne peux pas, dit Hakram en montrant les crocs. Parce que tu ne fais pas ça, Catherine. Quand tu as peur que tout s’arrête, tu détournes les yeux la première, pour que ça se termine selon tes conditions. Comme avec Kilian. »
Mon ventre se noua. Il y avait juste assez de vérité là-dedans pour que ça pique. Le genre de flèche qu’une personne qui me connaissait savait décocher.
« Je ne suis pas sans défaut, dis-je. Bon sang, je ne suis presque que défauts. Mais tu sais ce que j’ai fait, Hakram ? »
Je désignai tout autour de nous, nous deux.
« Je me suis battue pour ça, dis-je. Tu étais malheureux et j’ai essayé de comprendre pourquoi. De réparer les choses. Alors je ne veux pas entendre de sermon de la part de l’homme qui a eu pour idée de réparer le fossé entre nous de me soumettre à des épreuves secrètes au beau milieu de la campagne la plus brutale de nos vies. »
Je n’avais pas oublié ces soirées dans le Hainaut, quand je m’étais rongé les sangs à propos du mauvais plan contre les Clans qu’il m’avait poussée à lire. Les heures que j’avais passées à le retourner dans tous les sens, à chercher une lueur d’espoir, avant de découvrir que tout ça n’avait été qu’un test. Il voulait savoir si, par culpabilité, j’accepterais de mauvais conseils de sa part. Et je comprenais pourquoi il avait fait ça, oui.
Ça n’avait pas rendu l’épreuve moins pénible à subir.
« Tu ne t’es pas battu, dis-je sèchement. Tu es resté en retrait pour voir si je le ferais. Et peut-être que tu avais besoin de voir que je le ferais vraiment, que ça comptait davantage que tout ce que je pouvais dire. »
Je me penchai en avant, le regard dur.
« Mais ça signifie aussi que je ne vais pas accepter tes conneries quand tu m’accuses de m’être détournée la première, Hakram, dis-je. J’avais encore mes deux yeux, à l’époque, et tu ne voulais en regarder aucun. »
Je haletais, les muscles tendus à craquer. La fumée montait en volutes, le gras du porc rôti crépitait. La peau verte et épaisse de son visage se tendait autour de ses lèvres ; on aurait dit qu’il luttait contre l’envie de grogner et de crier.
« Je ne suis pas venu ici pour me battre, finit par dire Hakram. »
« On devrait peut-être le faire quand même, grognai-je. »
Ses yeux sombres pesèrent le pour et le contre avec leur habituelle minutie.
« Peut-être, admit-il. »
Je dissimulai ma surprise, mais il me connaissait assez bien pour la remarquer quand même.
« Même quand nous nous sommes réconciliés, ce n’était qu’à moitié, dit Hakram. La blessure était bandée, mais aucun de nous ne voulait parler de l’épée. »
Je fis rouler mon épaule pour détendre le muscle qui commençait à se crisper.
« Et de quelle épée s’agit-il ? demandai-je. »
Je savais qu’il ne parlait pas de la Séparation, même si c’était la lame qui l’avait tranché.
« De toi et moi, répondit-il. Des Woe. Nous avons laissé la pourriture s’installer. »
Je faillis reculer. Il me restait si peu de havres dans ma vie, d’endroits où je pouvais me sentir en sécurité et en paix, mais les Woe en faisaient partie. L’idée qu’on puisse m’en priver à présent me semblait un prix trop terrible à payer pour ce petit après-midi ensoleillé.
« C’est coincé entre tes crocs, dis-je en reprenant ses mots. Crache-le avant de t’étrangler. »
Sa mâchoire se crispa.
« Je me souviens d’une nuit à Laure, dit Hakram, où Vivienne a failli mourir. Où il m’a fallu lui planter un couteau dans le poignet pour la tirer de sa terreur et l’empêcher de prendre les décisions qu’elle s’apprêtait à prendre. »
Ni l’un ni l’autre ne m’avait jamais raconté toute l’histoire de ce qui s’était passé à Laure. Hakram avait parlé d’un investissement dans l’avenir ; elle, d’une dette. Ce que je savais, c’est qu’à mon retour de l’Everdark ils étaient amis et non plus ennemis, et que Hakram avait perdu une deuxième main.
« C’était en partie ma faute, dit l’orc. J’ai fait des erreurs. Mais tout vient du fait que tu n’acceptes pas les conseils, Catherine. »
Je le fusillai du regard.
« C’est gonflé, venant de quelqu’un dont j’ai suivi les conseils pendant des années, lâchai-je. »
« Tu les suis pour des choses sans importance, répondit Hakram. Des détails. Mais quand vient l’heure des grands choix, tu décides toujours seule. Au moment où on se retrouve tous autour de la table pour en parler, tu as déjà pris ta décision. Ce n’est que du théâtre. »
J’essayai de répondre, mais il poursuivit sans hésiter, couvrant ma voix.
« C’était pareil quand nous nous sommes retournés contre la Tour après le Fléau, dit-il. Quand nous avons pris la route de Keter. Quand tu as décidé de partir pour l’Everdark. Quand tu as décidé de faire la paix avec la Grande Alliance. »
Il marqua une pause.
« Je suis sûr que c’était pareil quand tu as décidé de faire découper l’Intercesseuse par Masego pour lui voler son pouvoir, poursuivit Hakram. Encore une décision qui a touché des millions de personnes. Peut-être que tu as écouté quelques avis, Catherine, que tu les as laissés déplacer deux ou trois pièces sur la mosaïque, mais tu prends ces décisions seule. Personne ne peut te faire changer d’avis. »
Mes doigts se resserrèrent.
« Tu veux en venir à quelque chose ? demandai-je. »
« Tu as fait de Vivienne ta conscience, dit Hakram, puis, comme avec ta vraie conscience, tu l’as rabrouée et ignorée. J’ai contribué à effrayer la femme que j’ai vue cette nuit-là à Laure, mais je n’étais pas le seul, ni le principal responsable. Qu’est-ce que tu croyais qu’il allait arriver, en lui donnant un rôle pour le rendre aussitôt inutile ? »
« Je ne pensais pas à ça, sifflai-je. Parce que, figure-toi, je ne suis pas parfaite, Hakram. Qui l’eût cru ? À part tout le monde, putain ! »
Plus je parlais, plus la fureur montait en moi.
« Tu ressors des choses qui se sont passées il y a des années et tu les brandis comme des actes de cruauté délibérés, dis-je. Comme si je ne faisais pas d’erreurs. Bien sûr que j’ai fait des putains d’erreurs, et toi plus que quiconque devrais le savoir : tu étais à ma droite pendant la plupart d’entre elles. »
Je souris sans joie.
« Où était cette perspicacité, alors ? demandai-je. Je ne me souviens pas de t’avoir entendu la partager. »
Je laissai échapper un ricanement et m’écartai d’une volute de fumée.
« Et peut-être que je ne me laisse pas convaincre facilement, poursuivis-je. J’ai la tête dure, c’est mon problème. Mais je ne me souviens pas avoir jamais interdit à quiconque d’essayer. Ai-je jamais fermé la porte à l’une de ces décisions, interdit à quelqu’un de s’y opposer ? »
Son visage était calme, mais je le connaissais. Je voyais la colère dans ses traits, dans la prudence de ses gestes — comme s’il craignait qu’un mouvement trop brusque lui fasse perdre son sang-froid.
« Je ne m’obstine pas quand on me démontre que j’ai tort, le provoquai-je. Si personne ne m’a convaincue, ce n’est pas parce que je suis une sorte de putain de mule légendaire : c’est simplement que je n’ai pas été convaincue. »
« Parce que nous ne le pouvons pas, répondit Hakram. »
Je le fusillai du regard et lui fis signe de poursuivre.
« Nous ne pouvons pas être en désaccord avec toi au-delà d’une certaine limite, dit-il. C’est la loi tacite des Woe. Si on la franchit, tu nous rejettes, tu nous abandonnes. »
« C’est toi qui m’as dit que je devais agir comme si j’étais à la tête de la bande, quand nous prenions la route de Keter, dis-je. Et maintenant tu me reproches de l’avoir fait ? »
Il hésita.
« Par les dieux, à t’entendre, j’étais un poison dans vos veines, dis-je. Et je le suis toujours. Je ne nierai pas que j’ai parfois trébuché, mais par les Enfers en flammes, qui pourrait être à la hauteur de ton idéal de Catherine la Parfaite ? »
Mon ventre se noua.
« Pas moi, dis-je d’une voix sourde. Et tu aurais dû le savoir. Je n’ai jamais prétendu être autre chose que ce que je suis. »
Et si ça n’avait jamais suffi, qu’il aille au diable.
« Tu as aussi bien fait certaines choses, gronda Hakram. Ce n’est pas… »
Il avait l’air furieux.
« Tu attires les gens à toi, dit-il. Et tu prends soin d’eux autant que tu le peux, alors ils ne veulent pas partir. Mais tu les entraînes dans ton sillage, pas à tes côtés. »
« Tu avais ta place à mes côtés, répondis-je froidement. C’est toi qui es parti. »
Pour aller jouer les sauveurs, m’empêchai-je d’ajouter.
« Mais je n’étais pas à tes côtés, dit Hakram avec frustration. C’est ce que tu refuses de voir. J’étais en dessous de toi. »
Je le fusillai du regard.
« C’est juste que… »
« Écoute, gronda-t-il. Tu ne veux peut-être pas admettre que tu penses comme ça, mais c’est le cas. Tu peux nous aimer, mais tu ne pourrais jamais être amoureuse de l’un d’entre nous. Pas comme tu l’es d’Akua Sahelian. Parce que, contrairement à elle, nous ne sommes pas tes égaux. »
Je reculai comme s’il m’avait giflée.
« Le plan insensé que tu as bâti autour d’elle l’a démontré clairement, reprit Hakram en se levant lentement. Même quand elle n’était qu’une prisonnière sans pouvoir, tu l’as traitée davantage comme une égale que nous. »
« Va te faire foutre, sifflai-je. Comment peux-tu seulement penser ça… »
« Tu aurais tué n’importe lequel d’entre nous pour elle, dit-il. Mais ce n’est pas la même chose. Et je ne serai pas le Scribe, Catherine, même pas pour toi. Je me souviens encore de ce que ça faisait de voir un aspect se flétrir. De ce que Seigneur Charogne lui a fait subir, après des décennies passées ensemble… »
Je ne suis pas lui, voulais-je hurler. Je ne t’aurais jamais abandonné. Il secoua la tête.
« Non, dit le Seigneur de guerre. J’ai retenu la leçon qu’elle m’a enseignée. C’est l’héritage que m’a laissé une Calamité. »
Et c’est cela, plus que le reste, qui fit brûler la rage dans mes veines.
« Espèce de lâche, crachai-je. Je me suis écorché les mains à chercher des moyens pour que nous restions ensemble, pour que nous puissions vivre avec ces changements, mais à quoi bon ? C’est moi qui ne me laisse pas convaincre, Hakram ? Moi ? »
La fumée enfla, comme si le ton de ma voix l’avait fait surgir.
« Qui a fui à travers la moitié de l’Empire avant de prendre sa décision ? Qui a gardé tout ça pour lui jusqu’à son départ, au lieu de simplement m’en parler ? »
J’aurais pu me battre pour ça, arranger les choses. Si seulement j’avais su. Mais il avait gardé le silence, et nous en étions là : trop tard pour revenir en arrière. Trop tard.
« Et qu’aurais-je dû faire ? me lança Hakram. Te demander de changer qui tu es ? »
« OUI ! » hurlai-je.
Il recula devant la violence de ma voix.
« Je l’aurais fait, pour toi, jurai-je. Je t’en avais donné le droit. »
Pour la première fois depuis le début de notre conversation, je le vis véritablement décontenancé.
« Ça ne veut pas forcément dire que… essaya-t-il, hésitant. Je ne peux pas être l’Adjoint, mais… »
À cette vue, ma colère s’éteignit. Morte en un instant, comme un feu privé d’air. Je commençais enfin à comprendre que c’était fini. Que la page était tournée.
« Tu étais censé être celui qui resterait, dis-je, lasse. Celui avec qui je continuerais ma route. C’est fini, Hakram. »
Et maintenant, ils allaient tous partir. Indrani vers ses horizons, Masego vers ses recherches, Vivienne vers son royaume et Hakram vers son peuple. Je terminerais ce voyage comme je l’avais commencé, cette nuit où mon père m’avait trouvée dans la ruelle. Seule.
Le silence s’installa. Ce ne fut pas moi qui le brisai.
« Ils ont besoin de moi, dit doucement le Seigneur de guerre. »
« Moi aussi, j’avais besoin de toi, répondis-je, bien que je sache que c’était injuste. Et peut-être que tu as fait le bon choix. Le choix qui respecte tes principes, quelle que soit la valeur de ceux-ci. »
J’expirai.
« Mais ça reste un choix, dis-je. Et les choix ont un prix. »
« Oui, dit-il doucement, c’est vrai. »
Ses crocs claquèrent.
« Ça ne signifie pas forcément que c’est la fin de nous deux, dit Hakram. »
Je sentis mon pouls s’accélérer. Voilà, me dis-je. L’abcès avait été percé, la laideur exposée au grand jour pour qu’elle puisse brûler et se dissiper en fumée. Et malgré tout, il me tendait la main. Pas tout à fait pour me pardonner, mais au moins pour me comprendre. Pour accepter que nous continuions à partager la route. Ce serait la chose la plus facile au monde, me dis-je, que de saisir cette main tendue et de me laisser entraîner par le courant. Je voyais la scène dans ma tête, claire comme le jour : nous nous assiérions, parlerions, mangerions et ririons. Ce ne serait pas tout à fait comme au bon vieux temps, mais il en resterait la douceur. Une vieille amitié qui changeait de forme. J’en avais désespérément envie, jusqu’à la moelle, parce que je me souvenais à peine de qui j’avais été avant l’arrivée de Hakram dans ma vie. Je ne me rappelais qu’une grande peur et beaucoup de colère, mes doigts serrés sur la poignée de mon épée, à observer le monde derrière une lame. J’étais devenue celle que j’étais avec lui à mes côtés.
L’idée de perdre ça pour de bon me donnait la nausée.
Mais il n’avait pas eu tort de parler de pourriture. Des choses tues qui revenaient nous hanter. Et le pire, c’était que si je me taisais maintenant, je lui donnerais raison lorsqu’il disait que je ne les considérais pas comme mes égaux. Comme des gens capables d’affronter l’amère morsure de la vérité. Combien de fois, me demandai-je, peut-on bâtir une tour sur les mêmes sables mouvants avant que cela ne devienne de la folie ? Une fois, c’était déjà trop, me dis-je. Je n’étais prête à saigner à blanc qu’un nombre limité de fois. Je savais qu’il ne me restait qu’une seule voie à suivre, et pourtant ma bouche refusait de bouger. Mes bras tremblaient. Je me mordis l’intérieur de la joue jusqu’à sentir la brûlure. Je l’avais traité de lâche ; allais-je être celle qui mériterait ce mot ?
Je me redressai lentement et soutins son regard.
« À Ater, dis-je sans détour, j’ai choisi de te tuer. »
Son visage se referma. Il le savait déjà, me dis-je, mais c’était autre chose que de l’entendre à voix haute.
« J’ai dû choisir entre ta vie, celle de mon père et ce que je croyais capable de nous faire gagner la guerre, dis-je. Et tu m’avais évitée, tu m’avais acculée jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de voie médiane. Soit je prenais le couteau, soit l’Intercesseuse l’emportait. »
Je souris sans joie.
« Alors j’ai pris le couteau, dis-je. »
Je crispai les doigts, puis les détendis.
« Cette nuit-là, je n’ai fini par tuer qu’un seul de vous, dis-je. Mais j’ai tout de même fait ce choix. »
Ses yeux sombres ne cillèrent pas.
« Je ne te dis pas ça pour être cruelle, lui dis-je. Je te le dis parce que tu dois savoir que je revois ce choix chaque fois que je regarde ton visage. »
Je faillis me détourner, mais mon entêtement me retint.
« Et je ne le regrette pas, dis-je doucement. Ça ne s’est pas passé comme nous le pensions, mais ça a marché. Et ça pourrait bien nous faire gagner cette guerre. Alors je ne le regrette pas, et je referais le même choix. »
J’expirai lentement.
« Et c’est comme ça qu’on en est arrivés là, n’est-ce pas ? dis-je. C’est moi qui prends les décisions. Alors je suppose que c’est à ton tour, maintenant. »
Je finis par détourner les yeux.
« Je t’ai dit tout ce que j’avais à dire, dis-je. À présent, c’est entre tes mains. »
Je scrutai son visage, mais n’y trouvai aucune réponse. J’aurais aussi bien pu regarder un bloc de pierre.
« Tu sais où me trouver, dis-je. »
Je boitai hors des bois, le laissant derrière moi avec le porc qui rôtissait, et il ne me retint pas.
Mon esprit resta agité tout le reste de l’après-midi, tournant dans tous les sens. Vivienne le remarqua assez pour faire une remarque après notre conseil, même si elle eut la délicatesse de ne pas me demander comment s’était passée ma conversation avec Hakram. Je le lui racontai quand même.
« C’est entre ses mains, maintenant, dis-je. Je ne peux pas décider de la façon dont ça se termine. »
Elle hocha lentement la tête, hésitant de manière visible. Elle était curieuse, mais ne voulait pas insister. La voir ainsi me fit presque tressaillir. Nous ne sommes pas tes égaux, avait dit Hakram. Avait-il raison ? Je dirigeais les Woe, ça avait toujours été ainsi, mais je n’étais pas leur reine. J’avais toujours vu en eux une compagnie, pas un royaume. Et même s’ils faisaient ce que je leur demandais, ils ne m’étaient pas liés. Mais ce dont il parlait n’avait rien à voir avec le fait que je porte ou non une couronne, n’est-ce pas ?
« Vivienne, dis-je, est-ce que tu as déjà… »
Ses yeux bleu-gris m’observèrent avec patience tandis que je laissais ma phrase en suspens et qu’un silence gênant s’installait. Je ne savais pas pourquoi j’avais commencé à parler. Je ne savais même pas ce que je voulais lui demander.
« Est-ce qu’on est amies ? demandai-je sans finesse. »
Elle fronça les sourcils.
« Par les dieux, ça t’a vraiment retournée, hein ? »
« Ce n’est pas une réponse, dis-je. »
Vivienne soupira.
« Bien sûr qu’on est amies, dit-elle. Tu es l’une des personnes les plus importantes de ma vie, Cat. À certains égards, la plus importante. Tu ne peux pas prendre ta relation avec Hakram comme étalon pour toutes les autres. »
Je m’adossai à mon siège.
« Et pourquoi pas ? demandai-je. »
Elle me regarda longuement.
« C’est la première personne à qui tu aies vraiment fait confiance, n’est-ce pas ? demanda doucement Vivienne. »
Mes doigts se crispèrent. Je ne répondis pas.
« Peut-être la seule, du moins à ce point, poursuivit-elle. Quand ça touche de si près, ça fait toujours plus mal, Catherine. »
« Il a dit des choses, avouai-je, dont je ne suis pas sûre qu’elles soient fausses. »
« Je n’en serais pas si sûre, dit Vivienne. Le seul angle mort qu’il ait eu depuis que je le connais, c’est sa relation avec toi. »
Tu as peut-être raison, pensai-je, mais ça ne veut pas dire qu’il a tort. Je me secouai. La pièce tournait toujours. Nous avions des problèmes plus importants à régler.
« Ça ne me plaît pas qu’on ignore ce que prépare la Première-Princesse, dis-je en changeant de sujet. »
Vivienne eut la tact de me suivre.
« Je crois qu’elle sait qu’elle perdra si elle ne fait rien, alors elle tente le tout pour le tout, dit la Princesse. Cela explique pourquoi les Jacks l’ont vue prendre contact avec des princes. Elle va se rendre en force au conseil des Héros, avec des soutiens capables de peser dans la balance. »
Je ne savais pas si les princes à ses côtés impressionneraient beaucoup les Héros, mais les armées qu’ils représentaient pourraient en rallier quelques-uns. Assez pour vaincre Hanno sur son propre terrain ?
« Je ne crois pas que ce soit suffisant pour qu’elle l’emporte, dis-je. Ni même pour faire match nul. Et ça soulève une question que nous avons évité de formuler jusqu’ici. »
Vivienne grimaça.
« Que fera la Première-Princesse si elle se rend compte qu’elle a perdu ? demanda-t-elle. »
J’avais beaucoup de respect pour Cordelia Hasenbach, mais je ne fermais pas les yeux sur ses accès de cruauté occasionnels. Au contraire, c’était en partie pour cela que je la respectais. Le problème, c’était ce que cette cruauté risquait de la pousser à faire si elle pensait que Hanno était sur le point de devenir Gardien de l’Ouest et de nous condamner tous. J’aimais à croire que la princesse lycaonaise ferait preuve de prudence et éviterait toute action qui pourrait compromettre nos chances de prendre Keter, mais elle était désespérée. Acculée. Ce n’était pas dans ces moments-là qu’on prenait ses meilleures décisions, surtout quand on avait des prétentions au pouvoir. Je me frottai l’arête du nez.
« Je ne peux pas simplement débarquer et leur dire de faire la paix, dis-je. J’en ai presque envie, Viv, mais ce serait intervenir trop directement. Je me ferais taper sur les doigts par le Ciel, c’est certain, et les miens ne sont pas en mesure de garantir que cette petite tape ne me réduira pas tout le bras en miettes. »
« C’est peut-être hors de notre portée, Catherine, dit Vivienne. Je sais que l’idée ne te plaît pas, et honnêtement, à moi non plus, mais… »
« … il se peut qu’agir ait des conséquences pires que ne rien faire, achevai-je. Ouais, j’y ai pensé. »
Nous discutâmes encore un moment, mais il n’y avait qu’un nombre limité de choses à dire. Mon problème, c’était qu’ils avaient agi plus vite que je ne l’avais cru, mais que je ne pouvais rien y faire. Et je ne m’étais toujours pas réconciliée avec Hanno, ce qui, comme Indrani l’avait fait remarquer, risquait de poser problème s’il devenait Gardien de l’Ouest ce soir. Et je ne suis pas sûre que l’idée d’attaquer Keter avec des serments non tenus me plaise. Ça ressemblait au genre d’erreur que Neshamah pourrait exploiter pour m’enterrer. Nous envoyâmes des espions et des émissaires sonder le terrain, et tentâmes de comprendre ce qui se passait tandis que je cherchais une issue à ce bourbier, mais je n’en trouvai aucune. Le puits des idées était à sec et mon esprit était… lent, aujourd’hui.
Au moment où le soleil commença à décliner, la tension dans mes épaules s’était muée en une boule d’angoisse dans mon ventre. Cela faisait un moment que je ne m’étais pas sentie aussi impuissante, et je n’avais jamais aimé cette sensation. C’est naturellement à ce moment-là qu’Akua réapparut. Je ne l’avais pas vue depuis deux jours. Elle allait et venait à sa guise, et je n’avais aucun droit sur son temps. Elle était peut-être de nouveau l’une de mes conseillères, mais je savais mieux que de lui en demander trop. Je risquais de lui donner une raison de partir, celle que je soupçonnais qu’elle cherchait encore.
Le balcon où je me creusais la tête donnait sur un petit jardin de statues où les serviteurs avaient déjà allumé des lanternes, même si j’étais sortie davantage pour prendre l’air que pour admirer la vue. Akua glissa dans la pièce derrière moi avec la même grâce flottante que lorsqu’elle était une ombre, portant deux verres de vin. Elle m’en tendit un et vint s’appuyer à la balustrade de pierre, sirotant le sien. Pas de bijoux, remarquai-je. Pas qu’elle en eût besoin : même dans la simple robe rouge et or qu’elle portait, Akua Sahelian avait l’allure d’une reine.
« La nuit s’annonce belle, dit-elle. »
Je goûtai le vin. Rouge, corsé, un peu trop amer à mon goût. Du Cantal, peut-être ? Il y avait tant de vins différents en Procer que j’aurais pu passer ma vie à les découvrir sans jamais tous les goûter.
« Je n’ai pas le temps de le savourer, dis-je. Il y a des ennuis à l’horizon. »
« J’ai entendu dire, répondit Akua d’un ton languide. L’Épée et la Princesse précipitent leur conclusion, c’est bien ça ? »
Je hochai la tête.
« Et je suis sûre que le Barde y a aussi fourré ses doigts, grognai-je. Pas récemment, je ne pense pas qu’elle puisse faire grand-chose à part étouffer les histoires du Dessous, en ce moment, mais cette affaire porte sa marque. »
« L’odeur de liqueur éventée est assez particulière, remarqua Akua. »
Je reniflai, mais mon amusement ne dura pas.
« Je ne sais pas trop ce que je peux faire, avouai-je. »
« C’est leur choix de précipiter l’affrontement, dit Akua. Une erreur que j’attendrais de Hasenbach, mais moins de l’Épée du Jugement. Il devrait savoir qu’un pouvoir qu’on laisse mûrir n’en devient que plus ample. »
« Ils pensent tous les deux que l’autre va tout faire foirer, soupirai-je. Alors ils foncent. Et je commence à croire que cette fois, on a perdu. »
Ses yeux dorés se tournèrent vers moi, pleins de curiosité.
« Je crois que je pourrais faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre, dis-je. J’ai exactement le moyen de pression qu’il faut. Il ne me reste donc qu’à choisir qui ferait le meilleur candidat. »
« Et pourtant, tu considères cela comme une défaite, dit Akua. »
« Parce que le Barde obtient ce qu’elle veut, répondis-je. Nous y perdons quelque chose. Le Gardien de l’Ouest sera plus faible, et ça pourrait nous desservir contre Keter plus tard. Je ne peux que deviner ce que l’Intercesseuse cherche à obtenir, mais je déteste le lui accorder quand même. »
« J’en suis venue à croire, murmura Akua, que les desseins de l’Intercesseuse se comprennent mieux en observant les personnes qu’elle choisit de manipuler. »
Je lui jetai un regard intéressé.
« Elle ne s’est attaquée à toi que lorsque tu es devenue une menace, poursuivit la sorcière aux yeux d’or. On peut donc sans risque considérer que tu ne comptes pas dans son véritable plan. À ce que je vois, ses actions se concentrent autour de trois âmes : Kairos Theodosian, Hanno of Arwad et Cordelia Hasenbach. »
L’un était mort ; les deux autres étaient désormais des prétendants et se trouvaient en conflit.
« Tu penses donc que ce conflit est plus vaste, dis-je. »
« Je n’en suis pas encore certaine, répondit Akua avec un gracieux haussement d’épaules. Mais au bout du compte, cela n’a aucune importance. »
« Voilà une affirmation hardie, dis-je avec ironie. Pourquoi ? »
« Parce que, dit calmement Akua, cette affaire est en dessous de toi. »
Je levai mon verre.
« Visiblement, pas tant que ça, dis-je, sinon je ne serais pas ici. »
« Ce… fatalisme, reprit-elle. Cette prétention que tu es obligée de laisser ton ennemie mener son plan à bien. C’est en dessous de toi. »
« Je ne peux pas intervenir, Akua, lâchai-je. Si je le pouvais… »
« Alors trouve un autre moyen, dit Akua. N’est-ce pas ton tour préféré depuis le tout début ? »
Elle agita la main, amusée.
« C’est lorsque tu es acculée que tu es la plus dangereuse, ma chère, dit-elle. Quand ils t’encerclent et ne te laissent que des impasses. La fosse, Catherine, a toujours été l’endroit où tu brilles. »
Je détournai les yeux.
« Le puits est à sec, dis-je, étrangement honteuse. Je n’ai rien. »
« Je ne crois pas que ce soit vrai. »
Irritée, je me tournai pour la fusiller du regard, mais rencontrai son sourire doux.
« Tu as été brûlée, dit Akua. Et maintenant, tu hésites. Débarrasse-toi de ça. »
Elle fit courir un doigt sur le bord de son verre.
« Laisse la peur s’en aller et tu trouveras une réponse, dit Akua. Tu en trouves toujours une. »
J’expirai doucement.
« Pourquoi m’aides-tu ? »
Je me rendis compte que c’était moi qui avais posé la question. Ses yeux dorés m’observèrent.
« Sais-tu, me demanda Akua, quelle est la différence entre un nœud et un nœud coulant ? »
« Il n’y en a pas, répondis-je. Un nœud coulant est un nœud. »
« Seulement, dit-elle avec un sourire, s’il y a un cadavre. »
Je clignai des yeux, perplexe. Il me manquait quelque chose, une petite clé qui m’aurait permis de comprendre.
« C’est moi qui choisirai ce que je ferai, dit Akua. Pas toi. Pas elle. Pas l’ombre de ma mère. Moi. »
Elle se rapprocha, et ses lèvres chaudes se posèrent contre mon cou. Je frissonnai.
« Maintenant, va, Catherine, dit-elle. Va là-bas et gagne. »
Elle partit, emportant avec elle la chaleur qu’elle avait apportée. Je restai sur le balcon, seule avec mon silence. À réfléchir, les dieux seuls savaient combien de temps.
Tiens.
J’avais peut-être une idée, après tout.
Trois heures plus tard, le ciel s’ouvrit tandis que le vent hurlait autour de moi. La Haute Dame Abreha s’était montrée accommodante lorsque j’avais décidé d’utiliser en avance l’un des atouts rapportés d’Ater ; elle ne m’avait même pas demandé pourquoi. Les nuages s’écartèrent et la lumière dansa dans le ciel. Assise sur le trône au sommet de la grande tour, je la regardai commencer à s’écraser vers le sol, au nord de la capitale. L’air hurlait autour de nous et la nuit crépitait sous le tonnerre, tandis que la sorcellerie jaillissait alentour en grandes gerbes. Ce n’était pas tout à fait une forteresse volante — elles viendraient avec la deuxième vague —, mais voir cette chose fendre le ciel nocturne ne manquerait certainement pas d’attirer l’attention.
Et depuis quand les Héros avaient-ils pu résister à l’envie de fourrer le nez dans une ruche ?